AU PÈRE PIERRE DE VICOVARO, RÉCOLLET, A ROME
Désir du ciel, et conformité héroïque du Saint à la volonté de Dieu. — Succès prodigieux de la mission de Ravenne.
Argenta, le 24 janvier [1746].
Mon très cher Père en Jésus-Christ,
Que la paix de notre bon Jésus soit avec vous.
Je reçois votre chère missive ici, à Argenta, dans le diocèse de Ravenne; je vous remercie des nouvelles que vous me donnez du scrutin. Ce matin, jour de la fête de votre patronne sainte Agnès, je dirai la messe pour vous, mon révérend Père; mes compagnons vous accorderont un memento particulier, et frère Diego fera la communion à votre intention; souvenez-vous aussi de moi le jour de mon saint Vincent Ferrier; d'ailleurs, mon cher Père, nous approchons de plus en plus du port; j'ai accompli mes soixante-dix ans, et vous avez quelque chose de plus que moi; je ne croyais jamais de vivre aussi longtemps, et maintenant, je soupire après la patrie pour jouir pleinement de Dieu. Je vous avouerai, mon révérend Père, que c'est à vous que je suis redevable de la belle vertu de conformité à la volonté de Dieu : lorsque nous étions encore simples clercs, je vous dis un jour, dans une de nos conférences
(1) 2* de l'ôdit. ital.
spirituelles, que j'avais jeté les veux sur la vertu d'espérance, et vous me répondîtes que vous faisiez vos délices de la conformité à la très sainte volonté de Dieu ; votre choix me plut, et, en effet, j'y trouve mon paradis sur la terre ; aussi suis-je disposé, avec l'aide de Dieu, à accepter même l'enfer, moins la perte de la grâce, si je savais que telle fût la volonté de Dieu; car il me semble que même en enfer je jouirais du paradis, en mettant ma complaisance à voir s'accomplir sur moi l'adorable volonté de Dieu. Embrassons-la donc de bon cœur, de quelque manière, sous quelque forme, dans quelque circonstance qu'il plaise à Dieu de la manifester, en répétant souvent : Fiat in me, de me, circa me, et circa mea omnia, sanetissima, amabilissima et perfedissima voluntas Dei, nunc et in perpetuum.
Quant à mon retour à Rome, j'ai écrit au Reverendissime Père qu'un signe de sa part suffit pour que je quitte tout, et que je me mette en route, à moins que je ne sois retenu par un ordre contraire de notre Saint- Père, comme celui qui m'a été donné touchant les missions de Ravenne et d'Argenta; mais aussi la volonté de Dieu se manifeste clairement en cette circonstance; vous ne pouvez vous imaginer les énormes péchés qu'on empêche et le grand bien qui se fait. A Ravenne, il y avait quarante-quatre ans qu'il n'y avait eu de mission; nous y trouvâmes une grande ignorance des choses nécessaires au salut, car peu assistaient aux instructions sur la doctrine chrétienne; je criai, je tempêtai : maintenant tout le monde y va, non seulement la populace, mais les personnes les plus notables. Ce bon archevêque en éprouve une extrême satisfaction. La mission dura trente-cinq jours ; tous firent leur confession générale et mirent leur conscience en règle. Chaque soir, dans toutes les maisons, on récite le rosaire. Une grande partie des notables et bon nombre de personnes du
peuple, après le coucher du soleil, vont faire le Chemin de la Croix à l'église des frères mineurs Observantins ; le jour, ce sont les femmes qui s'y réunissent en nombre prodigieux, etcela tous tous les jours, ce qui n'est jamais arrivé ailleurs. On y voit aussi d'autres religieux, car les plus grands fruits ont été opérés parmi les nobles, les ecclésiastiques et les réguliers; on y a vu des conversions merveilleuses. Le Viatique est escorté par des centaines de flambeaux, tandis qu'auparavant il était porté mesquinement. Tous ont mis le Nom de Jésus sur leurs portes ; beaucoup l'ont tracé en lettres d'or ; c'est d'un effet ravissant. Nous sommes à trente-quatre milles de Ravenne, et cependant il en est venu une compagnie nombreuse pour assister à la bénédiction qui s'est donnée à Argenta ; nous n'avons pu nous empêcher de pleurer en voyant la ferveur de ces braves gens.
Il y aurait bien d'autres choses à dire, mais je n'en ai pas le temps. Je vous assure que depuis trente-huit ans que je m'emploie dans les missions, je ne crois pas en avoir fait d'aussi fructueuses. Aidez-moi donc à en rendre grâce à Dieu.
