‹ Œuvres complètesChapitre 29 sur 155 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Il donne de nouveau des missions à Lucques et dans quelques endroits de l'archidiocèse de Bologne, — de là, il retourne à Rome, et peu après son arrivée au couvent de Saiut-Bonaventure, il meurt.

Les nobles seigneurs de la ville de Lucques avaient adressé de pressantes sollicitations au Souverain Pontife pendant l'Année-Sainte, pour obtenir de posséder de nouveau dans leurs murs saint Léonard ; le pape consentit enfin à s'en priver et lui permit d'aller prêcher la pénitence dans cette ville. Il songea aussitôt à se mettre en route ; mais avant de partir, il voulut terminer une œuvre importante qu'il avait entreprise, je veux dire l'érection du Chemin de la Croix dans le Colisée1, lieu sanctifié jadis par le sang des martyrs ; il avait eu, à cet effet, l'autorisation de Benoît XIV, et avec l'approbation du même Pontife, il avait en outre institué une congrégation de personnes pieuses, sous le titre des Amants de Jésus et de Marie, qui devaient faire solennellement, à. certains jours de l'annrée, le Chemin de la Croix au Colisée, et exciter les autres fidèles à pra-

(1) On donne ce nom à un immense amphithéâtre, qui fut construit par les ordres de l'empereur Flavius Vespasien, à son retour de la guerre contre les Juifs, en l'an 72 de l'ère chrétienne. On pense que le nom de Colisée (corruption du mot colosse), provient de la statue colossale de Néron, représentée sous la figure d'Apollon, qui était placée dans l'intérieur, ou du moins à peu de distance. Ce gigantesque édifice, conservé en grande partie, pouvait contenir jusqu'à cent mille spectateurs; c'est là que se donnait le sanglant spectacle des combats de gladiateurs, et c'est là aussi que, pendant les siècles de persécution, les chrétiens étaient exposés aux bètes féroces.

tiquer une dévotion si salutaire et si agréable à Dieu. Il avait déjà mis sous presse un opuscule dédié au Saint-Pòre, contenant les règles de cette association, et, pour compléter son œuvre, il ne manquait plus que la bénédiction des quatorze stations qu'il avait fait ériger dans l'intérieur de l'amphithéâtre. Grâce à son zèle, cette cérémonie eut lieu le 27 décembre, jour de la fête de saint Jean l'Evangéliste ; elle fut faite parle vicegérant de Rome, Patriarche de Constanlinople, le Saint-Pére ayant été empêché de la faire lui-même, comme il l'avait désiré et résolu. A celte occasion, le Saint adressa la parole à la multitude immense qui se trouvait réunie au Colisée, et il exhorta tous les 'fidèles à faire fréquemment le Chemin de la Croix, leur montrant que non seulement ils pouvaient gagner par là de nombreuses indulgences, mais de plus, qu'en méditant la passion du Sauveur, retracée dans les quatorze stations, ils feraient de faciles et rapides progrès dans le chemin de la vertu. Divers motifs semblaient porter à croire dans Je principe que cette pratique de dévotion ne tiendrait pas longtemps ; mais l'expérience a dissipé ces appréhensions, puisque les Amants de Jésus et de Marie y ont été constamment fidèles jusqu'aujourd'hui, et que beaucoup de personnes pieuses de toute condition se joignent à eux.

Saint Léonard avait aussi résolu de faire construire un oratoire à l'usage des confrères, afin que leurs réunions ne dussent pas avoir lieu dans l'église du couvent, qui était le siège primitif de la congrégation, ces réunions étant de nature à troubler plus ou moins le calme et le silence de cette sainte retraite; mais il ne put effectuer ce dessein, la mort l'ayant supris trop tôt. Le Souverain Pontife Benoît XIV, qui en avait eu connaissance, voulut l'exécuter après sa mort. Il fit donc construire à ses frais l'oratoire attenant à l'église

des Saints-Cosme et Damier), au Campo Vaccino, l'ancien Forum Romanum, qui s'étend entre le Capitole et le Colisée ; bien plus, pour le bon ordre de la congrégation, il assigna l'église même des Saints-Cosme et Damien à la section des femmes, et le nouvel oratoire à la section des hommes, et il nomma directeur perpétuel de l'exercice du Chemin de la Croix au Colisée le père Gardien prò tempore de Saint-Bonaventure.

