II. Mais avant de nous mettre à méditer, exposons
22 l"' JOUR. MÉIHTATION.
d'abord le sujet; lorsqu'il aura été en quoique sorte mâché, on le digérera plus aisément par la méditation. C'est ainsi que nous en userions dans toutes les autres méditations. Recueillez-vous bien et suivez-moi.
Quelle est cette fin dernière pour laquelle nous avons été mis au monde? En quoi consiste-t-elle?... Il y a cent ans, quelqu'un de nous existait-il ? — Non. La terre existait, le ciel au?si, les autres créatures existaient'; mais pas un seul d'entre nous n'était formé et n'avait reçu l'existence. Et d'ici à cent ans existera-t-il encore quelqu'un de nous en ce bas monde? — Non; nous aurons tous délogé, tous disparu de la scène. Or, pourquoi Dieu nous a-t-il mis ici-bas pendant ce court espace de temps qui sépare la naissance de la mort et forme la durée de notre vie? Ah! chrétiens mes bien-aimés frères, la raison et la foi nous répondent de concert que Dieu ne nous a créés que pour Taimer, le servir et lui obéir en cette vie, et puis, après la mort, aller le posséder éternellement dans le ciel. Telle est la fin sublime qu'il s'est proposée; voilà pourquoi il nous a mis au monde : Creatus est homo ad hune (inem, ut Dominum suum laudet et revereatur, eique serviens tandem salvus fiat. Dieu nous a donc mis sur la terre comme en dépôt, pour nous trunsporler un peu plus tard en paradis si nous vivons bien, ou nous précipiter en enfer si nous vivons mal. Nous n'avons pas ici une demeure permanente : lYon hahemus hic manentem civitatem^. Nous sommes tous plus ou moins étrangers dans ce lieuci : je suis étranger parce que je n'ai que quelques jours à y passer ; et vous qui devez y demeurer quelques jours de plus, n'y êtes-vous pas également étrangers? Ah ! mes bien-aimés frèr(\5, plus haut, plus haut est notre pairie et le séjour où nous devons habiter à jamais.
> Heb. 13, 14.
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Elevons donc la lêle hors de celte lange où nous sommes plongés, et s'il en est ainsi, comme on ne peut en douter, gravons-nous dans l'esprit cette réflexion : Je ne suis au monde que pour servir Dieu et sauver mon Ame. Je ne suis pas au monde pour jouir des plaisirs sensuels, puisque cette chair, d'ici à peu de temps, sera réduite à une poignée de cendre au fond d'un tombeau. Je ne suis pas au monde pour ces intérêts temporels qui me préoccupent, puisque mon âme devra bientôt les jeter à la mer en s'embarquant pour l'éternité, et sortira de ce corps dépouillée de tout. Je ne suis pas au monde pour me repaître d'honneur, de fumée, de vanité, puisque tous tant que nous sommes, grands et petits, savants et ignoranlp, d'ici à soixante-dix ou quatre-vingts ans, nous serons étendus dans la tombe, l'un par-ci, l'autre par-lk, et pêle-mêle nous comparaîtrons au tribunal de Dieu ; heureux qui se trouvera avoir fait le bien, et malheur à celui qui aura fait le mal! — En un mot, chacun doit bien se pénétrer de cette pensée : je ne suis pas au monde pour ce monde ; je ne suis au monde que pour servir Dieu et l'aimer ici-bas, afin de le posséder ensuite éternellement : telle est ma fin. T.ette vérité, gravons-la profondément dans notre esprit et considérons d'abord combien notre fin est sublime, ensuite combien il importe d'y atteindre et quel serait notre mniheur si nous venions à la perdre. Ce seront là les rlcux points de la méditation ; — Sublimité de la fin pour laquelle nous sommes créés, premier poiut ; — malheur de celui qui n'arrive pas à sa fin, second jioint.
m. Quelle grande vérité nous avons là devant les yeux! Nous sommes créés pour servir Dieu. . Voyez à quelle dignité il a plu à notre Créateur de nous élever!... Eh quoi I on regarde en ce monde comme'un honneur extraor-
24 l"^ JOUR. MÉDITATION.
