CHAPITRE XV
I) continue à ilonner des missions en plusieurs endroits de l'île de • Corse. — Diverses accidents qui signalèrent ces missions.
De Casacconi saint Léonard se transporta à Castel d'Acqua, petite ville qui compte quatre paroisses ; il y avait été appelé afin de pacifier la population, partagée entre deux factions qui étaient sur le point d'en venir aux mains pour s'entr'égorger. Dès son arrivée, il fut frappé de l'air féroce dos habitants qui ne respiraient que la vengeance, et il versa des larmes; puis ii se mit à l'œuvre et, après bien des efforts, il put les déterminer à donner parole de ne rien entreprendre durant la mission. Pendant ce temps, il se donna des peines incroyables pour opérer la réconciliation et ne cessa de les exhorter en public et en particulier. Tout le monde venait écouter ses sermons ; mais l'église ressemblait plus à un champ de bataille qu'à un lieu saint. Les deux factions ennemies formant comme deux camps, se tenaient des deux côtés opposés, ayant chacune leur chef en tête, entouré d'une centaine d'hommes armés de fusils et de poignards ; au milieu se trouvait le missionnaire sur son estrade. On conçoit aisément avec quelle réserve il devait s'exprimer en s'adressant à un pareil auditoire, pour ne pas l'irriter, et combien il était à craindre que des ennemis si acharnés, en se voyant face à face, ne fussent portés à en venir aux mains et à se massacrer sous ses yeux. Rien, en effet, ne paraissait
pouvoir amollir la dureté de leurs cœurs et les amener à conclure la paix ; une condition était-elle admise d'un côté, on la rejetait de l'autre. Cependant le dernier sermon allait avoir lieu, et c'était le moment où devait expirer la trêve ; dans cet état de choses, le Saint prit la résolution de partir sans avoir obtenu le résultat désiré. 11 se dirigea donc vers l'estrade pour prendre congé de son auditoire, profondément affligé cependant de laisser ces malheureux en proie au plus affreux désordre. Mais voilà que tout à coup il les voit s'attrouper autour de lui, se donner mutuellement des signes de réconciliation, et s'en remettre pleinement à son arbitrage. L'allégresse qu'éprouva le Serviteur de Dieu à la vue d'un spectacle si inattendu, fut indicible, et elle se répandit promptemenl dans toute la contrée qui déplorait d'avance un carnage imminent. Pendant le Te Deum qui fut chanté en action de grâces d'un si heureux événement, il y eut une décharge générale de toutes les armes à feu, pour attester la joie qu'on ressentait de voir les esprits réconciliés et la paix conclue.
Le Serviteur de Dieu avait occasion de constater chaque jour de ses propres yeux les maux et les désordres incalculables qui étaient la suite de cette vengeance, cette passion dominante des Corses. En traversant l'ile, il ne rencontrait à chaque pas que des fermes et des habitations en ruines, des familles dispersées, des attroupements de personnes allant à la recherche de leurs ennemis, comme on va à la chasse des bêtes fauves. Aussi faisait-il tous ses efforts pour extirper des cœurs un vice si brutal et si funeste; il l'attaquait dans tous ses sermons, et il lui arrivait souvent de remporter de glorieuses victoires. A Orezza, diocèse d'Aléria, tandis qu'il invectivait contre ce vice odieux, quelques-uns des auditeurs s'élancèrent spontanément sur l'estrade pour offrir le pardon à leurs ennemis ; deux autres, à la suite
du sermon sur le jugement dernier, firent remise, même par écrit, des graves injures qu'ils avaient reçues. Une femme qui avait eu son fils tué la veille, et une autre dont les parents de ce dernier avaient taé le mari par vengeance, selon l'usage de ces insulaires, n'eurent pas plus tôt reçu la nouvelle de ce double homicide, que, surmontant leur douleur et réprimant courageusement tout mouvement de colère, grâce aux salutaires prédications qu'elles avaient entendues de la bouche du Saint à Ampugnani, non seulement elles se donnèrent des gages de paix, mais de plus allèrent trouver leurs parents respectifs, et à force de démarches et de prières, parvinrent, le jour même, avant que les cadavres ne fussent enterrés, à rapprocher les esprits et à fermer la voie à toute vengeance ultérieure, ce qui causa autant d'édification que d'étonnement dans l'endroit.