Le Serviteur de Dieu, ayant définitivement établi, comme on l'a dit, l'œuvre du Chemin de la Croix, voulut répondre aux vœux des habitants de la ville de Lucques, qui avaient adressé au pape de nouvelles instances, dans le mois de mars 1751, afin qu'il le laissât partir; il donna donc tous ses soins aux préparatifs du voyage. Lorsqu'il alla prendre congé du Saint-Père et demander sa bénédiction, le 14 avril, le pape lui prescrivit de faire usage d'une voiture, tant en allant qu'en revenant, et comme il témoignait la surprise que lui causait cet ordre inattendu, le Saint-Père ajouta : « Allez et revenez en voiture, et pour le mois de novembre nous vous attendons à Rome. » Il partit dès le lendemain et, queljours après, il était à Florence. Tl y eut dans cette ville un empressement incroyable pour le voir, et cela non seulement de la part des gens du peuple, mais même des prêtres, des réguliers et des personnes de condiiion; la foule se pressait sur son passage dans les rues ; c'était à qui lui baiserait la main ou la tunique, ou enlèverait un morceau de son habit, et il n'était pas aisé de le protéger contre ces pieuses importunités. L'archevêque de Florence et l'évêque de Fiesole le prièrent de visiter quelques monastères ; il obéit, à la grande satisfaction des religieuses qui eurent le bonheur de le voir. Mais remarquant que dans son couvent du Mont, où il se tenait, il était fort distrait à cause des visites continuelles de personnes de qualité qui demandaient avec VIE s. l. 15*

instance de pouvoir lui parler, il se transporta à la solitude de l'Incontro, fondée par lui, comme on l'a rapporté plus haut, trente-cinq ans auparavant. Il s'y arrêta pendant quelques jours, jouissant d'une paix profonde et d'une parfaite tranquillité d'esprit. Enfin le 5 mai au matin il s'achemina vers Lucques.

Comme il s'était acquis dans cette ville une très haute considération, tant par la sainteté de sa vie, que par le bien incomparable qu'il y avait fait autrefois, il y fut reçu avec des démonstrations universelles de vénération et de joie. Le nombre des fidèles qui affluèrent à ses sermons pendant cette mission surpassa encore tout ce qu'on avait vu antérieurement dans la même ville; la cathédrale de Saint-Martin qui est très vaste ne put les contenir; il fallut prêcher sur la place de Saint-Michel in Foro. Il arriva, dans les premiers jours, que le Serviteur de Dieu, exténué par l'âge et affaibli par ses travaux excessifs, éprouva une sorte de défaillance intellectuelle, qui le rendait absolument incapable d'application, ce qui l'obligea d'omettre plusieurs sermons; mais s'étant remis promptement de cette indisposition, il continua son ministère apostolique et prêcha avec un ton de voix et une présence d'esprit tels, qu'il pénétrait jusqu'au cœur tous ceux qui l'écoutaient et les remplissait d'admiration ; on ne pouvait, en le voyant, s'empêcher d'être attendri et de verser des larmes.