dinaire d'être au service d'un roi, d'un prince puissant; mais que sera-ce donc d'être né tout exprès pour servir le Roi des rois, le Monarque suprême? Pesez de grâce la dignité d'une fin si sublime. Il n'y a ni ange, ni archange, ni bienheureux dans le ciel qui l'emporte sur nous sous ce rapport. Nous sommes appelés à servir le Dieu qu'ils servent, à posséder le Dieu qu'ils possèdent. Bien plus, nous sommes nés pour jouir de la béatitude même dont jouit la bienheureuse Vierge, dont jouit l'humanité sainte de Notre- Seigneur Jésus-Christ. Plus encore que tout cela, nous sommes nés pour partager la félicité de Dieu même. Ah ! hommes insensés, comment ne nous réveillerions-nous pas ce soir? Gomment un tel désordre est-il possible : être créés pour servir Dieu et descendre au rang des bêtes ! Les saints donnaient dans des excès lorsqu'ils se mettaient à approfondir cette vérité. Saint François de Sales disait : si je savais qu'une seule pensée de mon esprit, une seule afTection de mon cœur, un seul mouvement de ma main ne tendît pas au service de Dieu, et ne fût pas selon son bon plaisir, j'aimerais mieux n'avoir ni main, ni cœur, ni esprit. — Et vous, quels sentiments avez-vous par rapport à cette grande vérité?...
Nous pouvons déjà de ce qui a été dit déduire deux conséquences : la première, c'est que si je suis né pour servir Dieu, je suis obligé de faire tout ce qui plaît à Dieu, et non pas ce qui me plaît. Je no dois user des biens de ce monde, du sommeil, de la nourriture, des plaisirs et de tant d'autres choses, qu'avec mesure, c'est-à-dire autant qu'il le faut pour servir Dieu et pas davantage. La seconde conséquence, c'est que si je n'agis pas de la sorte, j'agis comme une personne de peu de jugement et qui manque de vue, puisque je ne fais pas ce pourquoi je suis venu au monde. Et pourtant, mes cliers auditeurs, combien et
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combien de personnages, même des plus distingués, vivent ici-bas comme s'ils n'avaient autre chose à faire qu'à se donner du bon temps et à satisfaire leurs caprices ! Us savent et ils croient que leur âme est immortelle, qu'elle n'est ici que de passage, et qu'elle n'est pas faite pour contenter toutes ses fantaisies, mais qu'elle est destinée à une autre patrie, où elle doit habiter éternellement pour servir un Dieu éternel. Et cependant ils vivent comme si cette âme était destinée a servir le corps et à mourir avec le corps. Qui croirait jamais à un pareil désordre, de la part de personnes persuadées dailleurs de leur propre sagesse, si l'on n'en avait tous les jours des exemples sous les yeux ? Dans ce nombreux auditoire n'en est-il aucun de cette catégorie? Y avez-vous jamais pensé ? Il est temps d'y réfléchir sérieusement, afin de remplir notre cœur de saintes affections, que nous répandrons ensuite dans la méditation. Détrompés sur les choses de ce monde par la considération de notre sublime destinée, comprenons enfin une bonne fois que tout ce qui ne concourt pas au service de Dieu n'est qu'égarement et folie.
IV. Nous venons de voir la sublimité et l'importance de notre fin en elle-même; mais qui pourrait jamais comprendre combien il nous importe à nous, d'atteindre à une destinée telle que la possession éternelle de Dieu même? Ah ! mes bien-aimés frères, c'est là l'afTaire des affaires, la charge et l'occupation par excellence, à laquelle toiles les affaires, toutes les charges, toutes les occupations doivent être subordonnées comme autant do moyens à leur fin. C'est la le but auquel doivent tendre toutes vos pensées du matin au soir. Pour bien comprendre celle vérité, faisons ce raisonnement-ci. Si j'avais un procès d'où dépendît, non-seulement ma fortune, mais encore ma vie p. M. va. 3
26 \*' JOUR. MÉDITATIO.