Il arriva encore à Orezza qu'un individu qui, à raison de son caractère, aurait dû favoriser la mission, s'efforça d'y mettre obstacle ; puis, quand il la vit inaugurée, se mit à la décrier par de sinistres insinuations, ne craignant pas d'avancer que la gloire de Dieu et le salut des âmes, loin d'être le mobile du missionnaire, comme il le protestait, n'étaient qu'un prétexte qui cachait d'autres fins. Ces discours perfides étaient de nature à porter un grave préjudice tant au prédicateur qu'aux fidèles; aussi Dieu montra-t-il bientôt combien ils lui déplaisaient : le malheureux fut subitement atteint d'une étrange maladie qui le réduisit à la dernière extrémité. Saint Léonard le visiia et avertit les parents de lui faire aussitôt administrer les sacrements, parce que la mort éiait imminente ; il expira en effet après deux jours de souffrances; et sa mort fut regardée par tout le monde comme un châtiment manifeste du Ciel.
Il se trouva néanmoins un ecclésiastique qui, en entendant raconter plusieurs accidents de ce genre, en
fit des plaisanterie?, prétendant qu'il ne fallait pas y voir des punitions de Dieu, mais tout simplement des cas qui pouvaient très bien arriver selon le cours de la nature. Comme il achevait ces paroles, il tomba dans un précipice qui était proche; ses habits, à une certaine profondeur, s'accrochèrent à un tronc d'arbre, et il y demeura suspendu au-dessus de l'abîme; le malheureux, dans cette position, ne pouvait s'aider en aucune manière, et ses vêtements se déchirant par le poids du corps, il se voyait sur le point de rouler au fond du gouffre béant, et appelait au secours de toutes ses forces. Ceux qui étaient présents et qui avaient entendu son langage impie, se disaient entre eux, sans bouger de place : « Celui-là n'a pas foi à la mission, il ne voit partout que des effets naturels ; eh bien ! laissons-le périr de cet accident naturel. » Mais le malheureux, toujours suspendu en l'air, se recommandait de la manière la plus suppliante, et protestait en même temps que sa chute était un châtiment de Dieu, pour avoir discrédité la mission. Alors les spectateurs, se laissant toucher de compassion, firent descendre plusieurs cordes dans le précipice, et parvinrent à l'en retirer plus mort que vif, à cause de la frayeur qu'il avait eue.
La renommée du bien immense que faisait en tous lieux saint Léonard avait déjà fait le tour de l'île. C'est pourquoi les populations de l'autre côté des monts désirant aussi le posséder, vinrent le prier avec les plus vives instances de passer dans leurs contrées pour y donner des missions ; il ne put les exaucer sur-le-champ, parce qu'il lui restait beaucoup à faire dans les diocèses de Mariana et d'Aléria, où les paroisses sont très nombreuses. De plus, son auditoiredanschaque endroit, était grossi par des fidèles d'au delà des monts qui faisaient plusieurs jours de voyage pour venir l'entendre ; aussi, les églises se trouvant généralement trop petites et à
moitié ruinées, était-il obligé de prêcher dans les châtaigneraies ou autres bois semblables, où l'on choisissait l'endroit le plus spacieux pour y dresser l'estrade. Ces braves gens étaient si avides d'entendre la parole de Dieu et de se confesser au missionnaire ou à quelqu'un de ses compagnons, qu'ils venaient de bien loin avec leur provision de pain dans une besace, et passaient plusieurs jours dans l'endroit où se faisait la mission, se nourrissant uniquement de pain et d'eau. En voyant cela, le Serviteur de Dieu sentait son courage redoubler, et brûlant d'un saint zèle, il parcourait avec intrépidité ces endroits escarpés et impraticables, prêchant, instruisant, confessant et réconciliant les ennemis. Bien souvent, pour se rendre d'un lieu à un autre, il devait voyager dans l'obscurité de la nuit, se servant, pour éclairer ses pas, d'une branche de pin allumée, en guise de flambeau.
