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CHAPITRE II

Dévotion de saint Léonard au très saint Sacrement de l'autel.

La dévotion naît de la foi ; elle en est le signe et la preuve la plus manifeste ; car c'est la foi qui nous porte à vénérer, par des actes même extérieurs de religion, les vérités éternelles que nous professons. C'est donc par la considération de ces pratiques de piété dans lesquelles saint Léonard a excellé que nous découvrirons, mieux encore que nous ne l'avons fait, la fermeté et la vivacité de sa foi.

Et comme le sacrement de l'Eucharistie est appelé par excellence le Mystère de la foi, Mysterium fidei, et que c'est la foi dans la présence réelle qui distingue surtout les vrais croyants, les enfants de l'Eglise, d'avec

les sectaires des derniers temps, nous parlerons d'abord de la dévotion de notre Saint pour cet ineffable mystère.

Nous ne remonterons pas aux premières années de savie, où l'on sait qu'il se faisait un bonheur d'assister à la messe, de passer un temps considérable dans les églises en présence du Saint-Sacrement, et surtout de le recevoir dès qu'il en eut l'âge ; qu'il nous suffise de rapporter que s'étant proposé, dans une de ses Résolulions, de faire de cet adorable Sacrement le centre et le but de toutes ses affections, il ne cessait de le vénérer par des actes intérieurs ou extérieurs, et s'efforçait, autant qu'il était en lui, de le faire vénérer par tout le monde.

A peine arrivé dans un endroit, sa première visite était à l'église, où il se rendait immédiatement pour adorer l'auguste Sacrement de l'autel. Il célébrait chaque jour la sainte messe, mais avec une dévotion si sensible qu'il édifiait tous ceux qui en étaient témoins ; afin d'y être mieux préparé, il se confessait jusqu'à deux fois le jour. Tout ce qu'il faisait depuis complies jusqu'à la messe du jour suivant, il avait l'intention de le faire par manière de préparation à ce redoutable sacrifice. Il apportait, en célébrant, la plus parfaite exactitude à observer toutes les cérémonies prescrites par l'Eglise. Il communiait toujours comme s'il l'eût fait en Viatique et pour la dernière fois de sa vie; au moment de la communion, il excitait dans son cœur des actes fervents de foi, d'amour, de contrition, et un désir ardent de se transformer tout entier en Jésus-Christ. Il avait soin de faire les mêmes actes dans sa préparation et il les renouvelait encore dans son action de grâces; il était convaincu que l'essentiel pour cette préparation et cette action de grâces est d'avoir un cœur pur et humilié, qui, éclairé par une foi vive, produise beaucoup d'actes d'humilité intérieure

d'offrande, de louanges, d'amour et de contrition. Il entendait chaque matin toutes les messes qui se disaient et que ses occupations lui permettaient d'entendre; au moment de l'offertoire, il formait le désir et l'intention d'entendre et d'offrir au Seigneur toutes les messes qui se célèbrent chaque jour dans le monde entier. Il appelait la sainte messe le soleil du monde chrétien, l'àme de la foi, le centre de la religion catholique; il l'envisageait comme le but auquel tendent tous les rites, toutes les cérémonies, tous les sacrements de la Loi nouvelle; comme l'abrégé de tout ce qu'il y a de bon, de tout ce qu'il y a de beau dans l'Eglise de Dieu. Telles étaient les idées que sa foi lui donnait de l'adorable Sacrement de nos autels ; sa dévotion était proportionnée à ces hautes idées, comme il le faisait bien voir par la manière dont il célébrait la messe. Il faut ajouter à ce que nous avons déjà dit qu'il ne montait jamais à l'autel sans être revêtu d'un cilice, et sans avoir offert auparavant, trente-trois fois au Père éternel le sang de son divin Fils, en le conjurant de faire en sorte que par la vertu du sacrifice, son âme se conservât toujours pure et exempte de toute souillure.