el mon honneur, à quels soucis ne serais-je pas en proie"? Et qucissoucis ne dois-je pas avoir dans la crainle de per-, dre une félicité éternelle, la jouissance éternelle du bien suprême? Que ne fait-on point parfois pour conquérir un trône périsï^abio ! Que de peines, que de délibérations, que de projets! Si vous pouviez pénétrer dans le conseil de ces grands capitaines, comme vous les trouveriez soucieux, inquiets, agités ! et pourquoi ? Uniquement pour étendre quelque peu les limites de l'Etat au profil de leur souverain. Mais, grand Dieu ! n'en ferons-nous donc pas autant et plus pour conquérir le paradis? Il s'agit de bien autre chose que d'un royaume terrestre, borné et passager. C'est pour arriver là-haut, mes frères, que nous avons été tirés du néant ; ce doit être la grande affaire de toute notre vie ; celle-là perdue, tout est perdu ; celle-là une fois assurée, tout est assuré; par conséquent on ne doit s'épargner aucune peine. Afin de donner l'impulsion à votre cœur dans la méditation, comparez un instant votre vie avec celle qu'ont menée les saints pour arriver à leur fin dernière? Mon Dieu ! que n'ont-ils pas fait! Et vous, que faites-vous? Avez-vous suivi la voie dans laquelle ils ont marché? Vous étes-vous guidés d'après les mêmes maximes? Avez-vous mis la même ardeur à dompter vos passions ? Avez-vous été aussi vigilants et aussi attentifs à fuir le péclié et toutes les occasions d'y succomber?... Oh ! quelle différence entre la vie des saints et la vôtre! Que reste-t-il donc à faire? Ah ! nous avons à faire dans cette méditation ce que fait un pauvre voyageur, qui, après avoir marché pendant tout le jour par des chemins désastreux, reconnaît vers le soir qu'il s'est J,rompé de route. Quel regret n'en éprouve-t-il pas! et avec quel empressement il tâche de se remettre dans la bonne voie ! Ainsi devons-nous tâcher de rentrer au plus tôt dans le
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bon rliómin, si jusqu'ici nous n'avons fait quo nous écarter (le la route. Noire grande résolution sera donc de remédier à tous les désordres passés, pour commencer une vie parfaitement réglée, une vie nouvelle sous tous les rapports.
V. Si après cela quoiqu'un d'entre vous, malgré les saints exercices, ne voulait pas changer de route, s'il s'ob.«linait à s'éloigner du but et k perdre de vue la fin pour laquelle Dieu l'a créé, oli ! quel affreux malheur I Après les cuisants chagrins de celte vie, un gouffre de fou dans l'autre, loi serait son partage. Mes chers frères, pour tirer profit de la méditation de ce soir, il suffit, de consulter un peu les lumières de la raison, et de bien comprendre cette vérité, savoir, que notre contentement, notre repos, notre félicité, même temporelle, consiste à correspondre à notre fin, laquelle n'est autre que servir et aimer Dieu en cette vie pour lo posséder on l'autre ; que hors de là nous ne trouverons jamais la paix, mais que nous serons perpétuellement en proie aux inquiétudes, aux amertumes, aux remords, aux angoisses. La raison en est claire : c'est que noire cœur est fait pour jouir du souverain bien et qu'il ne saurait se rassasier des bions d'un ordre inférieur, comme le dit saint Augustin : Fecisti nos ad te, et inc/uielum est cor nostrum donec requiescat in te. Dieu a fait notre cœur pour lui-même, et ce cœur est dans l'agilalion tant qu'il ne se repose pas en Dieu. Un os hors de sa place ne càuse-l-il pas les plus vives douleurs à tout le corps? et un petit oiseau enfermé dans une cage, quoique nourri délicatement, ne clierche-t-il pas toujours à s'échapper, à s'envoler? C'est qu'il est né pour voler, pour jouir de la liberté des champs: Homo nascilur ad laborem, et avis ad volatum^. Ainsi notre cœur est fait
< Job b, 7.
28 l""' JOUR. MIÎDlTATfON.
pour jouir do Dieu. Donnez-lui tous les plaisirs que vous voudrez, richesses, divertissements, commodités, festins, jouissances de tout genre; faites-le nager dans un océan de voluptés; sera-t-il content avec tout cela? Non, non. L'expérience ne vous l'apprend que trop. Et pourquoi? Parce qu'il est hors de sa fin ; c'est en Dieu seul, pour qui il a été créé, qu'il trouvera la paix.
