‹ Œuvres complètesChapitre 28 sur 155 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Il parcourt plusieurs provinces d'Italie, — puis il donne des missions à Rome pour disposer le peuple à l'Année Sainte.

Saint Léonard fut embarqué dans le mois novembre 1744, sur la galere capitane de la sénérissime république de Gênes et arriva en quelques jours à Porto Vénéré, où les mauvais temps le retinrent l'espace de cinq jours, après quoi il se remit en mer et arriva à Gênes; dès que sa santé fut rétablie, il reprit l'exercice de son saint ministère. Bien qu'il n'y eut pas d'exemple qu'on eût jamais prêché sur une estrade dans la métropole de Gênes, les chanoines de cette église en firent néanmoins dresser une très magnifique, pour notre missionnaire : il y donna une mission à laquelle assistèrent l'Archevêque, le serenissime Doge, presque toute la nobltsse, et une multitude innombrable de fidèles. 11 suffisait de le voir pour être touché, et dès qu'il ouvrait la bouche, l'émotion des auditeurs était portée à un tel point, que tous se mettaient à crier et â deman-

der à Dieu miséricorde, en se frappant la poilrine et en remplissant l'église de leurs gémissements et de leurs sanglots. Une des premières dames de la ville lui envoya un cœur d'or assez grand, pour qu'il servit à orner l'image de la Vierge qu'il exposait dans les missions; mais en véritable enfant de saint François, après l'avoir considéré attentivement, il le fit remettre à la donatrice, en la remerciant de sa générosité, disant qu'il ne pouvait accepter son présent, parce qu'il était pauvre et qu'il ne pouvait se permettre l'usage de choses précieuses, même sous prétexte de dévotion. Il suggéra cependant à la pieuse dame d'envoyer ce cœur à la Madone du Mont, des Franciscains récollets, en lui assurant que la sainte Vierge agréerait son offrande; c'est ce qu'elle fit sur-le-champ, et elle demeura très édifiée de ce trait de détachement des choses terrestres et d'amour pour la pauvreté.

En partant de Gênes, le Saint se mit à parcourir les côtes de la mer, prêchant partout la pénitence avec le même zèle et le même succès. Pendant qu'il était à Chiavari, il reçut de son supérieur Général et de l'éminentissime cardinal secrétaire d'Etat des lettres qui lui enjoignaient de retourner en Corse, pour y continuer l'œuvre qu'il avait laissée inachevée. Aussitôt qu'il les eut parcourues, il les baisa avec respect, et dit en inclinant la tête : Fiat voluntas Dei, prêt à s'exposer de nouveau à toutes les fatigues et à toutes les peines qu'il avait déjà essuyées dans cette île, et qu'il était sûr d'y rencontrer encore. Il allait, en effet, s'embarquer quelques jours après, lorsqu'il reçut avis de retarder son départ jusqu'à nouvel ordre. Il continua donc à prêcher sur les côtes de Gênes ; et- comme c'était l'époque du passage des troupes espagnoles et autrichiennes, il eut beaucoup de peine à soutenir le courage abattu de ces populations ; il ne cessait de les exhorter à se

recommander à Dieu, pour être préservées des dangers (jui se rencontrent ordinairement en temps de guerre. Malgré ces frayeurs, il y eut partout foule à ses sermons et les fruits en furent très abondants. A Pestri, dont les habitants étaient dans de vives alarmes pour le même motif, il y eut un concours si universel à tous les exercices de la mistion, sans en excepter un seul, que, pendant ce temps, tous les magasins étaient fermés et les maisons restaient désertes; il faut ajouter qu'il n'y avait pas moins d'empressement à mettre en pratique les recommandations et les avis du missionnaire. Celui-ci néanmoins, voyant son ministère fort entravé dans ces contrées, par la guerre qui existait entre les Savoisiens et les Génois, demanda et obtint par écrit de l'archevêque de Gênes et du gouvernement, la permission de passer ailleurs , moyennant la promesse toutefois de revenir à leur demande, dès que les trouves seraient apaisés. Il partit donc de Lévanto et se diiigea vers Lucques.

