‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 25 sur 26 · XI. Je m'aperçois que cet argument vous serre d'assez · texte numérisé non relu

XI. Je m'aperçois que cet argument vous serre d'assez

près et vous met dans les transes : prenoz-vor.s-en toutefois à vous-raêmes, car c'est vous qui vous forgez vos chaînes, et vous rendez très-difficile, et par suite impossible votre conversion, puisque au lieu de diminuer cette extrême difliculté, vous ne faites que laccroitre toujours davantage. Ecoutez ceci. Dans l'invasion de la Judée par les Chaldéens, le temple de Jérusalem fut détruit : Zorobabel le rebâtit, mais ce fut une entreprise ardue et pénible, car au lieu que Salomon, son premier fondateur, n'avait mis que sept ans à l'élever, il en fallut quinze pour le reconstruire. Hérode le détruisit une seconde fois, et son successeur du même nom le releva, mais avec bien plus de peine encore que la seconde fois, car il en coûta quarante années de travaux et des dépenses énormes. Il fut détruit une troisième fois par les Romains : voilà environ dix-sept isiècles que ses ruines couvrent le sol, et il n'a plus été question de le relever. Récidif, c'est là votre image. Le temple de Jérusalem est tombé, non par sa faute, mais par le malheur des temps, et cependant il en coûta beaucoup pour le relever la première fois, beaucoup plus encore la seconde, et on n'y songe même plus la troisième, on abandonne ses ruines aux vipères, aux serpents et aux scorpions qui en font leur retraite. Vous êtes un temple vivant de Dieu, et vous tombez spontanément, non pas deux ou trois fois, mais dix, mais cent, mais mille, que dis-je? tous les jours vous multipliez vos rechutes; est-il à croire que vous vous relèverez? Ah! malheureux, vous resterez ensevelis sous vos propres ruines, et votre âme deviendra un repaire de serpents et de scorpions, c'est-à-dire de toute sorte de vices et d'iniquités. Vous ne le croyez pas? Plût à Dieu que la théorie, en ce cas-ci, ne s'accordât point avec la pratique! Le fait suivant contribuera, j'espère, à vous ouvrir les yeux. Jn marchand espa-

gnol avait conçu une si violente passion pour une femme, qu'il voulait l'avoir partout et constamment avec lui. S'étant embarqué pour les Indes, il ne prétendit pas s'en séparer. La mer soulevée par une furieuse tempête menace d'engloutir le navire : tous les matelots et les passagers ont recours à Dieu, le marchand luimême et son infâme concubine rentrent en eux-mêmes et promettent de se corriger. Le ciel s'apaise, et le vaisseau aborde heureusement au pori de Manille. Mais au bout de quelques jours notre malheureux reprend son commerce criminel, au grand scandale de toute la ville. Le temps de retourner en Europe est venu, il se rembarque, et cette femme avec lui. A peine sont-ils en mer, qu'une tempête, plus horrible que la première éclate et brise le vaisseau, les marchandises coulent à fond et les passagers sont ballottés sur les flots courroucés. Le hasard voulut que notre marchand et sa concubine parvinssent à s'accrocher fortement à un débris du navire, l'un d'un côté, l'autre de l'autre ; pendant qu'ils flottaient ainsi sur les eaux, que de vœux, que de promesses ne flrent-ils pas de ne jamais plus se voir! Dieu se laissa toucher de compassion et les conduisit sains et saufs au rivage. Vous croiriez, n'est-ce pas, qu'ils durent s'enfoncer l'un et l'autre dans un désert pour faire pénitence? Loin de là, leur passion, après quelques jours, se ralluma avec plus d'ardeur que jamais, et avec un redoublement de scandale. Dieu veut en finir : il envoie au marchand une fièvre aiguë, et voilà qu'en peu de temps les médecins perdent tout espoir. Vite, on fait venir un confesseur qui, instruit de son commerce scandaleux, lui refuse l'absolution, s'il ne congédie pas sa complice. Mais que dois-je faire, mon père? — Congédiez cette créature. — Volontiers. Il appelle son serviteur et lui ordonne de la mettre à la porte, puis reçoit les sacrements, et avec les sacrements

recouvre la santé du corps. Le médecin revient : Quel bonheur! dit-il; il n'y a plus de fièvre, vous voila sauvé. — Est-ce bien vrai, docteur? — C'est certain, ayez bon courage. Le médecin à peine sorti, il appelle de nouveau son domestique : Ecoute, lui dit-il, va chercher cette personne. Elle revient, et pendant qu'il est en train de lui demander excuse, accusant le confesseur d'indiscrétion, il tombe mort sous ses yeux en lui serrant la main, et son âme se précipite en enfer. Etesvous enfin convaincus que l'extrême difiiculté qu'éprouve un récidif à se lever équivaut en pratique à une véritable impossibilité?

