CHAPITRE Ier
De la Foi de saint Léonard.
Ce sont les vertus que nous pratiquons avec le secours de la grâce qui nous rendent saints et agréables à Dieu ; et l'on est d'autant plus saint qu'en montant de degré en degré, on s'approche davantage de l'Auteur de toute sainteté. Si donc il s'agit d'un juste proclamé tel par l'Eglise, d'un ami de Dieu, tel que saint Léonard, il faut qu'il y ait en lui des marques sensibles de ces éminentes vertus qui ont pu seules l'élever aux honneurs des autels. Et, en effet, on peut déjà les déduire en grande partie de ce que nous avons dit de sa vie; elles reluisent dans toutes ses actions et dans ses immenses travaux avec tant d'éclat, qu'elles sautent aux yeux même de ceux qui voudraient les méconnaître. Néanmoins, pour la plus grande gloire de Dieu et de son Serviteur, ainsi que pour l'édification du lecteur, nous allons en parler plus en détail, au moins des vertus les plus nobles et les plus excellentes. Or, comme ces vertus, pour la plupart, ont leur siège dans le cœur, qui n'est connu que de Dieu seul, pour les mettre en lumière, nous nous attacherons à les dépeindre par ses actes ;
C3r les paroles et les actions manifestent d'une manière certaine, le principe intérieur qui nous fait agir. C'est donc en groupant les faits épars dans le cours de sa vie que nous retracerons le portrait vivant de ses principales vertus. Nous commencerons par les vertus théologales, et d'abord par là foi.
La Foi est le principe et le fondement de notre justification, la racine et l'âme de toutes les autres vertus; de telle sorte que s'il a possédé celle-là à un degré héroïque, on peut juger par là même du progrès qu'il a fait dans les autres, et du degré d'union avec Dieu auquel il est parvenu ; car c'est par la foi, au témoignage de saint Paul, qu'on se rend agréable à Dieu et qu'on s'approche de lui. Mais comme la foi est une vertu intérieure, puisque d'après le même apôtre, c'est le cœur qui croit, corde creditur, nous la ferons ressortir des effets dans lesquels elle s'est manifestée, particulièrement de la dévotion du Saint envers les divins Mystères, et envers les Saints. Cette dévotion peut être appelée à son bon droit la fille aînée de la foi, vu que l'expérience nous enseigne qu'un homme est d'autant plus dévot, plus religieux, plus pieux, qu'il est plus enraciné dans la foi; tandis que si la foi vient à manquer, comme on le voit trop souvent, la piété languit en proportion. Bien plus, si la foi qui est vivante opère au moyen de la charité, et, selon l'expression de saint Jacques, se manifeste par les œuvres, il suffira de jeter un coup d'œil sur quelques actions particulières de saint Léonard, de méditer quelques-unes de ses paroles, pour voir clairement combien sa foi fut vive et puissante.