Il donna un grand nom' re de missions dans ce pays, où il était déjà très connu et en grande réputation ; l'onction de sa parole y produisit, comme par le passé, un tel effet que souvent les cris de repentir et les gémissements de ses auditeurs l'interrompaient et l'obligeaient de suspendre le cours de son sermon. Du diocèse de Lucques, il se transporta à Ferrare, et ensuite à Bologne. Ce voyage le fit beaucoup souffrir, à cause des blessures qu'il avait aux pieds; aussi arriva-t-il à Ferrare si exténué, si affaibli, qu'il ne pouvait plus marcher, ni se tenir sur ses jambes. Il voulut malgré cela commencer aussitôt sa mission; on accourut en foule pour l'entendre, et l'église n'étant pas capable de contenir tout le monde, il fut obligé, dans les derniers jours, de prêcher sur la place en face de la cathédrale ; encore fallut-il aposter des militaires pour prévenir les

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désordres qui auraient pu résulter d'une trop grande affluence. Il opéra à Ferrare une grande réforme dans les mœurs, et s'y acquit une si haute réputation que, pour satisfaire la piété des habitants, on fit peindre et graver son portrait; tous s'empressèrent de s'en procurer un exemplaire. Il érigea dans cette métropole l'adoration perpétuelle du très saint Sacrement, y mit aussi en vigueur plusieurs autres pratiques de piété aussi avantageuses pour la gloire de Dieu que pour le salut des âmes ; puis il partit pour le diocèse de Bologne.

Il donna un grani nombre de missions dans ce diocèse. Tandis qu'il était à Minerbio, il compta parmi ses auditeurs le cardinal Doria, légat de Bologne, et le cardinal Creszenzi, légat et plus tard archevêque de Ferrare; ces princes de l'Eglise assistèrent, entre autres exercices, à la procession de pénitence, et édifièrent tout le monde par leur eminente piété. Il avait recommandé, dans un de ses sermons, d'accompagner le Saint- Sacrement avec toute la pompe et le décorum possible, lorsqu'il est porté aux infirmes; or il arriva qu'un matin on dut le porter dans la misérable cabane d'un pauvre malade, éloignée d'un demi-mille de l'église; dès que le signal de la cloche fut donné, les fidèles accoururent en grand nombre, la plupart avec des cierges allumés; on remarqua dans la foule les deux éminentissimes cardinaux qui, après avoir suivi le Saint-Sacrement pendant tout le trajet, et assisté à la communion du moribond, demeurèrent encore quelque temps dans sa pauvre demeure, pour le consoler, lui et sa famille.

Les Ferrarais auraient voulu posséder une seconde fois notre Saint qui ne venait que de les quitter; mais, comme il était destiné à parcourir les montagnes de la légation de Bologne, il ne put se rendre à leurs désirs. Il se dirigea donc vers Treppio; il eut tant à souffrir

dans ce trajet, qu'arrivé au pied de la montée de Burgi, il sentit sa vue s'affaiblir sensiblement et ses forces presque défaillir : il ne pouvait plus avancer ni se tenir debout. Cependant comme la nuit tombait et qu'elle était trè3 obscure, il fallut pour ne pas rester là jusqu'au matin, qu'un de ses compagnons portât la lanterne allumée en avant pour lui montrer la route, qu'un autre le tirât par la ceinture, et qu'un troisième le soutînt sous les épaules; on arriva de cette manière à Bargi vers les dix heures du soir. Les vives douleurs qu'il éprouva alors et la faiblesse extrême de son estomac, le forcèrent de s'y arrêter un jour; il en partit le surlendemain et atteignit Treppio, les pieds tout meurtris, et le corps entier en très mauvais état. Comme la population attendait ce nouvel apôtre avec une ardente impatience, et qu'il y était précédé par la bonne odeur de ses vertus déjà répandue en tous lieux, il recueillit aussi en cat endroit, comme dans toutes les autres localités du diocèse de Bologne, des fruits admirables de pénitence et de conversion. Saint Léonard était de ces prédicateurs qui joignent à l'efficacité de la parole la puissance de l'exemple : c'est avec ces armes réunies qu'il attaquait le vice et animait à la vertu, et de là vient qu'il triomphait des cœurs de tous ceux qui l'entendaient ou qui le voyaient. On en vit un exemple frappant dans l'endroit appelé Bagni della Porretta ; à peine l'homme de Dieu y fut-il arrivé, que les habitants, touchés à son aspect, s'empressèrent de s'approcher du tribunal de la pénitence dès la veille du jour où il devait faire l'ouverture de la missioD, et beaucoup de prêtres durent passer une bonne partie de la journée au confessionnal pour satisfaire la multitude des pénitents. Il y eut ensuite un concours immense à ses prédications ; on venait en foule de pays éloignés de vingt-cinq milles et plus pour l'entendre; l'église ne

pouvant contenir ces milliers d'auditeurs, il dut constamment prêcher en rase campagne.

