‹ Œuvres complètesChapitre 118 sur 155 · LXVI · texte numérisé non relu

LXVI

Abominations commises par les troupes autrichiennes à Gênes, pendant l'occupation. — Réparation publique. — Piété du peuple Génois.

Du PROJET DB DÉCLARER L'IMMACULÉE -CONCEPTION ARTICLE DE FOI.

Sentiments des cardinaux. — Plan d'un concile général sans frais et sans déplacement. — Dispositions des Universités, des Ordres religieux et des Etats catholiques. — Travaux dans le but de préparer la définition ; — autorité de saint Thomas. — Cette définition sera le commencement d'une ère de paix et de prospérité.

[.... décembre 1746.1

Quant au triomphe de l'Immaculée Conception qui a été célébré à Gênes, je vous en écris séparément afin de m'épancher plus à l'aise. Je vous avoue que ce n'est

(1) 26" de l'édit. ital.

Cette lettre dans le manuscrit, non plus que dans l'édition italienne, ne porte ni suscription ni date. Il est assez manifeste qu'elle s'adresse à un prélat, vraisemblablement à un évoque, mais on ne sait lequel. Il est moins difficile d'en fixer approximativement la date, d'après les circonstances auxquelles elle fait allusion ; une seule suffit : l'auteur, en

pas sans une vive consolation que j'ai appris la délivrance de cette ville, mais ma joie a été troublée par une lettre qu'écrit un religieux, lequel dit avoir été témoin oculaire de ce qu'il raconte : il fait, en versant des larmes, la description des profanations commises dans les églises, et ce qui m'affecte le plus, contre les images de la très sainte Vierge. Je ne vous rapporte pas les particularités, parce qu'elles sont trop affreuses; je crois que depuis la venue du Fils de Dieu sur la terre, l'auguste Vierge n'a jamais subi de pareils outrages. Oh! les scélératsl... Oh! les scélérats !...

Je me console en voyant que ce bon Archevêque, qui est tout plein de zèle, répare ces indignités par autant d'hommages ; et il faut en convenir, la piété est en honneur à Gênes, particulièrement dans la classe noble. Lorsqu'on y fit la mission1, les Génois donnèrent dans des excès de dévotion. La bénédiction eut lieu à Bisagno, hors des murs, et l'on calcula que l'auditoire dépassait le chiffre de cent mille personnes. Cette foule compacte ressemblait à une mer. Je recommandai la quête pour le vaisseau de course contre les Turcs, et l'on recueillit six mille livres; ils construisirent une galiote qu'ils nommèrent Saint-Léonard ; elle vole sur la surface des flots avec la rapidité d'une flèche : et c'est elle qui fait enrager les Anglais, en amenant au port, sous leurs yeux, des bâtiments chargés de provisions.

Mais la chose du monde qui me tient le plus à cœur,

commençant, exprime sa joie au sujet de la récente délivrance de la ville de Gênes : or, on sait que c'est en 1746 que cette ville fut prise et occupée pendant trois mois par les troupes autrichiennes, et qu'elle fut délivrée la nuit du 10 décembre (Voyez appendice III). C'est donc vers la lin de 1745 que la lettre fut écrite.

« Cette lettre est devenue célèbre, dit Mgr'Malou, qui la cite, parce qu'on la considère comme l'expression d'un esprit prophétique. » — Voyez la lettre 30e et les notes, ci-dessus, p. 466.

(1) La mission dont il est question est celle de 1744.

c'est que votre illustrissime et reverendissime Seigneurie m'aide à réparer les énormes outrages qui se commettent contre notre auguste Mère. Je voudrais que de la lune qui est sous ses pieds, on fit un diadème au grand mystère de son Immaculée Conception, et que ce mystère fût déclaré article de foi. Ne vous effrayez pas de cette idée, comme s'il s'agissait de tenter l'impossible. Cette impossibilité imaginaire est précisément l'entrave qui enraie la conclusion de l'affaire la plus importante du monde. Grâce à Dieu, la question est beaucoup plus avancée qu'on ne se l'imagine : jugez-en par ces détails confidentiels que je vais vous communiquer.