Pour aller d'Omessa à Niolo, villages situés sur les montagnes les plus élevées et les plus sauvages de la Corse, il se mit en roule dans le mois d'août, au milieu de la nuit, tenant en main son flambeau de bois résineux, afin de ne pas su jeter dans un précipice. Apres une marche de dix heures sans s'arrêter, au milieu de rochers nus et complètement dépouillés de verdure et d'ombrage, il reconnut, au moment où il se croyait au terme de son ascension, qu'il lui restait encore une montagne de la hauteur de deux milles à gravir. Mais déjà il succombait de lassitude, et n'eu pouvait plus à cause de la chaleur excessive qu'il faisait ; on jugea donc qu'il lui était impossible de continuer son chemin. Heureusement deux hommes vinrent à passer, ils le chargèrent sur leurs épaules et le transportèrent au lieu habité le plus voisin. Bien qu'il ne tînt plus sur ses jambes, néanmoins dès qu'il eut essuyé la sueur de son front et repris haleine, il voulut célébrer la sainte messe,
corame il ne manquait jamais de le faire, même dans ses voyages les plus longs et au milieu des plus grandes fatigues. S'étant ensuite restauré avec un simple morceau de pain, il se remit en route ; mais ses forces étaient épuisées, et ses pieds, ensanglantés par le taillant des rochers, refusèrent de le traîner ; il fut donc obligé de se laisser porter malgré lui sur un brancard, et il arriva de cette façon à Niolo.
La population de cette paroisse a coutume de passer la majeure partie de l'année dans les bois et sur les plages de la mer; il ne reste dans l'endroit que les femmes, quelques vieillards et les prêtres; de là vient que ces habitants ont des mœurs incultes et grossières, et ne ressemblent pas mal aux hôtes des forêts avec lesquels ils vivent. L'infatigable ouvrier du Seigneur travailla énormément pour ramener les ecclésiastiques à une vie bien réglée, et pour extirper l'usure, ainsi que les habitudes de brigandage et de meurtre qui s'y exerçaient en grand ; grâce à Dieu et à son zèle, il vint à bout de tout. Ces pauvres gens écoutaient en effet les sermons avec tant d'avidité et de componction, qu'ils s'empressèrent de déposer leurs haines et tous les vices auxquels ils étaient adonnés, pour se réconcilier entre eux et avec Dieu.
De Niolo, il se transporta à Corti, qui avait été une ville considérable; mais il la trouva pleine de ruines, par suite des discordes civiles et des hostilités auxquelles elle était en proie; de plus, un certain nombre dos soldats qui formaient la garnison de la forteresse étaient hérétique?, ce qui fournit un aliment particulier à son zèle. Parmi les conversions nombreuses et remarquables on doit signaler celle de deux soldats calvinistes, qui, étant allés entendre le sermon, résolurent d'abjurer leurs erreurs entre les mains du missionnaire; on en référa au vicaire-général d'Aléria qui était présent; et
lorsqu'ils eurent été suffisamment instruits dans la foi catholique, ils firent en effet leur abjuration solennelle dans l'église de Corti. Un berger qu'on exhortait à faire sa mission s'y refusa, en disant que, pendant qu'il irait en ville, le missionnaire ne viendrait pas garder ses moutons : cette nuit même il perdit deux moutons, et la nuit suivante, trois. Le berger, craignant que ce ne fût une punition de Dieu, se détermina à aller au sermon, mais pour un jour seulement, parce qu'il avait peur que ses brebis ne vinssent à s'égarer ou ne fussent la proie des bêtes féroces; il retourna donc le soir à la campagne, et la même nuit il y en eut jusqu'à cinq qui moururent. Cette fois il ouvrit les yeux et forma le ferme propos de suivre la mission jusqu'au bout, recommandant son troupeau à la garde de Dieu : il assista en effet à tous les sermons jusqu'au dernier jour, et retournant ensuite à ses moutons, il les trouva tous à l'endroit même où il les avait laissés, sans qu'il y en eût un seul de mort ou d'égaré.