De la ville de Lucques, il se dirigea sur Camajore, en passant par Viareggio; en cet endroit, on le pria de faire un sermon ; il se prêta au désir des habitants, et sa parole porta ses fruits : un homme qui vivait en concubinage public depuis dix-sept ans mit fin à ce scandale et se convertit; ce malheureux, par suite des rapports criminels qu'il entretenait avec sa servante, avait conçu pour sa femme une telle aversion, qu'il ne pouvait plus la souffrir, en sorte qu'elle avait été obligée de s'éloi-

gner et de vivre séparément avec son fils, qui était également affligé d'un si grave scandale. Par une disposition de la Providence, cotte servante alla écouter le sermon du Saint et elle en fut tellement frappée qu'au moment même, cédant aux sollicitations de la grâce, elle se mit à déplorer amèrement ses désordres et se proposa de changer de vie. De retour chez son maître, elle lui adressa une exhortation si pressante, que celuici, comme étourdi, et secoué aussi intérieurement par la grâce, congédia cette étrangère, rappela près de lui sa femme et son fils, et leur demanda pardon. Cet événement ne causa pas moins d'étonnement que de joie dans tout le pays, et chacun rendait grâce à Dieu de ce que, par un seul sermon de son Serviteur, il avait fait disparaître un scandale auquel depuis tant d'années on n'avait pu apporter remède. L'étonnement fut à son comble, lorsqu'on vit cet homme, trois jours après sa conversion, surpris par une mort soudaine et cité au tribunal de Dieu.

Un triomphe non moins éclatant de la grâce, également dû â l'efficacité de sa parole, excita l'admiration des habitants de Camajore, où il donnait la mission quelques jours après. Il y avait là une mère dont le fils avait élé tué neuf ans auparavant, et qui avait constamment refusé de pardonner au meurtrier, malgré les pressantes exhortations de personnes recommandables par leur rang et leur caractère. S'ob>tinant au contraire de plus en plus dans sa haine, aussi bien que le fils qui lui restait, elle répondait à tous ceux qui lui parlaient de réconciliation que, quand tous les missionnaires du monde viendraient la trouver, ni elle ni son fils ne se rendraient jamais. C'est avec ces dispositions que la mère et le fils allèrent écouter le sermon sur la sainte Vierge que saint Léonard avait c >utume de faire dans ses missions; ils en furent tous deux si pénétrés, si attendris,

que, sur-le-champ, déposant tout désir de vengeance, ils offrirent publiquement la paix à leur ennemi et se réconcilièrent solennellement, ce qui fut un grand sujet de joie et d'édification pour tout le monde. C'étaient là de ces coups admirables et extraordinaires que Dieu opérait par le ministère de son Serviteur, sans parler d'une foule innombrable de pécheurs, que sa voix, en tous lieux, réveillait de leur léthargie et qui, brisant publiquement les liens du péché, se réconciliaient avec Dieu par une sincère confession.

Saint Léonard ayant eu l'ordre du pape de commencer ses travaux apostoliques dans les montagnes de la légation de Bologne le jour de la fête de saint Barthélemi, fit la mission, en attendant, à Brancoli et à Gallicano, sur les confins des Etats de Lucques, de Florence et de Modcne; il y eut à ses sermons un concours si prodigieux de fidèles de ces trois contrées, qu'il fallut improviser deux ponts à leur usage sur le fleuve Serchio ; on compta au sermon de clôture jusqu'à trente mille personnes. 11 fit en tout trois missions dans ces montagnes, et elles lui coûtèrent tant de peine que plusieurs fois il tomba faible sur l'estrade et ne put continuer sa prédication. Dans une de ces localités, il eut surtout à souffrir des discordes qui y régnaient, particulièrement entre les personnes qui, à raison de leur position, auraient dû donner aux autres le bon exemple; elles se plaisaient à tourner en ridicule tout ce que disait le missionnaire, et s'efforçaient même d'empêcher qu'on se confessât à lui ou à quelqu'un de ses compagnons. Exhortations, avertissements, menaces, tout fut employé en vain pour réprimer cette insolence, que Dieu faisait servir du reste à enrichir la couronne de son Serviteur ; ces suppôts du démon continuèrent jusqu'à la fin à lui susciter des entraves, et persistèrent dans leur endurcissement et leur opiniâtreté. 11 n'en fut cependant pas de

même de la majeure partie du peuple et de la généralité des ecclésiastiques; ceux-ci, assistant assidûment aux saints exercices de la mission, en recueillirent les fruits et donnèrent des signes manifestes de componction et de repentir.

