‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 26 sur 26 · POUR LE MARDI DE PAQUES · texte numérisé non relu

POUR LE MARDI DE PAQUES

Stelit Jetas in medio eorum, et dixit eis : Pax

vobis.

Jésus apparut au milieu de ses disciples, et leur

dit : que la paix soit avec vous. Luc U, 3d.

I. Celui qui ne veut pas la paix ne possède point Dieu; qu'il ait donc la guerre. Et quel est celui qui ne voudrait point la paix? Voici mon Sauveur ressuscité qui vous l'offre et vous la souhaite à tous par ses plaies, comme par autant de bouches : Dixit eis : Pax vobis. Que la paix soit avec vous, mesbien-aimés, nous dit cet aimable Sauveur ; dès les premiers moments de ma vie mortelle, au milieu des vagissements de mon berceau, j'ai fait retentir partout des hymnes de paix : Et in terra pax hominibus bonœ voliintatis ' ; et maintenant encore, secouant la poussière de mon tombeau, je viens à vous, glorieux et immortel, comme un messager de paix : Pax vobis : Que la paix soit avec vous, ô mes bienaimés ! Je vous souhaite celte paix, principe de salut, fille de l'amour, but de tous les désirs, paradis des âmes, délices des cœurs. Que la paix soit avec vous; je veux dire cette paix qui est le lien de la charité, le signe auquel on reconnaît mes vrais disciples, le carac-

(1) Luc. 2, 14.

ture de tous les élus; cette paix, en un mot, qui vous donnera un avant-goût du paradis, dont elle est, pour ainsi dire, l'âme et l'essence ; car il n'y a point de paradis pour le cœur sans une véritable paix : Pax vobis. Mais si Dieu souhaite à tous la paix avec tant d'amour, et que tous, semble-t-il, désirent la paix, comment se fait-il que si peu en jouissent? David vous l'apprendra : Viam pacis non cognoverunt ' ; c'est qu'ils n'ont pas pris les moyens les plus opportuns, les plus convenables pour stipuler une paix véritable avec Dieu. La paix que Dieu veut conclure avec ses disciples n'est pas une paix éphémère et apparente ; ce doit être une paix véritable et qui réside au foad du cœur ; or, nous n'aurons jamais la paix du cœur, si Dieu n'en est pas le maitre unique et absolu. De là vient que Notre-Seigneur, pour annoncer la paix à ses disciples, se plaça au milieu d'eux : Stetti in medio eorum; non-seulement au milieu d'eux tous, mais au milieu de chacun d'eux, au centre de leur âme, au plus intime de leurs cœurs, et c'est là qu'il leur donna le baiser de paix : Pax vobis. Oh ! quel admirable commerce s'établit entre Dieu et nous ! Dieu nous donne la paix et il demande notre cœur, et il le désire avec tant d'avidité, qu'il le sollicite, en quelque sorte, de chacun de nous avec les plus vives instances : « Mon fils, nous dit-il avec une bonté inefifable, mon fils, donne-moi ton cœur. » Prœhe, fili mi, cor tuum mihi^. 11 le demande, il le désire, il le veut, et s'il ne l'obtient pas, il s'irrite, il déclare la guerre, il rompt la paix ; et il ne se contente pas d'un cœur partagé, et prêté pour quelque temps ; non, non, il le veut sans réserve, ni conditions, il le veut tout entier et pour toujours. Le moyen de faire la paix avec Dieu c'est donc de lui donner son cœur, de

il) Ps. i3. 3. - (2) Prov. 28, 2G.

458 SERMON XXXTII.

le donner tout entier, de le donner pour toujours. 0 mon doux Jésus ! vous savez que dans tout le cours de cette station, je n'ai eu autre chose en vue que de vous gagner tous les coeurs, et pour y réussir, j'ai cherché à parler du fond du cœur, mais en terminant, je voudrais que chacune de mes paroles fût un dard, un trait enflammé qui perçât les cœurs de tous ceux qui m écoutent. Accordez-moi, je vous en supplie, la grâce de les gagner tous aujourd'hui pour les unir au vôtre, et faire par là qu'ils jouissent ici-bas d'une paix telle, qu'elle soit comme un avant-goût de la paix éternelle dont ils jouiront dans l'autre vie. Que chacun de vous sache donc que s'il veut faire la paix avec Dieu, — Dieu, en retour, exige son cœur, premier point; — il l'exige tout entier, second point ; — il l'exige pour toujours, troisième point. — Celui qui ne donne pas son cœur à Dieu ne veut point la paix, il ne possède point Dieu; qu'il ait donc la guerre.

PREMIER POINT

II. Dieu exige le cœur, et comme il l'exige absolument sans pacte, ni conditions, ni limites, il l'a formé avec une telle sollicitude qu'il a voulu y graver son empreinte et en faire une magnifique copie de lui-même, afin que nul autre ne put y prétendre en aucune façon. En voici l'attestation : Faci amus hominem ad imaginem, et similitudinem nostram ' : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance. » Ces paroles, en tant qu'elles expriment le conseil que Dieu tint, en quelque sorte, en lui-même, sont propres aux trois personnes de la sainte Trinité, selon le sentiment de saint Basile; mais en tant qu'elles concernent l'exécution, elles furent

(1) Proi}. 23, 26.

DE IJi. PAIX DU CŒUR. 459

adressées aux anges, d'après saint Isidore. Ce père croit que quand Dieu résolut de créer l'homme, il convoqua les anges à prendre part à ce grand ouvrage, comme ministres chargés de lui préparer, en quelque sorte, et de lui présenter la matière ; mais que lorsqu'il arriva au cœur, il congédia les anges, et voulut y travailler seul, afin qu'il tiit non-seulement son image, mais uniquement l'ouvrage de ses mains ; peut-être pour que nous ne fussions pas obligés de partager les ali'ections de notre cœur avec d'autres créatures, pas même avec les anges, comme il arriverait s'ils avaient eu part à sa formation : c'est ainsi que la politesse demande qu'on témoigne quelque reconnaissance ù. ceux qui ont aidé l'artiste dans son chef-d'œuvre, et partagé ses travaux. Mais qui nous dit que lorsqu'il créa le cœur, Dieu voulut se passer du ministère dos anges, dont il s'était servi pour tout le reste? C'est le Psalmiste lui-même : Qui finxit sigillatim, corda eorum ^ : « Dieu a fait en particulier le cœur des hommes, » « c'est-à-dire, selon l'explication de saint Isidore, sans le secours de personne : » Nullo scilicet adjuvante, ou comme s'exprime plus clairement encore un autre interprète distingué : « Sans intervention, ni assistance de la part des anges : » Nullo videlicet adjumento suhministrantium, aut adjuvantium angelorum. L'un et l'autre veulent nous faire entendre par là que notre cœur a été l'œuvre de Dieu seul, et que Dieu en est si jaloux qu'il veut qu'on le respecte comme une image vivante de la divinité même. Remarquez en effet, je vous prie, les nobles traits de ressemblance qui existent entre Dieu et le cœur humain. Dieu est l'origine première de toutes les existences dans le monde; le cœur est la première source de la vie dans l'homme. Il y a en Dieu unité d'essence et trinilo

