A MGR CRESCENZI, NONCE A PARIS
Benoit XIV élu. — Première entrevue du Saint avec le nouveau Pontife. — Missions de Rome.
Du couvent de Saint-Bonaventure à Rome, le ier novembre 4740.
Monseigneur,
Que la grâce de l'Esprit saint soit avec vous.
Me voilà de retour à Rome après une tournée de cinq mois, durant lesquels nous avons fait dix missions. La dernière a eu lieu à Lorette, où nous eûmes, en différentes fois, cinq cardinaux pour auditeurs. Au sermon de la bénédiction on remarqua la présence des cardinaux Corsini et Alberoni ; j'ai dit un mot à leur adresse. Vous aurez su les troubles du Conclave, à la suite desquels Dieu a fait un coup de sa main et nous a donné un Pontife selon son cœur ; car il est plein d'excellents sentiments, et on en attend un grand bien pour l'Eglise. Je suis allé me prosterner à ses pieds, et pour m'assurer de la volonté de Dieu à mon égard, je lui ai dit que je ne lui demandais d'autre grâce que de m'assurer si Dieu voulait que je continuasse le ministère des missions. Il me répondit : « Vous êtes un soldat, qui doit mourir sur la brèche; nous voulons que vous poursuiviez à faire des missions, et préparez-vous à en donner à Rome pour disposer le peuple à profiter de la grâce
(1) 296 de l'édit. ital.
du jubilé, y On aurait déjà commencé; mais, le jour suivaDt, est arrivée la funeste nouvelle de la mort de l'empereur, et l'on est convenu de différer, parce qu'on est trop préoccupé des funérailles. — Mgr le Cardinal- Vicaire cependant ne voudrait pas une mission en règle, mais seulement quelques instructions en forme de catéchismes, qui ne serviraient que pour les femmelettes. Le cardinal Lanfrédini, lui, plus fervent, a promis de lui parler pour qu'on fasse une mission éclatante, conformément aux intentions de notre Saint-Père, qui est ami des missions, et qui a déjà dit à mon frère qu'il a dessein de m'envoyer à Bologne. 11 m'a ordonné à moi-même de ne faire de missions que dans les Etats Pontificaux, sans égard aux nombreuses demandes qui nous sont adressées d'ailleurs.
Ce soir, jour de la Toussaint, j'entrerai en retraite, puis je retournerai chez le Cardinal-Vicaire pour connaître les ordres du Saint-Pere, et s'il faut faire la mission, nous nous servirons de nos chers confrères en sac, tout en regrettant que le plus chéri de tous n'y soit pas.
Ce matin, notre couvent a été honoré de la visite de M. l'ambassadeur de France, qui m'a donné de bonnes nouvelles de Votre Excellence et de M. le Duc, son fils, ce qui m'a fait un extrême plaisir. M. l'ambassadeur est le modèle d'un saint et noble gentilhomme. Avant que je partisse pour les missions, il m'a fait sa confession générale, et ce matin, après l'avoir réconcilié avec Dieu, je lui ai donné la sainte communion à ma messe; il en a été très satisfait. Il se disposait à partir pour Naples, mais la nouvelle de la mort susdite le retint.
Il y a trois jours, Mme votre mère est venue à Saint- Bonaventure, et elle aussi m'a donné de vos nouvelles. Je me réjouis en voyant comment Dieu vous assiste
dans un poste aussi difficile. L'heure était avancée, mais elle reviendra pour causer de différentes choses et se consoler avec moi. Je prie Dieu de vous la conserver, car c'est une sainte dame.
Je n'irai pas vous décrire en détail les fruits que nous avons recueillis pendant cette campagne; nos missions ont été, toutes les dix, bénies de Dieu. Elles ont eu lieu à Nooéra, Gualdo, Gubbio, Sassoferato, Montecchio, San-Severino, Toleniino, Porto di Fermo, Monte-Filotrano et Lorette. Partout nous avons trouvé de très graves désordres, et partout aussi le remède a été appliqué au mal. Saint Vincent Ferrier, que j'ai choisi pour mon patron particulier depuis quelques années, nous aide beaucoup; il opère des prodiges en notre faveur et nous sommes constamment entourés d'un concours de peuple merveilleux. Je ne m'étends pas aux faits particuliers, parce que je vous ennuierais, mais je vous engage à le prendre aussi pour patron et vous en recevrez des grâces singulières.
Frère Diego et tous mes compagnons vous présentent leurs profonds respects, et tous aspirent à vous revoir.
Vous aurez la bonté d'aller offrir mes humbles hommages à M. le Duc, fils de M. l'ambassadeur ; j'ai prié plusieurs fois pour sa santé, et j'ai été consolé d'apprendre qu'il allait mieux; dites-lui que je m'intéresse vivement à son bien et que je désire surtout qu'il soit la copie vivante d'un si bon père.
Quant à notre Immaculée Vierge, je vous remercie des démarches que vous avez faites en sa faveur. On espère obtenir du Pape actuel ce qu'on a en vue, mais il faudra du temps ; celui-ci n'est pas aveugle; il voit et il voit même trop; il faut que tout soit clair pour lui; néanmoins avec le temps, on espère qu'il sera éclairé. En attendant, prions.
Je finis en vous laissant dans le côté percé de notre bon Jésus, et je suis en tout, Mgr,
De Votre Excellence,
Le très humble et très dévoué serviteur,
Fr. Léonard de Port-Maurice, Missionnaire récollet.