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CHAPITRE XII

Il se rend deux fois à Florence, — et donne des missions dans plusieurs villes et diocèses des Etats de l'Eglise.

En 1735, quelques dissentiments s'étant élevés parmi les religieux du couvent de Florence touchant certains points de la règle, saint Léonard, qui était ami de l'ordre et de la paix, s'y transporta pour calmer les esprits et apaiser les difficultés. Il fit éclater en cette occasion sa grande vertu ; car ayant eu à essuyer des contradictions et même des affronts, il souffrit tout, supporta tout avec un calme et un courage admirables, et, après s'être retiré quelques jours dans la solitude de l'Incontro, pour demander à Dieu ses lumières et son assistance, il trouva moyen d'arranger les choses. Cela fait, il partit dans le mois d'octobre pour aller prêcher la pénitence à Orviéto.

Ayant reçu avis que la passion du jeu régnait dans ce diocèse, il lui fit une guerre à outrance, menaçant les joueurs des châtiments du ciel, s'ils ne renonçaient à cette détestable habitude, source féconde de désordres et de péchés. Dans un endroit où ce vice dominait peutêtre plus que partout ailleurs, on s'en abstint tant que dura la mission, à cause de la salutaire frayeur causée par la parole du prédicateur; mais dès le lendemain de son départ, un aubergiste, malgré les menaces du ministre de Dieu, se remit au jeu. En vain sa femme le supplia, et lui remit devant les yeux les châtiments auxquels il s'exposait, rien ne put le retenir : « Le missionnaire a beau dire, répondit-il, ses épouvantails ne

m'empêcheront pas de jouer. » A peine le misérable eut-il proféré ces paroles, qu'il tomba par terre, frappé d'un accident subit, qui lui ôta tout à coup l'usage de la parole, et bientôt après la vie.

Du diocèse d'Orviéto, notre Saint passa à Civita- Vecchia. Il serait impossible de dire les fatigues qu'il s'imposa pendant cette mission, particulièrement pour prêcher aux galériens et aux matelots disséminés dans les divers bâtiments de ce port. C'est dans le mois de janvier 173G, qu'étant monté sur le galère dite la Capitane, autour de laquelle étaient rangés les autres vaisseaux, il fit l'ouverture de la mission, qui dura vingt-quatre jours consécutifs. Les fruits qu'il produisit parmi les galériens, les forçats, les soldats, les matelots et autres furent extraordinaires; là où auparavant l'on n'entendait que blasphèmes et paroles obscènes, on était édifié de voir la componction éclater en larmes et en sanglots; en sorte que, pour entendre leurs confessions, il fallut non seulement des jours entiers, mais même une bonne^partie des nuits; car les galériens, pour se confesser, avaient la liberté d'aller de leurs galères à l'hospice des chapelains où logeaient les missionnaires. Presque toute la population de Civita- Vecchia, montée sur des barques, assista au sermon de clôture où devait se donner la bénédiction; on y remarqua trois cardinaux et plusieurs princes et princesses. De retour à Rome, le père Léonard s'occupa, durant le carême, à donner les exercices spirituels aux religieuses de divers monastères, et se livra à d'autres bonnes œuvres ayant pour objet la sanctification du prochain. Pendant les fêtes de Pâques, il alla par ordre du pape donner une mission à Pérouse.

Le démon, qui craignait sans doute de se voir arracher bien des âmes qu'il retenait dans ses filets, lui suscita dans cette ville différents obstacles. Son premier VIE s. l. 10

sermon fut déjà l'occasion de violents murmures; beaucoup censurèrent la proposition qu'il avait émise : Ou la pénitence, ou V enfer. Ses contradicteurs se plaisaient à répéter qu'il suffit, quand on a commis quelque péché mortel, de s'en confesser et d'en recevoir l'absolution, pour en obtenir la rémission et échapper à la peine éternelle, que la pénitence n'est donc pas nécessaire. Us ne réfléchissaient pas que la pénitence dont parlait le zélé et savant missionnaire était précisément cette sincère conversion du cœur, qui fait que, détestant ses égarements passés, on commence une vie toute nouvelle, conforme aux préceptes et aux maximes de l'évangile, conversion sans laquelle il est impossible de se soustraire à la damnation. Confus de voir leur ignorance et leur malice dévoilées, ils eurent recours à d'autres armes, et cherchèrent à empêcher le résultat pratique de ses sermons. L'exemple suivant montre ce dont ils étaient capables. Il avait persuadé aux fidèles de mettre le monogramme du Christ, imaginé par saint Bernardin de Sienne, sur les portes de leurs maisons, et déjà presque tous l'avaient fait. Dans une nuit, on eut l'impiété d'effacer ce signe religieux ou de le défigurer indignement sur toutes les maisons d'une rue assez longue. Tous ceux qui s'en aperçurent le matin furent saisis d'horreur, sans qu'on sût quel était l'auteur de cette tentative sacrilège. Ces efforts de l'enfer, bien loin de diminuer le zèle de l'infatigable ouvrier du Seigneur, ne faisaient que le stimuler; et vers le milieu de la mission, il eut la consolation de voir cette population tellement changée, tellement pénétrée, que l'église ne suffisant plus pour contenir la foule de ses auditeurs, il fut obligé de prêcher sur la place publique; sa parole fut accompagnée de conversions éclatantes; les deux suivantes méritent une mention spéciale.

