‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 20 sur 78 · ORAISON JACULATOIRE · texte numérisé non relu

ORAISON JACULATOIRE

Répétez souvent : Quid mihi est in cœlo, et a te quid volili super terram, nisi tu, Deus meus? Qa y a-t-il pour moi dans le ciel et que désiré-je sur la terre, si ce n'est vous, ô mon Dieu?

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CHATIMENT QUE LV JUSTICE DIVINE A TIRÉ DU PÉCHÉ DANS LES ANGES REBELLES ET DANS LA PERSONNE DE JÉSUS-CHKIST.

EXPLICATION DU SUJET

I. La reine d'Angleterre Elisabeth , appelée- par les protestants l'apôtre de l'Eglise anglicane, voulait se saisir de la personne du père Pearson, zélé missionnaire de la compagnie de Jésus. Quoique banni du territoire de la Grande-Bretagne, sous les peines les plus rigoureuses, ce digne religieux s'y tenait caché dans le but d'y maintenir un reste de foi, et afin de dépister cette meute d'espions qu'on avait lancée à sa poursuite, il se déguisait tantôt en Arménien, tantôt en Maure, tantôt en matelot, changeant d'aspect chaque jour comme le Protée de la fable. Que fit la reine schismatique? S'étant procuré un portrait de l'intrépide missionnnaire elle en fit tirer une multitude d'exemplaires , qu'elle fit afficher sur les ponts, dans les auberges, sur les places publiques, en tous lieux, afin que sa physionomie étant bien connue de tout le monde, le premier qui le rencontrerait pût, sans crainte de s'y méprendre , s'emparer de sa personne et le remettre aux mains de la justice.

Renversons maintenant les rôles, et appliquons-nous ce fait par manière de comparaison.

Il y a au milieu de nous un traître véritable, mes chers frères, mais comme ce traître a soin do se travestir , moins il est connu et plus il cause dommage. Permettez-moi donc de vous en faire le portrait, afin que le monstre étant parfaitement connu de tous , il soit banni

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de celte contrée, et ne trouve point asile dans vos maisons, surtout dans vos cœurs. Je veux parler du péché mortel, traître infâme, la ruine du genre humain, et dont le nom seul devrait nous remplir d'épouvante ! Voilà l'ennemi cruel qui nous fait dévier de la fin pour laquelle Dieu nous a créés, et qui est aussi pour cette raison l'objet de la haine de Dieu. Ah! si ce perfide était bien connu, on n'en verrait pas tant le prendre pour guide et suivre ses maximes. Afin donc que vous puissiez le reconnaître et l'éviter, je vous en tracerai deux portraits dans cette méditation. Je vous le montrerai — •■ banni du ciel dans les anges rebelles , et — condamné aux plus affreux tourments dans la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ. — Ce sont les deux points que nous aurons à méditer.

II. Dieu tient si fortement à ce que ses créatures ne s'écartent pas de la fin pour laquelle il les a créées, que dès l'origine du monde il a voulu punir selon toute la rigueur de sa justice les premiers prévaricateurs. Ce châtiment exemplaire fut infligé aux anges rebelles ; faites donc attention.

Dieu en créant les anges les combla de grâces et de félicité, les enrichit de dons ineffables et leur donna pour un temps le libre arbitre, afin que, se tournant volontairement vers leur auteur, ils lui rendissent, comme à leur fin dernière, honneur, amour et gloire. Et de fait on avait droit d'attendre d'intelligences aussi parfaites une soumission pleine et entière. Il n'en fut cependant pas ainsi. Lucifer leva l'étendard de la révolte, et refusant de reconnaître Dieu pour son souverain, il infecta du venin de son orgueil une portion considérable de ces esprits sublimes. Qu'arriva-t-il ? — Dieu les précipita tous dans un abîme de maux, et les y précipita pour toujours. —

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iMais, grand Dieu (pardonnez à ma faiblesse si je raisonne de la sorte), il semble pourtant que des œuvres sorties si belles de vos mains méritaient quelques égards, un peu d'indulgence; après tout ces malheureux n'avaient commis qu'un seul péché, et encore un péché de pensée, et c'était la première fois qu'ils se rendaient coupables, ils n'avaient donc jamais été témoins d'un châtiment avant le leur. — 11 n'en faut pas davantage : ils ont péché mortellement ; cela suffit. — Terrible exécution! méditez-la bien. Les anges prévaricateurs étaient en nombre presque incalculable, puisque saint Thomas est d'avis qu'ils étaient plus nombreux que les grains de sable sur le bord de la mer; de plus, ils étaient d'une beauté ravissante, puisque c'était le chef-d'œuvre des mains de Dieu; enfin, s'ils avaient trouvé grâce, ils auraient pu compenser celte simple offense par des hommages infinis. Malgré toutes ces considérations, pas de miséricorde ; la justice divine les saisissant en flagrant délit, les précipite en masse au fond des abîmes, sans leur laisser le temps de rentrer en euxmêmes. Appelez encore après cela le péché une faiblesse ; la justice divine ne l'envisage pas de même, elle qui nous peint en caractères si effrayants l'énormité de cette^ffense commise contre la majesté suprême.