De là, le Saint s'en alla prêcher la pénitence dans la ville de Ravenne. On peut se faire une idée du bien qu'il y opéra, en lisant le témoignage qu'en rendit Mgr Guiccioli, et qui est rapporté avec d'autres attestations à la fin de la première Vie, dédiée à Benoît XIV. La mission de Ravenne terminée, il en donna d'autres sur plusieurs points du diocèse. A Argenta entre autres, quoi qu'on fût dans le mois de janvier, et que la saison fût très froide et très pluvieuse, on vit arriver des troupeaux de fidèles de trente milles de distance et plus, qui venaient pour voir le Serviteur de Dieu et entendre ses sermons.

A l'approche du carême, comme il avait coutume de suspendre ses missions pendant ce temps, pour ne pas gêner les prédicateurs ordinaires, il passa du diocèse de Ravenne à celui de Ferrare, où il avait été appelé par le cardinal Cresccnzi, qui en était devenu archevêque. Il y employa la sainte quarantaine à prêcher et à confesser dans divers monastères de religieuses, qui se le disputaient à l'envi, et retiraient un grand profit spirituel de sa présence. Dans la semaine de la Passion, il voulut faire ses exercices spirituels accoutumés; et comme il n'y avait là aucun couvent de son Ordre, il se retira à la Chartreuse, et s'y enferma jusqu'au samedi-saint, vivant éloigné de toute créature et n'ayant plus de commerce qu'avec Dieu seul. Il en sortit plus fervent que jamais, et se mit à poursuivre avec une nouvelle ardeur ses travaux apostoliques dans le diocèse.

A Occhiobello et à Copparo, le cardinal archevêque assista à tous les exercices; chaque matin il célébrait la messe en public et distribuait de ses propres mains la sainte Communion aux fidèles, qui en étaient très édifiés : ils ne le furent pas moins de le voir accompa-

gner le saint Viatique aux infirmes de l'endroit, leur faisant, s'ils étaient pauvres, d'abondantes aumônes. Le Saint recueillit une moisson très abondante dans ce diocèse, après quoi il retourna à Bologne. La mission qu'il prêcha dans le pré de l'église de Saint-Joseph des Pères Servîtes, hors la porte Saragozza, fut signalée par une conversion qui mérite d'être rapportée entre toutes les autres, pour la plus grande gloire de Dieu et de son Serviteur. Il y avait là une jeune femme d'environ vingt ans qui, étant mariée à un gendarme, s'abandonnait au libertinage et menait une vie scandaleuse. Un jour qu'elle se rendit à un exercice de la mission pour entendre la voix de saint Léonard, elle se sentit tellement touchée par la grâce qu'en un instant elle fut complètement changée, et devint un modèle de vertu et de modestie pour toute la ville. Un digne curé a attesté que cette jeune dame convertie persévéra dans ses bonnes résolutions, et que, non contente de s'occuper de sa propre sanctification par l'assiduité à la prière, la fréquentation des sacrements et la pratique d'autres bonnes oeuvres, elle s'appliqua en outre avec zèle à procurer le salut des jeunes personnes dont la vertu était en péril; elle parcourait la ville de Bologne pour ramener à la pénitence celles qui avaient eu le malheur de succomber et pour éloigner du danger les innocentes ; il lui arriva d'en tenir jusqu'à quatorze dans sa maison, les employant à travailler et les instruisant des devoirs de la vie chrétienne. La quête que l'homme de Dieu recommanda en finissant celte mission rapporta cinq cents écus (environ 2700 francs) ; i 1 refusa, comme toujours, de s'en charger, et ils furent employés au bénéfice de la fabrique de l'église, dite Notre-Dame de Saint-Luc.