Dès sa tendre enfance, il la manifesta par une foule de traits de piété que nous avons rapportés au commencement de sa vie, et sur lesquels nous aurons occasion de revenir dans le chapitre suivant. Il se plaisait à instruire les enfants de son âge des principaux mys-
tères de la foi, à les prêcher même d'un lieu élevé, préludant déjà au ministère apostolique, auquel sa vie devait être consacrée. Il la manifesta à Rome même, lorsque, jeune étudiant, il enseignait déjà la doctrine chrétienne dans les églises, ou parcourait les rues pour attirer le monde aux catéchismes et aux sermons. Devenu religieux, il la manifesta maintes fois dans les entretiens familiers qu'il avait avec ses confrères, leur exprimant le vœu ardent qu'il nourrissait dans son cœur, d'aller porter le flambeau de la foi parmi les infidèles et de lui rendre témoignage au prix de son sang et de sa vie. Il conserva ce désir tant qu'il vécut, et, jusque dans ses derniers jours, il regrettait de n'avoir pas été jugé digne, comme il le disait, de mourir pour Jésus- Christ. Il laissait surtout éclater ses plaintes avec un profond sentiment de douleur, quand il entendait raconter que plusieurs avaient souffert le martyre pendant la persécution en Chine, où, dans sa jeunesse, il avait sollicité et obtenu la faveur d'être envoyé en mission. Mais on ne pourrait mieux rendre l'ardeur de ce désir, ni par conséquent la vivacité de la foi qui en était le principe, qu'en se servant des paroles mêmes, avec lesquelles il le manifestait parfois en public, lorsqu'il prêchait sur cette vertu : « S'il est permis à un enfant, disait-il, d'être en quelque manière l'imitateur de son père, je m'offre, comme s'est offert mon vénérable père, saint François, à rendre le même témoignage que lui à notre sainte foi. En présence du Sultan, il prit l'engagement de se jeter tout vivant dans un brasier ardent, pourvu que ce tyran, avec ses sujets, voulût recevoir le baptême. Eh bien ! je suis prêt à en faire autant, poursuivait-il : élevez un bûcher, meitez-y.le feu, et obtenezmoi la permission des supérieurs, afin d'éviter tout reproche de témérité, et soyez certains que si quelqu'un parmi vous est chancelant dans la foi, je n'hésiterai pas
à me précipiter au milieu des flammes pour attester que notre foi est divine. Ah! qui m'accordera de donner ma vie, mon sang, tout ce que je suis, pour une foi si auguste ! »
Que dirons-nous de plus? Par la huitième des Résolutions qu'il prit dans la solitude de l'Incontro, on voit clairement qu'il s'était proposé la foi pour guide dans toutes ses actions, et qu'il la renouvelait fréquemment par des actes fervents, en sorte qu'il n'agissait qu'accompagné du flambeau de la foi. Avec cette foi vive, il se considérait toujours et partout en la présence de Dieu, il voyait toutes choses en lui, rapportait tout à lui, et ne cherchait dans les créatures, comme au dedans de lui-même, autre chose que Dieu. Par les actes de foi dont il faisait précéder chacune de ses actions, surtout les plus importantes, ainsi qu'il le déclare dans le même endroit, il acquérait chaque jour une nouvelle ferveur pour travailler à la gloire de Dieu, de ce Dieu qui était l'unique objet de ses pensées, de ses désirs, de ses affections et de ses actions. Au moyen de cette vertu, il s'était formé, selon son expression, une solitude mentale, qu'il appelait la Région de la foi : c'est là qu'il se retirait pour oublier toutes les choses créées et sensibles, et n'aspirer plus, surtout dans l'oraison, qu'à Dieu et aux choses célestes ; c'est dans cette région de la foi qu'il s'appliquait tout entier à contempler les perfections de son Dieu, à s'entretenir seul à seul avec lui, et s'efforçait, autant qu'il le pouvait, de se transformer en lui. Même hors du temps de l'oraison mentale, il s'accoutumait à considérer dans les créatures la bonté de Dieu que la foi lui faisait découvrir en elles ; il ne voyait en elles que Dieu seul ; il y admirait sa grandeur et s'animait à tendre vers lui, parli pratique de toutes les autres vertus, dont la foi, comme on l'a dit, est le principe, le fondement et la racine. De là vient, qu'ayant
toujours Dieu et ses infinis attributs devant les jeux, il paraissait souvent étranger au monde et à la vie des sens. Des religieux ou autres, même des personnes de qualité, le rencontrant, soit dans son couvent, soit au dehors, le saluaient, l'interrogeaient, n'importe sur quoi, et lui, sans s'en apercevoir, continuait son chemin sans leur répondre, tant son esprit était absorbé en Dieu. Aussi avait -il coutume de dire qu'il croyait toutes les vérités que Dieu a révélées et que l'Eglise nous propose de croire, aussi fermement que s'il les voyait de ses propres yeux, qu'il en était même plus assuré que s'il les avait vues, attendu qu'elles reposent sur la première et infaillible vérité.