il) Ps. 32, 15,

de personne : le cœur, quoique unique en soi, est divisé, d'après les physiologistes, en trois parties distinctes. Dieu est le monarque absolu, le suprême Dominateur de l'univers : Rex regum, et Dominus dominantium^ : le cœur est aussi appelé le roi de tous les autres membres. Dieu, immuable par sa nature, communique le changement à toute chose : le cœur, immobile sur sa base, donne le mouvement à toute la machine. Dieu est une fournaise d'amour : Deus charitas est^ : le cœur est le siège et le trône de l'amour, il en est h stimulant perpétuel : Cor sedem amoris. Dieu enfin esi le premier principe et la dernière fin de toutes choses : Alpha et Omega, primus et novissimns^ ; le cœur est aussi le premier qui reçoit la vie et le dernier qu'atteint la mort : Cor primum vivit et ultimum moritur. Vous voyez quels nobles points de comparaison, quelle sainte et étroite sympathie existent entre Dieu et le cœur humain. Est-il étonnant, après cela, que Dieu se soit tellement épris de notre cœur que non-seulement il le réclame, mais qu'il le veuille, qu'il l'exige et qu'il •déclare la guerre à quiconque le lui refuse? Or, quel outrage ne serait-ce pas envers lui, si, après qu'il a tant fait pour que nous ne donnions pas notre cœur à d'autres, nous n'en faisions pas moins pour le donner à tous, excepté à lui? Comprenez maintenant pourquoi plusieurs parmi vous n'ont point la paix; la raison n'en est que trop manifeste : c'est que plusieurs tiennent leur <iœur éloigné de Dieu. Vous honorez Dieu avec les lèvres, vous offrez à Dieu, j'en conviens, l'écorce extérieure d'un culte pharisaïque, mais la moelle du culte, pour ainsi parler, Ip cœur vous le lui refusez, de sorte que Notre-Seigneur peut bien vous adresser le même reproche qu'il faisait autrefois aux Juifs : Populus hic

(1) Apoc. 19, 16. i2)IJûan. 4, 7. (3) Ajwc. SS, 13.

Dli LA PAIX DU CŒUR. 461

labiis me honorât, cor autem eorum longe est a me ' .

m. Mais pour vous rendre cette vérité bien sensible, savoir que celui qui ne donne point son cœur à Dieu n'a point la paix, venez avec moi dans la plaine de Sennaar. Vous y voj'ez une multitude d'hommes occupés a dresser des plans, à creuser des fondements et à construire des tours, afin d'élever une ville bien fortifiée : Faciamus nobis civitatem et turrim^. Mais comme leurs cœurs n'étaient point tournés vers Dieu, qu'arriva-t-il ? Je confondrai leurs langues, dit le Seigneur, ils ne s'entendront plus les uns les autres. Que les habitants ne s'entendent plus entre eux, il n'en faut pas davantage pour détruire les cités les plus considérables : Venite igitur, descendamus et confundamus ibi linguam eorum'^. Comme Dieu le voulait, ainsi fut fait. On appelait les ^architectes, et les ouvriers venaient; on demandait du pain, et on apportait des pierres; s'il fallait un instrument, on en présentait un autre. Chacun croyant qu'on se moquait de lui, ils commencèrent tous à se fâcher les uns contre les autres, sans comprendre la cause de leurs querelles; ainsi troublés et confondus, ils allaient et venaient, se heurtaient et s'injuriaient; en un mot, ils perdirent tellement la tête que Babel devint un labyrinthe, et qu'ils se virent contraints de renoncer à leur gigantesque entreprise. Telle est l'explication que donne Lyranus : Unus petebat lapides, alter portàbat cœmentum, moia est inter eos rixa, et sic oportuii quod cessarent ab œdi/îcando. Vous vous lamentez de ne trouver dans vos maisons ni paix, ni repos, de n'y voir que désordre et confusion. C'est que ce sont des maisons où l'on parle difiérents langages; l'un parle hébreu par son avarice, l'autre grec par sa perfidie,

(1) Marc. 7, G. (2) Oen. il, 4. (S) Ibid. v. 7.

r. M. iv. yy^

462 SERMON .xxxin.

celui-ci les langues d'Asie par sa luxure, celui-là allemand par son ivrognerie, l'un parle babylonien par son orgueil, l'autre arabe par sa colère et ses vengeances. Oh ! quelle tour de Babel ! quelle confusion ! On ne dort plus chez vous, me dites-vous, parce que les têtes sont échauffées par des désirs de vengeance qui ótent tout sommeil ; on n'y mange plus, parce que la présence d'un tel, d'une telle à côté de soi, a pour effet d'enlever l'appétit ; on ne parle plus, parce qu'à peine a-t-on pris son morceau qu'on disparait l'un après l'autre pour ne plus se voir de toute la journée, ou s'il faut se voir et se parler, on le fait en style laconique, d'un air maussade, et en se lançant continuellement des pointes. Mais qui donc a jeté votre maison dans une telle confusion? — Ah ! depuis que cette jeune fille y a mis le pied, la paix en a fui. C'est cette vieille qui est l'origine de tous les différends, de toutes les inquiétudes. C'est ce parent, c'est cette parente. — Vous m'étonnez, mes frères : si vous voulez connaître la véritable cause du mal, je vous la dirai bien. La paix n'habite point dans vos maisons, parce que Dieu ne règne point dans vos cœurs. Vous imitez les constructeurs de Babel qui, dans leur orgueil, ne songeaient qu'à se faire un nom, et voulaient porter leur ambition jusqu'au ciel : Celebrans nomen nostrum. Mais leur cœur s'étant éloigné du Seigneur, le Seigneur, à son tour, s'éloigna d'eux et les punit par la confusion des langues : Confundamus ibi linguam eorum. La même chose arrive chez vous : cette bru ne veut pas se soumettre à sa belle-mère, la belle-mère veut dominer sa bru ; ce parent n'est préoccupé que de ses propres intérêts, cette parente n'est guidée que par ses vues égoïstes; en un mot, vous ne cherchez pas Dieu, vous vous éloignez de Dieu, vous refusez votre cœur à Dieu, et Dieu, de son côté, s'éloigne de vous, vous refuse la paix, et vos maisons auront le sort de Babel; elles

deviendront des labyrinthes de confusion : Confunda' mus ibi linguam eorum.

IV. Plût à Dieu que cette confusion fût chose aussi rare qu'elle est monstrueuse dans des familles chrétiennes! Mais, hélas! regardez autour de vous : que vous en trouverez peu parmi les fidèles qui aient donné leur cœur à Dieu! La plupart, au contraire, ne se sont jamais proposé Dieu dans leurs pensées : Non propo' suerunt ante Deum conspectum suum '. Faut-il tant s'étonner, après cela, si leurs maisons sont comme do petits enfers ? Est-ce que je frappe en l'air, ou plutôt votre conscience ne rend-elle pas témoignage à mes paroles? Voyons, mon frère, dites-moi,- à qui avez-vous donné votre cœur? Quel est votre souverain bien, votre dernière fin? A quoi consacrez-vous vos pensées du matin au soir? Est-ce Dieu qui est le but de vos désirs? Est-ce bien dans l'intérêt de la gloire de Dieu que vous méditez ces projets, que vous entreprenez ces voyages, que vous dissipez vos biens, que vous supportez les affronts, que vous exposez votre fortune, votre réputation, votre vie? Eh bien! j'attends votre réponse, — Mais qu'oserait bien répondre ce voluptueux qui, pratiquant des œuvres de ténèbres, opera tenebrammo, fait du jour la nuit , des temples du Seigneur une caverne, des plus honteuses passions une véritable idolâtrie? Qu'oserait bien répondre cette femme vaine qui, voulant se faire passer pour une déesse, se met en Vénus, et par ses nudités scandaleuses est devenue un piège du démon, un filet pour beaucoup d'âmes, un gouffre où elles se précipitent, un enfer où bien des cœui.s sont entraînés par des charmes trompeurs? Quô répondrait bien ce prêtre qui, vivant à peu près en incrédule, se dépouille de l'esprit aussi bien que de