Dans le cours de ces missions, le Saint dit plusieurs fois à ses compagnons que c'étaient les dernières, et à frère Diego de Florence, qui depuis vingt-six ans l'accompagnait dans toutes ses courses apostoliques, il répétait de temps en temps qu'il voulait lui faire un sermon, sans que l'on comprît ce qu'il entendait par là. On remarqua d'ailleurs qu'au lieu de préparer ses sermons, selon sa coutume, il avait toujours en main les résolutions qu'il avait écrites, comme on l'a dit, en 17 17. Un jour qu'il était appliqué à les lire et à les méditer avec beaucoup d'attention, ses compagnons lui dirent de renvoyer ces résolutions à un autre temps et d'étudier ses sermons : « Non, répond-il; ce sont ces résolutions qui me sont nécessaires maintenant. » Ces circonstances et d'autres semblables faisaient craindre avec fondement que sa mort n'approchât et qu'il n'en eût reçu avis. En effet, écrivant de Barbarolo, le 29 octobre, à Mgr Belmonte, camérier de Sa Sainteté, il le lui fait entendre assez clairement : « S'il plaît à Dieu que j'arrive à Rome, lui dit-i!, vos désirs seront satisfaits : je n'en sortirai plus; car la barque est vieille et ne peut plus aller longtemps. »

Le mois de novembre était commencé : comme le pape lui avait ordonné de rentrer L Rome dans ce mois, et qu'il venait même de le rappeler par une lettre très affectueuse datée du même mois, il se déierraina à partir et à s'acheminer vers Rome. Il se rendit cependant d'abord à Ferrare, où il était appelé par l'archevêque, le cardinal Crescenzi, qui désirait le revoir et s'entretenir avec lui; de Ferrare il retourna à Bologae, d'où il se

mit en route le 15 novembre dans la direction de Lorette. Arrivé dans cette ville, le 20 du même mois, il y fut reçu avec toutes les démonstrations d'uLe profonde estime par le gouverneur, Mgr Stella, qui le pria instamment d'accepter le logement dans son palais. Mais l'humble Serviteur de Dieu, qui pendant toute sa vie avait été fidèle à sa résolution de s'arrêter toujours en voyage dans les couvents de l'Ordre, lorsqu'il s'en trouvait, afin de faire acte d'obéissance aux supérieurs locaux, remercia ce prélat et descendit chez les Mineurs Observantin's, où il passa la nuit. Le matin, il célébra Ja messe dans la sainte chapelle, à l'intention du Souverain Pontife, selon qu'il avait été convenu le soir précédent avec le gouverneur; et après avoir entendu une messe d'action de grâces dans la même chapelle, il partit pour Tolentino, où il arriva le soir au coucher du soleil. Il y prit également son logement au couvent des Mineurs Observantins, et montra dans la soirée une gaité si peu ordinaire chez lui, que son compagnon, ne pouvait en soupçonner la cause, en était dans l'éionnement. En partant de Tolentino, comme les montagnes qu'il fallait traverser éiaient couvertes de neige, il endura dans la matinée un froid si intense, que, toute la chaleur se retirant de ses membres, il présentait l'aspect d'un cadavre. Malgré cela, dés qu'il fut arrivé à Pontédella-Travé, il voulut y célébrer la sainte messe, et s'étant ensuite restauré avec un simple morceau de pain, il continua s-on voyage jusqu'à Casé-Nuové, où il arriva à sept heures du soir. Tandis qu'il était assis près du feu, il fut saisi d'un violent tremblement; son compagnon, s'en apercevant, lui dit qu'il avait la fièvre ; il répondit avec calme : « Je n'en sais rien. » Il se mit ensuite à réciter son office, et, après avoir pris une légère collation, il alla se reposer; mais il lui survint une toux opiniâtre, et il passa toute la nuit dans une agitation