En revêtant les ornements sacerdotaux pour se rendre à l'autel, il animait chacune de ses actions de si vifs sentiments de foi et de piété qu'il faisait paraître sensiblement, au dehors, les divines ardeurs qui le dévoraient intérieurement. En allant à l'autel il se tìgurail monter au Calvaire; il contemplait des yeux de la foi la très sainte Trinité qui, au milieu de la cour des Ange3 et des Bienheureux, se disposait à accepter le sacrifice qu'il allait offrir, et, dans cette pensée, il marchait avec une modestie, un recueillement tel, qu'on eût dit un homme ravi hors de lui-même et entièrement absorbé en Dieu. Il produisait la même impression sur ceux qui le voyaient à l'autel. Pour écarter toutes les

distractions pendant qu'il célébrait, et tenir son esprit constamment fixé en Dieu, il avait soin de partager la sainte messe en quatre parties, savoir : la préparation, l'instruction, l'oblation, la communion et l'action de grâces. Dans la première, qui va depuis le commencement jusqu'à l'Introït, il faisait intérieurement des actes de contrition et d'humilité, se confessant indigne d'offrir un si grand sacrifice. Dans la seconde, qui s'étend depuis l'Introït jusqu'à la fin du Credo, il prêtait la plus grande attention au sens des paroles, afin de recueillir les lumières que Dieu daignerait lui accorder. Dans la troisième, c'est-à-dire depuis l'offertoire jusqu'à la communion, il s'efforçait de se représenter vivement les quatre fins que l'on doit avoir en offrant le divin sacrifice, savoir : louer Dieu et le glorifier, satisfaire à sa justice pour les péchés commis, le remercier de ses nombreux bienfaits, et le supplier de nous en accorder de nouveaux. Dans la dernière partie enfin, c'est-à-dire depuis la communion jusqu'à la fin de la messe, il accompagnait toutes les prières de l'Eglise de vils sentiments de reconnaissance envers Jésus-Christ, qu'il possédait dans son coeur, et lui adressait les adorations les plus humbles, les actes d'amour les plus fervents.

S'il arrivait qu'on lui lit observer qu'il était fort long en célébrant la sainte messe : * Ne savez-vous pas, répondait-il aussitôt, que ma plus grande consolation est de célébrer la sainte messe, et qu'un de mes plus grands chagrins est de voir certains prêtres la célébrer avec tant de précipitation? Oh! si nous avions tous une foi vive, nous ne pourrions jamais nous éloigner de l'autel ! » Et qu'en effet il trouvât toutes ses délices à offrir le Fils de Dieu à son Père éternel, c'est ce qu'il faisait bien voir dans le cours de la messe : au moment de la consécration, il paraissait le visage tout embrasé, tout en feu; au moment de la communion, l'on eût dit

qu'il goûtait une joie ineffable à converser avec un confident, un ami intime, et pendant tout le temps de la célébration, il semblait ravi au dessus de la vie des sens et tout absorbé dans l'union avec Jésus, caché sous les espèces sacramentelles.

Là ne se borna point la dévotion de saint Léonard envers le très saint Sacrement; elle le porta en outre à faire tous ses efforts pour qu'il fût adoré et vénéré en tous lieux. Dans ses missions, il avait coutume de recommander vivement que, lorsqu'on le porte aux infirmes, il fût accompagné de tout l'appareil possible et d'un grand nombre de cierges. Ses exhortations ne furent pas stériles, comme on peut en juger par ce qui s'observe dans une multitude d'endroits ; là où le Viatique autrefois était à peine accompagné par quelques fidèles dans les rues, on le voit, depuis ses missions, entouré d'un cortège imposant et de cierges nombreux. C'est ce qui arriva particulièrement à Ancóne, port de mer situé sur l'Adriatique ; en prêchant en cet endroit, il fit remarquer aux fidèles que leur ville étant constamment remplie d'étrangers de divers pays et de religions diverses, tous seraient extrêmement édifiés de voir les catholiques accompagner leur Dieu, présent dans le Sacrement, de l'éclat et de la pompe convenables. Cette invitation produisit un tel effet qu'il y eut toujours, depuis, un concours considérable de fidèles pour accompagner le divin Sacrement; le nombre des cierges s'éleva parfois jusqu'à cinq cents; cet appareil, rehaussé par la modestie et le recueillement du peuple, produisait sur les spectateurs autant d'édification que d'attendrissement.