Par conséquent une vie conforme h notre fin dernière est avantageuse même dans l'intérêt de notre bonheur icibas, puisqu'elle nous délivre de mille inquiétudes et nous fait jouir d'un paradis anticipile. N'en avez-vous pas fait l'aveu plus d'une fois vous-mêmes? Avez-vous jamais trouvé la paix et le bonheur en vous abandonnant à vos passions? Que de troubles! que d'agitations! que de déboires! que de mauvais jours! que de nuits cruelles!... Faut-il donc sétonner après cela de voir tant de misères dans vos familles? Voila la racine de tous les désordres, tant de ceux qui sont cachés dans votre cœur, que de ceux qui régnent dans vos maisons. Vous ne vivez pas selon la fin pour laquelle Dieu vous a créés ; eh bien ! Dieu lui-même, par la bouche de saint Augustin, vous dit en face à chacun de vous : Va, âme infidèle , va où il te plaît ; et si tu peux trouver la paix dans les créatures, je consens à ce que tu en fasses Ion dieu , et que tu me tournes le dos, à moi qui suis ton Créateur. — Mais, non, vous n'y réussirez pas ; car un cœur sans Dieu est un feu hors de sa sphère, une pierre hors de son centre ; il est toujours inquiet, toujours agité.
VI. Mais allons plus avant : supposé que pour arriver à notre fin il dût nous en coûter une vie toute tissue do peines et d'afflictions, est-ce qu'il ne faudrait pas encore tout souffrir? Ah! mes bien-aimés frères, c'est une chose bien terrible que de se trouver entre deux éternités : ou
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toujours en paradis avec les bienheureux, ou toujours en enfer avec les réprouvés. Votre âme en quittant votre corps ne va pas rester suspendue en l'air ; non , non. De deux choses l'une : ou toujours en paradis, si elle a servi Dieu qui est sa fin dernière ; ou toujours en enfer, si elle a dévié de la fin dernière pour laquelle elle a été créée. Celte vérité bien comprise fut le puissant levier qui détacha un Charles Borromeo, un François Xavier, un Philippe de Néri et tant d'autres , des vanités du monde, pour en faire des saints... Ah! j'espère, oui, j'espère qu'elle en détrompera plus d'un parmi vous. Je voudrais qu'elle fit sur vous l'impression qu'elle fit un jour sur une dame très-spirituelle , mais non selon l'esprit de Dieu. Tandis qu'elle se trouvait dans un couvent, on y donna les exercices spirituels. Elle refusa d'y prendre part, mais par curiosité elle voulut entendre un bout de la présente méditation. Elle fut frappée de l'importance de notre fin, elle comprit cette vérité, et courut, pénétrée de douleur, se jeter aux pieds d'un confesseur , en lui disant : Mon père, je veux me sauver, je veux me sanctifier , et tout de suite. Elle tint parole, car dès ce moment elle s'adonna à la pratique de la plus haute perfection. Je voudrais que chacun de vous en fit autant, et qu'après la méditation on allât se jeter aux pieds d'un bon confesseur pour pleurer ses péchés.
Mettons-nous a considérer ces grandes vérités plus a l'aise dans la méditation, et, je vous en supplie, n'apportez pas d'obstacle aux inspirations divines ; mais tous, dans un parfait silence, suivez de cœur et les yeux baissés le.-» pensées et les sentiments que j'exprimerai "a liauto voix. [Metlez-vous à genoux.)
ORAISON PRÉPARATOIUE.
Vil. Ranimez votre foi sur la présence de Dieu, qui esl en vous et autour de vous, et dites avec humilité : Mon Dieu, je crois fermement que vous êtes présent en ce lieu et dans tout l'univers. — Adorez-le ensuite du fond du cœur, et dites en inclinant la tête : Je vous adore, ô Trinité sainte, Père, Fils et Saint-Esprit ; je vous reconnais pour mon Dieu, mon Seigneur et le souverain Maitre de mon âme.
I" PRÉLUDE. Figurez-vous que vous êtes seul au monde et que Dieu vous a formé de ses mains comme il a formé Adam, à cette condition toutefois qu'étant sorti de lui comme de votre principe, vous retourniez à lui comme à votre dernière fin.
