CHAPITRE VIII
Il fonde la solitude de Sainte-Marie-de-1'Incontro.
Les rigoureuses observances que le Saint pratiquait en commun et en particulier, dans son couvent, ne satisfaisaient pas encore sa ferveur, et il était à la
recherche des moyens qui auraient pu lui faciliter à lui-même, ainsi qu'à ses religieux, l'acquisition de la perfection la plus consommée. L'exemple du séraphique saint François lui vint a l'esprit; cet illustre Patriarche se retirait de temps en temps dans quelque lieu solitaire, où, uniquement occupé de Dieu et de son âme, il puisait d'abondanies lumières et une vigueur d'esprit toute nouvelle. Il voulut donc trouver un lieu écarté où il pût vaquer exclusivement à la contemplation des choses célestes et divines. Les prières continuelles qu'il adressait au Seigneur pour cet objet, ne tardèrent pas à être exaucées; en 1715, on lui offrit ce qu'il cherchait : c'était un ermitage situé sur une montagne, à six milles de Florence, portant le nom de Sainte-Mariede-1'Incontro, jadis sanctifié par la présence du bienheureux Gérard, un des premiers tierçaires de l'ordre de Saint-François1.
Le Saint, étant allé le voir, en fut enchanté, et tandis qu'il traitait avec les supérieurs de l'Ordre pour y établir une solitude en faveur des religieux qui, par une inspiration particulière de Dieu, voudraient s'y retirer de temps en temps, il dressa les constitutions qu'on devrait y observer, et les présenta aux religieux des deux couvents du Mont et du Palco, qui les acceptèrent par un vote secret, le 28 novembre 1715; le 29 juin de l'année suivante, elles furent approuvées par le père Jacques de Verruchio, alors vice-commissaire général des Mineurs Réformés. Celui-ci fut si édifié de la ferveur extraordinaire que montraient le père Léonard et les religieux qui lui étaient attachés, qu'il formula son approbation en ces termes : Prœmissas supplicali ones cum benedictione Dei, et Seraphici S. P. Francisci,
(1) Voyez à la suite de cette Vie, uue relation de li» fondation de cette Bolitude, écrite par le Saint lui-même.
qïtantum in me est, ore, manu, et corde confirmo. Elles furent ensuite imprimées à Florence, en 1716.
Après que le Serviteur de Dieu eut obtenu de Rome toutes les autres facultés nécessaires, il fut mis en possession de l'ermitage par l'évêque de Fiesole, le jour de l'Annonciation. Il partit avec quelques autres religieux du couvent du Mont, dont il était toujours gardien ; ils se dirigèrent vers l'Incontro en marchant tous nu-pieds, quoique la route fût couverte de neige, et en chantant des psaumes et des cantiques. Y étant arrivés, ils y célébrèrent la messe. Bientôt après, avec les aumônes recueillies par un pieux florentin, on construisit l'habitation des solitaires, qui s'y installèrent le 23 mai 1717. Pendant que la modeste construction s'élevait, notre fervent pénitent ne songeait qu'à une chose, c'était qu'on observât les règles de la plus stricte pauvreté; aussi ne fit-on que huit petites cellules pour les solitaires, et quatre pour les religieux du dehors ou les supérieurs quand ils devraient s'y rendre pour la visite. Le3 huit cellules n'avaient que cinq palmes en largeur, huit en longueur et neuf en hauteur, de sorte qu'en étendant les bras on pouvait facilement atteindre les deux extrémités, et, en les élevant, toucher la voûte, qui n'était formée que de simples rpseaux. Toutes les murailles, même à l'intérieur des cellules, furent laissées brutes, sans le moindre crépi, afin que tout respirât une austère pauvreté. Les portes n'avaient pas plus de deux palmes de largeur et six de hauteur ; les fenêtres étaient larges d'une palme seulement, et hautes d'une palme et demie; toutes les pièces de service étaient en harmonie avec les cellules, pour les proportions et la rusticité.
Quant à la nourriture, il établit qu'on ne mangerait ni viande, ni oeufs, ni laitage, ni poissons, et qu'on y observerait les neuf carêmes, à l'exemple de saint François; de sorte qu'excepté quinze ou seize jours par
an, où il était permis de faire usage d'œufs et de laitage, on observait un jeûne si rigoureux que la nourriture pouvait être regardée comme une pénitence continuelle ; on n'avait à midi qu'un plat d'herbes et un plat de légumes avec quelques fruits, et le soir, la simple collation qui est permise les jours de jeûnes prescrits par l'Eglise. Il ordonna de plus qu'on coucherait sur la dure, et que chacun s'exercerait encore à d'autres mortifications. Les pieux solitaires embrassaient toutes ces austérités avec tant de joie et d'empressement, qu'ils étaient l'un pour l'autre l'objet d'une sainte émulation, et qu'ils aspiraient toujours à faire davantage.
Saint Léonard, en sa qualité de Fondateur de cette solitude, pour donner l'exemple aux siens, voulut être le premier à s'y retirer, et à exécuter rigoureusement tous les points de sa règle, faisant de plus tout ce que son amour des souffrances et la ferveur de son esprit pouvait lui suggérer. Il continua dans la suite à la fréquenter ; il s'y rendait régulièrement deux fois l'an, et y passait même des mois pour faire les exercices spirituels; il y allait en outre à l'approche d'une solennité pour se mieux préparer à la célébrer, et quand il revenait des missions, auxquelles, par ordre de Clément XI, il dut s'employer même pendant le temps qu'il était gardien. C'était là son repos à la suite de ses travaux apostoliques; il consistait à vivre dans un désert, à y mener la vie la plus austère, une vie plus pénitente et plus mortifiée que celle qu'il menait dans les missions elles-mêmes et tout le reste de l'année. Il observait aussi ce continuel et rigoureux silence qui était prescrit; il assistait de jour et de nuit, sans jamais y manquer, à l'oraison vocale et mentale que l'on faisait en commun ; il pratiquait cette sévère retraite qui ne permettait à personne, excepté le supérieur, d'administrer les sacrements, ni d'écrire, ni de recevoir des lettres, si ce n'est
de personnages haut placés; il se donnait la discipline, comme la règle l'indiquait, chaque nuit après matines, et le jour après vêpres, il s'appliquait comme les autres, pendant une heure, à des travaux manuels.