Après la mission donnée à Bologne et dans d'autres endroi's du diocèse, il alla à Ancone, où il reçut l'ordre

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de se diriger sur Rome. Il se remit donc en route, ne s'arrêtant que pour prêcher dans les villes qui se rencontraient sur son passage, comme à Spolète et ailleurs, et il le faisait toujours avec le même zèle et la même onction, malgré l'extrême fatigue que lui causait un voyage entrepris dans le mois de décembre, par un temps froid et pluvieux : aussi la componction et la piété qu'il réveillait dans les cœurs, continuaient-elles à se manifester après son départ C'est ce qu'on remarqua particulièrement à Terni. Il avait recommandé, dans les sermons qu'il y fit au commencement de janvier, de s'abstenir pendant le carnaval qui allait s'ouvrir, de mascarade?, de comédies et d'autres divertissements ordinaires à cette époque; bien que le missionnaire fût parti lorsque le carnaval commença, non seulement on s'abstint unanimement de tous ces amusements pour le moins dangereux, mais de plus, à partir du 4 février jusqu'au 27 du même mois, on ne s'occupa que d'œuvres de piété et de religion. Dans le cours de ces vingt-quatre jours, on voulut que le Saint- Sacrement fût exposé tour à tour dans les diverses églises, où les fidèles se portaient en foule pour le visiter; on était surtout édifié de voir l^s membres des différentes confréries marcher dans les rues nu-pieds, une couronne d'épines sur la tête, une pesante croix sur les épaules, se donnant parfois ,1a discipline jusqu'au sang; en un mot toute la ville ne respirait que componction. Le dernier jour du carnaval, on se rendit processionnellement de la ville au couvent des Grâces, habité par les Mineurs Observanlins, et éloigné de la distance d'un mille, pour y faire le Chemin de la Croix. En cette circonstance égalemeni, la plupart marchaieut pieds nus, d'autres portaient des instruments de pénitence, et tous étaient d'une modestie et d'une piété des plus édifiantes. Tel fut le fruit que notre Saint produisit

LÉONARD DE PORT-MAURICE. 1 fi 3

à Terni : ses paroles et ses exemples, même après son départ, étaient restés si profondément imprimés dans les cœurs de ses auditeurs, qu'ils convertirent les coupables licences du carnaval en œuvres spirituelles et salutaires pour leurs âmes.

Cependant l'homme de Dieu arriva à Rome, et là on lui ordonna d'aller donner des missions d'abord clans le territoire dépendant de l'abbaye de Subiaco, ensuite à Arpino, puis à Citta dell'Aquila et dans d'autres localités. Il est impossible d'exprimer le bien que son zèle ardent opéra en tous lieux ; les abus extirpés, les mœurs réformées, les pécheurs convertis, tel était le fruit de ses prédications. Cependant si la fatigue des voyages, l'austérité de sa vie, la continuité de ses énormes travaux ne pouvaient ralentir son ardeur, ils menaçaient parfois de le faire succomber sous le poids d'un fardeau au-dessus des forces humaines. Une fois entre autres, en se rendant dans le mois de novembre 1748 de Montérotondo à Magliano, dans la Sabine, il fut accompagné de deux personnes qui, en prétendant abréger sa route, le firent passer à travers des champs ensemencés, couverts d'eau et de glaçons. Ce trajet désastreux par des routes impraticables dura sept heures; le Serviteur de Dieu n'avait plus la force d'avancer; la nuit étant survenue, il tomba par terre à moitié mort, sans être en état de se mouvoir ni de faire un seul pas. Dans cette extrémité on envoya à Morlupo, village peu éloigné, pour avoir une bête de somme qui pût le transporter ; mais lorsqu'elle fut amenée, on eut beaucoup de peine à le déterminer à en faire usage : observateur très fidèle de la règle, il craignait de la violer en cette circonstance; à la fin cependant il se rendit par obéissance, et on le conduisit au couvent des Mineurs Récollets de l'endroit. Lorsqu'il eut terminé ses missions dans la Sabine, le Souverain Pontife Benoit XIV l'ap-

pela à Rome, afin que, par ses prédications, il disposât le peuple au jubilé universel qui devait être célébré l'année suivante; on était alors en 1749. Le pape lui enjoignit donc de prêcher successivement dans las divers quartiers de la ville, ce qu'il exécuta avec tant de zèle et de force, avec un concours si prodigieux de personnes de toute condition, avec tant de fruit pour ses auditeurs, qu'on eût dit que Rome, secouée par la vertu de sa parole, était devenue tout autre sous le rapport de l'amendement des mœurs, de la retenue et de la modestie qu'on observait en chacun. Les effets de cette mission furent tels qu'ils exigeraient à eux seuls une longue histoire, si Ton voulait tout raconter.

