CHAPITRE IX
Il sauve une innocente condamnée à mort; — donne des missions dans le diocèse de Pise; — est élu de nouveau Gardien, et prêche d'autres missions à Fiorence.
Le Saint, à la suite de ses missions, aimait à se retirer soit à la solitude de l'Incontro, soit au couvent de Saint-François-du-Mont, près de Florence, pour rentrer en lui-même, ranimer sa ferveur dans le silence du cloître, et établir solidement les observances qu'il avait introduites. Dans une de ces circonstances où il se trouvait au couvent du Mont, il arriva qu'une jeune personne fut incarcérée comme prévenue d'infanticide, et condamnée à mort, après un procès en forme. La sentence ayant été publiée, on en parlait beaucoup en ville; on prétendait que le crime n'était pas suffisamment prouvé et que la malheureuse ne devait pas être exécutée. Quoique ce langage et ces sentiments fussent ceux d'un grand nombre, il ne se trouvait personne qui eût le courage d'entreprendre de la sauver, attendu que la condamnation était déjà prononcée et qu'on n'était plus qu'à deux jours de l'exécution. Un des premiers avocats, touché de compassion pour cette pauvre fille, connaissant d'ailleurs la considération que le grand-duc portait à saint Léonard, et le crédit dont celui-ci jouissait auprès du prince, se rendit au couvent pour informer le Serviteur de Dieu de ce qui se passait; il le pria d'obtenir en grâce du souverain que l'exécution fût suspendue et le procès révisé, s'offrant lui-même à prendre la défense de la condamnée. Le charitable Père,
en entendant cela, se détermina sur-le-champ à faire la démarche; le grand-duc l'accueillit avec bienveillance; mais il répondit que le procès était terminé, la sentence prononcée, et qu'elle ne pouvait être annulée; l'officieux intercesseur répliqua humblement qu'on ne demandait pas d'empêcher le cours de la justice, mais seulement de revoir le procès, qu'il pouvait y avoir eu méprise, comme le bruit en courait en ville. Sur ces instances, le prince, aussi juste que pieux, levant les yeux au ciel, reprit, après un instant de silence : « C'est vrai, il n'est pas impossible qu'il y ait eu méprise. J'accorde donc qu'on suspende l'exécution, et qu'entre temps on revoie la procédure avec soin. » C'est ce qui eut lieu avec le concours de l'avocat dont nous avons parlé ; l'innocence de la jeune fille fut mise en évidence, et elle se trouva arrachée à la mort, au grand contentement de toute la ville, qui exaltait en même temps la généreuse intervention du Serviteur de Dieu. Ce fait contribua à rendre son nom de plus en plus populaire dans toute la Toscane. Le père Léonard se transporta ensuite dans le diocèse de Pise, pour y donner des missions, en commençant par les campagnes et les petites villes. Partout il recueillit des fruits abondants sur son passage. A Vico- Pisano, il produisit une émotion extraordinaire sur son auditoire en prêchant sur le scandale ; tandis qu'il se donnait publiquement la discipline, selon l'usage qui se pratique en Italie, pendant les missions, le curé du lieu montant sur l'estrade, saisit l'instrument de pénitence et commença à se flageller rudement les épaules nues, en confessant à haute voix qu'il était lui-même le scandaleux ; le peuple, qui déjà fondait en larmes, fut encore plus ému en voyant son digne pasteur, prêtre vertueux et édifiant, lui donner cette marque éclatante d'humilité. Mgr Frosini, archevêque de Pise, ayant entendu parler des merveilles que cet ouvrier évangé-
lique opérait dans son diocèse, voulut l'entendre en personne. Il se rendit par conséquent à Pontédéra, à six milles de Pise, où se trouvait alors l'homme de Dieu; il arriva au milieu du sermon sur le jugement dernier, et en voyant l'émotion du peuple qui sanglotait et demandait misércorde à grands cris, au point d'interrompre souvent le prédicateur, il avoua qu'il n'avait jamais vu tant de larmes et de sanglots. Il pria ensuite le père Léonard d'aller aussi donner la mission à Pise, où il espérait une abondante moisson ; l'infatigable missionnaire ne se fit pas prier, et après avoir parcouru quelques autres lieux, il se rendit à la demande de l'archevêque de Pise. Il y fit sa première mission dans l'église de Saint-Augustin; Cosme III y assista avec toute la cour, et comme cette église, quelque spacieuse qu'elle fût, n'était pas suffisante pour contenir la multitude qui s'y pressait, il fut résolu que la seconde mission aurait lieu dans le Dôme. Ce magnifique édifice, quoique beaucoup plus vaste, ne fut pas encore capable de contenir tout le monde ; en sorte que beaucoup de fidèles devaient rester en dehors, et en entendant les cris et les gémissements de ceux qui étaient à l'intérieur, ils ne pouvaient eux-mêmes retenir leurs sanglots.
