RAPPORT ADRESSÉ AU GOUVERNEMENT DE LA RÉPUBLIQUE DE GÈNES
Saint Léonard propose les mesures à prendre pour maintenir le bon ordre dans les missions en Corse et sur le territoire de Gênes. — Il demande l'approbation et le concours du gouvernement.
Premièrement, le Père Missionnaire et ses compagnons supplient très humblement les Sérénissimes Seigneurs composant l'Excellentissime Junte et les Collèges de vouloir bien approuver les points indiqués ci-après, afin que les missions se fassent sans trouble, pour la consolation des missionnaires et le plus grand bien spirituel des populations.
En second lieu, on désire savoir si la première
campagne doit se faire en Corse, ou bien dans les Rivières ; il importe pour plusieurs motifs que les missionnaires sachent à quoi s'en tenir à cet égard. S'il fallait commencer par les Rivières, comme les missionnaires sont plus rapprochés de celle du Levant, il paraîtrait plus commode de débuter par là. Si l'on en juge autrement et qu'on préfère qu'ils aillent d'abord en Corse, il leur serait fort agréable d'avoir la barque le Soccorso, afin de faire la traversée avec plus de sécurité. En tout cas, vers le 20 ou 21 d'avril, ils se trouveront à Livourne, prêts à s'embarquer soit pour la Corse, soit pour ailleurs, comme on voudra. Les Sérénissimes Seigneurs auront la complaisonce d'écrire au susdit Missionnaire, au couvent du Mont, à Florence, pour lui faire connaître leurs résolutions et dire surtout s'ils approuvent les points suivants :
I. Le premier, c'est que leur méthode de faire la mission ne soit ni troublée ni modifiée ; cette méthode, appouvée et applaudie dans une multitude de villes et autres lieux de l'Italie, consiste à varier les exercices, sans trop les multiplier, afin de ne pas fatiguer le peuple : le matin, on fait une instruction ayant pour but d'éclairer l'entendement et d'instruire les ignorants; elle est suivie d'un exemple relatif à la dévotion envers la sainte Vierge, après quoi on donne la bénédiction avec la relique. Le soir, on expose le Saint-Sacrement, et, après une courte allocution, on donne la bénédiction, puis a lieu le sermon qui tend à émouvoir la volonté et à convertir les pécheurs obstinés; on fait en outre, selon les circonstances, deux ou trois processions de pénitence, afin de toucher les cœurs endurcis. Le reste du temps est employé au confessionnal à entendre les confessions générales ou extraordinaires et à mettre les consciences en ordre, ce qui est l'affaire la plus importante de la mission.
II. Le fruit qu'on prétend retirer de ces exercices, c'est de ramener les âmes à Dieu par une sincère contrition et une bonne confession, de réconcilier les esprits désunis, de faire réparer les dommages causés au pro» chain, de déraciner les scandales, de retrancher toutes les occasions de péché, telles que le jeu, les bals, les cabarets, les fréquentations, les réunions mondaines et la galanterie de nos jours. Bien que les missionnaires, en faisant la guerre au vice, n'emploient point d'autres armes que le crucifix, il peut néanmoins se présenter telle circonstance où le bras du prince séculier soit nécessaire pour réprimer les plus pétulants ; à la vérité, ce cas arrive rarement et pour ainsi dire jamais ; toutefois, comme il y aura lieu d'inculquer au peuple, non seulement l'obéissance à Dieu, mais aussi le respect envers le Souverain, afin de pouvoir dire avec courage : Reddite quce sunt Cœsaris Cœsari, et quœ sunt Dei Deo, il serait bon de pouvoir compter sur l'appui du pouvoir.
III. En conséquence, il semble qu'il serait nécessaire d'adresser une circulaire aux Evêques, particulièrement à ceux de la Corse, pour les disposer à recevoir de bon cœur la mission dans leurs diocèses ; il faudrait leur donner l'assurance que les missions ne leur seront nullement onéreuses, mais qu'elles leur allégeront plutôt le poids formidable de la charge des âmes que Dieu leur a confiées.
IV. Cosme III, grand-duc de Toscane, en envoyant nos missionnaires dans les îles d'Elbe et du Giglio, fit écrire à ses gouverneurs de prêter la main à tout ce qui pourrait contribuer au succès des missions; il semble que dans notre cas un ordre pareil ne serait pas inutile, sauf toutefois meilleur avis.
V. Conformément à ce que l'expérience nous a démontré, les populations seront presque toutes très
avides d'avoir la mission chez elles; chacune voudra l'avoir la première, ou l'avoir au moment qui conviendra le mieux, et l'on aura recours à l'intervention de dames et autres personnages pour obtenir que les missionnaires aillent dans tel lieu plutôt que dans tel autre ; tout cela est de nature à occasionner beaucoup de trouble et d'inquiétude tant aux Seigneurs de l'Excellentissime Junte qu'aux missionnaires ; si l'on veut obvier à ces inconvénients, il est plus que nécessaire d'adopter une règle d'avance.