Pour débuter dans cette importante campagne contre l'enfer, on lui assigna la place Navone, qui est très vaste. L'affiuence des auditeurs fut incroyable, surtout aa dernier sermon ; non seulement toutes les fenêtres étaient occupées par la noblesse romaine, mais la place et les rues avoisinantes étaient couvertes de monde. Cette mission dura quinze jours consécutifs. Le Saint- Père assista quatre fois au sermon; et comme on avait coutume d'exposer le Saint-Sacrernent avant de commencer, et de donner la bénédiction en finissant, le pape voulut un soir la donner lui-même : elle fut toujours donnée les autres fois par quelqu'un des cardinaux présents; ils s'y rencontrèrent parfois au nombre de vingt. Après le sermon de clôture, le pape, qui était allé l'entendre, avec une vingtaine de cardinaux, monta à un balcon, et de là donna la bénédiction apostolique à l'immense auditoire, pour clore ces saints exercices. Il y eut deux choses étonnantes entre autres dans cette mission : la première, c'est que les fidèles qui, à raison de l'éloignement, ne pouvaient pas entendre la voix du prédicateur ou distinguer ses paroles, ne le voyaient pas plus tôt paraître sur l'estrade, qu'ils ne pouvaient

plus retenir leurs larmes; pénétrés jusqu'au fond de l'âme, ils se mettaient à pleurer et unissaient leurs sanglots et leurs cris à ceux des personnes qui composaient l'auditoire proprement dit. Une autre circonstance non moins surprenante, c'est que, nonobstant le soleil brûlant du mois d'août, hommes et femmes de toute condition allaient prendre place dès le matin à ciel découvert pour entendre dé plus près le missionnaire, et stationnaient là, même en plein midi, exposés aux rayons du soleil, sans s'inquiéter de ce qu'ils avaient à souffrir; dès que l'homme de Dieu paraissait, il se faisait subitement un silence aussi profond que si l'on se fût trouvé dans une vaste solitude.

Deux autres missions furent données, l'une sur la place de Sainte-Marie au Transtévère, et l'autre dans l'église de Sainte-Marie sur la Minerve; elles furent également honorées de la présence du Souverain Pontife, qui voulut les clôturer comme la première, par la bénédiction pontificale.

Pour se faire une idée de l'effet que produisirent ces trois missions, il suffit de savoir que, quoique la ville de Rome soit pleine d'églises et de confesseurs, ceux-ci depuis le matin jusqu'au soir, étaient accablés par la foule des pénitents, qui, bien avant le jour, assiégeaient déjà la porte des églises. Peu de jours après la clôture des missions, saint Léonard étant à son couvent de Saint-Bonaventure, les confrères de la compagnie de Saint-Jean-décollé vinrent l'appeler un matin dâ bonne heure pour aller convertir un Sicilien, qui, huit jours auparavant, avait tué un prêtre; ce malheureux, qui était condamné à la potence, ne voulait pas entendre parler de repentir; aux exhortations qui lui avaient déjà été faites par plusieurs, il De répondait que par le mot « vengeance » et persistait opiniâtrement dans son . impénitence. Avant de sortirdu couvent, le saint homme

dit clairement au marquis Ximénes, qui était allé pour pour le prendre et l'accompagner, que ce criminel ne se convertirait pas, attendu que, par un jugement impénétrable, il était abandonné de Dieu; il s'employa néanmoins de toutes ses forces à secouer ce malheureux, mais ce fut en vain ; on eut beau différer l'exécution de la sentence jusqu'au soir, il voulut mourir dans son obstination en continuant à demander « vengeance », même avec la corde au cou. Voyant sa prédiction vérifiée à son grand regret, et l'immense multitude des spectateurs étant plongée dans l'effroi, il monta sur l'escalier même du gibet auquel était pendu le cadavre, et de là il fit un discours si véhément sur l'impénitence finale, qu'il arracha des larmes de tous les yeux. Parmi ceux qui, saisis de repentir, allèrent ensuite se prosterner à ses pieds pour se confesser, il se trouva un grand pécheur, qui depuis plus de vingt ans ne s'était pas approché du sacré tribunal, et qui, dans sa douleur, protestait qu'il était plus digne de la mort affreuse dont il venait d'être témoin, que ce malheureux assassin. Le Saint prenait motif de ce fait, dans la suite, pour rappeler aux prédicateurs qu'ils ne doivent pas présumer d'euxmêmes, quelque bien qu'ils opèrent dans les âmes, vu que Dieu, dans le cas que nous venons de rapporter, a bien fait voir que c'est lui, et non la parole humaine, qui louche, qui amollit les coeurs des pécheurs, bien qu'il sache faire triompher sa miséricorde et sa justice, en faisant servir le terrible châtiment d'un seul à la conversion d'un grand nombre.