• Juste ciel I que ce châtiment est épouvantable ! Si Dieu avait condamné Lucifer seulement, comme chef de la révolte, ou si encore, a l'instar de l'empereur Maximin qui fit décimer ses légions rebelles, pour inspirer aux autres de la terreur, il avait précipité en enfer un ange sur dix, dites-moi de grâce, n'y aurait-il pas déjà de quoi nous effrayer? Et comment donc ne pas trembler en pensant que de tant de millions d'anges qui se sont révoltés, pas un seul n'a été épargné. Pesez bien ces mots : pas un seul, pas un n'a été épargné. Oh! quel affreux por-

trait du péché mortel ! Contemplez-le, envisagez-le sous tous les aspects, et apprenons de là une bonne fois, vous et moi, que Dieu veut être craint ; oui, il veut être craint et respecté, et c'est pourquoi il châtie si sévèrement le péché, même dans les sujets qui lui sont les plus chers. III. Vous connaissez peut-être le stratagème dont usa Pierre, roi d'Aragon, pour réprimer l'insolence des grands du royaume, qui tramaient secrètement contre lui. Il les convoqua un jour en conseil, et leur demanda le moyen de faire une cloche qui pût être entendue par tout le pays afin d'effrayer les rebelles. Tous se regardèrent en haussant les épaules, et lui répondirent qu'ils trouvaient la chose impossible. Eh bien! je vous l'apprendrai, moi, dit le roi. Il les appela tous l'un après l'autre en particulier, et leur fit trancher la tête ; puis il exposa toutes ces têtes aux regards du public, après les avoir fait disposer en forme de cloche. La terreur s'empara de tous les esprits et ainsi le son de cette cloche sinistre fit rentrer tout le monde dans les limites de l'obéissaace et du devoir. Dieu en a agi à peu près de même : Infonuit de cœlo Dominus, et Altissimus dédit vocem suam. Le Seigneur a fait retentir sa voix du haut des cieux, et par l'épouvantable catastrophe de la chute des anges rebelles, il a voulu frapper les hommes de terreur et d'effroi. Tremblez, pécheurs, vous qui êtes chargés de tant de crimes, à la vue d'un tel châtiment infligé aux anges, pour un seul péché ; tremblez aussi, justes, puisque vous vivez au milieu de mille dangers, de mille occasions de pécher. 0 Dieu ! les anges sont tombés, eux qui étaient environnés de tant de lumières, qui n'étaient pas courbés sous le poids d'un corps mortel, et n'avaient ni tentations, ni ennemis à combattre ; comment donc ne tremblerions-nous pas, nous avec tant de passions, tant de mauvais exemples,

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tant de tentations qui nous poussent au mal? Si les plus fermes colonnes du ciel ont été ébranlées, comment ne craindrions- nous pas de tomber, nous faibles roseaux de la terre ?

Mon sang se glace et une sueur froide s'échappe par tous mes pores quand je pense à ces terribles vérités. Je voudrais, mes chers frères, que tout le monde en faisant la méditation de ce soir se pénétrât des mêmes sentiments que saint Louis Bertrand ; ce saint, après avoir médité cette vérité, tremblait de tous ses membres et versait des larmes amères : je puis pécher, se disait-il, je puis me damner ; les anges ont péché, les anges se sont damnés : je puis donc aussi pécher, moi, ver de terre, je puis me damner; et il ne cessait de pleurer. Que chacun de vous emporte dans son cœur cette salutaire pensée : je puis pécher, je puis me damner.

