CHAPITRE XL
Il donne des missions dans les alentours de Rome, — puis à Rome môme, — retourne à Florence, — passe à Viterbe et en d'autres lieux des Etats Pontificaux.
Tandis que le Serviteur de Dieu était occupé en Toscane, quelques cardinaux évoques, qui, à la suite de ses premières missions à Rome, avaient décidé de l'envoyer prêcher la pénitence dans leurs diocèses respectifs, l'obligèrent, par l'entremise des supérieurs de l'Ordre, de revenir de nouveau dans cette capitale. Pour leur obéir, il partit de Lucques au mois de novembre, et après un voyage très fatigant, à cause des rigueurs de la saison, il arriva à Rome le vingt-neuf du même mois. Quelques jours après, il quitta cette ville pour aller exercer son ministère apostolique dans les diocèses d'Albano, de Palestrina, de Vellétri, de Sezze, de Piperno, de Ségni, de Ferentino, d'Alatri et dans quelques endroits de la Sabine. Il obtint de pouvoir interrompre le cours de ces missions pour se retirer pendant un mois dans le religieux couvent de Saint-Ange de Montorio Romano, dans la Sabine, lieu fort cher au Serviteur de Dieu, qui aimait à y séjourner, parce qu'il est situé sous un rocher, au milieu de montagnes escarpées, à une distance de trois milles de toute habitation, et qu'il a été sanctifié jadis par le séjour du bienheureux Amédée, qui y reçut beaucoup de faveurs célestes.
Etant sorti de cette retraite, comme un autre Jean- Baptiste de son désert, il continua son apostolat. L'esprit qui l'animait éclatait tellement dans tout son extérieur, que les peuples n'avaient qu'à le voir sur son estrade1, pour être pénétrés de componction et touchés jusqu'aux larmes; d'ailleurs Dieu prenait soin d'accompagner souvent sa parole de signes frappants.
Voici un de ces terribles exemples de la justice divine qui doivent servir à notre instruction. Dans la mission de Sezze, le Serviteur de Dieu s'éleva avec force contre l'infernale habitude du blasphème qui dominait en cet endroit. Un jeune débauché, grand blasphémateur, se riait de ces menaces ; un jour qu'il traversait la ville à cheval, au moment du sermon, il tomba subitement par terre, et mourut misérablement, la langue lui pendant hors de la bouche d'une maniere affreuse, et noire comme un charbon. Ce fait fut envisagé par tout le monde comme un châtiment manifeste du ciel, et fit concevoir une salutaire frayeur des jugements de Dieu, qui a un temps pour punir ceux qui, au lieu d'ouvrir l'oreille à ses avertissements, les méprisent et s'en moquent.
Ce n'est pas le seul exemple que nous ayons à citer. Le Saint donnait la mission dans un endroit du diocèse de Vellélri pendant le carnaval de 1732, et il avait fortement exhorté le peuple à s'abstenir de bals et de mascarades. Quelques personnes qui étaient venues l'écouter d'un village voisin, à peine de retour chez elles, acceptèrent une invitation pour une fête, sans tenir compte des exhortations pressantes du mission-
(1) On sait que les prédicateurs, surtout les missionnaires, eu Italie, se placent sur une estrade, en sorte qu'ils sont vus de pied en cap et qu'ils ont leurs évolutions tout à fait libres. Cette position n'est-elle pas plus avantageuse pour un orateur que d'être renfermé dans les étroites tribunes ou ebairea qui se voient dans nos églises ?
naire; elles s'y rendirent en effet, mais bientôt la joie se changea en deuil, car au beau milieu du bal, le plancher de la salle où l'on était réuni s'écroula tout à coup, et tout le monde fut plus ou moins grièvement blessé. On remarqua même que ceux qui avaient été les promoteurs de la fête, furent tous réduits à l'extrémité. Le seigneur du lieu voulait les punir sévèrement; mais réflexion faite, il jugea bon de leur infliger un châtiment qui devint salutaire pour leurs âmes : ce fut de les obliger tous à se rendre processionnellement aux exercices de la mission que le père Léonard donnait à Segni. Ils obéirent dans les sentiments d'un vrai repentir et furent un sujet d'édification générale.
