CHAPITRE XIII
De la Marche, il retourne dans les environs de Rome, poury donner des missions, et s'avance jusque dans le royaume de Naples.
Tandis que l'infatigable ouvrier travaillait avec tant de fruit dans quelques diocèses de la Marche d'Ancone, ses supérieurs lui ordonnèrent d'aller prêcher de nouveau dans les environs de Rome. N'envisageant dans leur volonté que celle de Dieu, il se dirigea aussitôt où l'obéissance l'appelait. Il parcourut donc les diocèses de Tivoli, de Véroli et de Fondi, prêchant partout la pénitence avec le même zèle, la même vigueur et aussi le même succès : dans tous les lieux où il passait, il apaisait les inimitiés et les dissensions, extirpait les vices, opérait la réforme des mœurs et ramenait une multitude de pécheurs dans la voie du salut.
De Fondi, il fut invité à passer à San-Germano, ville dépendante de l'abbaye du Mont-Cassin. Il s'y rendit d'autant plus volontiers qu'il était convaincu des besoins spirituels de cette population, et qu'il désirait lui venir en aide par ses paroles et par ses sueurs. Il y arriva dans le mois de janvier de l'année 1740, et il aurait immédiatement commencé la mission, si l'abbé du Mont- Cassin, le voyant exténué et abattu par les fatigues du voyage, aussi bien que par ses austérités, ne lui eût ordonné de s'accorder au moins deux jours de repos. Le saint homme obéit; et le terme écoulé, il se mit à l'œuvre avec sa ferveur accoutumée. On ne saurait dire le bien qu'il fit dans les âmes pendant cette mission; tous, même ceux qui s'y étaient montrés opposés dans le
principe, ouvrirent les yeux et en suivirent les exercices avec empressement. Le fait suivant contribua puissamment à cet heureux résultat.
Parmi les pieuses industries que saint Léonard avait coutume d'employer pour secouer les pécheurs de leur léthargie et les exciter à la pénitence, il en est une qui consistait tout simplement à faire sonner la grosse cloche le soir, tous les jours que durait la mission ; il vou • lait qu'en même temps on récitât trois pater et trois ave pour les plus endurcis, afin que ceux-ci, pressés par la grâce en vertu de ces prières, et réfléchissant que cette cloche les invitait à la pénitence, finissent par se laisser toucher et se convertissent à Dieu; on vit cet heureux effet se produire en plusieurs endroits. Or, il avait ordonné qu'on employât ce moyen à San-Germano; cependant certaines personnes qui, à raison de leur caractère, auraient dû favoriser la mission, faisaient tout le contraire : elles critiquaient le prédicateur et s'en moquaient, en disant qu'il prétendait les épouvanter par le son des cloches. Mais Dieu, qui en maintes occasions avait pris la défense de son fidèle ministre, voulut montrer encore en cette circonstance qu'il était son appui. Le sacristain de la cathédrale, ne pouvant mettre seul la cloche en branle, à cause de sa pesanteur, s'adjoignit quelques hommes, et à l'heure indiquée se rendit avec eux au clocher; mais en entrant il voit que la corde est remontée tellement qu'il n'est pas possible d'y atteindre, et en même temps il entend la cloche sonner à pleine volée. Il s'imagina, ainsi que ses compagnons, qu'il y avait quelqu'un au clocher qui avait retiré la corde, et mettait la cloche en branle, quoiqu'il sût que l'église avait été fermée à clef, et que par conséquent il ne pût comprendre comment on avait su y pénétrer et monter au clocher. Enfin, après diverses réflexions, voyant que la cloche continuait à sonner avec violence