telle, que vers une heure du matin, il pria son compagnon d'allumer son feu, parce qu'il ne pouvait plus rester au lit. Le bon frère lui demanda comment il se trouvait, et il répondit par deux fois : « Je suis mal »; ce qui fit augurer que le mal était bien grand ; car les plus rudes fatigues, les évanouissements, les mauvais traitements (ju'il avait essuyés pendant l'espace de vingt-six ans, n'avaient jamais pu lui arracher une plainte semble ; il supportait tout d'un air content, et jamais on ne lui entendit seulement dire qu'il fût mal. Dès que le jour fut vsnu, ils s'acheminèrent vers Foligno, où il voulut encore dire la messe; et comme son compagnon le priait de s'en abstenir pour cette fois, attendu qu'il ne tenait plus sur ses jambes, il lui répondit d'un ton très pénétré : « Mon frère, une messe vaut plus que tous les tiésors du monde. » 11 monta donc à l'autel, mais il eut beaucoup de peine d'achaver ; sa faiblesse était si grande que ses jambes tremblaient sous lui et qu'il ne pouvait plus articuler En allant le jour suivant de Foligno à Spolète, le conducteur se trompa de route, et s'engagea dans un chemin étroit où la voiture ne pouvait plus avancer; il fallut donc qu'il traversât à pied un ruisseau plein d'eau et de boue. Il arriva au couvent de Spolète extrêmement défait et dans un tel état qu'on eût dit qu'il allait expirer ; il voulut néanmoins réciter son office, ce qu'il fit. avec l'assistance de deux religieux. On le pria avec les plus vives instances, de s'arrêter quelque temps; mais il s'excusa en disant que Sa Sainteté lui avait ordonné de se trouver à Rome dans le mois de novembre; et en conséquence il poursuivit son voyage par Civita Castellana, d'où il partit le 26 de grand matin pour Rome.

Pendant cette dernière journée de son fatigant et pénible voyage, il montra plus que jamais le désir ardent qu'il avait d'arriver bientôt à son couvent de Saint-Bona-

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venture; il demanda à Rignagno à quelle distance on était de Rome, et réitéra la même demande à Castel Nuovo; obligé do s'arrêter pour quelques heures en cet endroit, il voulut achever, quoique avec un mal extrême, l'office du jour. En voyant Prima Porta, il demanda h frère Diego combien il y avait encore jusqu'à Pontemolle ; puis il ajouta: « Pendant ces dernières missions dans les montagnes de Bologne, je vous ai dit plusieurs fois, mon frère, que j'avais à vous parler, et que je voulais vous faire un sermon. Or, voici ce que j'ai à vous dire; quand nous serons arrivés au couvent de Saint-Bonaventure, vous remettrez cette cassette contenant mes sermons, au père Gardien ; vous lui direz que je m'en dépouille de bon cœur et que je n'ai plus que faire de mes manuscrits. Je l'invite cependant à les confier à des religieux capables d'exercer utilement le saint ministère de la prédication, et s'il ne le fait pas, il en rendra à Dieu un compte rigoureux. Vous remettrez aussi entre les mains du père Gardien les clefs des cassettes qui renferment la Vierge, le Crucifix et les autres objets dont on usait dans les missions; il faut, mon frère, que vous vous dépouilliez aussi de tout cela de bon cœur. » A quoi le frère Diego répliquant qu'il le faisait bien volontiers : « C'est ainsi que je le désire, reprit le Saint; j'aime que vous soyez détaché de tout, et que vous n'ayez d'attache qu'à faire la volonté de Dieu. " Il continua à l'exhorter à garder fidèlement ses vœux, à s'appliquer à la pratique des vertus de son état et à ne jamais perdre la paix de l'âme, qu'ainsi il se rendrait cher à Dieu et à ses confrères et qu'il persévérerait dans sa vocation. Il ajouta en finissant : « Je sais que je dois bientôt mourir » ; et le frère Diego l'encourageant, il répondit : « Non. D'après les signes que j'ai, je suis à l'extrémité. Ne doutez pas cependant, frère Diego, que je ne prie Dieu constamment pour