Les missions terminées, il donna les exercices spirituels aux étudiants de l'université ; il imprima si vivement dans leurs cœurs les maximes éternelles, et le désir de sauver leur âme, qu'à partir de cette époque, on les vit s'appliquer à l'étude des vertus chrétiennes autant que des sciences profanes.
Peu après, le grand-duc l'envoya à Livourne. Il se trouve dans cette ville, comme on sait, un grand nombre de Juifs, qui y jouissent d'une liberté d'autant plus grande qu'ils sont fort riches ; ils tenaient alors les principales maisons de commerce ; il leur était
permis de se faire servir par des chrétiens, et de prendre même les nourrices de leurs enfants parmi les femmes chrétiennes : on s'imagine facilement les désordres qui devaient résulter d'une pareille confusion. Ajoutez à cela que, le port de Livourne recevant continuellement des vaisseaux montés par des Turcs ou des hérétiques, le libertinage s'était accru à tel point, par suite du commerce avec ces étrangers de toute religion, que cette ville semblait être la sentine de tous les vices. Le ministre de Dieu accepta de fort bon cœur la charge de cultiver une vigne qui en avait si grand besoin, et, plein d'ardeur, il se dirigea vers Livourne aux approches du carnaval. A. peine arrivé, il voulut ouvrir la mission, et il mit tant de feu dans ses prédications que le branle fut bientôt universel; on versait des larmes à chaque sermon et on donnait publiquement les signes les plus manifestes de repentir : Livourne ressemblait à une autre Ninive convertie. On ne parla plus de carnaval, et quoiqu'on eût fait beaucoup de préparatifs et de grands frais, les mascarades, d'un commun accord, furent prohibées; quant aux théâtres, ils restèrent fermés faute de spectateurs. La foule se précipitait aux pieds des ministres de la pénitence, et quoique tous les confesseurs de la ville fussent occupés, il fallut mettre des gardes à la porte des missionnaires, pour prévenir les désordres que la multitude des p.énitents, qui l'assiégeaient jour et nuit, aurait pu occasionner.
Entre autres conversions qui firent du bruit, on peut signaler celle d'un assez grand nombre de filles publiques, qui ne s'étaient portées d'abord à aller entendre le missionnaire que par curiosité; elles se rendirent au sermon au nombre de plus de quarante, afin d'être témoins par elles-mêmes des choses merveilleuses que tout le monde racontait en ville, du reste sans même songer à changer de vie. Mais en entendant les menaces
terribles du prédicateur contre ceux qui haïssent leur àrae jusqu'à lui préférer un vil plaisir, et qui craignent si peu de la perdre éternellement, elles conçurent une telle douleur de leurs péchés, elles furent û effrayées de leur état, que toutes ensemble éclatèrent en sanglots et se mirent à crier miséricorde, et à demander pardon à Dieu et à la ville du scandale qu'elles avaient donné jusqu'alors. La conversion inattendue de ces femmes fut un sujet d'admiration et de joie pour tout le monde. Le pieux missionnaire les recueillit et les plaça dans une maison particulière, d'où, les jours suivants, on les voyait sortir, vêtues d'un habit de pénitence, couvertes, de la tête aux pieds, d'un grand manteau, pour se rendre processionnellement au sermon; le peuple n'était pas moins touché qu'édifié de ce spectacle, et il bénissait le Seigneur de ce que, par le moyen de son Serviteur, il avait converti en sujet d'édification ce qui avait fait le scandale de la ville. L'admiration fut bien plus grande lorsqu'on sut que, quatre jours après leur conversion, trois d'entre elles étaient passées à une autre vie avec les signes d'une vraie contrition ; on glorifiait à l'envi la divine miséricorde qui les avait retirées à temps de leurs désordres, et on exaltait le mérite de celui dont Dieu s'était servi pour les sauver. Le prudent missionnaire ne voulut point partir sans avoir assuré le sort de ces pauvres filles, sachant bien que la nécessité aurait pu les faire retourner à leur ancienne vie : il les recommanda chaleureusement à la charité des fidèles, et la quête qui suivit ses paroles fut si abondante qu'elle permit de pourvoir d'une manière honnête et convenable à l'entretien de chacune d'elles.