depuis une demi-heure, il se mit à crier d'en-bas que c'était assez, que si l'on poursuivait de ce train, la cloche se briserait. Mais la cloche n'en poursuivait pas moins à sonner de plus en plus fort ; il prit de la lumière et monta avec ses compagnons. Arrivés auprès de la cloche, ils sont tout stupéfaits de voir qu'elle n'est mise en branle par personne et qu'elle sonne d'elle-même, ou plutôt qu'elle est mue par une force invisible et mystérieuse. Après l'avoir observée quelque temps tout hors d'eux-mêmes, ils s'efforcèrent de l'arrêter, ce qu'ils firent non sans beaucoup de peine, d'autant plus que la corde s'était enroulée de telle sorte, qu'on aurait eu beau la tirer, on n'aurait pu imprimer le moindre mouvement à la cloche. Ce fait constaté par un acte juridique, écrit de la main du notaire, fit une telle impression sur ceuxlà même qui jusqu'alors n'avaient montré que du mauvais vouloir, qu'ils rentrèrent en eux-mêmes et rendirent grâce à Dieu de leur avoir envoyé un si zélé missionnaire. De San-Germano il alla à Nocéra et à Gubbio. Dans la dernière de ces villes, l'évêque ne pouvant faire luimême la procession solennelle de la Fête-Dieu, qui tomba pendant la mission, le père Léonard fut prié de prendre sa place. 11 se refusa d'abord à un pareil honneur; mais les personnages les plus notables, ecclésiastiques et séculiers, lui ayant fait une douce violence, il dut céder, et porta en effet le Saint-Sacrement avec pompe à travers la ville, assisté de tous les officiers qui auraient formé le cortège du prélat, si celui-ci eût présidé la cérémonie en personne. La modestie du Serviteur de Dieu, visiblement mortifié d'occuper ce poste d'honneur, fit la plus vive impression sur les fidèles, qui en conçurent une grande vénération pour sa personne. Il y eut même plusieurs gentilshommes de l'endroit qui, vêtus en pèlerins, voulurent le suivre à pied dans les missions qu'il fit ensuite dans les diocèses de-
Camerino, de San-Séverino, de Fermo et de Lorelte.
A San-Séverino, l'évêque du lieu, dans l'allocution qu'il fit en lui présentant la croix au début de la mission, lui dit, en jouant sur son nom, qu'il était un lion suscité contre l'enfer, et qu'il le priait de rugir avec force autour de son troupeau, ce que le Saint ne manqua pas de faire; aussi parvint-il à déraciner les vices dans cette ville et à y faire fleurir la vertu sur les ruines de l'empire de Satan, vérifiant ainsi le présage du zélé pasteur. Il arriva dans le cours de cette mission qu'une pauvre femme, désirant vivement d'aller écouter le catéchisme que faisaient les missionnaires, laissa au lit son enfant à peine âgé de deux ans, et après l'avoir recommandé à la sainte Vierge, se rendit à l'église. Rentrée chez elle,' et ne voyant plus le petit, elle commença à le chercher tout en pleurs, et elle reconnut qu'il s'était précipité par une ouverture de la hauteur de deux étages, et qu'il était resté suspendu en l'air par ses vêtements, sans se faire aucun mal ; ce qui étonna tous ceux qui furent témoins du fait ou qui en eurent connaissance.
Après avoir terminé les missions que nous venons d'indiquer, il se dirigea de Loretle vers Rome. En arrivant, il alla se jeter aux pieds de Benoît XIV, élevé depuis deux mois au souverain pontificat. Il le pria humblement de lui dire si c'était la volonté de Dieu qu'il continuât sa vie de missionnaire, ou s'il aurait mieux fait de rester renfermé dans son couvent pour s'occuper de son âme, vu qu'il était temps qu'il se préparât à la mort. Le sage Pontife lui répondit que Dieu voulait qu'il s'employât aux missions aussi longtemps qu'il vivrait, et que, comme un vaillant soldat, il devait mourir les armes à la main, en combattant contre l'enfer. Cette prédiction se vérifia exactement, comme on le verra plus bas. Sa Sainteté lui manda en outre qu'ayant intention de publier le jubilé qui a coutume
d'être accordé à l'avènement d'un nouveau pape, il avait jeté les yeux sur lui pour prêcher la mission dans cinq églises de Rome, savoir : aux Douze-Apôtres, à Saint- Charles au Corso, à Sainte-Marie dans le Transtévère. à Saint-Pierre-aux-liens et à Saint-Jean des Florentin*. Ayant reçu cet ordre, il voulut se préparer à l'exécuter, en se retirant au couvent de Saint-Bonaventure, pour y faire les exercices spirituels, afin de s'enflammer de plus en plus du feu céleste et de le communiquer avec plus d'énergie aux cœurs de ses auditeurs.