[Ì) Ps. 3,5. i ) Eo„i. IJ. 12.

l'habit ecclésiastique, dont les offices de jour sont la chasse, les offices de nuit le jeu de cartes, dont l'autel est la table et dont les sacrifices sont les débauches de Bacchus et la crapule du mauvais riche? Que pourrait répondre ce magistrat qui, voulant à tout prix s'élever aux honneurs, s'y fraie la route par tous les moyens, per fas et nefas, en trahissant ses amis, en renversant ses rivaux, en foulant aux pieds le crucifix et s'en faisant un escabeau pour arriver on tendent ses desseins ambitieux? Que dirait enfin cet avare, aussi cruel envers lui-même que dur envers les pauvres, qui ne mange ni ne dort, et tient son cœur fermé et enseveli avec son argent dans son coffre-fort? Auraient-ils l'insolence de soutenir qu'ils ont donné leur cœur à Dieu ? Impudents menteurs, comment osez-vous dire que vous estimez Dieu plus que toute chose, que vous lui avez donné la première place dans vos cœurs, tandis que vous le méprisez au-dessus de tout? « Vous prostituez votre culte et votre amour à toutes les créatures, dit Salvien; Dieu seul n'est rien pour vous, en comparaison de tout le reste : » Omnia colitis, omnia atnatis, et solus Deus in comparatione omnium vilis vohis est . N'est-ce pas là la vérité? Oseriez- vous vous excuser en disant que, pendant ces fêtes de Pâques, vous vo'^is êtes réconciliés avec Dieu, que vous vous êtes confessés, que vous avez communié, que vous avez donné votre oœur à Dieu ? Mais combien y a-t-il que vous chantez chaque année à Pâques la même palinodie? Vous avez fait la paix avec Dieu, mais une paix menteuse, attendu que vous avez déjà conçu dans votre esprit le dessein de retourner à vos anciennes fautes ; une pareille paix est cent fois pire que la guerre : Pax, pax, et non-^erat pax^. — Je me suis confessé et j'ai communié, dites-

{DJerem. 6, 14.

VOUS, dans telle église, de la main d'un tel prêtre, tel jour; en voici l'attestation écrite : Implevi prœceptuni Domini ' ; j'ai accompli le précepte, j'ai fait la paix avec Dieu, — Oui, vraiment! Ah! que ne se trouve-t-il un autre Samuel, éclairé d'une lumière prophétique, pour vous dire en face : Fecisti malum in oculis Domini^ : " Tu as mal fait aux jeux du Seigneur ! » Vous avez trompé un homme, mon frère, mais non pas Dieu. Ne voyez- vous pas qu'en nourrissant secrètement un dessein si pervers, votre repentir a été frauduleux, votre confession sacrilège, votre paix simulée; et qu'ainsi, au moment même où le prêtre trompé par vous faisait entendre ces paroles : Je t'absous, Dieu qui voyait le fond de votre cœur, disait du haut du ciel : Et moi, je te condamne? Que h'avez-vous pas promis à ce confesseur pour lui arracher une absolution? Monts et merveilles, comme on dit, n'est-il pas vrai? Vous lui avez promis de renvoyer telle personne, d'opérer telle restitution, de pardonner telle injure, de brûler ces romans, de briser avec ce compagnon qui fait près de vous l'office du diable, de régler ces comptes, de rompre ce contrat illicite. Ce sont de belles assurances ; mais jusqu'ici le résultat est nul, parce que votre cœur est plein de malice, et que vous êtes bien résolu d'être à l'avenir ce que vous avez été jusqu'aujourd'hui, sacrilège, voleur, avare, sensuel, vindicatif. Permettez donc que je vous dise nettement, avec le prophète Joël : Scindite corda vestra, et non vestimenta vestra ' ; « Déchirez vos cœurs, et non vos vêtements. « A quoi bon toutes ces apparences de dévotion, ces larmes et ces soupirs hypocrites, si votre cœur n'est pas brisé par la douleur? C'est le cœur que Dieu veut, mon frère, et un cœur contrit et humilié. Faire autrement, c'est prétendre

(1) / R'g. 1Ó. 13. (2) Tbid. r. 19. (3; Joël i, 13.

466 SERMON XXXTII.

tromper Dieu, mentir à Dieu, ce qui est la même chose que le nier : Inimici Domini mentiti siint ei* : « Les ennemis du Seigneur lui ont menti ; » l'hébreu porte : « Les ennemis du Seigneur ont nié Dieu : » Inimici Domini negaverunt Deum.. Mentir à Dieu! et surtout dans les choses qui regardent votre salut éternel? Y pensez- vous ? Quelle affreuse infidélité ! Vous vous plaignez de n'avoir pas la paix dans vos maisons. Quelle paix prétendez-vous donc? Ce n'est pas la paix, ce sont des malédictions, et les malédictions les plus terribles que vous devez attendre. Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans un seul chapitre de saint Matthieu, fulmine, au moins à sept reprises, ses malédictions contre les hypocrites, en ces termes : Vœ vobis, Scribœ et Pharisœi hypocritœ... Vœ vahis"^... " Malheur à vous, Scribes et Pharisiens hypocrites !.. . Malheur à vous!... » Malheur à vous qui, sous l'apparence de la dévotion, cachez un cœur plein de malice; qui donnez tout le reste à Dieu et lui refusez votre cœur ! — Que faut-il donc faire? — Conclure une paix véritable : Quœpacissuni sectemur^y s'écrie l'Apôtre; et pour cela, donner votre cœur à Dieu. Mettez la main sur la conscience, mon pauvre pécheur, et souvenez-vous que cette Pàque pourrait bien être la dernière pour vous. .Donnez donc tout de bon, donnez sincèrement votre cœur à Dieu; convertissezvous une bonne fois sérieusement, et protestez-lui que si vous n*avez qu'un cœur, vous lui en faites présent avec une volonté pleine et entière. Alors, certes, vous jouirez de cette paix que le Sauveur nous offre à tous avec tant d'amour pendant ces saints jours : Pax vobis.

(1) rs. so, 16. (2) Matth. 23. IS suiv.

(3) Rom. 44, i9.

DEUXIÈME POINT

V. Dieu veut mon cœur? Eh bien! je suis prêta le lui donner. Il y a droit, je le sais, comme créateur, comme rédempteur et comme conservateur; c'est lui qui l'a créé, qui l'a racheté et qui me le conserve; je le lui dois, par conséquent, sous tous les rapports, et je le lui abandonne bien volontiers. Cela suffit-il pour faire la paix avec Dieu? — Non ; Dieu n'exige pas seulement le cœur, il l'exige tout entier. C'est ici que beaucoup se font illusion. Ils voudraient faire un compromis avec Dieu, lui donner une partie de leur cœur, et se réserver l'autre pour en disposer à leur gré. Ils seraient assez portés à faire ce que firent les Philistins, qui mirent dans le même temple l'arche et l'idole. C'est là une dévotion chimérique : vous savez assez que l'arche <3t l'idole ne peuvent demeurer ensemble. Et cependant, combien n'en est-il pas qui ne se convertissent qu'à moitié, demeurant, pour le reste pires qu'auparavant. Ils font plusieurs portions de leur cœur, comme ont coutume de le faire ces courtisans politiques auxquels David fait allusion : In corde, et corde locuti sunt^ ; ils parlent d'une manière avec celui-ci, et d'une autre avec celui-là. Ainsi ces pécheurs donnent une portion de leur cœur au monde, en conservant intacte une attache criminelle pour quelque créature, et ils donnent l'autre portion à Dieu, en embrassant quelque petite pratique de dévotion : In corde et corde. Non, non, dit le Seigneur par la bouche d'Ezéchiel; tout ou rien : Projicite a vobis omnes prœvaricationes vestras^ : « Jetez loin de vous toutes vos iniquités, » toutes, toutes, entendez-le bien ; il n'y a pas lieu à composi-

{h Pa Ji. 3. (i) Ezech. IS. 31.