Il aurait voulu n'en sortir jamais : il avait coutume d'appeler cette solitude le lieu de ses délices, et en s'y rendant, il disait qu'il allait faire le noviciat du paradis, que sa plus grande consolation aurait été de vivre et de mourir dans ce désert d'où rien ne pouvait l'arracher, si ce n'est l'obéissance et son zèle ardent pour Ja conversion des pécheurs. C'est là qu'en 1717, dans le temps qu'il faisait ses exercices spirituels, il conçut et mit par écrit, afin de les avoir toujours présentes, ses soixante-cinq Résolutions, qu'il renouvela plusieurs fois dans la suite, et sur lesquelles il s'examinait fréquemment pour voir s'il les avait ponctuellement exécutées. Ces résolutions étant comme un miroir où reluit clairement la marche que suivit le Saint dans le chemin de la vertu, et le degré sublime de perfection auquel il atteignit, il serait utile de les reproduire ici ; elles suffiraient seules pour nous donner une idée de la vie intérieure de notre héros chrétien. Mais, pour ne pas interrompre le fil de la narration, nous les renverrons dans le corps de ses Œuvres, et nous continuerons à suivre le cours de ses travaux et de ses pieuses entreprises.
Il obtint réellement la fin qu'il avait eue en vue par la fondation de sa chère solitude de Sainte-Marie de l'Incontro, je veux dire son propre avancement spirituel et celui de ses religieux. Ceux-ci faisaient de continuelles instances pour avoir la faculté de s'y retirer, et ils en sortaient enflammés d'un saint zèle pour l'acquisition et la pratique de toutes les vertus, pour l'observance régulière et pour le salut des âmes. Beaucoup, en effet, après s'être enfermés quelque temps dans cette
école de la perfection, se mettaient ensuite à parcourir, en vrais apôtres, la Toscane et d'autres provinces, donnant des missions, et ramenant les pécheurs en foule à la pénitence. Plusieurs, après avoir goûté le repos intérieur qu'on y trouvait, ne pouvaient plus s'en détacher, et ils en vinrent à y passer jusqu'à huit années consécutives, d'autres dix, quelques-uns même jusqu'à quinze, sans se relâcher en rien des austérités qu'on y pratiquait; ils y seraient demeurés jusqu'à la mort, si les supérieurs ne les eussent contraints d'en sortir, pour remplir des charges ou des emplois dans l'intérêt de l'Ordre.
La bonne odeur de la vie tout angélique qu'on menait dans ce sanctuaire se répandit au dehors. Des réguliers de divers instituts demandèrent d'y être admis pour y faire les exercices spirituels, et après y avoir séjourné quelques jours, ils s'en retournaient profondément touchés et édifiés. Beaucoup d'hommes du monde même, mus par le désir de s'amender, regardaient comme une faveur singulière de pouvoir y passer une semaine avec ces solitaires ; ils prenaient part à leurs pieux et austères exercices de jour et de nuit, et voulaient même revêtir leur grossière tunique durant ces jours de retraite ; et quand le moment du départ arrivait, ils protestaient en versant des larmes qu'ils quittaient un paradis. D'autres personnages distingués, tant ecclésiastiques que séculiers, voulurent visiter ce saint lieu ; et en remarquant la pauvreté et l'austérité qui y régnaient, ainsi que la ferveur avec laquelle on se livrait à l'exercice de la perfection chrétienne, ils s'en retournaient pleins d'étonnement et d'édification, en louant Dieu, qui ne manque pas d'envoyer à son Eglise des serviteurs fidèles, uniquement attentifs à le servir et à le glorifier. Le grandduc lui-même, Cosme III, ayant entendu qu'on parlait beaucoup à Florence de cette solitude et des religieux
qui l'habitaient, s'y rendit en personne avec sa cour, et en visita en détail les moindres parties; plus tard, elle reçut aussi la visite de la serenissime princesse Electrice, sa fille, en compagnie de monseigneur Conti della Gherardesca, archevêque de Florence ; tout le monde fut émerveillé et saisi d'une sainte horreur à l'aspect du lieu, autant que d'admiration pour ses habitants. Le Souverain Pontife, Clément XI, en lisant les constitutions et ce qu'elles prescrivaient, ne put retenir ses larmes, et s'écria qu'elles réalisaient l'idée la plus parfaite d'un frère mineur.
Ce fut là une des œuvres les plus éclatantes de notre Saint, lorsqu'il était gardien pour la première fois de Saint-François-du-Mont. Nous ajouterons que, lorsqu'il devait se rendre à sa chère solitude, la veille de son départ au soir, il se prosternait au milieu du réfectoire, une pierre suspendue au cou, et s'accusant d'être un homme d'une vie tiède et négligente, ayant besoin de l'assistance de Dieu pour ranimer sa ferveur et s'amender; il demandait pardon en conséquence à la communauté religieuse et la suppliait de lui obtenir de Dieu, par ses prières, la grâce de changer de vie. C'est dans ces sentiments qu'il se retirait pour travailler à sa sanctification, et il sortait de sa retraite plein d'une ferveur qu'on ne saurait rendre.