Le 30 de novembre 1740, il ouvrit donc la mission dans l'église des Douze-Apôtres, d'où il passa successivement dans les autres églises qui lui avaient été assignées. Il attira partout un concours très nombreux de personnes de toute condition, et partout aussi il gagna beaucoup d'âmes à Dieu. Dans l'église de Saint-Charles, il convertit dix femmes de mauvaise vie, qui furent aussitôt renfermées dans le Conservatoire dit du Père Bussi, et dont le sort fut ensuite assuré au moyen des aumônes qu'on recueillit en leur faveur.
Ayant terminé ses travaux apostoliques à Rome, il se dirigea, dans le mois de janvier 1741, vers Terracine. Nous ne pourrions mieux faire connaître les fruits de sa mission dans cette ville, et l'estime qu'il se concilia par ses vertus, qu'en rapportant ici une lettre écrite par l'évêque du lieu, monseigneur Oidi, en date du 24 janvier, et adressée au père Jean de Monte-Santo, gardien du couvent de Saint-Bonaventure. Voici donc comment s'exprime ce digne prélat : « La mission est terminée dans cette ville à la plus grande gloire de Dieu; le succès en a été tel que, de mémoire d'homme, on n'a rien vu de semblable, non seulement à. raison du concours des fidèles, mais surtout de la contrition profonde que chacun a conçu de ses péchés. Soir et matin, les maisons se dépeuplaient pour envoyer leurs habitants au ser-
mon, et chacun s'appliquant à lui-même ce qu'il entendait, craignait de résister à l'appel de la grâce qui était peut-être le dernier; aussi n'entendait-on parler que de confessions générales, de réconciliations et de restitutions. Au moment de son départ, on a tiré le canon de la forteresse, comme on a coutume de le faire pour les cardinaux et les Grands d'Espagne. Il a confirmé ici la renommée dont il jouissait déjà d'être un bon Serviteur de Dieu, et, ceci soit dit ad majorent Dei gloriava, on le regarde communément comme un Saint viator; moimême, je le crois tel et je ne crains pas d'en signer la déclaration, in nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancii. Amen. Par deux fois, je lui ai demandé la bénédiction à genoux en présence de ses compagnons. Vous pourriez, mon révérend Père, faire légaliser ma lettre
pour la conserver ad perpetuato ; car on ne sait ce
que Dieu a disposé pour l'avenir. Certes, des Serviteurs de Dieu de cette force, on n'en voit pas si fréquemment. ».
Par ordre de Benoît XIV, le Saint passa de Terracine à Gaëte, qui le désirait depuis longtemps. Le corps des officiers de la place vit cependant avec déplaisir l'arrivée des missionnaires à celte époque de l'année : on approchait du carnaval, pour lequel ils avaient fait de grandes dépenses et beaucoup de préparatifs, et ils ne prévoyaient que trop qu'ils en seraient pour leurs frais. C'est pourquoi les officiers et les soldats firent quelque tapage dans le principe. Mais le prudent religieux ne voulant point céder le pas au démon, leur fit entendre qu'il n'était pas venu pour empêcher leurs divertissements et qu'il les priait uniquement d'assister aux sermons. Par ce ménagement il réussit à rétablir le calme et put faire l'ouverture de la mission. Dès les premiers jours l'émotion fut si grande dans le peuple, et la multitude des pécheurs repentants si considérable, VIE s. l. 11
qu'il fallut poster bon nombre de soldats, tant dans leglise même, autour des confessionnaux, qu'aux abords de la maison où logeaient les missionnaires, afin d'empêcher le désordre qu'aurait pu occasionner la foule des pénitents qui s'y pressaient pour se confesser. Le troisième jour après l'ouverture de la mission, les officiers voulurent qu'il y eût spectacle, et ils envoyèrent des invitations aux dames de la ville; mais en voyant que trois seulement s'étaient rendues à l'appel, ils comprirent qu'il fallait renoncer à toute idée de carnaval et de comédie, et ils prirent le parti d'aller eux-mêmes entendre le prédicateur et de suivre tous les exercices de la mission, à la grande édification des habitants. Un des principaux chefs, personnage très considéré, alla même trouver le missionnaire, pour lui faire ses excuses avec beaucoup d'humilité, tant en son nom qu'au nom de ses officiers, d'avoir fait opposition dans le principe à l'œuvre de Dieu.