468 SERMON XXXTII.

tion. Dieu est jaloux de votre cœur, beaucoup plus qu'un époux ne Test du cœur de son épouse, et il sait fort bien que le démon est tellement avide du cœur humain qu'il se contenterait même de n'en avoir que la moitié, comme, au jugement de Salomon, cette femme coupable qui voulait qu'on partageât par moitié l'enfant contesté: Nec miM, nec tiin sit, sed dividatur^. Il n'en est pas ainsi de Dieu : il veut tout ou rien. Pour extirper jusqu'à la racine du mal, je voudrais, mes chers frères, vous ôter de l'esprit cette erreur par laquelle on s'imagine pouvoir diviser son cœur entre Dieu et le démon. Tout en commettant des péchés mortels, on se compare à d'autres plus pervers, qui se livrent à toutes sortes d'énormités, et l'on se dit avec une secrète complaisance, comme le pharisien : Non sum sicut cœteri hominum ^ : Après tout, je vaux encore mieux qu'un tel et un tel, je ne suis pas de la même catégorie que tel autre qui est tout pétri d'iniquités. Or, de même que l'eau tiède, en comparaison de l'eau froide, pai'aît chaude, ainsi on se croit bon, pour n'être pas des plus n^auvais ; ce n'est pas qu'on soit bon, maïs on est moins mauvais que d'autres, quoique l'on ait tout ce qu'il faut pour se damner. Comprenez donc, mes frères, comprenez bien cette grande maxime : Perdre Dieu et aller en enfer pour un seul péché mortel, ou y aller pour cent et pour cent mille, quant au fait de la damnation, c'est la même chose. Saint Augustin vous le montre par deux comparaisons trèsfrappantes. Si un vaisseau, dit-il, est submergé par les vagues qui le font chavirer, ou par un léger filet d'eau qui s'insinue dans ses flancs, n'est-ce pas la même chose? Si une maison est renversée par un tremblement de terre, ou parce que les vers ont rongé peu à peu les

(1) III Rag. 3, 2G. (2) Luc. 18, H.

r>K LA PAIX DU CïKUR. 4G9

poutres qui la souiiennent, n'est-ce pas encore la raéme chose? Ainsi, qu'on se précipite en enfer tète l)aissée, en se livrant aux plus grands crimes, ou qu'on y decende, pour ainsi dire, pas à pas, et tout à son aise, en ne commettant que des péchés mortels moins énormes, il me semble que d'une façon comme de l'autre, c'est toujours perdre Dieu, sonàmeet l'éternité bienheureuse.

YI. C'est ainsi, reprend quelqu'un ; je dis la chose telle qu'elle est : quant à moi, je fais un peu de tout, un peu de bien et un peu de mal. Tous les jours, je dérobe quelque chose; mais tous les jours aussi, je fais quelque aumône, et j'entends la messe. Je m'enivre tous les dimanches, mais je jeûne tous les samedis. Je m'accorde, de temps en temps, un plaisir illicite, mais tous les vendredis, je me flagelle comme un martjr. Je pense que Dieu compensera l'un par l'autre, et mon avoir, à ses yeux, balançant mes dettes, j'espère être sauvé. — Voilà une autre illusion. Est-il possible de s'aveugler à ce point ! Vous me dites que vous faites un peu de bien et un peu de mal, et moi, je vous dis que vous faites tout mal, parce que le premier péché mortel que vous commettez emporte tout le bien qui avait été fait, comme une tempête du mois de mai ravage tout ce qu'elle trouve. Eussiez- vous amassé autant de mérites que saint Paul, à peine avez-vous commis un péché mortel, que vous perdez tout, comme on vous l'a déjà dit : Justitiœ ejus non recordabuntur ' ; à plus forte raison perdez-vous le fruit des bonnes œuvres faites en état de péché mortel, car celles-ci ne sont pas même inscrites dans le livre de l'éternité, et n'entrent pas en ligne de compte pour l'autre vie : « J'aurais beau livrer mon corps aux flammes, dit l'Apôtre, si je n'ai pas la charité ou la grâce, cela ne me sert de rien : » Si tra-

(1) Ezech. IS, S4.

470 SERMON xxxin.

didero corpus meum, ita ut ardeam, charitatem aittem non habuero, nihil mihi prodest^ . Les jeùnea, les aumônes, les oraisons, toutes les bonnes œuvres faites en état de péché mortel ne servent de rien ; ce ne sont que des feuilles et des ombres, de sorte que, lorsque le maître de la vigne y cherchera des fruits, il n'en trouvera point, parce qu'aucune de ces oeuvres n'est provenue de la racine de la charité. Voyons maintenant, et réglons un peu les comptes. Les bonnes œuvres faites avant le péché mortel, celui-ci à peine commis, sont toutes effacées; les œuvres faites en état de péché mortel ne s'inscrivent pas même au livre de vie, en sorte que vous ne pouvez par elles ni mériter, ni satisfaire rigoureusement, de condigno. Elles pourront bien vous obtenir de la miséricorde de Dieu quelque récompense temporelle, ou le temps de faire pénitence, c'est pourquoi, même en péché mortel, vous devez toujours faire le bien; mais quanta acquérir des mérites pour le ciel avec un péché mortel sur la conscience, il ne faut pas y penser. Ainsi, tout compte fait, vous ne trouverez que des dettes, moins peut-être que d'autres dont la conscience est chargée de crimes, mais assez pour être envoyé en enfer pour toute l'éiernité. Souff'rez donc que je vous dise ce que Dieu fit dire par Isaïe aux Israélites, lesquels se macéraient par des jeûnes et d'autres pénitences extérieures, tout en continuant à commettre une multitude de prévarications. Le prophète leur déclara, de la part du Seigneur, que s'ils voulaient faire la paix avec lui, ils devaient briser jusqu'au dernier anneau de cette longue et pesante chaîne d'iniquités qui lés retenait dans l'esclavage du démon : Tune invocahis et Dominus exaudiet. . . si abstuleris de medio tui catenam^. Comprenez-le bien, il ne suffit pas de jeter loin

(1) / Cor. 13, 3. (2) Isa. 58, 9.

de vous plusieurs aaneaux de celle chaine infernafS forgée par vos péchés, il faul les rejeter lous l'uK après l'autre, depuis le premier jusqu'au dernier; un seul anneau que vous garderiez suffirait pour vous priver de la liberté des enfants de Dieu. Que seri de ne plus multiplier vos injustices, si vous retenez encore le bien d'autrui? Que sert de mortifier la bouche, si vous vous livrez encore à des actions déshonnéies ? Que sert do vous jibstenir de cet acte de vengeance, si vous couvez encore la haine au fond du coeur? Un seul péché non confessé, ou confessé mal, ou non déteste comme il faut, suffit, non-seulement pour vous empêcher de faire la paix avec Dieu, mais même pour attiser de plus en plus le feu de la guerre, parce qu'il tient votre cernir partagé entre Dieu et le démon, tandis que Dieu proleste qu'il le veut tout entier, et que, par ce funeste partage, loin de l'apaiser, dit saint Bernard, vous lo rendez implacable : Non plaças:, sed peccas; recta oblatio^,sed crudelis divisto.