Cependant l'année du jubilé approchant, le Saint- Père ordonna que les exercices spirituels eussent lieu pendant le mois de novembre dans les églises de la Trinitédes-Monts, de Saint-Jean des Florentins et de Sainte-Cécile, après quoi le Serviteur de Dieu fit une mission à Saint-André della Valle, et lorsqu'il eut ter-

miné, c'est-à-dire vers la an de décembre, il se retira au couvent de Saint-Bonaventare. Là, comme si, en s'épuisant au service des autres, il se fût négligé luimême, il voulut vaquer à son tour aux exercices spirituels. Le soir qui précédait sa retraite, il se jeta aux genoux de son supérieur dans le réfectoire commun pour demander sa permission et sa bénédiction ; et tout en protestant à la face de ses confrères qu'il n'avait de religieux que l'habit, et en se recommandant aux prières de la communauté, il se mit à pleurer tellement que les sanglots étouffaient sa voix.

Qu'on juge par là avec quel recueillement et quel profit pour son âme, il s'adonna à ses saints exercices; aussi étant allé ensuite se présenter au pape et en étant interrogé sur le fruit qu'il en avait retiré, il répondit que ce fruit consistait en un désir ardent de mourir bientôt pour aller jouir de son Dieu. Quelques jours après, en allant assister et confesser un infirme, il se fit ma! à un pied, et, selon son ordinaire, il n'en dit rien à personne ; mais la gangrène s'y étant mise, il ne pouvait plus poser le pied à terre, tant la douleur était vive ; il fallut en venir à une incision, et sa guérison fut encore retardée par un érésipèle qui survint au même membre, en sorte qu'il dut garder le lit pendant plusieurs jours. Le pape, l'ayant su, daigna le visiter en personne, et apprenant qu'il s'était maintes fois blessé en marchant nu-pieds, et qu'il en avait souffert de graves incommodités, il lui ordonna d'user à l'avenir de sandales; de plus, il lui défendit de quitter Rome sans sa permission expresse, et après s'être entretenu en particulier avec lui pendant une demi-heure, il le laissa en lui donnant sa bénédiction apostolique. Dès qu'il fut guéri, sa charité ne lui permit pas de rester oisif, d'autant plus que le jubilé de 1750 était ouvert; il s'employa donc à confesser les religieuses de divers monastères, et à

donner les exercices spirituels à plusieurs confréries, notamment à celle de la Trinité des pèlerins, dans laquelle il se fit inscrire. Cependant la ville de Rome donnait des preuves manifestes du profit qu'elle avait retiré des missions précédentes : la dévotion avec laquelle les habitants faisaient la visite des basiliques, la conduite exemplaire qu'ils tenaient pendant ces pieux pèlerinages édifiaient tous les étrangers, et les vieillards assuraient n'avoir jamais vu autant de piété, autant de recueillement chez les Romains que pendant cette année, qu'on put doublement pppeler l'Année-Sainte.

La même charité qui avait porté le Saint à se mettre au service de divers monastères et confréries, le rendit assidu à entendre les confessions d'une multitude de pénitents qui allaient le trouver à son couvent de Saint- Bonaventure; il en est qui faisaient de longs voyages pour se procurer l'avantage de s'adresser à lui, et l'on peut dire qu'il ne fit pas moins de bien en occupant le tribunal de la pénitence pendant cette année, qu'il n'en aurait fait en donnant des missions. Je me contenterai de rapporter ici deux faits en preuve de ce que j'avance ; ils sont choisis entre mille. Nous avons dit l'affluence extraordinaire des fidèles qui suivirent la mission prêchée sur la place Navone, l'année qui précéda le jubilé; cette mission eut un grand retentissement : le bruit en parvint aux oreilles d'un homme qui se trouvait à cinq cents milles de distance de Rome; comme il avait la conscience chargée de quelques péchés dont il ne s'était jamais conféré, il conçut le désir d'en faire l'aveu à saint Léonard, et, à cette fin, il entreprit de faire à pied, pendant l'Année-Sainte, le pèlerinage de Rome. Arrivé là, il tenta vainement pendant plusieurs jours de pouvoir s'adresser au Serviteur de Dieu ; enfin, fatigué des difficultés qu'il rencontrait, il s'approcha d'un autre confesseur, à qui, par honte, il cacha encore