L'émotion fut universelle et des plus fortes, aussi bien dans la garnison que dans le peuple, au point qu'à chaque sermon on n'entendait que sanglots et gémissements. Il y eut néanmoins un pécheur qui fut sourd aux appels de la grâce et voulut persévérer dans son malheureux état; mais Dieu le châtia d'une manière exemplaire et le fit servir malgré lui à inspirer aux autres une salutaire frayeur de ses jugements. Dans le sermon sur le pécheur obstiné, le Saint, d'un ton extraordinairement animé, prononça, contre sa coutume, ces paroles : « Mon cœur me dit qu'il y a ici un pécheur obstiné. S'il ne rentre pas en lui-même, c'en est fait de lui ; cette nuit même il recevra son châtiment. » En effet, il s'en trouvait un dans l'auditoire qui entretenait une liaison scandaleuse ; ni les admonitions , ni les menaces de son évêque n'avaient pu l'en détourner, et il la continuait même pendant le temps de la mission.
Ce malheureux soupait, le soir même, avec deux ecclésiastiques ; tandis qu'il mangeait un œuf, il fut subitement atteint d'un accident violent, et tomba raide mort, sans qu'aucun des deux prêtres eût le temps de proférer la formule de l'absolution. Il devint noir, contrefait, hideux et effrayant à voir. Toute la ville fut vivement émue de ce funeste accident ; elle en conçut une plus haute idée du missionnaire et prit plus que jamais ses paroles pour autant d'oracles. Dans le sermon sur la sainte Vierge, il recommanda spécialement de pardonner les offenses reçues et de se réconcilier avec ses ennemis; le major de la place, qui depuis longtemps ne saluait même plus son évêque, touché en entendant l'exhortation du Serviteur de Dieu, se détacha immédiatement du corps des officiers, et, en présence de tout le monde, alla baiser la main du prélat sur son trône, ce qui arracha des larmes d'attendrissement des yeux de l'évêque et de la majeure partie des assistants.
L'évêque et les officiers désiraient que, la mission finie, le Saint prolongeât son séjour à Gaëte pour y donner les exercices spirituels; ce vœu, auquel il ne put satisfaire, montre bien quel changement s'était opéré dans les esprits ; la lettre suivante nous le dira plus en détail ; voici en quels termes l'archidiacre Conca écrivait, le 5 mars 1744, à l'évêque de Terracine : « Votre Grandeur ne peut se faire une idée des fruits qu'a portés la mission prêchée par ce grand Serviteur de Dieu, le père Léonard de Port-Maurice; on peut dire avec vérité qu'il a sanctifié la ville de Gaëte. Chacun a reconnu dans cet admirable missionnaire une assistance particulière de l'Esprit saint, avec un zèle vraiment apostolique ; aussi professe-t-on pour lui la plus profonde vénération; c'est au point qu'il fallait constamment le protéger par une garde contre les démonstrations indiscrètes du peuple. L'église était
toujours tellement pleine que beaucoup étouffaient et tombaient faibles, tant la foule était compacte. Son départ a été un signal de deuil pour toute la ville. Je n'entre pas dans de plus longues explications, me réservant, lorsque je passerai, de vous entretenir de vive voix des prodiges que la grâce divine a opérés par le mojen de son Serviteur. »
Le 17 février, il partit de Gaëte pour Rome, où il passa le carême. Pendant la semaine de la Passion, il donna les exercices spirituels dans le palais Rospigliosi, comme il l'avait déjà fait plusieurs fois antérieurement. Il en résulta un grand bien pour les personnes qui y assistèrent en grand nombre, principalement de la noblesse. A la suite du temps pascal, il alla exercer son ministère apostolique dans le diocèse de Terracine pour la seconde fois, dans celui de Pontécorvo et en d'autres lieux. A Cavi, diocèse de Palestrina, le chevalier Conca lui fit présent d'une toile qu'il avait peinte à cette fin, et qui représentait la sainte Vierge avec son divin Fils entre les bras. Ce don fut très agréable au pieux missionnaire, et les traits de la Vierge lui parurent si empreints de douceur et d'amabilité qu'il lui donna le nom de Notre-Dame du Bel-Amour ; dans la suite, il la porta constamment avec lui dans ses missions.