Nous demeurerons encore ici trois jours, pour achever la récolte, puis nous irons à Massa, dans le diocèse d'Imola, et après une mission de dix-huit jours, nous passerons à Ferrare pour contenter l'Eminentissime Crescenzi, qui nous attend avec impatience. Je le saluerai de votre part.
Pendant tout le carême, je m'emploierai à procurer des secours spirituels à ces bonnes religieuses, et je ferai connaissance avec votre livre sur la sainte Vierge, car pour le moment, je n'en ai pas le temps ; je dois faire chaque chose à la hâte : je prêche trois fois le jour, je confesse, je règle une foule de difficultés qui se présentent à chaque instant : avec tout cela, vous pensez bien que mon temps s'envole. J'en dérobe un peu à la nuit;
mais nous sommes dans des pays si froids, que ce n'est pas là une légère pénitence. Nous nous donnons la discipline chaque nuit, mais l'incommodité la plus grande est celle du froid, quoique l'amour-propre s'aide le plus qu'il peut. Les demandes pour après Pâques sont nombreuses ; mais je suis dans une indifférence complète, et sauf un ordre du Pape, j'espère que nous nous reverrons à Rome.
Saluez pour moi le nouveau Directeur, à qui j'écrirai en son temps. Je vous embrasse dans le Seigneur, mon Révérend Père, et je suis
Votre très affectionné en Jésus-Christ, Fr. Léonard.
AU CARDINAL CRESOENZI, ARCHEVÊQUE DE FERRARE
Observations touchant les exercices spirituels à doDner au peuple.
Du couvent des Observantins de Bologne, le 29 septembre 1746.
EmINENTISSIME ET REVERENDISSIME SEIGNEUR,
Que la grâce de l'Esprit saint soit avec vous.
J'ai éprouvé une extrême satisfaction en lisant la lettre de Mme votre mère, qui assure qu'elle est très contente sous tous les rapports. Que Dieu en soit loué !
(1) 30« de l'edit. ital.
vie s, l. 481
S'il no doit pas y avoir de sermon, c'est bien : autrement, mon compagnon, qui est le père Jérôme, est remis ; voilà deux jours qu'il est sans fièvre, et j'espère que nous partirons après la solennité de notre père saint François pour la mission de Château-Saint-Pierre.
Pour ce qui est des exercices spirituels dont Votre Eminence me parle, je lui dirai ouvertement mon avis, et elle le pèsera dans l'oraison. Il est certain que ces exercices donnés à une réunion d'hommes en retraite, ayant tout le loisir de faire les méditations, avec les examens, les réflexions et les lectures spirituelles, sont très salutaires en tout temps ; et, à Ferrare, il y a toute facilité à cet effet, vu qu'on y possède les Pères de la Mission et les Pères de la Compagnie de Jésus, qui, chaque année, s'emploient à donner ces retraites. Mais les exercices spirituels qui se donnent à tout le peuple, ne pouvant se faire avec le recueillement et les autres dispositions voulues, laissent tout le monde froid et produisent peu d'effet, comme l'expérience nous l'enseigne, à moins qu'ils ne se fassent immédiatement après la mission, alors que le peuple est déjà touché, et plein de ferveur, de manière que chaque parole porte coup. C'est en pareille circonstance qu'ils ont eu lieu à Rome, dans l'église de Saint-Charles-au-Corso , c'est-à-dire immédiatement après la mission, et on en a réellement retiré beaucoup de fruit. Je serais donc d'avis que dans un an, si Dieu nous prête vie, on fit une nouvelle mission de dix jours, et ensuite huit jours d'exercices spirituels, comme cela s'est pratiqué à Saint-Charles, d'autant plus que tous n'ont pas pu jouir de la mission qui a été donnée dans votre cathédrale ; aussi faudrait-il choisir un temps où l'on pût prêcher sur la place ; on pourrait faire encore une ou deux processions de pénitence, les rues de la ville étant très propres à cela. De cette façon, je crois qu'il en résulterait un bien univer-
sel. Tel est mon avis, que du reste j'abandonne en tout et pour tout à votre sage discernement.
Je voulais vous entretenir d'autre chose, mais je n'ose me confier au papier; je prie l'Ange Gardien de vous faire pénétrer ma pensée, et je demande votre bénédiction, en me déclarant,
De Votre Eminence,
Le très humble et très dévoué serviteur,
Fr. Léonard de Port-Maurice, missionnaire.