vous, comme je vous ai toujours aimé. » Après un moment de silence, il poussa un profond soupir, se leva, et se tenant debout dans la voiture : « Mon frère, dit-il, je remercie Dieu de tout mon cœur de m'avoir accordé la grâce que je désirais si vivement, de mourir dans notre sainte Retraite. » Dès qu'il eut franchi la la porte de Rome, il dit à son compagnon : « Entonnez le TeDeum, et je répondrai; » il le fit en effet, et c'est en récitant ce chant d'action de grâces qu'il arriva au couvent de Saint-Bonaventure, le 26 novembre, après le coucher du soleil.

On le descendit avec peine de la voiture; car il était si faible qu'on ne lui sentait plus de pouls : aussi fallut-il le porter à bras jusqu'à l'infirmerie. A peine y fut-il en'.ré qu'il se confessa et demanda le saint Viatique, qui lui fut administré environ une heure après son arrivée, en présence de toute la communauté. Lorsque son divin Sauveur entra dans la ohambre, il lui adressa un collogue si affectueux, si expressif; il prononça ses actes de foi, d'espérance et de charité avec tant d'énergie et de sentiment, que tous les assistants en furent émus jusqu'aux larmes. Après être resté pendant quelque temps recueilli en Dieu, il reçut la visite du médecin, qu'il pria de fie pas lui ordonner de manger de la viande, tantil était jaloux d'observer, jusqu'à son dernier soupir, l'abstinence qu'il gardait depuis tant d'années. Le docteur le trouvant tout à fait sans pouls, lui ordonna de prendre une boisson fortifiante; il la reçut des mains de l'infirmier en le remerciant de sa charité, et il ajouta : « Oh ! si l'on en faisait autant pour l'âme que pour le corps! » Après avoir bu, il dit encore : « Mon frère, je n'ai pas de termes suffisants pour remercier Dieu de la grâce qu'il m'accorde de mourir au milieu de mes confrères. » Un de ses premiers soins en arrivant avait été de songer à écrire à Sa Sainteté, pour lui donner un témoignage VIE s. l. 16

de son obéissance, et il demanda à cet effet du papier et une plume, mais son confesseur jugea bon de ne pas le lui permettre, ajoutant qu'on avertirait plutôt monseigneur Belmonte, prélat domestique et confident du Pape, afin qu'il lui donnât avis de son retour. En effet, ce prélat vint le voir vers les neuf heures du soir ; il ne put dissimuler la douleur qu'il éprouvait de le trouver dans cet état, et il ajouta que le Saint-Père serait très affligé en en recevant la nouvelle. Le Serviteur de Dieu se réjouit en le voyant, et lui répondit d'un air riant : « Que la volonté de Dieu soit faite et qu'il dispose de nous pour sa plus grande gloire ; veuillez m'accorder la faveur de déposer aux pieds de Sa Sainteté les derniers sentiments de ma filiale obéissance. » — « Père Léonard, lui dit prélat, vous êtes entre les mains de Dieu, qui, je l'espère, vous mettra en possession de ses éternelles miséricordes, et dans ce cas ne manquez pas de prier Dieu pour notre Saint- Père et pour moi. » — « Je le ferai volontiers, répondit-il, et qu'il en soit comme il plaira à Dieu pour sa gloire ; » et le prélat se retira immédiatement. Le Saint désirant demeurer dans le recueillement, congédia les religieux, en leur disant d'aller se reposer; il ne resta près de lui que l'infirmier pour l'assister au besoin. Celui-ci, se tenant en dehors de la chambre, dont la porte était ouverte, était édifié d'entendre le malade faire les actes d'amour les plus fervents, invoquer la sainte Vierge et s'entretenir avec elle comme s'il l'avait eue présente. S'étant ensuite approché du lit, il vit qu'il avait le visage tout enflammé; il le toucha, et il lui trouva la chair brûlante. On lui donna aussitôt l'Extrême-Onction, qu'il reçut avec les sentiments de la dévotion la plus parfaite ; peu après, ayant conservé jusqu'à la fin toute sa présence d'esprit, il parut comme surpris d'un doux sommeil, et sans faire aucun mouvement, il s'endormit dans le Seigneur.