XIL Permettez donc, mes chers frères, que dans votre intérêt je vous crie avec l'Apôtre : Staterei noliteiterum jugo servitutis contineri^. Vous qui vous êtes réconciliés avec Dieu pendant ces saints jours, prenez garde de retomber encore sous le joug de votre ancien esclavage. Ah! pécheurs, mes bien-aimés frères, réfléchissez au bienfait immense que vous avez reçu, lorsque, par l'absolution que vous a donnée le prêtre, vous êtes sortis justifiés du tribunal de la pénitence. Que de grâces n'en avez-vous pas emportées ? Cette sincère contrition avec laquelle vous avez détesté vos péchés, ces douces larmes qui ont lavé les souillures de votre âme, redevenue si belle aux yeux de Dieu, ces sentiments tendres et pieux, ces soupirs qui animaient votre espérance, ce pardon de tous les péchés qui chargeaient votre âme do si lourdes chaînes, ce recouvrement de tous les mérites perdus par le péché et du glorieux titre d'enfants de Dieu, ne sont-ce pas là autant de trésors célestes, et d'effets précieux de la bonté de Dieu envers vous? Quelle immense obligation n'avez- vous donc pas contractée de lui être fidèles, et de ne jamais plus renou-

(1) Galat. 5, 1.

vêler vos anciennes trahisons? « Tenez- vous donc fermes, mes bien-aimés, tenez-vous fermes, et gardez-vous de retourner sous le joug de votre première servitude : « State, et nolite iterum jugo servitutis contineri. Si après ces saintes fêtes vous alliez retomber de nouveau, qu'arriverait-il? Hélas! j'en frémis d'horreur : je ne veux pas vous le dire moi-même, je veux que vous le voyiez de vos propres yeux. Voilà ce qui arriverait : regardez ce crucifix et rougissez de honte. Sachez, coupables récidifs, que si vous aviez le malheur de retomber dans vos anciennes fautes, vous rouvririez ces saintes plaies, vous fouleriez aux pieds ce corps adorable et ce sang précieux. Voilà le grand mal que vous feriez. Ah! quelle noire ingratitude! La miséricorde ouvre toutes les veines de ce divin Sauveur pour laver vos souillures, la justice se relâche de tous ses droits pour vous pardonner vos iniquités ; et vous, ingrats, vous provoqueriez de nouveau à la colère cette inefîable bonté? Et ne voyez- vous donc pas, mes pauvres pécheurs, le précipice où vous courez? Ne voyez-vous pas qu'en retombant dans le péché vous ouvrez la voie à des iniquités sans nombre, que vous vous rendez les chutes toujours plus faciles, et qu'en fortifiant vos mauvaises habitudes vous rendez toujours plus difficile votre conversion? Ne voyez-vous pas que vous donnez sujet au démon d'aggraver de plus en plus votre esclavage, et que vous irritez le Seigneur, qui se voit chassé de votre cœur, pour être remplacé par son ennemi capital? Quel étrange aveuglement! Abandonner Dieu pour le démon ! préférer le démon à Dieu ! Et qu'y gagnerezvous, sinon de voir les portes du paradis se fermer devant vous et votre salut rendu impossible? Qu'y a-t-il donc à faire? Devez- vous, pour cela, vous décourager et vous désespérer? Non, mes chers frères, non; il est ^ rai que peu de récidifs se convertisseîit tout de bon, et

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que la plupart vivent et meurent clans l'onclureissement; mais si leur salut est moralement impossible, il ne l'est pas d'une manière absolue, et si vous voulez vous convertir, vous le pouvez. Co que je demande de vous aujourd'hui, ce n'est donc pas que vous demandiez pardon à Jésus-Christ de vos péchés passés; non, non, ceux-là sont pardonnes et ne doivent plus vous inquiéter; ce que je veux, c'est que vous fassiez, à ses pieds, un généreux effort pour être du petit nombre de ces fortunés pénitents qui se convertissent véritablement et de telle sorte qu'ils ne retombent plus jamais. Enfoncez donc le clou solidement, vous dirai-je avec Isaïe : Clavos tuos consolida^, et sans plus de délibérations, affermissez la résolution fondamentale de ne jamais plus retourner à votre vomissement. A Dieu ne plaise que pour un plaisir d'un moment, pour une vengeance, un sordide intérêt, une liaison criminelle, une satisfaction honteuse, une vanité, vous veniez à perdre cette belle couronne que vous avez acquise pendant ces saints jours. Ah ! résistez à l'empire de cette maudite habitude qui vous entraîne au péché, résistez généreusement, mes bien-aimés, résistez coûte que coûte, dût-il vous en coûter la fortune, la réputation, l'amitié des hommes, la vie même. Plutôt mourir que d'encori; pécher, oui, plutôt mourir. Répétez-le aux pieds de Jésus crucifié : Plutôt mourir que d'encore pécher, et les lèvres collées- sur ses plaies sacrées, dites-lui aveu les larmes aux yeux : Je suis à vous, ô mon Dieu, je suis à vous parce que vous m'avez créé, je suis à vous parce que vous m'avez racheté, je suis à vous parco que vous m'avez sanctifié ; puis donc que par votre grâce je suis à voui, pendant la vie, faites que je sois aussi à vous à la mort et durant toute l'éternité. Amen.

(1) Isa. 31, 2.

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