Et cette foi en la présence de Dieu, qui était si vive chez lui, il s'efforçait de l'exciter aussi chez les autres, disant, comme il le fait dans son Manuel, en ^'adressant à une religieuse, que c'est quelque chose de très facile; qu'il suffit de croire qu'on a constamment Dieu à ses côtés, selon que la foi nous l'enseigne, et de le considérer des yeux de cette même foi, pour être réellement persuadé de sa présence, même dans l'obscurité où nous marchons. Rien n'excitait plus vivement son zèle que de voir des chrétiens exposés au danger de perdre la foi ; de là vient qu'à son retour de l'île de Corse, comme il prêchait dans la métropole de Gênes, il recommanda instamment aux fidèles de s'inscrire dans la confrérie de Notre-Dame de Bon-Secours, instituée pour entretenir un armement sur mer contre les pirates. Ces infidèles emmenaient bien souvent dans leur pays, en qualité d'esclaves, un bon nombre de chrétiens, qui, par cela même, se trouvaient dans le plus grand péril d'apostasie. Pour exciter le zèle en-faveur d'une œuvre aussi salutaire, il en parla pendant six jours consécutifs avec tant de chaleur et d'entraînement, que la nouvelle en parvint jusqu'aux oreilles des Turcs, et que ceux-ci
formèrent le dessein de s'emparer de sa personne. C'est ce qu'il nous apprend lui-même dans une lettre, qui est d'ailleurs une nouvelle preuve de l'ardent désir qu'il entretenait toujours au fond de son âme, de mourir pour la foi. « Les Turcs de Tunis, écrit-il, ont su que je presse un armement contre eux, et ils s'en vont répétant que le frère Léonard leur fait la guerre, et ils cherchent ce frère Léonard, et s'ils le trouvent, il est aussitôt empalé ; et comme cela se ferait in odium fidei, je désire de tout mon cœur qu'ils réussissent. »
Mais s'il ne plut pas à Dieu que son fidèle Serviteur allât dans les pays barbares, et versât son sang pour la foi, comme il le désirait, il lui fournit néanmoins l'occasion de montrer son attachement pour elle, en lui donnant de travailler à la conversion de plusieurs infidèles, qui lui tombèrent entre les mains en pays chrétien. Entre un grand nombre d'exemples que je pourrais citer, je me contenterai des suivants. Tandis qu'il faisait la mission à Livourne, un jeune Turc qui se trouvait par hasard dans ce port, alla un jour l'entendre, et quoiqu'il comprît fort peu la langue du missionnaire, il voulut néanmoins le voir, et, touché par la grâce, il lui exposa le désir qu'il avait conçu de se faire chrétien. Le Serviteur de Dieu l'accueillit avec la joie et l'amour le plus vif, l'encouragea à effectuer sa sainte résolution, et après l'avoir bien instruit des vérités de la foi, il l'emmena avec lui à Florence, où il eut la consolation de le faire baptiser. C'est avec la même tendresse et la même joie, qu'il reçut dans ses bras un jeune israélite à Viterbe. Celui-ci, touché également par la grâce en assistant à un de ses sermons, avait résolu d'embrasser le christianisme à son retour à Rome ; mais à peine eut-il parlé au Serviteur de Dieu, qu'il se sentit comme enflammé par ses paroles, et sans tarder davantage, après avoir employé quelques jours
à s'instruire des choses les plus nécessaires, il voulut recevoir le baptême sur les lieux mêmes.