Ce fut le vendredi, 26 novembre 1751, un peu avant minuit, qu'il alla recevoir la récompense de tant de travaux entrepris pour la gloire de Dieu et pour le salut du prochain : il était âgé de soixante-quatorze ans, onze mois et six jours ; il avait passé cinquante-trois ans en religion et il en avait consacré quarante-quatre aux missions. Le matin de bonne heure, conforméaaent aux instructions reçues, on en fit donner avis au Saint-Père, qui, en apprenant la mort du père Léonard, dit avec un profond sentiment de douleur : « Nous avons beaucoup perdu; mais nous avons gagné un Protecteur dans le ciel, » et l'on vit couler des larmes de ses yeux.

A peine la nouvelle de cet événement se fut-elle répandue dans la ville, que le peuple accourut en masse à l'église et au couvent de Saint Bonaventure ; on jugea prudent de ne pas l'exposer en public, pour éviter les troubles et les désordres que l'affluence extraordinaire de gens de tout rang et de toute condition aurait pu occasionner. On se contenta de le déposer dans son cercueil au milieu du chœur, fermé par une balustrade, pendant qu'on chantait la messe et qu'on célébrait ses funérailles. Etaient présents à ces obsèques messeigneurs Reali, Belmonte et Giovardi, qui, la cérémonie funèbre terminée, prirent le cercueil et le reportèrent dans une chambre de l'infirmerie, où il resta le reste du jour. Cependant, pour contenir la foule qui allait toujours croissante, et qui couvrait toute la rue aboutissant à Saint-Bonaventure, il fut nécessaire de placer à la porte du couvent et à celle de l'église douze soldats, qui durent y stationner pendant plusieurs jours, la foule ne faisant que grossir. Vers le soir, on vit arriver trois cardinaux, savoir, messeigneurs Guadagni, vicaire de Sa Sainteté, Bardi et Monti, avec monseigneur de Rossi, vice-gérant du cardinal-vicaire, et d'autres personnages considérables, tant séculiers qu'ecclésiastiques, et même

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des réguliers de divers Instituts. Tous, en contemplant ce corps vénérable, répétaient unanimement qu'il était mort un grand serviteur de Dieu, un de ceux à qui le Sauveur a dit dans l'Evangile : « Venez à moi, vous tous qui êtes chargés et fatigués (pour mon amour), et je vous soulagerai »

Quelques princesses, parmi lesquelles se trouvèrent les duchesses Strozzi, Césarini, de Carpinéto et autres, accompagnées de beaucoup de personnes de distinction, désirèrent vivement, par piétt% de lé voir avant qu'il no fût enseveli; elles se rendirent le même soir à l'église et sollicitèrent cette faveur avec instance. C'est pourquoi vers sept heures, l'église étant fermée, et les soldats continuant à stationner en dehors (car le concours du monde ne cessait pas même la nuit), on transporta le corps de l'infirmerie à l'église; et lorsqu'elles eurent satisfait leur dévotion en le contemplant pendant quelque temps, elles se retirèrent, et le matin suivant, avant le jour, il fut mis au tombeau de la manière suivante. Avec l'assistance de Mgr Giovardi, qui à cette fin passa la nuit au couvent, en présence du notaire qui dressa le procèsverbal, d'un grand nombre de religieux et du provincial, lequel se trouvait là en cours de visite, le corps do saint Léonard fut d'abord juridiquement reconnu et trouvé flexible dans toutes ses parties, comme s'il eût été vivant, puis déposé dans une caisse, qui fut scellée avec de la cire d'Espagne et placée, par ordre du Pape, dans un tombeau à part, en avant de la chapelle de Saint-François. Sa tombe fut ensuite recouverte d'une pierre portant cette inscription :

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