IP PRÉLUDE. Implorez les lumières de Dieu pour connaître la grandeur et l'importance de votre fin, et la grâce de concevoir une ferme résolution d'y parvenir. Invoquez à cet effet l'assistance de la très-sainte Vierge, de saint Joseph et de votre Ange Gardien, les protecteurs de nos saints exercices, en récitant tout bas un Faterei un Ave.
PREMIER POINT
Interrogez-vous vous-même : Qui est-ce qui m'a créé et m'a fait à l'image et à la ressemblance de Dieu? — Dieu même... non pas à raison de mes mérites, mais par un pur effet de sa bonté... Interrogez-vous de nouveau : Pourquoi m'a-t-il créé ? — Pour que je l'aime ot que je le serve pendant cette vie, et qu'ainsi je me sauve éternellement...
Approfondissez maintenant cette vérité, et souvenez-
LA FIN HE l'homme. 3\
VOUS que c'est un article de foi. Vous n'êtes pas venu au monde par un effet du hasard , niais vous y avez été mis par un Dieu d'une sagesse infinie, qui ne pouvait vous tirer du néant où vous seriez demeuré éternellement que pour une fin digne de cette même sagesse. Il n'était pas nécessaire que vous vinssiez au monde, nullement: mais dès que vous y êtes, il est nécessaire que vous fassiez la volonté de Dieu, et que vous vous efforciez d'arriverà votre fin... Or, rette fin, quelle est-elle? — La voici : servir ce grand Dieu pendant la vie présente, et le posséder éternellement dans l'autre- . . Quelle imperlante vérité! . . . Pouvoz-vous rien entendre de plus relevé, de plus sublime ? Pesez donc la dignité de cette fin, et pour la bien comprendre, élevez vos regards jusqu'au ciel, ol sachez que ni les anges, ni les bienheureux , ni même la très-sainte Vierge, n'ont une fin plus noble que la vôtre. Vous avez été créé pour la même fin que tous les bienheureux qui sont en paradis, savoir pour glorifier dans le temps votre Créateur et pour en être glorifié à votre tour pendant toute Téternité.
Or, dites-moi, avez-vous eu soin de diriçrer toutes vos affections vers un but si noble? Ne les avez-vous pas traînées dans la fange? Hélas! Homocum in honore esset, non intellexit ; comparatus est jumentis insipientibus, et similis factvs est illis.* L'homme que Dieu a élevé à une destinée si sublime, n'a pas connu sa dignité , il s'est ravalé au rang des bêtes par ses œuvres. . . Cet homme-là, quel est-il?... C'est vous-même : ce n'est pas un autre en voire nom; c'est vous qui, créé de Dieu pour le plus noble emploi, n'avez pas apprécié la dignité de votre fin, et au lieu de vivre de la vie des anges avez vécu comme
» Ps 48, 13.
32 l"' JOUR. MliDIlATIO-N.