une fois ses péchés ; il reçut l'absolution et s'en retourna dans sa patrie la conscience chargée d'un nouveau sacrilège. La miséricorde de Dieu, qui ne voulait pas l'abandonner, lui faisait éprouver de continuels remords ; il ne pouvait goûter ni paix, ni ropos ; sans cesse il croyait entendre une voix qui lui disait de retourner à Rome et de se confesser au pore Léonard. Vaincu par ces importunités de la grâce, il se mit en route une seconde fois et arriva dans la capitale du monde catholique au mois d'août de la môme année. Il se rendit directement au couvent de Saint-Bonaventure, fit appeler le Serviteur de Dieu, et prosterné à ses piels, il lui dit : « Mon Père, je suis le plus grand pécheur du monde » ; puis il lui fit sa confession générale et lui détailla toute la suite de sa vie en versant des torrents de larmes et en donnant des signes extraordinaires de contrition. Le Saint l'embrassa avec tendresse, lui témoigna la plus vive charité, et l'anima à mettre sa confiance en Dieu ; édifié d'ailleurs de ses bonnes dispositions et de la générosité qu'il avait montrée en faisant à pied, et par deux fois, un voyage de cinq cents milles pour se confesser, admirant plus encore l'ineffable bonté de Dieu à son égard, il le délia des chaînes du péché et le renvoya content et heureux. Ce pécheur luimême, ne pouvant contenir la joie qui inondait son cœur, raconta la grâce extraordinaire que Dieu lui avait faite.

L'autre fait arriva à un Prussien hérétique. Cet homme, ayant entendu parler dans son pays des merveilles qu'opérait la parole du Serviteur de Dieu, se sentit touché de la grâce et voulut aussi se rendre à Rome, pour voir et pour entendre ce nouvel apôtre. Il l'entendit en effet, et ayant eu ensuite une conférence particulière avec lui, il lui manifesta la pensée qu'il avait d'embrasser la religion catholique; mais son

esprit était agité de doutes sur la primauté du pape et sur l'invocation des Saints; c'est ce qui l'empêchait de prendre une résolution. Le Saint résolut tous ses doutes avec tant de clarté qu'il demeura convaincu, détesta ses erreurs, et peu de jours après, en fit l'abjuration entre les mains du cardinal-vicaire. Il fut ensuite conduit aux pieds du Souverain Pontife par le Serviteur de Dieu lui-même, et le Pape lui accorda une indulgence plénière à gagner une fois par mois, à la condition de se confesser et de communier ; en outre, il pourvut à son entretien au moyen d'un petit subside qu'il lui assigna.

L'Année-Sainte touchant à sa fin, le pape enjoignit à saint Léonard de faire un triduum en forme de mission dans l'église de Saint-André della Valle, afin d'affermir de plus en plus les fidèles dans les sentiments de piété dont ils s'étaient montrés animés dans tout le cours de l'année; il en fit l'ouverture en présence d'un grand nombre de cardinaux et du Souverain Pontife luimême, qui voulut donner la bénédiction avec le Saint- Sacrement. Le concours des fidèles fut si grand que cette vaste église ne put contenir tout le monde ; une bonne partie devait rester en dehors, et de toutes parts on ne voyait que des larmes et des signes de componction. C'est de cette manière qu'il couronna ses travaux pendant l'Année-Sainte, à la grande satisfaction du Souverain Pontife. Benoît XIV, qui l'aimait tendrement, ne lui permit pas de se retirer ailleurs, comme il le désirait; il lui ordonna de demeurer à Rome et de continuer à se rendre près de lui tous les dimanches après le dîner, afin de traiter avec lui des affaires qui concernaient le salut de son âme et l'avantage spirituel de l'Eglise. Toutefois il jugea bon de lui accorder plus tard de s'absenter pour donner quelques missions, notamment à Lucques, comme nous allons le rapporter.

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