La ville était affligée depuis longtemps d'un scandale

LÉONARD DE PORT-MAURICE. Ili

auquel personne n'avait encore pu remédier; c'était un concubinage public entre un des principaux habitants de Pérouse et une jeune personne. Celle-ci, s'étant rendue un jour au sermon, fut tellement frappée des paroles du missionnaire, que, dès qu'il fut descendu de l'estrade, elle se jeta à ses pieds, fondant en larmes et le conjurant de vouloir bien entendre sa confession ; elle protestait qu'elle voulait mettre fin à ses scandales, commencer une vie nouvelle, et réparer le passé par une sincère pénitence. Le Saint la confessa, et la pénitente fut si ferme dans sa résolution, que, pour se mettre plus sûrement en garde contre le danger de rechute, comme elle était fort jeune et douée d'un extérieur très avantageux, elle voulut quitter sa patrie et se rendre à Rome, où elle revêtit l'habit religieux sous la règle austère des Converties de Saint-Jacques. Le noble chevalier, en la voyant s'échapper de ses mains, fit d'abord quelque bruit; mais ensuite, touché à son tour par la parole de l'homme de Dieu, il rentra en luimême, se jeta à ses pieds, et confessa entre autres qu'il avait été un des plus opposés à la mission : il demanda avec larmes pardon à Dieu de ce péché et de tous les autres, et promit d'embrasser une vie chrétienne et d'y persévérer. Ce changement inespéré causa une vive allégresse dans toute la ville, qui rendit grâces à Dieu d'avoir ainsi converti un grand sujet de scandale en exemple de pénitence. Lorsque la mission fut terminée, les habitants de Pérouse firent de grandes démonstrations pour témoigner leur reconnaissance à l'homme apostolique qui les avait tant édifiés. Celui-ci, après avoir vénéré l'anneau de la très sainte Vierge, que l'on conserve dans la cathédrale de cette ville, partit pour Foligno.

Les habitants de Foligno accueillirent la mission et en suivirent les exercices avec un empressement una-

nirae, depuis le commencement jusqu'à la fin; ils avaient conçu une si grande vénération pour l'homme de Dieu, qu'ils voulaient absolument conserver, comme souvenir, quelque objet qui eût été à son usage. Mais sachant qu'il pratiquait une pauvreté telle qu'il n'avait pas même une image à donner, et que d'ailleurs il ne pouvait souffrir qu'on attachât du prix à ce qui lui avait servi, disant souvent que le monde se trompait à son sujet en lui supposant quelque vertu, ils formèrent le projet de s'emparer de la bannière qu'il portait dans les missions, et sur laquelle étaient représentés les saints noms de Jésus et de Marie. Pour atteindre leur but, ils en firent faire une semblable; puis, s'étant rendus processionnellement, la nouvelle bannière déployée, à Spello, où le Saint donnait une mission, ils allèrent droit à l'église, et là, au beau milieu du sermon, en présence de tout le monde, ils placèrent la nouvelle bannière sur l'estrade et emportèrent l'ancienne, sans que le missionnaire, surpris de cette substitution, eût le temps de dire un seul mot pour l'empêcher. La procession de la sainte Vierge qui se fit dans le cours de la mission de Spello, excita des sentiments de componction extraordinaires et attira une affluence prodigieuse; presque toute la ville de Foligno y prit part, outre les fidèles d'autres localités voisines qui y assistaient en portant des instruments de pénitence. De Spello, le père Léonard alla exercer son ministère apostolique dans les diocèses de Città della Pieve, d'Albano (pour la seconde fois) et de Tivoli.