une brûle, et comme la brulo la plus stupide ; c'est vous, dis-je, qui vous dressant un piédestal à vous-même, avez prétendu, au lieu de servir Dieu, que Dieu lui-même vous servît et qu'il vous servît jusque dans vos passions criminelles, par l'abus que vous avez fait de ses bienfaits pour vivre au gré de vos caprices, comme si vous étiez venu au monde pour satisfaire vos sens et flatter votre chair. Ah ! quel désordre effroyable ! . . . Courbez le front jusqu'à terre et rougissez de honte. — Admirez l'infinie bonté de Dieu, qui a daigné jeter les yeux- sur une créature aussi vile que vous l'êtes, vous tirer du néant, et vous assigner une fin si noble... Remerciez-le donc d'une telle faveur... Et puis frappez-vous la poitrine en signe de douleur d'avoir fait tout l'opposé. de ce que cette fin réclamait de vous. . Ah ! le cœur devrait se briser à la vue d'un si grand désordre. 0 bonté infinie de Dieu , bonté immense, vous m'avez comblé de biens , et en retour je ne vous ai payé que d'ingratitude... Hélas! quelle vie déréglée j'ai menée! Oui, répétez-le avec les larmes aux yeux .Quelle vie déréglée que celle que j'ai menée ! Toutes les actions que j'ai faites jusqu'ici ont donc été jetées au vent, toutes en pure perte, parce qu'elles n'ont pas été rapportées à la fin sublime pour laquelle j'ai été créé! Ah! quel sujet de douleur!... 0 mon Dieu ! comment avez-vous eu la patience de me supporter? Pourquoi n'avez-vous pas précipité au plus profond de l'enfer cet insolent qui a osé monter sur votre trône, pour vous rendre l'esclave de ses passions? 0 Dieu infiniment aimable, je reconnais que vous ne voulez pas ma perte, je vois que vous daignez encore m'attendre : voici , ò miséricorde ineffable, qu€ je me jette entre vos bras et vous demande pardon de tant de péchés commis pendant ces longues années d'égarement. Pardon, mon Dieu, pardon! Il n'en sera
LA KIN DE LllOJIMi:. 33
plus ;iinsi à l avenir.. Je me réjouis même, ô mon Dieu, de re que l'obligation de vous servir est tellement gravée dans mon être que, malgré voire toute-puissance, vous ne pourriez m'en dispenser. Je me réjouis d'être votre esclave, et comme les actions d'un esclave appartiennent toutes à son maître, je me complais dans le souverain domaine que vous exercez sur toutes mes actions, de Ielle sorte que je n'aie pas même le droit de faire un clind'œil contre votre sainte volonté. — Mais, ô mon Dieu , si par le passé j'ai été dans des dispositions tout opposées, qu'ai-je à faire maintenant?... Hélas! je ne suis pas capable de faire autre chose que de pleurer un si grave désordre... Je confesse, ô mon Dieu, que je ne mérite pas que les créatures me servent , puisque j'ai refusé de vous servir, vous mon Créateur ; je confesse que je mérite que la terre s'ouvre sous mes pieds, puisque tant de fois je me suis révolté contre vous, ô mon aimable Maître !
Ah ! mes hien-aimés frères, si nous avions été au service d'un maître d'ici-bas, et que nous l'eussions traité de la sorte, nous aurait-il supportés aussi longtemps? Non, certes, non; Dieu seul est si bon... Que nous reste-t-il donc a faire? — Ah! fondons en larmes et disons tous, en nous frappant la poitrine : 0 mes années passées dans l'iniquité, que je vous déplore ! combien je devrais vous regretter. — Oh! si je pouvais recommencer le cours de ma vie... Mon Dieu, mon Dieu ; que je me repens d'avoir mené une vie si dissolue ! que je m'en repens , ô mon Dieu , que je m'en repens!... Consolezvous cependant , mes chers frères; il en ert temps encore : Dieu vous accorde encore le temps de faire pénitence , il ne cesse de vous attendre. Vous n'avez qu'à prendre, aux pieds de Jésus-Christ, une généreuse résolution de changer complètement de vie ; dites-lui
34 l*f JOUR. MÉDITATION.
avec le cœur sur les lèvres ; Mon doux Jésus, me voici fermement décidé a commencer une vie nouvelle, nouvelle en tout; je le dis sincèrement et du fond du cœur, oui, une vie nouvelle en tout... Prenez vos résolutions en .«ilence.
YIII. Mais ce changement de vie, cette règle de conduite conforme à la fin pour laquelle vous avez été créé n'es! peut-être après tout qu'une affaire de peu d'importance?— Oh! pulssiez-vous comprendre le dessein que Dieu a eu en vous créant!... Faites-y attention : si vous y correspondez, vous jouirez en cette vie de cette douce et ineffable paix qui naît de la tranquillité d'une bonne conscience, et vous nagerez en l'autre dans un océan de délires, au sein d'une béatitude éternelle que vous vous assurerez. Est-ce peu de chose que cela? ..Ah! c'est un bien si grand que si un damné avait les chances que vous avez, il marcherait sur le tranchant des rasoirs pour arriver k sa fin dernière, ne dût-il jouir du paradis que l'espace d'un clin-d'œil. Et vous qui pouvez y demeurer éternellement, vous ne voudriez vous gêner en rien? Où est donc votre foi? où avez-vous le sens commun? Pour gagner un royaume temporel, qui après tout n'est qu'une brillante servitude, que ne feriez- vous point? Et pour gagner un royaume éternel , un royaume qui n'aura jamais de fin, vous ne voudriez pas souffrir la plus légère incommodité? Car enfin, qu'est-ce que Dieu demande de vous pour vous donner son paradis? Vous demande-til autre chose que de mener une vie raisonnable, de vivre en chrétien , d'obéir à ses commandements , si faciles avec le secours de la grâce? En somme, il requiert tout simplement que vous lui portiez le respect que vous exigez vous-même de tous vos inférieurs; et plutôt que de vous y astreindre vous renonceriez à une immense
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félicité? Encore une fois où est votre foi? oh avez-vous le sens commun ?. . . Ah ! quelle honte I quelle honte I . . .