Dans une terre de la Sabine, il y avait une telle négligence à accompagner le Viatique aux infirmes, que les habitants de l'endroit rougissant de porter le baldaquin, il fallait souvent attendre bien longtemps

avant qu'on ne pût trouver quelque paysan qui se chargeât de cet office. Le fervent missionnaire parla longuement sur ce sujet, et parvint, non sans peine, à triompher de leur respect humain et à leur persuader de se faire gloire de remplir cette fonction auprès du Roi des rois. Il arriva sur ces entrefaites qu'on dut porter la communion à un infirme; tous les fidèles accoururent pour accompagner le très saint Sacrement et les principaux du lieu se mirent au baldaquin, ce qu'ils continuèrent à faire dans la suite. A Minerbio dans le diocèse de Bologne, il fallait porter le Viatique à un pauvre malade, dont la cabane, comme on l'a déjà rapporté, était située à un demi-mille de l'église; il excita tous les fidèles a accompagner le Sauveur avec des cierges, et aux fidèles se joignirent deux cardinaux qui se trouvaient sur les lieux. Le même cas se représenta à Occhiobello, du diocèse de Ferrare, et dans d'autres localités; on vit des évêques et autres personnes de qualité s'empresser de rendre cet hommage à Nôtre-Seigneur. Le Saint exhortait aussi les fidèles à entendre fréquemment la sainte messe, et à y assister toujours avec le plus grand respect possible.

Sa dévotion envers le très saint Sacrement alla encore plus loin. Il faisait collecter des aumônes afin de pourvoir les églises pauvres de vases précieux et décents. On avait recueilli à Ascoli deux cents écus (environ onze cents francs) ; après qu'on eut déduit de celte somme les frais du luminaire pendant les diverses cérémonies qui avaient eu lieu, il employa le reste à l'achat de cinq ciboires en faveur des églises qui en étaient le plus dépourvues. A Château-Saint-Pierre, de Bologne, ayant trouvé un ostensoir très mesquin et peu digne de la majesté d'un Dieu, il fit si bien, pendant la mission, qu'on recueillit en aumônes une somme suffisante pour s'en procurer un magnifique.

Gomme il désirait ardemment qu'à toutes les heures du jour et de la nuit, il y en eût qui fussent occupés à adorer Jésus-Christ présent sur nos autels, il tâcha de propager le plus qu'il put l'association de l'Adoration perpétuelle du très saint Sacrement, qu'il trouva érigée à Rome, dans l'église de la Rotonde. Il publia partout les indulgences accordées aux membres de cette pieuse confrérie par le Souverain Pontife Benoît XIV; il s'y fit lui-même inscrire en qualité de confrère, et mit ensuite tant de zèle à l'établir en tous lieux, qu'avant de mourir il eut la consolation de l'avoir introduite et érigée dans cent et trente églises, où il avait prêché, et de l'avoir étendue même jusqu'au Mexique.

En résumé, depuis ses premières années jusqu'à sa mort, notre Saint montra constamment et en toute circonstance la plus tendre dévotion envers le très saint Sacrement. Animé d'une foi vive à la présence réelle de Jésus-Christ, il lui rendait en tous lieux les hommages intérieurs et extérieurs qui lui sont dus, et s'efforçait de les lui faire rendre par tout le monde. Il donna encore, dans sa dernière maladie, une preuve bien touchante de cette tendre dévotion qui l'animait : arrivé à Rome à demi-mort, et étendu sur un misérable grabat, prêt à rendre le dernier soupir, il reprit tant de force et de vigueur, à la vue de l'auguste Sacrement qu'on lui apportait en viatique, qu'il prononça d'une voix ferme ses actes de foi, d'espérance et de charité, et, en épanchant son cœur dans celui du Sauveur par un affectueux colloque, il s'exprima avec tant d'âme et d'onction, que tous les assistants fondirent en larmes.

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