VII. Pour toucher au doigt cette vérité, que les coeurs partagés ne plaisent pas à Dieu, mais qu'il les a en horreur, considérez ce qui arriva au premier roi. Va, dit le Seigneur à Saul, marche contre les Amalécites mes ennemis, comme exécuteur de ma justice irritée, fais main basse sur eux, et mets tout a feu el à sang, tout, remarque bien ce que je dis, tu n'épargneras ni l'homme, ni la femme, ni l'enfant même au berceau, ni le boeuf, ni la brebis, ni l'àne, ni le chameau, ainsi je le veux : Inter/ice a viro usque ad mulierem, etpar^ vulum atque laetentem, bovem et ovem, camelum et asinum^. En exécution d'un ordre si formel, Saul pan â la tête d'une armée de deux cent dix mille soldats, envahit ce pays infidèle, le ravage et répand partout U

(Ij 1 Rf'j. V. IÓ, 3.

désolation et la mon. Mais pourtant il épargne le roi et les plus belles pièces <1« bétail : Optimis gregibus Qvium'. Cela fait, Samuel se dirige vers le champ da bataille. Saul plein de joie ya à sa rencontre : Homme de Dieu, lui dit-il, soyez le bien-venu, j'ai remporté la victoire prpmiae et exécuté les ordres du Très-Haut : Benedietus tu. Domine, implevi verbum Domini^. — r- As-tu exécuté le tout? — Oui, tout. — r Serait-ce bien vrai? Quelles sont donc ces voix d'anim&ux qu^ j'entends? Et quœ est hœc vox gregum... quam ego au-, dio^i Je ne crpis pas me tromper, il me semble voir de ce côté-là un tourbillon de poussière, et entendre un bPuit confus de bêlements de brebl's et de mugissements de bœufs. Qu'esi-Kî« <lonc que cela? — r Je vous l'avoue^ rai, saint prophète, le peuple a réservé fj^uelques pièces de bétail pour Jes immoler au Seigneur : Pepereit populus... melioribus ovibus et armentis ut immolarentur Domino^. ^— J^es ip^tnoler au geig^èur! sache donc, prince infidèle, que le sacrifiice qu'il demandait, c'était une obéissance ponctuelle. Puisque tu as voulu partager avec Pieu et ne le servir qu'à moitié, vali!>9uver un Dieu qui se contente d'un cœur djvisé, et Dieq saura bien trouver un roi qui le serve fidèlement en toutes choses : Pro eo quod abjecisti sermonem Domini, abjecit te Dominus ne sis reoc^. Yoilà le pas de beau^ coup de chrétiens pendant Jes fêtes de Pâques, voilà l'injure manifeste qu'ils font à Dieu en partageant leur cœur. L/a sainte Eglise, les prélats, ]es prédicateurs leur ordonnent, an nom de Dieu, de faire pendant ces saints jours, avec le glaive d'une bonne et sainte confession, un massacre général de tous les Amalécites, c'est-à-dire de tous les péchés mortels depuis le plus

(1) I Reg. f. a.

\à] Ibid. V. iâ.

(2) Ibid. V. 13.

(5) Ibid. V. 24,

(3j Ibid. V. Y^.

poij't jusqu'au plus grand : Interficite peccatores Amalec, et pugiiabitis. contra eos usque ad internecionem eortim '. Qu'on n'épargne ni ces pensées délibérées, ni ces délectations volontaires, ni ces désirs actuels, ni même ces intentions coupables, quoique encore secrètes, quoique à peine conçues et formées et qui n'ont pas seulement reçu un coraraenceraent d'exécution : quo tout passe au fil de i'épée : Inferocite parvulum atque lactentem. Et beaucoup, qu'ont-ils fait? Ils ont accompli cet ordre en apparence, comme Saul : ils ont nais à feu et à sang tout ce qu'il y avait de plus vil parmi leurs péchés, ce dont ils ne demandaient pas mieux que de se défaire. Pardon, mon Dieu, ont-ils dit, pardon pour ces mensonges, pour ces impatiences, pour ces colères, pour ces parojes inconvenantes, pour ces gourmandises, pardon. Ils .se sont confessés avec un grand sentiment de douleur de s'être emportés contre leurs domestiques, ou d'avoir maudit leurs enfants, ou d'avoir promené des regards curieux dans l'église, ou d'avoir rejeté ^vec négligence quelque pensée dangereuse, ou d'avoir prié avec distraction; ils se sont fait un cas de conscience très-grave de ces péchés vulgaires, pour ainsi dire, et d'autres semblables, ils s'en sont humiliés, en se frappant plusieurs fois la poitrine, et en s'appeiant de grands pécheurs, en un mot, ils ont passé au fil de I'épée tout le menu peuple : Omne vulgus interfecerunt in ore glaclW^. Mais quant aux Araaléciies d'un rang plus élevé, je veux dire, quant aux vices dominants déjà passés en habitude, ou ils ne s'en sont point accusés, ou s'ils s'en sont accusés, ils les conservent néan^ moins en vie et captifs au fond de leur cœur avec l'intention de les remettre en liberté après les fêles. Ils n'ont rien dit de cet attachement immodéré aux choses

^1} 7 Reo. f. i5. ^2; Ibid. v. S,

474 SERMON XXXTII.

du monde qui leur fait abandonner Dieu, ni de ces nudités scandaleuses, ni de ce luxe effréné dans leur table et leurs habits, pour lequel ils font tant de dettes, ni de ces fréquentations et de ces amitiés déshonnétes, ni de ces trames secrètes ourdies au préjudice du prochain, ni de cette haine mortelle couvée pendant do longues années au fond du cœur, ni, pour en finir, de ces contrats usuraires, des restitutions à faire, des salaires différés à de pauvres ouvriers, et des legs qui n'ont point étéreraplis. Faut-il s'étonner, après cela, s'ils ont le sort de Saul, prophétisé par Osée : Divisum est cor eorum, nunc interibuiit^ : « Leur cœur est partagé, c'est pourquoi ils périront. » Vous en trouverez beaucoup qui, pendant ces fêles de Pâques, ont fait une confession générale, et sont prêts à la faire cinq eu six fois de suite', si vous voulez; mais combien en trouverez-vous qui aient fait une conversion générale avec la ferme résolution de renoncer à tous 'leurs péchés? Je m'adresse à vous qui n'en finissez jamais avec vos confessions générales, avez-vous fait une véritable conversion générale? Ah! malheureux! vous vous flattez d'avoir fait la paix avec Dieu, pour lui avoir offert un cœur partagé. Erreur ! s'écrie saint Bernard, erreur ! Non placatis, sed peccatis ; recta oblatio, sed crudelis divisto.

VIII. Mais voyons, finissons-en ; jusqu'à quand marcherez-vous ainsi en boitant? Usquequo claudicatis in duas partes^ Ì II n'y a point ici de chemin mitoyen ; il faut vous résoudre, ou à donner votre cœur totalement à Dieu, ou à lui tourner complètement le dos; prenons donc parti une bonne fois : pourquoi tant de tergiversations? Mais qui de vous serait assez insensé pour rompre entièrement avec Dieu ? • — Rompre avec

(1) Os. 10, 2. (2) III Rc'j. iS. 133.