Après avoir terminé la mission avec beaucoup de succès à Poli, dans ce dernier diocèse, il rentra au couvent de Saint-Bonaventure, vers la fin de septembre 1736. Le mois suivant, les religieux s'assemblèrent pour élire le nouveau gardien, qui réunissait à cette charge celle de recteur de tous les couvents de retraite, et

notre Saint fut élu d'un consentement unanime. Son éloignement pour les distinctions, son désir d'être plus libre dans l'exercice des missions, le firent recourir à tous les moyens pour éviter cet emploi; mais il fut forcé par le Saint-Père lui-même de l'accepter.

Il ne laissa pas pour cola de poursuivre sa carrière apostolique, et il fit d'amples moissons dans les missions qu'il donna à Vellétri, à Zagarolo, petite bourgade du diocèse de Palestrina. En outre, il se donna cette année plus de peine que jamais pour promouvoir l'exacte observance de toutes les lois de l'Institut, animant chacun par ses ferventes exhortations, soutenues de l'exemple d'une vie sainte, à parcourir le laborieux sentier de la perfection religieuse. Il remplit la charge de gardien jusqu'à la fin d'octobre 1737. Le chapitre provincial ayant eu lieu à cette époque, il fut remplacé par le père Jérôme de Pompejana, qui fut son confesseur et le compagnon de ses travaux pendant plusieurs années.

Se voyant ainsi déchargé du poids de toute supériorité, il se remit à l'œuvre des missions avec son ardeur accoutumée. Sur l'invitation du cardinal Aldovrandi, évêque de Montéfiascone, il se rendit dans cette ville pour y prêcher la pénitence. Ce prélat voulait pourvoir à l'entretien des missionnaires à ses propres frais; mais le Serviteur de Dieu, dans son amour pour la pauvreté, fut si éloquent qu'il persuada le cardinal de le laisser vivre d'aumônes, lui et ses compagnons, comme il avait coutume de faire en tout lieu, conformément à ses résolutions. Cet éminent dignitaire de l'Eglise assista à tous les exercices de la mission, tant le matin que le soir, et comme le premier jour les chanoines avaient manqué à l'instruction du matin, il les en reprit sévèrement. C'était un usage du Saint, dans le sermon sur la sainte Vierge, de baiser les pieds à tous les prêtres

présents ; cet acte d'humilité toucha si vivement le cardinal-évêque, que le matin suivant, il se rendit à la sacristie et y attendit que le saint missionnaire, occupé à dire la messe, revint de l'autel, pour se mettre à genoux devant lui et lui baiser les pieds à son tour. L'humble Serviteur de Dieu, s'en étant aperçu, se jeta lui-même à genoux, tout couvert de confusion, afin de l'en empêcher; mais après une pieuse lutte de modestie, le cardinal lui ayant ordonné d'obéir, l'humilité du père Léonard fut obligée de céder et de souffrir que ce prince de l'Eglise lui baisât les pieds, ce qui fut un grand sujet d'édification pour tous ceux qui en furent témoins ou qui entendirent raconter le fait.

Plusieurs localités de ce diocèse auraient désiré de l'entendre; mais les Florentins faisant de vives instances pour le posséder de nouveau, il dut se rendre à leurs désirs, et se mit en marche dans le mois de décembre, pour retourner à Florence. Il fut successivement incommodé pendant ce voyage par les pluies, les neiges et la gelée; ajoutez à cela que, n'ayant pas» coutume de se munir de provisions, et se mettant toujours en route à jeun le matin, en se confiant uniquement dans la Providence, il lui arriva par deux fois de marcher toute la journée sans pouvoir trouver la moindre chose à manger, et de prolonger forcément son jeûDe jusqu'au soir; partout où il se présentait, succombant de lassitude et de faim, il était rebuté, chacun s'excusant par le motif qu'on n'avait rien à leur donner en cette saison ; ce véritable apôtre se réjouissait de ces affronts, et invitait ses compagnons à remercier Dieu avec lui de ce qu'il leur faisait goûter les fruits de la pauvreté. Il arriva enfin fort mal arrangé à Florence; néanmoins il commença, le même mois, le cours de ses missions dans l'église de Saint-Nicolas. Afin que les paysans et autres qui habitaient hors des murs pussent assister

aux exercices, le prince de Créon, commandant de la place, ordonna qu'on ouvrît de grand matin les deux portes de la ville les plus voisines de l'église. Cette permission causa une grande surprise aux habitants qui ne se souvenaient pas d'avoir jamais vu laisser les portes de Florence ouvertes à pareille heure; ils s'en étonnaient d'autant plus qu'à cause des changements survenus récemment dans le gouvernement, celui-ci usait alors d'une grande défiance.