Pendant qu'il exerçait le même ministère à Nettuno, un soir qu'il retournait très fatigué à son logement, un homme vint se jeter à ses pieds, et le tenant étroitement serré, il le priait avec larmes d'écouter sa confession au lieu même où il se trouvait. Quelques notables de l'endroit, qui accompagnaient le Serviteur de Dieu, cherchaient à tranquilliser ce pénitent, lui faisant observer que ce n'était ni le lieu ni le moment de fatiguer ce bon missionnaire, qui était fort épuisé, tout en transpiration, et qui par conséquent aurait pu contracter quelque indisposition grave en s'arrêtant ; ils concluaient donc qu'il p'avait qu'à remettre sa Confession au lendemain. Voilà ce que disaient ces honnêtes gens ; mais le bon père, ayant ordonné au malheureux de se lever, le conduisit à son logement, et là, le soir même, il l'entendit avec une tendre charité, faisant connaître, par cet exemple, qu'il ne faut jamais laisser passer l'occasion d'accueillir les pécheurs et de les réconcilier avec Dieu, bien que leurs démarches paraissent parfois indiscrètes et importunes.
Après les missions de Sezze et de Piperno, il se transporta daDs un endroit de la Sabine où, à raison de la
foire qui devait y avoir lieu prochainement, c'est-à-dire le premier mai, il trouva beaucoup de répugnance de la part du peuple à accepter la mission. Le saint homme s'efforça de les y disposer, en leur représentant que la mission, loin de nuire à leurs affaires, leur procurerait un avantage réel, parce qu'elle attirerait une plus grande affluence d'étrangers, qui viendraient aussi pour entendre les sermons ; enfin il ajouta qu'ayant reçu de leur éminentissime évêque l'ordre de prêcher, il ne pouvait se dispenser de le faire. Les opposants se rendirent à cette dernière raison, et il commença ses travaux apostoliques. Il eut peu de monde les premiers jours ; tous couraient voir les jeux et les spectacles qui se donnaient vis-à-vis du palais où les missionnaires étaient logés, ce qui leur causait une peine incroyable. Le concours devint assez nombreux dans les derniers jours; néanmoins, en terminant la mission, l'homme de Dieu reprocha aux habitants de cette ville d'avoir négligé l'occasion que le Seigneur leur avait envoyée de s'occuper de leur salut, et il ajouta qu'ils en seraient bientôt châtiés d'une manière exemplaire. L'événement vérifia bientôt sa prédiction; car quelques jours après, une grêle affreuse, sans causer aucun dommage aux campagnes voisines, ravagea tout leur territoire.
Mais si ceux-là montrèrent peu d'empressement pour entendre l'apôtre de la pénitence, il n'en fut pas de même des Romains. Dès qu'ils surent que le Souverain Pontife lui avait ordonné de revenir à Rome pour y donner une mission, ils en témoignèrent la plus vive satisfaction. On lui assigna à cet effet l'église de Sainte-Mariead-Martyres, communément appelée la Rotonde, où se réunit un auditoire nombreux et distingué. Outre la réforme des mœurs qui était le fruit ordinaire de ses prédications, il en produisit un autre, ce fut de mettre en honneur la confrérie de l'adoration perpétuelle du
très saint Sacrement, qui avait son siège .dans cette église; il publia et appliqua les indulgences accordées par le Souverain Pontife aux membres de cette association, qui s'engagent à faire cbaque année une heure d'adoration en présence du Saint-Sacrement. Il s'y fit inscrire lui-même, et dans la suite, en qualité de confrère, il s'attachait à l'introduire partout où il prêchait, en sorte qu'il parvint à l'établir en cent trente localités.
Ces missions terminées, il se retira au couvent de Saint-Ange de Montorio Romano, et à l'entrée du carême (comme il s'abstenait de donner des missions à cette époque de l'année de peur de gêner les autres prédicateurs), il retourna à Rome afin de donner les exercices spirituels dans le palais du prince Rospigliosi, ce qu'il fit plusieurs fois à diverses époques. Ces exercices, qui étaient publics, n'étaient pas moins profitables que les missions ; par les instructions et les méditations pratiques qu'il faisait soir et matin, il savait si bien insinuer les maximes éternelles dans l'esprit de ses auditeurs, que la noblesse et généralement tous ceux qui y assistaient se distinguaient par une solide piété et une vie vraiment chrétienne.
