‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 14 sur 78 · SUR LE DÉSIR EFFICACE ET PRATIQUE DE SAUVER SON AME · texte numérisé non relu

SUR LE DÉSIR EFFICACE ET PRATIQUE DE SAUVER SON AME

I. Si quelqu'un avait un procès où toute sa fortune, son honneur et sa vie mêm^ fussent en jeu, et que la sentence dût être sans appel, il est indubitable qu'une affaire aussi grave absorberait toutes ses pensées, et qu'il ne négligerait aucun moyen, si difficile qu'il fût, pour s'en rendre l'issue favorable et s'assurer la victoire. Cependant un procès de cette nature ne serait après tout qu'un jeu d'enfant en comparaison de ce grand procès qui tient tout chrétien en suspens, aussi longtemps que, placé entre deux éternités, il est incertain de l'issue de sa cause, et ne sait s'il sera un jour précipité en enfer pour y grincer des dents avec les damnés, ou élevé au ciel pour y partager la félicité des élus. Malgré cela, on ne remarque guère parmi les chrétiens une bien vive sollicitude pour triompher dans cette affaire capitale; on les voit, au contraire, pour la plupart, pleins d'insouciance par rappoi t au succès, et y opposer même sans cesse de nouveaux obstacles, au point qu'il en est qui semolent n'avoir à cœur que de se perdre éternellement.

C'est pourquoi, comme il s'agit dans les Exercices d'assurer autant que possible son salut éternel, on fait,

Il" JOUK, exaheln de réfohmë, etc. 45

vers le milieu du jour, une Réforme spirituelle ou Examen pratique qui a pour but de découvrir les dangers auxquels notre salut est exposé, et d'assigner les moyens les plus propres à le mettre en sûreté. Ces Réformes sont quelquefois plus profitables que les sermons eux-mêmes, parce qu'elles descendent h la pratique et ne fatiguent pas autant l'esprit des auditeurs, vu qu'elles sont divisées en plusieurs points, sur lesquels on s'examine successivement.

La première Réforme spirituelle roulera sur le désir efficace de se sauver. Nous assignerons ensuite le sujet de la méditation, que chacun fera en particulier pendant qu'on célébrera la sainte messe. On observera la même chose les jours suivants.

II. Vous voulez vous sauver? fort bien! mais examinez un peu si votre désir a toutes les conditions requises pour mener à bonne fin une affaire aussi importante que le salut éternel de votre âme.

En premier lieu, quel cas faites-vous de votre âme? car il est incontestable que votre désir de la sauver pourra se mesurer sur l'estime que vous en avez. Prenez -y garde : il ne s'agit pas ici d'accroître votre crédit, d'avancer vos intérêts, d'acquérir un peu plus de fumée, un peu plus d'honneur; non, il s'agit de votre âme, et la question est de la sauver pour toute l'éternité. Or, attachez-vous à ce point capital toute l'importance qu'il mérite, oui ou non?...

Ajoutez que ce désir doit être efficace, c'est-a-dire, tel qu'il vous porte à agir; car pour ce qui est d'une certaine velléité sans aucun effet, elle est commune à tous les pécheurs, même les plus dissolus. Donnez-moi un de ces hommes plongés dans le vice, et vous verrez que, malgré ses excès, il conserve toujours au fond du cœur je ne sais

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quelle envie de se sauver, mais c'est une envie inefficace, une de ces envies auxquelles on fait allusion, lorsqu'on dit que l'enfer est plein de bons désirs Jusqu'ici votre désir de vous sauver n'a-t-il pas été de cette sorte, je veux dire un peu de velléité, et rien de plus? Ah ! examinezvous bien, et puis prenez la résolution d'exciter dans votre cœur un désir efficace qui embrasse tous les moyens et retranche tous les obstacles. Imitez ce brave jeune homme qui, s'étant présenté dans un monastère, se jeta aux pieds de l'abbé en lui demandant l'habit religieux. L'abbé remarquant la délicatesse de ses manières, ne le jugea pas capable de porter un pareil fardeau, et pour le congédier poliment, lui dit : Allez, mon fil?, ce lieu n'est pas fait pour vous : vous êtes habitué à être servi, et ici il faut servir ; vous êtes habitué à vous accorder toutes les aises possibles, et ici on ne parle que de pénitence et de mortification. — A tout cela le bon jeune homme ne répondit que ces mots : Volo salvavi : « Je veux me sauver. » — *Vous avez raison, reprit l'abbé; mais comment ferez-vous pour dormir sur la dure, tandis que jusqu'à présent vous avez été si mollement couché? — Eh ! mon père, je veux me sauver : Vola salvavi. — Votre désir me plaît beaucoup ; mais il faut que vous preniez mesure sur vos forces. Comment ferez-vous pour veiller des nuits entières, jeûner tous les jours, et observer un silence perpétuel? — Mon père, je veux me sauver, je le veux absolument : Volo salvavi, volo salvavi. — Et avec ce désir efficace de se sauver il renversa toutes les objections, et fut admis dans ce couvent, où il vécut et mourut comme un ange dans un corps mortel. Oh I si Dieu, dans sa bonté, daignait vous inspirer quelque chose de ce désir efficace de vous sauver, que de pratiques qui maintenant vous paraissent dures et impossibles, vous sembleraient

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