Après avoir fait une abondante moisson à Saint- Nicolas, pour la plus grande commodité de la noblesse et du reste de la population, il fit une seconde mission dans l'église de Saint-Laurent. Quelque vaste que soit cet édifice, il ne put contenir la multitude qui couvrait même toute la place; aussi fallut-il placer des pelotons de militaires aux abords de la place aussi bien qu'aux portes de l'église. Il arriva, dans le cours de cette mission, un fait très remarquable. Le Saint n'était encore qu'au milieu de son sermon sur le pécheur obstiné, que -tout l'auditoire, éclatant en sanglots, criait à haute voix et demandait à Dieu miséricorde. Ne pouvant plus se faire entendre au milieu des cris et des gémissements, il prit en main le crucifix et se mit à se promener sur l'estrade en le montrant au peuple, ce qui accrut de plus en plus l'émotion et les larmes. Dieu voulut en même temps confirmer par un prodige les paroles de son Serviteur; on vit apparaître par toute l'église des ombres et des globes de feu qui jetèrent l'épouvante et la consternation dans le cœur des pécheurs même les plus endurcis ; si bien que les prêtres durent, le soir même, se mettre au confessionnal et y passer une bonne partie de la nuit à entendre les confessions d'un grand nombre de pécheurs, qui n'auraient osé sortir de l'église tels qu'ils y étaient entrés.

Après cette mission si salutaire, il se retira à la

solitude de l'Incontro pour vaquer aux exercices spirituels et se remplir d'une nouvelle ferveur; après quoi il alla exercer son ministère apostolique à Pesaro, à Fano, à Fossombrone, à Camerino et ailleurs.

Dans la dernière de ces villes, il existait beaucoup d'inimitiés et de discordes; notre Saint parvint à rétablir complètement la paix, l'union et la concorde. De là il alla donner une mission dans la cathédrale d'Assises, ce qu'il fit avec un bonheur extrême, tant à cause que cette ville est la patrie de son bienheureux Père, le séraphique saint François, qu'à cause de l'avidité que montraient les habitants, même les principaux de la ville, à entendre sa parole. Ils se rendaient, longtemps avant le jour, à la porte de l'église, quoiqu'on fût au mois de novembre, et y attendaient qu'on ouvrît pour prendre leur place. D'Assises, l'homme de Dieu se rendit à Riéti. La nouvelle de son arrivée dans cette ville l'ayant précédé, une dame tout adonnée à la vanité, afin de se dispenser de suivre les exercices de la mission, s'enfuit à sa maison de campagne avec un certain personnage. Le soir même où se fit l'ouverture de la mission, le feu prit à son casino et y causa un vaste incendie; la dame effrayée fut obligée de revenir en ville avec son compagnon. Mais apprenant que le missionaire avait déterminé les habitants à ne pas faire le carnaval cette année-là, elle en eut du dépit, et, sans s'inquiéter des représentations de plusieurs autres dames qui lui rappelaient l'incendie de sa campagne, comme un avertissement du ciel, elle voulut quitter Riéti et se transporter à Rome, pour y jouir des divertissements du carnaval qui était proche. Mais Dieu ne souffre pas qu'on ferme l'oreille aux exhortations de ses ministres, et si déjà il avait fait briller l'éclair dans l'incendie du casino, il se réservait de faire éclater la foudre à Rome. Un soir que la jeune dame, ornée d'une

parure immodeste, assistait à un bal, elle fut subitement atteinte de douleurs si violentes, qu'elle expira sous les yeux de sa propre mère, laquelle, loin de le céder à sa fille pour la vanité, lui avait au contraire servi de maitresse.

Parmi les conversions nombreuses que Dieu opéra à Rieti par le moyen de son ministre, celle de Geneviève Léoni fut surtout merveilleuse. Détournée par sa mère de l'état religieux qu'elle voulait embrasser, cette jeune personne avait été mariée à l'âge de seize ans à un magistrat qui lui était aussi disproportionné sous le rapport des années que du caractère. Geneviève était vive, gaie, enjouée; le magistrat était sérieux, austère et mélancolique; aussi naissait-il souvent entre eux des troubles et des querelles, même au point d'en venir aux mains. Elle tenait chez elle des réunions de jeu, et bien qu'elle en fût réprimandée par son mari qui ne voyait pas cela volontiers, elle ne lecoutait non plus que d'autres. Elle continua ce train de vie pendant cinq ans, c'est-à-dire jusqu'à la fin de 1738, où saint Léonard se rendit à Riéti pour y prêcher la pénitence. Le soir même qui précéda l'ouverture de la mission, Geneviève se trouvant réunie avec ses amis accoutumés, la conversation tomba sur la mission, et un d'entre eux émit la réflexion que le missionnaire, avec ses épouvantails, ferait tourner la tête à plus d'une femme, qu'elle prît bien garde, par conséquent, d'être de ce nombre ; il ajouta que, d'ailleurs, il s'étonnait fort qu'on l'eût envoyé à Riéti ; que les missions sont bonnes pour les petits endroits où l'instruction fait défaut, mais qu'on s'en passe bien dans les villes où chacun sait ce qu'il a à faire pour se sauver. Malgré cette perfide leçon, elle voulut aller entendre l'homme de Dieu ; mais au moment de sortir le matin de bonne heure, voyant qu'il commençait à pleuvoir, elle changea d'avis; une de ses