Lorsque le pape Clément XII, de sainte mémoire, daigna m'accorder le Bref relatif aux Indulgences du Chemin de la Croix, Bref qui a été dans la suite continué par le Pape actuel, j'eus la hardiesse de lui demander en grâce de vouloir bien déclarer de foi le grand mystère. Je rencontrai les difficultés accoutumées, et ne pouvant obtenir toute la consolation que je désirais, je demandai la permission de sonder, à cet égard, le sentiment des Cardinaux; le Saint- Père me l'accorda. Je les vis l'un après l'autre, et tous ceux qui étaient à Rome se montrèrent unanimement enclins à favoriser la pieuse croyance, excepté un seul, que le Seigneur rappela à lui.

Le conseil le plus sage et le plus solide fut celui que me donna le cardinal Imperiali1, d'heureuse mémoire, qui dans ses affaires marchait plus de la tête que des pieds : « Ecoutez, mon Père, me dit-il ; il y en a qui

(1) Imperiali, Joseph- René, noble Génois, savant et administrateur distingué, s'illustra par les services signalés qu'il rendit au Saint-Siège dans les dive^es missions dont il fut chargé. Créé cardinal en 1690 par Alexandre VIII, il prit part à l'élection de cinq Papes, entre autres à celle de Clément XII, où il ne lui manqua qu'une voix pour être élu. Il mourut à Rome en 1733, à l'âge de quatre-vingt-six ans.

pensent que le Pape ne peut pas définir ce mystère sans le concours d'un concile général. Eh bien 1 sans vouloir contredire cette opinion, je vais vous suggérer le moyen d'assembler un concile sans frais. Vous tous, Observantins, Récollets, Conventuels et Capucins, qui êtes répandus dans le monde entier, obtenez de vos Généraux qu'ils écrivent à tous les Provinciaux, pour leur dire d'engager les évoques à adresser tous ensemble, en même temps, des instances au Saint-Père, afin qu'il définisse ce grand mystère. Soyez assuré qu'à très peu d'exceptions près, vous les trouverez tous bien disposés : et voilà le concile réuni. Allez voir les Ambassadeurs des Couronnes, et tâchez d'obtenir qu'ils écrivent à leurs Souverains, afin que ceux-ci fassent la même démarche. »

J'y allai ; ils écrivirent, et toutes les Puissances sont réellement bien disposées.

Ajoutez que toutes les Universités ayant fait vœu de défendre ce privilège de la très sainte Vierge, vous les aurez toutes avec vous; les chefs de tous les Ordres religieux (un seul excepté), sont aussi favorablement disposés, et si vous en voulez davantage, toutes les Républiques, tous les Etats catholiques, avec toutes les villes qu'ils renferment, les archiprêtres, plébans, curés et fidèles de tous lieux, tous vous prêteront un concours empressé. Voilà donc que toute l'Eglise le veut. Vive donc l'Immaculée Conception de notre auguste Reine I

Je parlai de cette grande entreprise au cardinal Belluga, qui m'embrassa; il écrivit en Espagne, et ce pays s'est mis tout en émoi, et la Congrégation de l'Immaculée Conception qui y est érigée a chargé notre Commissaire des Indes de faire une dissertation , pour démontrer que ce mystère est susceptible d'être prochainement défini : on a imprimé la dissertation, et un

grand nombre d'exemplaires en ont été envoyés à Rome. Ce qu'il dit est bien ; mais on désirait quelque raison plus concluante. J'engageai un abbé vénitien, bon théologien, versé dans la connaissance de l'histoire et du dogme, et dont Clément XI s'est servi pour défendre la bulle Unigenitus, je l'engageai, dis-je, à traiter ce sujet ; il y a travaillé pendant dix ou douze ans, et son œuvre est très estimée de tous les savants qui l'ont lue; il se tient prêt pour toute occasion, ayant réussi à éclaircir tous les points.