11 faudrait un volume entier pour décrire toutes les missions de saint Léonard dans l'île de Corse, avec les circonstances qui les signalèrent, le3 peines et les fatigues qu'il eut à essuyer. Nous en renvoyons plusieurs traits à la seconde partie, et nous nous contenterons de rapporter ici ce qui arriva dans sa dernière mission, laquelle eut lieu dans un endroit nommé Isolaccia, du diocèse d'Aléria. C'est là qu'il trouva la population la plus féroce et la plus intraitable qu'il eût encore rencontrée dans l'ile ; les habitants, dispersés dans les campagnes et dans les bois, vivent de brigandage et de rapine, éloignés des sacrements, plongés dans l'ignorance des choses du salut, et adonnés à tous les vices qu'entraîne après elle une vie sauvage. Depuis vingt ans, ils étaient divisés en deux factions nombreuses et tellement acharnées l'une contre l'autre, qu'on n'entendait
parler que de meurtres accompagnés des circonstances les plus atroces. Le généreux apôtre ne s'épargna aucune fatigue, ne négligea aucun moyen pour amollir ces cœurs de bronze. Une des deux factions qui se mit à fréquenter les exercices de la mission, se rendit à la fin, et se montra disposée à se réconcilier avec l'autre. Celle-ci avait pour chef un brigand nommé Lupo, véritable loup par sa férocité et son genre de vie. Lupo avait défendu aux siens d'aller écouter le missionnaire, et nul n'aurait osé lui manquer; il défendit aussi de prêter l'oreille à aucune proposition de paix, et tous persistèrent dans leur obstination et leur endurcissement ; en sorte que le Serviteur de Dieu, le cœur navré de douleur, se détermina à partir pour passer ailleurs. La nuit qui précédait son départ, le feu prit au plancher de la maison où il logeait, et en un instant causa un vaste incendie. La chambre ou plutôt la mansarde où il se trouvait avec ses compagnons, étant entourée de flammes, il ne pouvait se sauver par la fuite ; il cria de la fenêtre pour appeler du secours et on parvint à grand'peine à le retirer sain et sauf. Après une nuit passée dans l'épouvante, il célébra la messe et prêcha à l'église. De retour à la maison incendiée, comme il traversait une chambre, le plancher céda sous ses pieds et il aurait été précipité en bas, s'il n'eût rencontré dans sa chute une poutre qui l'arrêta, et le préserva d'un danger imminent de mort. Plusieurs personnes qui attendaient pour se confesser, accoururent au bruit de sa chute, et s'étant approchées de lui, le trouvèrent sans connaissance et à demi mort; elles lui donnèrent aussitôt tous les secours qu'ils purent, et grâce à leurs soins et à ceux de ses compagnons, au bout de quelque temps il reprit ses sens et commença à respirer. Mais comme le mal était grave et qu'il ne pouvait recevoir en cet endroit les soins que son état exigeait, vu qu'il
n'y avait là ni médecin, ni médicaments, il fut résolu qu'on le transporterait à Bastia, qui en est éloigné de plusieurs journées ; encore fallait-il, pour y arriver, traverser des montagnes très hautes et très escarpées. A défaut de tout autre moyen de transport, on ajusta un siège sur un brancard, et on le fit porter par des hommes de ces contrées. Le fameux Lupo dont on a parlé, ayant eu connaissance de l'accident fâcheux survenu au missionnaire, et de la manière dont il devait être rendu à Bastia pour y recevoir des soins, voulut aussi avec des hommes de sa faction, le porter sur ses épaules pendant" un assez long trajet. Le serviteur de Dieu, informé par ses compagnons qu'un de ceux qui le portaient était le féroce Lupo, s'en réjouit dans le Seigneur. Arrivé à un endroit où les porteurs devaient se remplacer, il se sentit animé d'un saint zèle, et quoique souffrant et à demi mort, se tournant vers le chef de faction, il lui dit d'un ton impérieux et avec une liberté évangélique : « Approche, Lupo, et mets-toi à genoux ! » Cet homme fier et cruel devient tout à coup doux et humble, le loup est comme changé en agneau, il s'agenouille promptement, et l'homme de Dieu continuant : » Je veux, lui dit-il, que tu fasses la paix. » Lupo, sans faire aucune objection, ni la moindre résistance, répond aussitôt : « Puisque ainsi vous le voulez, saint Père, qu'il en soit ainsi » ; et saisissant son fusil qu'il avait déposé par terre, il le décharge en signe de joie, criant à plusieurs reprises : « Paix ! paix ! » L'exemple du chef fut imité par ses partisans ; tous déchargèrent leurs fusils, puis s'en retournèrent en poussant des cris de joie, et tout en arrivant offrirent le pardon et la paix à la faction adverse. Il faut avoir à cœur les intérêts de Dieu pour comprendre le contentement que ressentit saint Léonard de ce coup almirable de la grâce, et les sentiments de reconnaissance
LÉONARD DE PORT-MaURICK. 155
dont il était pénétré pour l'auteur de ces merveilles. Il poursuivit ensuite son voyage et arriva sans accident à Bastia ; les docteurs déployèrent toutes les ressources de l'art pour lui rendre la santé; le gouverneur de la république lui-même lui témoigna beaucoup He sollicitude; mais comme le climat de Ja Corse est très froid à cause des neiges qui y séjournent en quantité et des vents qui y régnent, on jugea nécessaire de le transporter sur le continent, pour lui faire respirer un air plus doux.