Voici ce que nous devons faire ce soir : imaginonsnous tous que nous sommes en présence des bienheureux et des saints du paradis, lesquels ont tant fait pour se sauver, et, la corde au cou, demandons-leur pardon d'avoir déshonoré le nom chrétien par une vie si sensuelle. Demandons surtout pardon à Dieu d'avoir fait si p6u de cas d'une faveur si précieuse. Hélas! nous voici arrivés k un terme avancé de notre carrière sans avoir fait un seul pas vers notre fin dernière; sortirons-nous donc de ce monde sans même savoir ce que nous y sommes venus faire? Ah I que non! Nous ne l'avons su que trop , et nous n'avons pas l'ignorance pour excuse ; nous avons péché par mépris de la loi de Dieu , nous avons péché par malice comme les démons, et avec une volonté plus perverse que la leur. Frappons-nous donc la poitrine, et lâchons de satisfaire à la justice divine par nos larmes. Ah! mon Dieu, mon souverain bien, ma vie, mon tout, j'adore votre très-sainte volonté, et je m'abandonne entièrement à votre direction. Hélas! avec quelle négligence j'ai traité jusqu'ici une affaire si essentielle!... Combien de fois je me suis exposé au danger de me perdre pour toujours!... Je ne le reconnais que trop, ô mon Dieu, chaque pas que j'ai fait a été un égarement de plus, chaque parole un délit, chaque action une révolte contre votre autorité. Mais voici que pénétré de douleur et de contrition je me repens du passé, ô mon Dieu, je m'en repens sincèrement. 0 vous qui aimez les cœurs contrits et humiliés autant que vous détestez les cœurs superbes, accueillez favorablement le mien. — Ah ! que je voudrais qu'il se fondît en larmes, et en larmes du plus vif repentir ! — Mais les larmes ne suffisent pas ; ce
sont (les résolutions qu'il faut, mes bien-aimés i'rères, et des résolutions fermes de réformer toute votre conduite, de commencer une vie nouvelle. Et les sentiments ne suffisent pas pour cela, non plus que les paroles; il fiiut des actes... Prenez vos résolutions dans un religieux silence entre vous et Dieu ...
SECOND POINT
IX. Oh I quel serait votre malheur si vous veniez à perdre votre fin dernière! Que vous seriez à plaindre si vous n'arriviez pas au salut! Pendant cette vie votre cœur serait en p"roie aux chagrins et aux remords, et durant l'éternité vous seriez précipité dans un étang de feu. Malheur dans ce cas au père qui vous a engendré! car il a engendré un réprouvé. Malheur à la mère qui vous a porté dans son sein! car elle a porté un avorton destiné à l'enfer. Maudit soit le jour qui vous a accueilli sur la terre ! car il a accueilli un ennemi éternel de Dieu. Combien il vaudrait mieux pour vous que vous fussiez demeuré dans le sein du néant, plutôt que de naître au milieu des hommes pour aboutir par votre faute à n'être ■qu'un tison d'enfer! Que vous servira-t-il alors d'avoir arraché k grand'peine aux créatures quelque indigne jouissance? Que vous servira-t-il d'avoir amassé quelque peu d'argent injustement? Que vous servira-t-il d'avoir été honoré dans un petit coin de la terre, pour aller ensuite vous damner? Qitid prodest homini si mundum ■universum lucretur, animœ vero sitœ deirimentum patiatur* .!^ Pesez bien cette sentence : Quid prodest? Si vous sentez dans votre cœur une soif démesurée des richesses,