Au milieu des travaux auxquels cet infatigable ouvrier se livrait sans relâche pour gagner des âmes à Dieu, il ne laissait pas de penser à son couvent de Florence : l'élection des supérieurs devant y avoir lieu bientôt, il résolut de s'y transporter, pour prévenir les dissentiments qui auraient pu surgir à cette occasion. Après avoir reçu la bénédiction du Pape et la permission du chef de l'Ordre, il partit pour la Toscane. A commencer à Campagnano, distant de vingt milles de Rome, il eut beaucoup à souffrir pendant ce voyage ; ayant pris en cet endroit des herbes crues au souper, il fut saisi de douleurs si aigties, qu'on pensa qu'il avait avalé du poison. Ii voulut, malgré cela, continuer sa route; mais il
dut s'arrêter un jour à Viterbe, et prendre des médicaments, sans trouver cependant aucun adoucissement à ses douleurs. Marchant toujours en avant, il arriva dans le voisinage d'un lieu nommé Salci, où il s'égara; la nuit le surprit, et après avoir longtemps erré à travers les champs et les bois, il se trouva enfin engagé dans un marais, sans savoir comment en sortir ni où se retirer. La fatigue d'une pareille course faite nu-pieds, avait accru ses douleurs à tel point que son compagnon craignit de le perdre et le pleurait déjà comme mort. Ils parvinrent néanmoins à sortir de ce bourbier, et se trouvant près d'une cabane, ils y allumèrent un feu avec des broussailles, résolus d'y passer le reste de la nuit, sans savoir où ils étaient. Mais les maîtres de la cabane, voyant ce feu, et le croyant allumé par des brigands, s'adjoignirent d'autres personnes et coururent en armes pour les mettre en fuite. Ils furent bien surpris de trouver notre Saint, qui, tout défait et couvert de boue, était assis sur ses talons et tâchait de se réchauffer ; pénétrés d'un sentiment de vénération, ils lui demandèrent pardon, le conduisirent chez eux et le soignèrent convenablement. Dès le matin, il se dirigea vers le couvent de Cetona des Franciscains récollets, et il fut obligé d'y demeurer huit jours entiers, tant ses douleurs étaient devenues intenses; il en fut complètement délivré au moyen de quelques remèdes. Il poursuivit ensuite sa route jusqu'à Florence, y mit ordre aux affaires du couvent, puis retourna sur ses pas jusqu'à Viterbe, pour y donner la mission.
Les peuples qui venaient en foule à sa rencontre le long de la route, le priaient de vouloir bien leur adresser la parole, et le bon père, dans son extrême charité, se faisait un plaisir de les contenter. C'est ce qui arriva spécialement à Montefiascone, où, à la prière de la princesse de Piombino, qui l'attendait, il s'arrêta pour
célébrer un triduum afin d'obtenir le beau temps ; car des pluies continuelles inondaient les campagnes. Delà passant à Viterbe, il y fut reçu avec des démonstrations extraordinaires : dans une seule procession de pénitence, on fit brûler autour d'un Christ, jusqu'à dix mille cierges. « Quand je rapporterai ces faits à Rome, disait la princesse de Piombino, on ne me croira pas, quoique je l'aie vu de mes propres yeux. »
Je ne dois pas passer sous silence deux faits qui arrivèrent dans le cours de cette mission, et dont voici le premier. Quelques Juifs, entre autres un jeune homme, qui se trouvaient en ce moment à Viterbe, allèrent écouter le missionnaire un soir qu'il prêchait sur l'éternité. Le jeune israélite fut si vivement ému que, la grâce divine opérant dans son cœur, il prit sur-le-champ la résolution de se faire chrétien en arrivant à Rome. Il sortit du sermon avec cette résolution bien arrêtée, et après avoir chargé quelques marchandises qu'il devait aller vendre à Montéfiascone, il prit cette direction. Mais arrivé à la porte de Viterbe, il se sentit repoussé en arrière par une force invisible. Surpris d'un accident si étrange, il fit des efforts pour avancer et poursuivre son chemin, mais ce fut en vain; une seconde, une troisième tentative ne furent pas plus heureuses; il demeurait immobile sans pouvoir faire un pas en avant, retenu et repoussé qu'il était par cette force mystérieuse ; il fut même privé en cet instant de l'usage de ses yeux. Revenant donc sur ses pas et s'étant fait conduire à la maison du missionnaire, il raconta ce qui venait de lui arriver et demanda instammentle baptême. On l'instruisit aussitôt des mystères de la foi, et le baptême lui fut conféré dans la cathédrale de Viterbe, au milieu de l'allégresse de tous les habitants.