Et comme le respect qui est dû à l'angélique Docteur saint Thomas en refroidit plusieurs, il est bon que vous sachiez que, quand l'éminentissime Crescenzi était à Paris en qualité de Nonce, je lui écrivis que les manuscrits de saint Thomas se trouvant à la bibliothèque royale de cette ville, il fît examiner de quel sentiment était le saint Docteur. Il s'acquitta de cette recherche avec diligence, et nous envoya des extraits munis du sceau royal, où l'Ange de l'école déclare la sainte Vierge exempte de tout péché, tant actuel qu'originel1. C'est ce qu'affirment également beaucoup d'anciens ouvrages existant dans diverses bibliothèques et particulièrement dans celle du Vatican.

Que voulons-nous de plus? Prions donc avec ins-

(l)MgrMalou, en traitant du sentiment do saint Thomas touchant l'Immaculée-Conception ;Tom. 2. p. 464\ cite des textes pour et contre, tirés parfois d'un même ouvrage. Puis il ajoute : » J'avoue que je ne " puis résoudre cette difficulté, qui me porte à croire que saint Thomas, » dans cette question, peu éclaircie de son temps, a flotté et passé d'une « opinion à l'autre. On remarque le même phénomène dans les écrits et • dans l'histoire de saint Bonaventure qui fut son contemporain. Mais » les disciples de saint Thomas ont pu soutenir légitimement que le » docteur angélique était, au fond, contraire au privilège. L'ensemble de » ses doctrines conduit à cette conclusion ; et les passages qui nient « l'Immaculée-Conception, sont postérieurs à ceux où il l'affirme. » (Ibid. p. 471).

tance, afin que l'Esprit saint inspire à notre saint Père le Pape la volonté de s'occuper avec ardeur de cette œuvre d'une si grande importance, d'où dépend le repos du monde; car je tiens pour une chose très certaine que si l'on rend cet honneur insigne à la souveraine Impératrice du monde, on verra à l'instant se rétablir la paix universelle. Oh! quel grand bien! Oh! quel grand bien!... Un jour je lui en parlai, et je lui fis observer qu'il s'immortaliserait sur la terre, et qu'il acquerrait une brillante couronne de gloire dans le ciel ; mais il est nécessaire qu'un rayon de lumière descende d'en haut; si cela ne vient pas, c'est signe que le moment marqué par la Providence n'est pas encore arrivé, et il faudra continuer à patienter en voyant un monde si bouleversé. Avec cela on éprouve toujours quelque plaisir à en parler, et à défaut de mieux, on a du moins obtenu qu'il y eût chapelle cardinalice le jour solennel de l'Immaculée Conception1.

Je termine en priant votre Seigneurie illustrissime et reverendissime de se joindre à moi ; et eu conséquence de me promettre d'être tout particulièrement dévouée à ce saint mystère, afin que, quand nous serons là-haut, nous puissions dire : « Mère bien-aimée, j'ai plaidé votre cause. •<

Que notre signe de ralliement soit celui-ci : Chaque fois que vous entendrez sonner l'heure, récitez un Ave Maria, et si vous vous trouvez en compagnie, dites-le de cœur, puis faites un acte de félicitation, en disant :

(1) Déjà anciennement, il y avait Chapelle Cardinalice ou assistance en chœur de tous les cardinaux à l'office de ce jour ; mais le Pape Benoit XIV, pour augmenter la solennité de cette fête, ordonna, par une Constitution apostolique du 26 novembre 1742, qu'il y aurait, ce jour-là, Chapelle Papale dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure. — C'est apparemment à cette Constitution que le Saint fait allusion, et il est vraisemblable, d'après sa lettre, qu'il en fut le promoteur. — Yoyez Morosi, Dizion. vol. 9, p. 97 et vol. 15, p. 147.

« Je me réjouis, auguste Vierge, de ce que vous êtes tout immaculée, toute pure, toute sainte, et je vous aime comme ma bien-aimée. »

Oh ! que de bien il en résultera pour votre âme 1

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