1 Matlh. 16, 26.
LA FIN DK l'homme. 37
dites-vous : Si j'avais des montagnes d'or et d'argent, et puis que je vinsse à me damner, à quoi me serviraient-elles? Quid jnodest? Si la passion des plaisirs vous entraîne, dites : Plaisirs des sens, concerts, banquets, amis, voluptés, délices de tout genre, supposé que j'aie tout cela et puis que je vinsse à me damner, que m'en resterait-il? Quid prodest? Si l'ambition vous tyrannise , dites : Si je possédais les dignités les plus éminentes, mîtres, sceptres et couronnes, et qu'ensuite je vinsse à me damner, que m'en resterait-il? Quid prodest ? Que sert tout un monde de biens si l'on perd son âme? Quid prodest? quid prodest? Mais avancez d'un pas : si avec tous ces biens, sans que vous vous damniez, vous n'avez cependant ni paix, ni repos, si vous êtes condamné à vivre dans des transes et des inquiétudes perpétuelles, de quoi vous servent-ils? Quid prodest? Hélas! en perdant votre fin, vous perdez tous les biens pour cette vie et pour l'autre, et vous ne trouvez en retour que des maux affreux en ce monde et dans l'autre.
Kêtes-vous pas encore désillusionné? Eh bien! ditesmoi : si l'on vous proposait la jouissance, pendant l'espace de cent ans consécutifs, de toutes les satisfactions, de tous les plaisirs du monde, mais à condition qu'il fallût l'acheter en demeurant un jour entier dans le feu , accepteriezvous la proposition? Non, certes, non. Comment donc, pour une ombre de plaisir, vous condamnez-vous à brûler dans un étang de feu pendant toute une éternité? — En revanche, si après que vous auriez servi Dieu l'espace de cinquante ans, il vous offrît en récompense de vos services cinquante millions d'années de gloire, c'est-à-dire un million d'années de gloire pour chaque année de service, ne trouveriez- vous pas la récompense magnifique? Oh !
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certes, oui. Mais, grand Dieu! où est donc votre foiV Pour quelques biens faux et passagers vous vous livrez en proie à des déboires sans fin, et pour une récompense immense vous ne voudriez pas même remuer le petit doigt? vous reculeriez devant la plus légère incommodité? Où est votre foi? je le répète; où avez-vous le sens commun? Ah! quel étrange aveuglement!... Brisez une bonne fois ce cœur endurci, frappez-vous la poitrine, demandez pardon d'une telle opiniâtreté. Est-il possible qu'à la lumière de vérités si éclatantes vous ne soyez pas encore touché? Vous mériteriez que Dieu vous tournât le dos, comme vous le lui avez tourné à lui-même. Mais non ; Jésus est bon, il ne cesse de vous attendre et de vous appeler. Que cherchez-vous en ce monde? La paix du cœur. Vous ne la trouverez qu'en Dieu ; retournez donc à votre Dieu, mais retournez, les yeux pleins de larmes, retournez en demandant pardon et en vous frappant la poitrine , et dites-lui en pleurant : La paix, ô mon Dieu, la paix. Je reconnais bien que je suis fait pour vous ; car je ne trouve de repos qu'en vous. La paix donc, ô mon Dieu, la paix. Je le jure , je prends la résolution d'en finir avec le monde pour vous être fidèle désormais. . . 0 Esprit-Saint, touchez les cœurs ! . . .
X. Pour en finir tout de bon , réveillez-vous avant de terminer cette méditation , et considérez-vous comme placé en face de deux éternités, entre lesquelles il n'y a pas de milieu : ou toujours en paradis au sein des délices, ou toujours en enfer en proie au plus affreux désespoir. Comprenez-le bien, ici pas de milieu. Rentrez chez vous avec cette vérité profondément gravée dans l'esprit : Ou toujours avec les bienheureux au ciel, ou toujours avec les damnés en enfer^ Qu'en dites-vous maintertant ? Vous semble-t-il que ce soit une affaire de si mince impor-