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amies lai en fit des reproches, observant qu'elle ne craignait ni les vents, ni la pluie quand il s'agissait d'aller la nuit à la comédie, tandis que pour quelques gouttes d'eau elle s'abstiendrait de suivre la mission d'où dépendait peut-être son salut éternel. Cette réflexion la changea; elle se décida à aller au sermon et continua les jours suivants à fréquenter les exercices. S'étant trouvée un soir au sermon sur la mort, dans lequel le missionnaire représenta au naturel l'état d'un moribond, il lui sembla, comme elle l'écrivit plus tard elle-même, qu'elle était déjà étendue sur son lit, le crucifix en main, le cierge bénit allumé, le prêtre à ses côtés, le démon à ses pieds, et la multitude de ses péchés se dressant devant ses yeux; en même temps elle se sentit vivement touchée intérieurement, et le cœur totalement converti. Elle résolut sur-le-champ de changer de vie, et rentrée chez elle, elle jeta au feu tous les instruments de sa vanité ; son mari étant venu à mourir peu de temps après, elle revêtit, quoique jeune encore, l'habit du tiers-ordre de Saint-François, mena une vie austère et exemplaire, et mourut en 1749 avec la réputation d'une vertu consommée.

De Riéti, le Saint alla prêcher la pénitence dans les villes de Cornéto et de Toscanella; puis il traversa l'Italie pour se rendre à Ascoli dans la Marche, malgré la rigueur de la saison qui le fit beaucoup souffrir ; on était alors au mois de janvier. Dans le dernier sermon qu'il fit à Cornéto, il s'évanouit en chaire, ce qui lui arriva plusieurs fois et en différents endroits, à cause de l'excès de ses fatigues ; mais après s'être reposé un instant sur son siège, il reprit et continua son sermon avec une telle vigueur, qu'il excita l'admiration de tout son auditoire, qui l'avait cru presque mort. Il n'excita pas moins d'étonnement à Ascoli, où, à la suite d'un voyage long et désastreux, le soir même de son arrivée, il fit l'ou-

verture de la mission et prêcha avec une force merveilleuse. Cette mission fit une telle impression que les confessionnaux étaient constamment assiégés par la foule des pénitents, au point que, pour prévenir les désordres, il fallut aposter des gardes au confessionnal du Serviteur de Dieu et à ceux de ses compagnons; et comme l'église ne pouvait contenir son nombreux auditoire, il dut prêcher sur la place publique. Nous ne pouvons passer sous silence deux faits qui émurent vivement les fidèles. Tandis que le Serviteur de Dieu prêchait sur le saint nom de Jésus, tout le monde vit une colombe passer plusieurs fois, en voltigeant, au-dessus et au-dessous de l'abat-voix de l'estrade, et disparaître, sans qu'on pût dire comment, dès que le sermon fut terminé. On jugea de là que le Saint-Esprit, sous ce symbole, avait voulu faire comprendre qu'il assistait lui-même son ministre, et donnait à ses paroles leur force et leur vertu. L'autre fait arriva sur la même place, également pendant le sermon. Trois colonnes de marbre qui ornaient la façade de l'église, sous laquelle se trouvait beaucoup de monde, se détachèrent de leurs chapiteaux; elles auraient dû, en tombant, en écraser plusieurs ; mais elles restèrent comme suspendues en l'air, au grand étonnement de tout le monde, et partant ne causèrent aucun dommage. Il parcourut ensuite d'autres évêchés de la Marche, et entre autres ceux de Macerata, d'Osimo et d'Ancone. Un fait qui tient du prodige, c'est qu'ayant exposé dans cette dernière ville, pendant cinq jours consécutifs, l'image de la très sainte Vierge qu'il avait coutume de porter avec lui dans les missions, sur les cent trente cierges qu'on fit brûler plusieurs fois pendant cet espace de temps devant l'image, on trouva à la fin qu'il n'avait été brûlé que six livres de cire, c'est-à-dire exactement la quantité dont une personne bienfaisante avait fait don, et rien de plus.

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