Il ne montra pas moins de zèle à l'égard de deux jeunes personnes, également juives, qu'il convertit à la religion catholique, mais dans des circonstances bien différentes. L'une avait été conduite à la maison des Catéchumènes de Rome, où plusieurs de ses proches s'éiaient faits chrétiens, et elle s'opiniâlrait à ne vouloir pas renoncer au judaïsme : le Saint la convertit en lui appliquant sur le front l'image de la très sainte Vierge qu'il portait toujours sur lui. La jeune personne ellemême, devenue religieuse, rapporta au Saint qu'elle n'eut pas plus tôt éprouvé le contact de la sainie image, qu'elle se sentit toute changée intérieurement, et excitée à se faire chrétienne. Elle ne s'était pas contentée de cela, elle avait voulu de plus se consacrer à Dieu par des vœux solennels, et elle s'estimait si heureuse de sa vocation, qu'elle n'avait pas de termes, disait-elle, pour lui exprimer sa reconnaissance d'un si grand bienfait. — L'autre, après avoir feint de recevoir le baptême, entra également dans un monastère, y prit l'habit, et fit profession avec les dispositions dont peut être animée une personne, chrétienne en apparence, et juive en réalité. Notre Saint, faisant un jour la visite de ce monastère, devait entendre toutes les religieuses l'une après l'autre; quand il en vint à celle-là, il l'exhorta, avec beaucoup de douceur et de charité, à lui dévoiler sincèrement le fond de sa conscience. Alors , cette infortunée, que Dieu venait de toucher au cœur, lui découvrit son misérable état et le supplia avec une vive componction, d'y apporter le remède convenable. Heureux de pouvoir gagner cette âme à Jésus-Christ, il s'empressa de secouer les ténèbres qui l'aveuglaient, l'éclaira de la lumière de la vraie foi, en l'instruisant avec bonté et avec tendresse de nos saints mystères,
et répara en peu de temps un si grave désordre. 11 ne montrait pas moins de zèle à ramener à la foi ceux qui s'en étaient éloignés, comme on peut en juger par le trait suivant. Un marin, natif d'un endroit où saint Léonard avait donné la mission quelques années auparavant, s'étant abandonné aux désirs de son cœur corrompu, résolut, afin de satisfaire plus librement ses passions, de passer à Genève ; arrivé dans cette capitale du protestantisme, il ne tarda pas à oublier Dieu, son éternité et son âme. Néanmoins la miséricorde divine le poursuivait partout; souvent elle perçait son cœur de violents remords, et en même temps lui faisait entendre une voix intérieure qui l'exhortait à aller se confesser à saint Léonard, pour rentrer, par son entremise, dans le sein de l'Eglise, et recouvrer la paix avec Dieu et avec lui-même. Mais, comme la corruption du cœur en vient bientôt à obscurcir l'entendement, il ne cherchait qu'à étouffer ces remords salutaires et fermait les yeux à ces rayons de lumière, par lesquels Dieu voulait le secouer et l'éclairer. Il partit donc de Genève pour aller vivre au milieu des Turcs, changeant de religion comme il changeait de pays. Là, plus que jamais, il se roula dans la fange des plus honteuses débauches, et cependant le Seigneur, dans sa bonté, ne cessait: de lui envoyer des remords et de le stimuler à se rendre à Rome pour se confesser à saint Léonard. Le malheureux obéit enfin à l'appel de la grâce; il entreprit le voyage qui était très long, et arrivé dans cette capitale, il se rendit directement au couvent de Saint-Bonaventure. Prosterné aux pieds de l'homme de Dieu, il lui raconta toute la suite de sa vie criminelle, et lui dévoila toutes les erreurs contre la foi dans lesquelles il était tombé, d'abord parmi les Protestants, et ensuite chez les Musulmans. Le bon père embrassa cet enfant prodigue avec la plus tendre charité, Tins-
truisit, dissipa les ténèbres qui offusquaient son esprit, et muni des pouvoirs nécessaires, le réconcilia avec Dieu et avec l'Eglise; puis, comme il était pauvre, il lui procura les secours dont il avait besoin, et le renvoya plein de joie et de consolation dans son pays.
En un mot, la foi de saint Léonard était cette foi vive qui opère par la charité; c'est elle qui lui faisait désirer si ardemment de travailler à la conversion des infidèles, et saisir avec tant d'empressement les occasions de gagner des âmes à Jésus-Ghrist; c'est elie qui enflammait son zèle pour le salut des pécheurs, dont il convertit un nombre infiûi dans le cours de ses missions ; c'est elle enfin qui soutint sa persévérance et sa ferveur dans cette loDgue carrière de travaux, de fatigues et de souffrances, que nous lui avons vu fournir.