Riche de nouveaux et si glorieux mérites, saint Léonard revint à son couvent de Saint-François-du-Mont, pour se retirer de là, comme il le fit en effet, à sa chère solitude de l'Incontro. Peu après, il fut élu pour
la seconde fois gardien et directeur du même couvent; les religieux qui lui étaient soumis savaient, par leur expérience, combien il était vigilant pour l'observance exacte des règles et des constitutions de la réforme, et ils le regardaient de plus comme leur régie vivante, comme leur maître dans les voies de la perfection, et leur principal soutien après Dieu.
Quoiqu'il fût toujours le premier aux exercices de la communauté, et qu'il veillât constamment sur la conduite de ses inférieurs, il ne laissait pas de mettre aussi ses talents au service des personnes du dehors ; ainsi, il était assidu au confessionnal, dirigeait dans le chemin du salut un grand nombre de personnes dont quelques-unes parvinrent à une eminente vertu, et de plus il allait souvent dans divers monastères de religieuses, soit pour entendre leurs confessions, soit pour les instruire dans la perfection religieuse et les encourager à y faire de continuels progrès, particulièrement en leur donnant les exercices spirituels.
Le grand-duc Cosme III, qui était malade depuis quelque temps, se préoccupait jusque sur son lit de mort, de faire fleurir la piété dans ses Etats. Le père Léonard étant allé lui faire visite, il en reçut ordre de donner deux missions à Florence, la première dans l'église de Saint-Fridien, et la seconde dans celle de Sainte-Catherine-aux-Roues. Le peuple, par son empressement et par les signes publics de son repentir, répondit aux vues religieuses de son souverain ainsi qu'au zèle du missionnaire. Le grand-duc mourut peu de temps après, et il eut pour successeur Jean-Gaston, son ûls, qui sut également apprécier le mérite de notre Saint et en tirer parti pour la réforme des mœurs dans ses Etats.
Il se passa vers la même époque, au couvent de Saint- François, un fait qui mérite d'être mentionné entre bien
d'autres, parce qu'il est propre à donner une idée du zèle qui animait le serviteur de Dieu pour l'observance de la règle, même dans les plus petites choses, et de la manière dont il s'y prenait pour corriger ceux qui étaient en défaut. Par suite de la canonisation solennelle de saint Jacques de la Marche et de saint François Solano, qui eut lieu en 1726, on célébrait des octaves en leur honneur dans tous les couvents de l'Ordre; on voulut donc en faire autant à Saint-François-du-Mont. Saint Léonard, alors gardien de ce couvent, devant partir pour une mission, ordonna à tous ses religieux assemblés de donner à l'octave la plus grande solennité possible, mais il leur défendit expressément trois choses, savoir de pavoiser l'église avec des draperies de soie, de faire des feux d'artifice, et enfin de carillonner : il voulait que, selon les règles de l'Institut, on. ne sonnât qu'une seule cloche. Après avoir donné ces ordres, il partit; mais à son retour, il trouva que le dernier point n'avait pas été observé; il chercha à découvrir les transgresseurs et il ne put y parvenir. Cependant il ne voulait pas laisser une désobéissance impunie ; un soir donc, comme tous les religieux étaient réunis au réfectoire : « Mes frères, leur dit-il, nos règles ont été transgressées, la désobéissance a été commise, et on ne trouve pas le coupable. Je m'étais déjà douté que ce serait à moi à en porter la peine. » Cela dit et après avoir défendu que personne bougeât de place pour l'en empêcher, il s'en alla au milieu du réfectoire et là se donna la plus rude discipline avec des lames de fer, pendant l'espace de trois miserere, récités à haute voix. Les religieux étaient émus jusqu'aux larmes de voir leur supérieur se flageller si cruellement pour la faute d'aulrui, et le conjuraient de s'arrêter. Les trois miserere finis, il se leva et, étant retourné à sa place, il fit un discours très fort pour montrer combien l'obéissance
doit être ponctuelle chez des religieux, et quel cas on doit faire des saintes coutumes de l'Institut, ajoutant que toute faute, si légère qu'elle soit, doit être punie. Dieu confirma cette vérité par le châtiment qu'il fit essuyer à l'un des auteurs de la faute dont nous venons de parler; au moment même où il la commettait, ce religieux étant monté au clocher pour carillonner, et ayant mis les cloches en branle, reçut précisément de celle qui n'aurait pas dû sonner, un coup si violent à la tête, que, s'il n'en mourut pas sur-le-champ, il en conserva au moins, tant qu'il vécut, la cicatrice visible sur le front, comme pour rappeler sa désobéissance.
Ce fait et bien d'autres que nous pourrions rapporter, font voir jusqu'à quel point saint Léonard tenait, en sa qualité de gardien, à l'observance de tout ce qui était prescrit dans les couvents de Retraite, et s'en montrait lui-même observateur rigide.