IV. Le second portrait du péché, plus épouvantable encore que le premier, c'est le châtiment que la justice divine en a tiré sur la personne adorable de notre Seigneur Jésus-Clirist ; mais que dis-je, du péché? G est bien plutôt de l'ombre seule du péché. Le Sauveur innocent avait pris sur lui nos iniquités, et vous le voyez par suite garrotté comme un malfaiteur, traîné de tribunal en tribunal, flagellé, conspué, méprisé, outragé, en un mot, plongé dans un déluge de maux. Sur ce, je demande quelle a été la fin première pour laquelle la justice divine condamna notre divin Sauveur à des tourments qui surpassent tout ce qu'on peut imaginer. Est-ce le salut du genre humain? Non ; la fin première a été de satisfaire à la justice divine : Ad ostensionem justitiœ suœ^, dit l'Apôtre. Le salut du monde a été le moyen, mais la gloire de Dieu, l'apaisement

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de sa justice a été la un au moins la plus relevée. Dieu a voulu, en infligeant ce terrible châtiment k son Fils, faire connaître au monde l'énormité du péché et de la dette qu'il entraîne à sa suite, puisqu'il n'y avait pas de miséricorde dans le ciel même a l'égard de Celui qui s'était chargé de l'acquitter en qualité de caution. Faites ici une réflexion. Si Dieu a châtié avec tant de sévérité l'ombre seule du péché dans son divin Fils, l'innocence même, qu'en sera-t-il de nous, qui sommes de véritables pécheurs?. . . Lorsque le roi Philippe II prononça la sentence contre son propre fils Charles, toute l'Espagne fut frappée de terreur : Nec quisquam reorum aiisus est veniam sperare, quam pater denegaverat filio ; il n'y eut plus un èoupable qui osât compter sur l'indulgence du monarque, en voyant qu'il n'épargnait pas son fils aîné. Je ne prétends point inférer de là que nous devions nous défier de la miséricorde de Dieu en voyant la rigueur dont il use pour punir le péché, ne pardonnant pas même k son Fils unique. Non ; mais j'entends que nous concevions une juste idée de ce mal souverain qu'on nomme le péché mortel, puisque Dieu a frappé des coups si terribles sur son propre Fils, k cause que celui-ci en avait pris l'ombre sur lui. J'entends qu'après la méditation chacun de nous sorte de l'église couvert de honte et de confusion pour avoir osé donner asile dans son cœur au péché, c'est-à-dire à cet ennemi cruel, à ce traître, pour la destruction duquel Dieu s'est résigné à ôter la vie à son Fils unique, une vie d'un prix infini, une vie qui vaut toutes les vies possibles, supposé qu'elles fussent toutes réunies dans un seul homme. 0 péché ! maudit péché, si l'on te connaissait ! . . . V. Je comprends maintenant, mes chers frères, pourquoi les saints ne cessaient de pleurer leurs péchés : c'est qu'éclairés d'une lumière surnaturelle, ils savaient que le

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péchó est le mal par excellence, l'unique mal, le mal suprême. Nolile fiere, disait notre Seigneur k ces femmes qui l'accompagnaient au Calvaire en pleurant, Nolite fiere super me, sed auper vos ipsas fletè : Ah 1 ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos péchés. Ce n'est pas qu'il ne soit Irès-sensible, ce bon Sauveur, à la tendre compassion que nous lui témoignons par nos pleurs; mais c'est qu'il aime que nous réservions principalement nos larmes pour pleurer le péché, la cause unique de ses tourments. C'est là la plus importante leçon que nous ait donnée notre divin Maître. Le mathématicien après avoir tracé ses calculs sur la planche, monte en chaire pour en donner l'explication ; ainsi Jésus-Christ après avoir enseigné aux hommes, en conversant avec eux sur la terre, à mettre Dieu au-dessus de tous les biens, et à envisager le péché comme le plus grand de tous les maux, est monté sur la croix, comme dans une chaire, pour rendre sensible à tout le monde cette vérité capitale, que la seule chose ici-bas qui soit digne d'être pleurée c'est le péché. A quoi donc réserveriez-vous vos larmes si vous ne les répandiez point ce soir sur vos péchés? Ah ! mes bien-aimés frères, nous n'avons que trop sujet de pleurer nos péchés, ces péchés pour lesquels Jésus a versé tant de sang, répandu tant de sueurs, souffert tant d'opprobres, enduré une mort si ignominieuse. Plût au ciel qu'il arrivât à chacun de nous dans cette méditation ce qui arriva à sainte Catherine de Gènes! Après qu'elle eut fait sa confession générale, Notre-Seigneur lui apparut, portant sa croix sur ses épaules, et le corps couvert de tant de blessures, que le sang en ruisselait de toutes parts par torrents. Un spectacle si lamentable toucha vivement le cœur de l'humble pénitente ; elle en conçut une douleur si vive, un amour si ardent, que, comme hors d'elle-même, elle cou-

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