Les fatigues que ce généreux ouvrier s'imposa pour procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes dans la Campagne Romaine furent si grandes, qu'étant passé de là sur le territoire de l'abbaye de Farfa, au premier sermon qu'il fit à Bocchignano, il succomba d'épuisement, s'évanouit et resta à demi mort sur son estrade ; il fallut l'emporter à bras à son logis et l'on eut des craintes sérieuses sur son état; mais étant revenu de cette défaillance, il voulut dès le lendemain reprendre son ministère, et, en remontant sur l'estrade, il dit agréablement à ses auditeurs : « Mon âne s'est jeté par
terre; mais j'aurai soin de le châtier pour qu'il ne s'avise plus de recommencer, et qu'il tienne ferme sur ses pieds. » Il ne tenait en effet aucun compte de ces faiblesses qui lui arrivaient souvent, par suite de ses énormes fatigues et des austérités continuelles dont il affligeait son corps. Entre autres faits que nous pourrions citer en preuve, en voici un arrivé à Civitaducaïe. Il avait voulu y ouvrir la mission la soir même de son arrivée, quoique épuisé par un long voyage qu'il avait fait, selon sa coutume, pieds nus et marchant sur des brisées très raboteuses. Arrivé au milieu du sermon, il dut s'arrêter et tomba sur son siège aussi mort que vif. Tout le monde crut qu'il en resterait là pour ce soir ; mais ayant repris ses sens, il poursuivit son discours d'un ton plein de vigueur; puis s'étant mis une chaîne au cou, sur la tête une couronne d'épines, comme il le faisait souvent, il saisit sa discipline et il allait commencer à se frapper, si le vicaire-général ne se fût élancé sur l'estrade pour le contraindre de la déposer. C'étaient là les soulagements qu'il donnait à la nature, appelant son corps, à l'imitation de saint François, sa bête de somme, et ne le traitant guère mieux, même dans les voyages les plus pénibles et au milieu des plus rudes travaux.
Il alla ensuite donner la mission au faubourg de Riéti, et le jour même où il en fit l'ouverture, c'est-adire, le 8 juillet 1742, une femme obsédée du démon se présenta à lui, et l'esprit malin lui déclara qu'il ferait tous ses efforts pour troubler son ministère. En effet, dans le principe il arriva chaque jour quelque nouvel accident propre à distraire l'auditoire. Pendant le premier sermon, un chat, qu'on crut êire le démon luimême, se jeta d'une fenêtre très élevée sur ia tête d'une religieuse Oblate qui se trouvait dans l'auditoire, et lui enleva son voile; ce qui occasionna un trouble et un
murmure général. Le soir suivant, un châssis de fenêtre vint à tomber au milieu de l'assistance; il aurait dû blesser beaucoup de monde, mais il n'en résulta pas la moindre égratignure. Les autres jours, ce fut tantôt une pierre, tantôt une pièce de bois qui se détachèrent de la voûte et tombèrent, sans jamais causer aucun mal à personne, quoique l'église fût pleine de monde. Enfin, un matin, pendant l'instruction qui se faisait sur la place, voilà que deux jeunes taureaux prennent la fuite et se précipitent sur le nombreux et compacte auditoire ; ce fut un désordre et un tumulte sans pareil ; mais de dommage, aucun. Tandis que ce dernier accident avait lieu, l'obsédée riait aux éclats, et le démon se vantait par sa bouche d'être l'auteur de ces troubles, et de vouloir en causer de plus grands encore. On pria le Serviteur de Dieu de lui ordonner de mettre fin à ses tentatives; il le fit, et l'instruction se termina tranquillement et avec beaucoup de fruit pour les auditeurs.