Dieu! oh! cela, jamais; mais... — Quel mais y a-t-il? Je comprends ; vous voudriez rester neutres, ni pour, ni contre, un peu pour le Christ et un peu pour le monde. Vous voudriez vous arrang-er comme les Ebionites, ces anciens hérétiques qui ne voulaient être ni contre Moïse, ni contre Jésus-Çhrist, et professaient un mélange de christianisme et de judaïsme, ce qui fit dire à saint Jérôme que tout en voulant être et juifs et chrétiens à la fois, ils n'étaient ni l'un ni l'autre : Dum volitnt judœi esse et christiani, neque judœi sunt ,neque christiani. Mais je veux aujourd'hui vous ôter le masque, et laissant de côté toutes les autres raisons, je vais droit au but. Eies-vous baptisés? Je m'adresse à ceux qui voudraient donner à Dieu un cœur partage : Elesvous baptisés? — Qu'est-ce à dire? vous me faites injure. — Eh : nullement, c'est pour votre bien que je le demande; si vous ne l'êtes pas, sortez de l'église, allez à la synagogue ou aux mosquées de Mahomet ; mais si vous me dites que par la grâce de Dieu vous êtes baptisés, montrez-moi votre certificat de baptême, légalisé par votre curé, je veux le lire ici publiquement pour votre confusion. Dites-moi, s'il vous plait, qu'avezvous dit là, près de ces fonts baptismaux, par la bouche de votre parrain? N'avez-vous pas renoncé à Satan et à ses pompes? N'avez-vous pas répété plusieurs fois la formule : Abrenuntio Satanœ et pompis ejus? N'avezvous pas juré de donner tout votre cœur à Dieu? Et maintenant vous reculez; et ce cœur consacré à Dieu, vous voudriez en donner une partie au démon? Où est votre fidélité ? où est votre honneur, où est votre foi ? Voyons, parrains, levez-vous : confondez ici publiquement ceux qui ont juré, en votre présence, une éternelle alliance avec Dieu, qui lui ont consacré leur cœur sans réserve, et qui, présentement, veulent transiger Avec lui et faire l'indifférent. Dénoncez-les, vous eu

avez le droit, dénoncez-les comrae déserteurs de l'Evan»f?ile, comme rebelles à la foi jurée, et dites à chacun d'eux, avec saint Ambroise : « N'es-tu pas. tenu de çrarder la foi que tu as promise devant tant de témoins ?•■ Nonne osservare te oportet fidem, quant sub tot testibus polUcitus es? Ce n'est pas tout : si vous êtes baptisés, venez avec moi a l'autel, ouvrez ce missel, et lisez, ou plutôt, avant de lire, écoutez le trait suivant.

IX. Sous le règne de Julien l'Apostat, parut un édît très-sévère, qui prescrivait à tous les chrétiens occupant quelque poste civil ou militaire, de renoncer ou à leur dignité ou à leur foi. Beaucoup, foulant aux pieds les ordres iniques de l'empereur, préférèrent la qualité de simples soldats de Jésus-Christ à toutes les charges et à tous les honneurs; mais il y en eut aussi quelquesuns qui renoncèrent à l'Evangile pour plaire à César. Un jeune homme de grand talent, et d'une fortune qui lui donnait plus de chances encore de parvenir aux grades les plus élevés de la milice, hésitait fortement sur ce qu'il avait à faire, et cherchait un moven d'allier ensemble i'épée et le crucifix. Dans cette perplexité. Dieu le conduisit à l'église, où se trouvait l'évêque Théotime, occupé précisément à demander au Seigneur la fermeté en faveur de ses ouailles. L'évêque, le voyant entrer, lut sur son front les pensées qui le troublaient; et s'avançant à sa rencontre avec un visage ouvert, il lui prit affectueusement la main et le conduisit jusqu'au sanctuaire, en l'entretenant des choses de Dieu ; puis, s'avançant dans l'intérieur du chœur, il lui en fit monter tous les gradins, et arriva ainsi sur le marche-pied même de l'autel. Arrivé là, l'évêque prenant le missel, et l'ouvrant au hasard, posa la main du jeune homme sur le premier évangile qui se rencontra, et d'un air mêlé de compassion et de bienveillance : Mon fils, lui dit-il, il n'y a pas à balancer •• les ordres de César et

l'Evangile ne peuvent s'accorder; vous devez servir i'un ou l'autre ; voyez lequel des deux vous voulez choisir ; Aut Evangelio aut Cœsari servire debes; utrumque coTijungere non potes; dividere potes . Le vertueux jeune homme, persuadé par ce discours bref et décisif qu'il ne pouvait servir deux maîtres si différents, embrassa le parti de Dieu^ et abandonna César. Venons-en à l'application. Prenez ce missel, ouvrez-le, et lisez ce que Notre-Seigneur Jésus-Christ déclare en saint Matthieu, chapitre VI : Nemo potest duobus dominis servire ' : « Nul ne peut servir deux maîtres ; » inutile d'y songer, il faut choisir, et donner votre cœur ou à Dieu ou au monde. Le partager, pour en donner la moitié au monde et le reste à Dieu, est chose impraticable; bien moins encore pourriez-vous vous tenir dans un état d'indifférence, en prétendant ne servir ni l'un ni l'autre, Notre-Seigneur s'en exprime trop clairement en saint Luc, chapitre XI : Qui non est mecum, contra me est* : - Qui n'est pas avec moi est contre moi. » Il faut donc lui donner tout ou rien. Ah! pécheurs, mes bien-aimés frères, comprenons-nous ceci : ce péché grave, quoiqu'il ne soit pas des plus énormes, cette liaison coupable, quoiqu'elle ne soit pas publique, ce trafic injuste, ce... (vous m'entendez, et vous savez mieux que moi ce que je veux direj. tout ceia ne peut s'allier avec Dieu. Vous pouvez renoncer ou à Dieu ou au péché, mais de chemin mitoyen entre l'un et l'autre, il n'y en a pas. Que reste*t-il donc à faire? L'Apôtre vous le dit : Quœ pacis sunt sectemur. Pour contracter une paix véritable avec Dieu, il faut couper, trancher : retranchez de voire cœur cette créature, retranchez cette attache, retranchez cet engagement, retranchez tout ce qui n'est pas Dieu, et vous tournant vers lui^

(1-) Matin. 6 f: (2) Luc. H. 23.

478 SERMON xxxm.

donnez-lui votre cœur tout entier, ce cœur qu*il a créé tout entier pour lui, ce cœur qu'il a tant de fois lavé dans son sang, ce cœur que vous lui avez consacré vous-mêmes, lorsque, dans vatre baptême, vous avez renoncé au démon, au monde et à la ohair; ce cœur qu'il aime tant, et qu'il comble de consolations et de bénédictions. Qui de vous pourra résister aujourd'hui à la sainte inspiration qu'il ressent de se cousacrer tout à Dieu? Esprit-Saint, faites descendre une pluie de feu sur tous ceux qui m'écoutent, embrasez tous les cœurs : Accende lumen sensibus, infunde amorem cordibus; enflammez-les des plus vives ardeurs de là charité. Et vous tous , soyez dociles à la grâce, el, la main sur le cœur, consacrez-le entièrement à Dieu, en disant : 0 mon Dieu, je vous offre tout mon cœur, tout mon amour. Répétez ces belles paroles par centaines de fois aujourd'hui : 0 mon Dieu, je vous offre tout mon cœur, tout mon amour. Oh ! maintenant que tous vos cœurs sont consacrés à Dieu, je puis vous annoncer, de la part de Jésus, la paix, une paix véritable, une paix céleste : Pax vobis : Reposons-nous.