VI. Le Missionnaire en propose une qui a été imaginée par le père Commissaire-Général de Rome. Au début de chaque campagne, celui-ci dressait un tableau de toutes les missions à faire dans le cours de l'année, d'après les demandes qui lui en avaient été adressées, laissant d'ailleurs aux missionnaires toute latitude en ce qui concerne l'époque où chacune devait avoir lieu ; s'il survenait quelque nouvelle demande, il justifiait aussitôt sa réponse négative, en montrant, la note en main, qu'il n'y avait plus possibilité pour cette annéelà. Bien qu'à la première vue, ce moyen terme semble présenter des difficultés, il n'en est rien dans la pratique. En effet, pour l'île de Corse, il n'y aura qu'à demander ces notes aux Evêques, qui détermineront les principales localités de leurs diocèses, et y donneront rendez-vous aux petites agglomérations circonvoisines. De même pour les Rivières, quelques personnes aptes à la chose pourraient être chargées de fixer les lieux les plus peuplés, où se rendraient tous les villages des alentours. A Port-Maurice concourrait toute la vallée, à Finale tout le marquisat; lorsque les populations qui se réunissent sont en grand nombre, on prolonge la mission afin de contenter tout le monde.
VII. Ces notes étant arrêtées, il faudra laisser aux missionnaires la latitude de commencer par où ils vou-
dront, vu que que dans certains lieux on ne peut aller en été, à cause du mauvais air ; dans d'autres au contraire, l'hiver est un obstacle à cause du froid excessif, et pour d'autres enfin, on ne peut anticiper sans doubler les voyages et par suite la fatigue, comme par exemple, s'il fallait passer d'une extrémité à l'autre. Il paraît donc de toute nécessité de leur laisser la liberté à cet égard ; comme il est nécessaire aussi de ne point accepter de nouvelles charges avant d'avoir satisfait à tous les engagements déjà pris et enregistrés. On ne veut pas dire toutefois que si une localité désignée se montrait récalcitrante, on dût la forcer à recevoir la mission, non ; car il n'en résulterait guère de profit ; on désire seulement qu'il n'y ait pas de confusion et que les missionnaires, ayant sous les yeux le tableau des travaux à entreprendre, puissent faire le calcul approximatif du temps à consacrer à chaque diocèse ou province.
VIII. Ce que les missionnaires ont à cœur par-dessus tout, ce qu'ils sont jaloux de faire respecter, c'est leur pauvreté, qui les oblige de vivre purement et simplement d'aumônes; ils n'admettent aucune assignation de secours ni de la part des seigneurs, ni de la part des évêques, des curés ou des communautés ; ils veulent dépendre en tout et pour tout, de la divine Providence. Aussi leur nourriture, qui est très pauvre et maigre pendant toute l'année, ils la reçoivent de ceux qui ont l'inspiration de les secourir; ils ont soin de refuser toute espèce de friandise, comme aussi tout ce qui sent l'intérêt. Seulement ils exposent que les missions se faisant loin de Rome, comme il serait très incommode qu'on dût leur envoyer de leurs couvents le vêtement nécessaire, ils accepteront avec reconnaissance, chaque année, quelques aunes de drap, tel qu'on en fabrique au couvent du Mont à Gênes, afin de raccommoder leurs soutanes ou de se préserver du froid.
IX. Enfin les besoins étant censés plus grands en Corse, à cause des troubles passés, il faut que les missionnaires y consacrent plus de temps et de soins. Ils emploieront les moyens les plus efficaces pour faire refleurir la piété dans cette île, en y ramenant la fréquentation des sacrements; et afin qu'on s'en approche avec de meilleures dispositions, on adressera aux ecclésiastiques tant réguliers que séculiers, et particulièrement aux confesseurs, un discours mystique et moral pour leur propre direction : car on espère que ceux-ci étant bien éclairés de leurs devoirs, la lumière et la réforme s'étendront à toute la contrée. C'est ce qui ne peut manquer, si l'on réussit à allumer dans tous les cœurs une tendre dévotion à la sainte Vierge, à l'adorable Sacrement de l'autel, à la Passion de notre divin Sauveur; on introduit à cet effet dans chaque paroisse le saint exercice du Chemin de la Croix, et ce qui importe le plus, on réveille le zèlo des curés pour l'instruction chrétienne des enfant3 et des adultes. Par ces moyens et d'autres analogues, on peut remporter une victoire complète sur l'enfer, et on la remportera infailliblement si à l'entrée de toutes les villes et autres localités, voire même sur la porte de chaque habitation particulière, on trace le nom sacré de Jésus ; ce sera là le signe tout-puissant qui bannira le démon de cette ile, et la mettra à l'abri de toutes les embûches de l'enfer; ce sera le calmant qui adoucira les cœurs ulcérés et les pacifiera; en un mot, c'est le remède qui rendra ces peuples plus obéissants à Dieu, plus soumis à leur souverain et plus unis entre eux par les liens de la charité.
Le Missionnaire et ses compagnons supplient de nouveau les Sérénissimes Seigneurs de l'Excellentissime Junte et des Collèges, tout en s'en remettant néanmoins à leurs sages avis, de daigner approuver les points
susdits, s'ils les trouvent raisonnables; afin que les missions réussissent et qu'on en obtienne la fin désirée, savoir, la plus grande gloire de Dieu, le salut des âmes, la tranquillité et l'honneur de notre Serenissime République.