L'autre fait produisit une impression bien différente. Le ministre de Dieu s'était élevé avec force dans ses
sermons, contre ceux qui osent profaner les jours de fêtes par le travail, et il avait menacé d'un châtiment sévère les transgresseurs de ce divin précepte. Le jour de la Nativité de saint Jean-Baptiste, fête d'obligation à cette époque en Italie, qui était le dernier jour de la mission et où le saint, devait donner la bénédiction accoutumée, une jeune fille, sans se soucier des menaces du prédicateur, ni même de la défense expresse de sa mère, voulut aller tirer le lin dans un champ, et entraîna avec elle deux de ses compagnes. Tandis qu'elle se livrait à ce travail, elle se sentit prise tout à coup de douleurs d'entrailles violentes, comme si un feu invisible l'eût consumée intérieurement, et elle se mit à crier : » Je brûle, je brûle ! » Ses compagnes la portèrent sous un arbre, et l'y ayant laissée un instant seule pour aller reprendre des objets qui étaient restés au milieu du champ, elles furent effrayées en revenant de la trouver noire comme un charbon et sans vie. On regarda ce fait comme un châtiment de Dieu ; on en conçut une plus haute idée de son ministre et un plus ferme propos d'observer fidèlement tout ce qu'il avait recommandé.
Il parcourut ensuite le diocèse d'Orte, où était évêque le Vénérable Tenderini. La vertu du Saint fut mise à l'épreuve par celle de ce digne prélat, de la manière suivante. Après son sermon pour l'ouverture de la mission qu'il devait donner à Orte, l'homme de Dieu fut conduit avec ses compagnons au palais épiscopal, qui lui était assigné pour logement. En y entrant, il trouva préparés dans une salle, un siège, un bassin rempli d'eau chaude, et tout ce qu'il fallait pour se laver les pieds. Notre Saint fut étonné d'abord de tous ces apprêts; mais il fut bien plus confus et humilié quand ce vénérable évêque l'invita à s'asseoir, voulant lui-même lui laver les pieds. Après une sainte contestation, le pieux prélat voyant qu'il ne pouvait rien gagner par ses
prières, lui ordonna au nom de l'obéissance, de souffrir qu'il lui rendit cet office. Au seul mot d'obéissance, saint Léonard s'assit tout couvert de confusion , et l'humble prélat, les genoux en terre, s'acquitta religieusement de son office, lavant les pieds d'abord au Serviteur de Dieu, puis successivement à ses compagnons. Ce fait, qui ne tarda pas à être connu, augmenta parmi le peuple la vénération qu'il professait pour son évêque, et le disposa à recevoir avec plus d'empressement la semence de la parole de Dieu.
Pendant que notre infatigable apôtre exerçait son ministère à Vicovaro, dans le diocèse de Tivoli, la comtesse Flavia Bolognetti, baronne de ce lieu, lui fit présent d'un cadre de grande valeur, devant servir à renfermer l'image de la sainte Vierge qu'il portait avec lui et qu'il exposait dans ses missions. Le Serviteur de Dieu le refusa constamment, jugeant qu'il ne pouvait en faire usage sans violer la pauvreté dont il avait fait vœu, et qu'il observa toujours avec la plus parfaite exactitude; il renvoya donc le présent à la pieuse dame, etla remercia de sa générosité.