TROISIÈME POINT

X. Ou la paix, ou la guerre ; Dieu ne veut point de trêve : ou la paix, ou la guerre. Aussi, Notre-Seigneur n'annonça-t-il jamais de trêve à ses apôtres ; on ne trouve pas dans tout l'Evangile qu'ilait parlé une seule fois de trêve, mais maintes fois il a parlé de paix : Pax vobis^. Pax hominibus^. Pax huio domui^. Ainsi, ou la paixy ou la guerre. Que si vous vous déterminez finalement

il) Luc. 24, 36. (2) Ibid. S, 14. (3) 'MA. 10, 15.

à faire la paix avec Dieu, remarquez qu'il n'admet pas une paix quelconque, mais qu'il veut une paix solide, constante, inviolable; que par conséquent, non-seulement il exige le cœur et l'exige tout entier, mais il l'exige pour toujours. Et comme il scrute les cœurs et les reins : Scrutans corda et renés Deus ', et voit parfaitement l'intérieur de chacun, il répudie ces âmes qui voudraient ne conclure avec lui qu'une simple suspension d'armes, pour reprendre au bout de quelques jours leurs hostilités, et retourner à leurs anciens vices. Co n'est pas là faire la paix avec Dieu, dit saint Jeaa Chrysostôme, mais lui faire la guerre la plus déloyale : Hoc est enim bellum ■ gerere adversus Deum. Je sais, compatir à la fragilité humaine, mais je sais aussi qu'une volonté résolue et un cœur sincèrement conirit, opèrent dans l'homme, non pas des effets quelcoaques de pénitence et de salut, mais des effets durables^, selon cette parole de l'Apôtre : Pœnitentiam in salutem stabilem operatur^. Que ne peut pas, en effet,, que ne fait pas une volonté décidée, un cœur généreax,. avec le secours de la grâce? Non-seulement il veut efficacement tout ce qu'il veut, mais il met tous les moyens en œuvre pour se maintenir dans ses bonnes résolutions; il fuit toutes les occasions- et lâche de procurer à Dieu autant de gloire par la pratique de la vertu, qu'il lui a causé de déshonneur en se souillant de tous les vices. Au contraire, que peut-on espérer de bon de ces pénitents qui traînent péniblement une volonté faible et languissante, de sorte que l'on peut à peine dire s'ils veulent ou s'ils ne veulent pas : Vult et non vult piger^. C'est d'eux que l'Esprit-Saint a dit qu'ils veulent et qu'ilsne veulent pas. Ce jeune débauché renonce au vice parce qu'il a compromis sa santé, mais il n'y renonce pas pour toujours, il se

(1) Pt. 7, iO. ^2; // Cor. 7. tO. t^?) Prov. 13,4.

460 SERMON XXXIH,

promet d'y retourner dés qu'il sera guéri. Ce joueur brûle ses cartes, parce que dans une partie il a risqué quitte ou double, il a tout perdu ; il maudit le jeu, mais pas pour toujours, et qu'il est prêt à le reprendre dès que l'état de ses finances le lui permettra. Ce vindicatif se réconcilie avec son ennemi, parce qu'il s'est trouvé en danger de mort, mais ce n'est pas pour toujours ; à la première occasion de querelle, il est disposé à reprendre ses anciennes fureurs. Hommes à double langue et à double visage, que prétendez-vous avec cette politique infernale, avec ces intentions secrètes de retourner à votre vomissement, avec ces cœurs irrésolus? Serait-ce de faire la paix avec Dieu? Y songez-vous? Il n'y consentira jamais; vous n'êtes pas des pénitents, mais d'insupportables bouffons, d'audacieux moqueurs, dit saint Augustin : Irrisores et non pœnitentes. C'est là évidemment se moquer de Dieu. Que s'ensuit-il? Je vous le répète avec l'Apôtre : Quœ pacis sunt sectemur. Si vous voulez faire la paix avec Dieu, vous devez faire une paix stable, il faut, par conséquent, une résolution ferme, très-ferme de vivre en grâce avec Dieu pendant une éternité tout entière, si telle devait être la durée de votre vie; il faut lui consacrer vos cœurs d'une manière irrévocable. Lorsque sur les fonts sacrés du baptême vous avez renoncé au démon, au monde et à la chair, y avez-vous renoncé pour toujours, oui ou non? Daiis le second cas, renoncez à moi pour toujours, vous dit mon Sauveur irrité, et soyez, à votre gré, le partisan dévoué du monde ; moi aussi, de mon côté, je renonce à vous, et je déclare que vous n'aurez jamais la paix, et que vous ne serez jamais à moi, que n'étant pas à moi vous mourrez dans le péché et que vous serez éternellement damnés à cause de votre opiniâtreté dans le mal : « Vous êtes du monde : eh bien ! (écoutez la fatale conséquence) je vous dis que vous mourrez dans

VOS péchés » : Vos de hoc mundo estis... Dixi ergo voois, quia moriemini in peccatis vestris *.

XL Mais quoi I voudrais-je terminer cette station par des paroles de si triste augure ? Ah ! non, non, je ne puis croire qu'il y ait personne ici qui soit assez imprudent po\ir rester indécis, et songer à se jeter de nouveau dans le parti du monde et d>i démon. Si pourtant quelqu'un d'entre vous se trouvait exposé à un si grave danger, soit par fragilité, soit par malice, je conjurerais volontiers mon divin Sauveur d'exercer, à son égard, la violence dont il usa avec une vierge égarée, dont parle Michel Sanchez, dans son livre de Veste nuptiali. Cette jeune fille, d'une noble origine, mais plus noble encore par la résolution magnanime qu'elle méditait, jugeant sa vertu peu en sûreté au milieu du siècle, se renferma dans un pieux monastère, comme dans un jardin bien gardé; et là, elle donna son cœur à Dieu, mais sans réserve, brisant complètement avec le monde, le démon et la chair, faisant ainsi l'admiration des anges qui, dans les commencements, la contemplaient avec une sainte envie. Mais, hélas! elle ne donna pas son cœur à Dieu pour toujours. Le perfide serpent sut pénétrer jusque dans ce paradis terrestre. La solitude devient à charge à la jeune vierge, l'oraison l'ennuie, les religieuses ne sont plus pour elle qu'un objet d'aversion et de dégoût, le couvent lui semble changé en un sombre réduit. Elle ne trouve de soulagement que dans les distractions qu'elle cherche au parloir. La malheureuse ! elle fut aperçue par un jeune homme, un de ces oiseaux de proie qui ne craignent pas de ravir à Jésus- Christ même ses chastes colombes ; elle en fut aimée, et qui pis est, elle le paja de retour. La flamme de cet amour sacrilège devint tellement violente, que ne pou-

(1) Joan. 8, 2óf.

482 SERMON XXXUI.

vant plus y résister, ils finirent par concerter ensemble une fuite nocturne. La vierge infidèle, pour exécuter son criminel dessein, devait passer devant une image de Jésus crucifié, ayant à ses pieds sa mère désolée. Elle entendit Marie qui, l'apostrophant d'un air sévère, lui dit : Ingrate, ingrate ! que t'a fait mon fils, pour que lu te révoltes contre lui? Retourne sur tes pas, car la route que tu prends te conduit droit en enfer. — La jeune fille frémit et trembla de frayeur en entendant ces paroles, mais la passion ayant plus d'empire sur elle que la crainte, elle continua son chemin. Alors Jésus, qui ne pouvait souffrir de voir une si belle âme courir à sa perte, s'arrache de sa croix, la poursuit, l'atteint, la saisit, et avec le clou ensanglanté qu'il tenait en main, la frappe au visage. Elle tombe à demimorte de douleur, et mêlant les larmes d'un sincère repentir au sang qui coulait de sa blessure, elle s'écrie : 0 mon Dieu, j'ai méconnu vos faveurs, j'ai bien mérité ce coup ; mais, ó mon souverain bien, ne vous êtes^vous pas trompé ? C'est ce cœur qu'il fallait frapper, ce cœur si dur, si pervers; c'est lui qui fut infidèle et adultère; c'est lui qui devait être châtié. Puisque vous avez été trop bon, je serai, moi, justement cruelle, et je déclare que je ne m'accorderai ni paix ni repos que je ne l'aie brisé par une douleur sincere, constante et perpétuelle. J'espère, ô mon Dieu, que ce fer qui m'a percé me clouera avec vous à la croix, et fera si bien que mon cœur soit à vous, et le soit irrévocablement, pour toujours. — Elle dit et elle tint parole.