Parmi les faits qui signalèrent le passage de saint Léonard au faubourg de Riéti, un de ceux qui intéressent le plus la gloire de Dieu, fut la défense qu'il prit ouvertement de quelques pieux ecclésiastiques, contre lesquels l'enfer avait suscité une violente persécution. De vertueux prêtres, animés d'un saint zèle pour le salut du prochain, avaient formé une association composée de prêtres et de clercs, dans le but de s'employer plus activement, chacun selon ses moyens, à procurer la gloire de Dieu et le bien spirituel des âmes. Ils catéchisaient les enfants, instruisaient les prisonniers, visitaient les infirmes, et ne s'épargnaient aucune peine pour faire rentrer dans la bonne voie ceux qui s'en étaient écartés. A une heure déterminée, ils se réunissaient chez l'un ou l'autre membre, et après une lecture de piété et une conférence spirituelle, ils faisaient ensemble une bonne méditation qui terminait la réunion.
LÉONARD DE PORT-MAl'RTCE. 131
En peu de temps, cette pieuse association compta jusqu'à soixante-dix membres, qui, outre leur profit spirituel, procuraient aussi celui des autres par les instructions, les catéchismes et le bon exemple qu'ils donnaient à toute la ville.
Le démon, jaloux sans doute du bien qui se faisait et qui ne pouvait manquer de se faire de plus en plus, suscita une furieuse tempête contre cette réunion d'ecclésiastiques, afin delà dissoudre et de la perdre. Il commença par faire naître de sinistres soupçons dans l'esprit de quelques-uns; bientôt les soupçons se changèrent en murmures et en censures publiques ; toute la ville fut en rumeur. Les ecclésiastiques qui composaient l'association étaient taxés par les uns d'ignorance, par les autres de témérité et de présomption ; il y en eut même qui en vinrent jusqu'à les traiter de sectaires et d'amateurs de nouveautés. Mgr Camarda, alors évoque de Riéti, fort bien au courant de tout ce qui se passait, ordonna, pour fermer la bouche aux médisants, et mettre en sûreté l'honneur et la tranquillité de ces pieux ouvriers, que la conférence et toutes les autres assemblées se tinssent dans une église publique, et non plus dans des maisons particulières. Bien que ce sage prélat assistât de temps en temps à ces réunions, et y proposât lui-même des cas et des doutes à discuter, comme le firent aussi d'autres ecclésiastiques des plus sensés et des plus recommandables, le mécontentement, loin de cesser en ville, allait croissant de jour en jour ; en sorte que les membres de la fervente association, craignant de braver trop longtemps les dangers, songèrent à se retirer et à abandonner leur entreprise.