Il évangélisa ensuite plusieurs autres villes et villages ; particulièrement de la Marche et de la Toscane, marchant en toute saison déchaussé, selon sa coutume, et conformément à ce qu'il prescrit lui-même dans son règlement pour les missions, quoiqu'il eût souvent les pieds en plaies et fort mal arrangés. Aussi s'étonnait-on qu'il pût résister si longtemps à une vie si austère et si fatigante. Dans le mois de février 1735, il se transporta avec une peine extrême du diocèse de Jési à Rome, et de là, après avoir baisé la mule du Saint-Père, à sa chère retraite de Montorio Romano, où il passa tout le carême, en s'occupant de bonnes œuvres et d'exercices de piété. Pendant son séjour dans cette solitude, un religieux du couvent de Saint-Bonaventure lui écrivit
pour savoir si, après Pâques, il reviendrait à Rome : « J'ai bien des motifs, lui répondit le Saint, de ne pas aller à Rome; voici les deux principaux : d'abord l'illusion du monde à mon sujet : il me regarde comme un religieux de quelque mérite, tandis que je suis très misérable; or cette illusion me fait beaucoup de peine; ensuite la perte de temps et la dissipation d'esprit à laquelle je suis infailliblement exposé, si je vais à Rome. Grâce à Dieu, je ne demande rien au monde; à quoi bon, par conséquent, perdre mon temps avec lui ? De même que je suis crucifié au monde et que je lui tourne le dos, ainsi voudrais-je que le monde fût crucifié pour moi, et que me tournant le dos à son tour, il ne pensât point à moi. Ma vocation, pour autant que je puis en juger, c'est la missicn et la solitude : la mission, afin d'être toujours occupé pour Dieu, et la solitude, afin d'être toujours occupé en Dieu. Tout le reste n'est que vanité1. » Tels étaient les sentiments que saint Léonard nourrissait dans son cœur et qu'il tâchait de perfectionner de plus en plus par la méditation, qui faisait ses délices dans la solitude.
Comme il devait donner une suite de missions après Pâques dans le diocèse de Frascati, selon le désir du cardinal Corradini, qui en était évêque, il partit de Montorio le vendredi saint, pour cette destination. Le démon chercha à entraver l'exercice de son ministère ; mais l'autorité de celui qui l'avait envoyé sut vaincre tous les obstacles, et elles eurent lieu en effet, sur tous les points du diocèse. Le cardinal Corradini, accompagné de l'éminenlissime Guadagni et d'autres personnages illustres, se rendit, pour entendre le missionnaire, dans un endroit où l'on avait d'abord repoussé la mission ; elle s'y fit avec un succès prodigieux. A Rocca di Papa,
(1) Voyez lettre 2, ci après, avec la note.
village situé sur un rocher assez escarpé, on manquait de matériaux pour terminer une église qui était en construction. Le jour même ou il y fit l'ouverture de la mission, il représenta vivement aux habitants la gloire qui reviendrait à Dieu de l'achèvement de cet édifice ; puis, le sermon fini, il se dirigea immédiatement avec ses compagnons vers un monticule à quelque distance, où se trouvait la carrière de pierres. Tout le monde, ecclésiastiques et séculiers, en le voyant s'avancer dans cette direction, le suivit comme en procession , et chacun emporta sa pierre, à l'imitation du missionnnaire, qui, quoique très fatigué pour avoir prêché plusieurs fois le même jour en divers endroits, fut le premier à charger la sienne sur ses épaules. Les habitants s'étant mis dès ce moment à transporteries matériaux et ayant continué les jours suivants, avant que la mission ne fût terminée, on en avait réuni une si grande quantité qu'il y en eut beaucoup de reste après l'achèvement de l'église.
De là l'homme de Dieu se transporta à Frascati. Le cardinal Corradini, le voyant extrêmement fatigué, lui disait qu'il pouvait se reposer : « Mon repos, réponditil, je ne le désire, ni ne le veux sur la terre, mais je le désire et je le veux en paradis. » Le cardinal lui ordonna cependant d'interrompre ses travaux au moins pendant un jour; contraint par l'obéissance, il prit un moment de relâche, mais voici comment il s'exprimait à ce sujet, en écrivant à un de ses confrères : « Il faut que je me repose un jour entier à Frascati, et ce repos m'est une mortification plus grande que toutes les disciplines d'une année. Que la volonté de Dieu soit faite! Je supporterai ce court purgatoire. » Tel était son désir de travailler et de souffrir sans relâche pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.