XIL Omon aimable Rédempteur, descendez, descendez encore une fois de la croix : Descende de cruce^, et si vous voyez au milieu de ce peuple quelque âme fugitive, qui, après avoir embrassé votre service, songe de

Ji; Mallh. 10, iO.

nouveau à vous abandonner, arrêtez-la, je vous en conjure, en la fixant avec un de vos clous. Percez-la, non à la joue, ce serait trop peu, mais au cœur, frappez ce cœur rebelle, transpercez-le d'outre en outre, et pour ijue le coup soit plus sûr, laissez le fer dans la blessure, et employez les traits d'amour, les douceurs. Détachez donc vos bras sacrés de cette croix, jetez-les au cou de tous ces pécheurs que vous voyez ici prosternés à vos pieds, serrez-les tous, tous sur votre sein, et si vous voulez qu'ils fondent en larmes de tendresse, donnezleur à tous le baiser de paix : Loquere pacem in plebern timm, et in eos qui convertuntur ad cor^ . Paix, dites-leur, paix, mes bien-aimés, paix à vos âmes, paix à vos consciences, paix surtout à vos cœurs : Pax vobis. Oui, mon Jésus, tous veulent décidément la paix ; aussi, tous unanimement vous laissent-ils pleine latitude de leur dicter telles conditions qu'il vous plaira, les conditions les plus avantageuses à votre gloire et les plus favorables à leur salut éternel. Que voulez-vous d'eux, ô mon Dieu ? Parlez, commandez. Voulez-vous qu'ils s'éloignent des occasions dangereuses et coupables tout à la fois? Ils le feront. Voulez- vous qu'ils se tiennent, avec plus de respect et de recueillement dans vos églises? Ils le feront. Voulez-vous qu'ils reçoivent les sacrements plus fréquemment et avec plus de dévotion? Us le feront. Voulez-vous qu'ils mettent un frein à leur licence et à leur luxe excessifs ? Ils le feront. Voulez-vous qu'ils soient plus généreux envers les pauvres, que vous leur avez tant recommandés? Ils le seront. Voulez-vous, en un mot, qu'ils préfèrent votre amitié et leur salut à tous les biens et à tous les plaisirs que pourraient leur offrir le monde, le démon et la chair? Ils feront tout, pourvu qu'en retour de ce qu'ils

(1) Ps. S4, 0.

vous accordent si généreusement, vous leur adressiez au cœur et du fond du cœur ces douces paroles : Pax vohis : « Que la paix soit avec vous. " Faites-le, ô mon Dieu, faites-le, je vous en supplie par toutes les gouttes de lait que vous avez sucées du sein de votre mère et la nôtre, et par toutes les gouttes de sang que vous avez versées pour eux du haut de la croix. Vous consolerez ainsi votre ministre, et vous consolerez surtout ces chers auditeurs, qui sortiront d'ici les plus heureux du monde.

Avant de vous quitter, mes chers frères, je dois, ce Christ entre les bras, vous demander une grâce : puisque vous m'avez supporté jusqu'ici avec tant d'indulgence, sojez encore assez bons pour me pardonner de ne vous avoir pas servis comme vous le méritiez et comme je le devais. Cependant, à côté de toutes mes mauvaises qualités, j'en ai eu une bonne, c'est de vous avoir toujours parlé selon mon cœur, et du fond du cœur. La prière que je récitais secrètement toutes les fois que je montais en chaire était celle-ci : Dominus sit in corde meo et in labiis meis, ut digne ac competenter annuntiem Evangelium suum : « Que le Seigneur soit dans mon cœur et sur mes lèvres afin que j'annonce dignement et convenablement son Evangile.-» La langue était donc l'écho du cœur, et j'espère, oui, j'espère que mon Jésus a fait pénétrer dans vos cœurs ce qui sortait du mien. Ne trouvez donc pas étrange qu'en retour de mes pauvres efforts, j'ose, mes frères, vous demander vos cœurs. Tout le but de ce dernier sermon est de gagner vos cœurs, et je vous promets do les unir aussitôt au Cœur sacré de Jésus, afin qu'ils soient désormais à Dieu, tout à Dieu, à Dieu pour toujours. Et comme le cœur est la chose la plus précieuse que vous possédiez, que vous donnerai-je en échange, pauvre et misérable que je suis? Je vous donnerai ce

qui.ne vient pas de moi, je vous donnerai, par la main de Notre-Seigneur, sa bénédiction paternelle. Bénissez donc, Ó mon Jésus, bénissez d'abord toutes ces âmes vertueuses qui, obéissant pendant ces saints jours à votre parole, quoiqu'elle passât par une bouche si indigne, se sont rangées sous votre loi, ont renoncé à la vanité et aux occasions du péché, et pris la résolution de vous donner leur cœur sans réserve et pour toujours. Bénissez aussi les pécheurs les plus endurcis, les plus pervers, qui, touchés aujourd'hui, ont enfin résolu d'en finir avec le péché, et d'aller se jeter dans vos bras, pénétrés de douleur et de regrets. Répandez vos bénédictions les plus abondantes sur tout le pays; bénissez l'air, afin qu'aucune contagion ne le corrompe; bénissez cette mer, afin que les pauvres navigateurs n'aient à essuyer ni tempêtes, ni naufrages; bénissez ces coteaux, ces vignes, ces champs d'oliviers, afin que la grêle ne les endommage jamais ; bénissez ces contrées, afin qu'aucune guerre ne les ravage ; bénissez ces maisons, afin qu'elles soient préservées des tremblements de terre ; bénissez ces âmes, afin que jamais, jamais, jamais aucun péché ne les souille. Bénissez, enfin, les biens, la vie, les enfants, la fortune et les corps de toute cette population que j'aime, vous savez combien, ô mon Dieu ! et que j'aimerai de toute l'ardeur de mes afifections, jusqu'à mon dernier soupir. Ce sera ici mon peuple chéri, je le porterai toujours dans mon cœur, et puisque je viens de prononcer ce mot, je vous demande encore une dernière bénédiction, ô mon Dieu ! bénissez le cœur de tous ceux qui m'écoutent, afin que ces cœurs soient à vous, tout à vous, à vous pour toujours. Pour vous, mes bien-aimés, demeurez en paix, je vous laisse, mais je vous laisse dans le cœur de mon Jésus, avec l'espoir de vous revoir et de vous embrasser tous en paradis. Adieu, mes bien-aimés, adieu. Pour

486 SERMON xxxiir.

recevoir tous la bénédiction avec plus de fruit, faites un acte de contrition, pendant que du sein de mon Jésus et par les mains de la glorieuse Vierge, notre reine et notre mère, je vous souhaite à tous paix et bénédiction : Pax et benedictio Dei omnipotentis Patris, et Filii, et Spiritus Saneti descendat super vos, et maneat semper, semper. Amen.

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