Tout cela arriva, tandis que saint Léonard donnait la mission, comme on l'a dit, à Civitaducale, qui n'est éloignée de Riéti que de l'espace de quatre milles. Ayant donc été informé du fait, il envoya dire à ces
ecclésiastiques intimidés de ne pas se désister de l'entreprise qu'ils avaient si heureusement commencée, parce que c'était vraiment l'œuvre de Dieu. Puis, quelques jours après, étant allé prêcher la pénitence au faubourg de Riéti, comme on l'a également rapporté, il loua en public et en particulier ces pieux ecclésiastiques, qu'il voulut même employer dans les fonctions de la mission, et il exhorta tout le monde à fréquenter leurs saintes réunions. C'est lui qui donna à leur association le titre de Congrégation des amants de Dieu. Il voulut être présent lui-même à leur conférence et, en terminant la mission, il en proposa la fréquentation comme un des moyens de persévérer dans le bien. 11 n'en fallut pas davantage pour faire tomber tous les faux bruits et fermer la bouche aux contradicteurs. Car, en voyant cet homme de Dieu, non seulement approuver, mais même recommander l'œuvre, ceux qui d'abord l'avaient condamnée et flétrie en vinrent avec les autres à la fréquenter et en recueillirent un grand profit spirituel. Dès lors, cette pieuse Congrégation se consolida si bien, que l'évêque, voyant les grands avantages qui en résultaient pour le bien des âmes, sollicita et obtint un bref apostolique qui l'érigea canoniquement en Congrégation de prêtres séculiers, sous le titre, indiqué plus haut, des Amants de Dieu. Il leur assigna en même temps une église située au milieu de la ville, où ils étaient assidus au confessionnal, distribuaient chaque jour aux fidèles le pain de la parole de Dieu et vaquaient à d'autres pieux exercices ; c'était comme une école de perfection toujours ouverte aux habitants de Riéti et des lieux voisins, et où chacun pouvait alier s'instruire dans la crainte de Dieu et la science du salut.
Les vertueux ecclésiastiques qui composent cette Congrégation ont dressé, de tout ce que je viens de rapporter, un acte authentique, signé par eux et par
1 evêque, et dans lequel ils reconnaissent qu'ils doivent le maintien de leur association au zèle et à l'ardeur que notre Saint a mis à les soutenir et à les défendre. Puis ils concluent en ces termes : « Tous ceux qui parviendront au salut, grâce à ces moyens de sanctification, devront reconnaître qu'ils en sont redevables, après Dieu, au père Léonard; car en soutenant l'œuvre avec autant d'énergie qu'il l'a fait, au moment où elle allait succomber, il a mérité d'en être appelé le Fondateur. » Notre Saint continua ensuite ses travaux apostoliques dans le diocèse de Riéti et dans les paroisses dépendantes de l'abbaye de Saint-Sauveur-Majeur. A Belmonte, la sainte Vierge voulut montrer publiquement, par un signe sensible, combien elle agréait la dévotion qu'avait son fidèle serviteur, d'exposer son image à la vénération des fidèles, afin de propager son culte. Corame on portait solennellement cette image en procession pour la clôture de la mission, on vit une étoile qui brillait à une certaine élévation au-dessus de l'image et qui la suivit pendant tout le parcours; ce spectacle fit couler des larmes d'attendrissement des yeux de tous les assistants. De Belmonte, il passa à Riofreddo, dans le diocèse de Tivoli, et tandis qu'il y travaillait au salut des âmes, il reçut l'ordre de se transporter à Rome, où le pape voulait qu'il fit de nouvelles missions. L'apôtre de la pénitence se rendit donc dans cette capitale, au mois de novembre 1742. Il déploya un zèle et une énergie admirables dans les missions qu'il prêcha, d'abord, à l'église des Douze-Apôtres, où beaucoup de cardinaux, et même le pape une fois se rendirent pour l'entendre, puis, à l'église de Saint-Laurent hors des murs. Il assista ensuite, sur son lit de mort, le marquis Vincent Nunez, qui, après lui avoir fait sa confession générale, sentant sa fin prochaine, le supplia de ne pas l'abandonner à ce moment redoutable. Le Serviteur de
Dieu se rendit bien volontiers à son désir, et le pieux gentilhomme réduit à la dernière extrémité lui ayant dit : « Père Léonard, je remets mon âme entre vos mains ; » celui-ci répondit aussitôt : « Et moi, je la remets entre les mains de Dieu. » Et à ces mots le malade rendit paisiblement son âme à son Créateur.