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XLVI

A M. AUGUSTIN GAVOTTI2.

Succès des missions de Mariana et de Casinga; — leur salutaire influence sur l'Ile tout entière. — Faux bruits qui circulent. — D'où vient que l'entente ne se rétablit pas entre la Corse et la République? — Griefs fondé3 des Corses. — Plan proposé par le Saint.

Casinga en Corse, le 14 juin 1744.

Monsieur,

Que la grâce de l'Esprit saint soit avec vous.

Je reçois votre lettre du 24 mai, et pour obéira nos Sérénissimes Seigneurs qui désirent être mis au courant de la marche de nos missions, je vous dirai que j'ai déjà écrit une longue lettre. à Mgr Saporiti3, le digne Coadjuteur de l'Archevêque de Gênes,. pour lui donner ccnnai*sance en détail de3 succès obtenus dans la première mission, qui fut celle de Mariana. Nous y trouvâmes trois factions sur le point de s'entr'égorger, et dès le premier sermon elles déposèrent les armes et s'embrassèrent publiquement. Mardi dernier, 9 de ce

(1) 55» de l'édit. ital.

'2; Gavctti est apparemment un secrétaire soit de la Juùte gouvernementale, soit de l'un des deux Conseils de Gènes. (3) Cette lettre n'est point parvenue jusqu'à nous.

mois, ces ennemis réconciliés vinrent processionnellement recevoir Ja bénédiction papale qui se donnait à Casinga, paroisse distante de huit milles; tous marchaient sous une même bannière, et ceux qu'on avait vus les plus acharnés l'un contre l'autre s'avançaient deux à deux avec la plus grande édification.

En partant de Mariana, nous reçûmes en route deux députations : on venait nous conjurer, pour l'amour de Dieu, et dans les termes les plus pressants, de courir à Casacconi et à Ampugnano, parce que les populations de ces deux plébanies1 étaient sous les armes; il y avait cent hommes de chaque côté, et l'on devait s'attendre à une affreuse boucherie. Arrivé à Casinga, je suppliai les principaux de réunir quelque monde et de voler au secours de ces endroits-là, afin d'étouffer l'incendie. Je leur fis intimer l'ordre de ma part, de suspendre les hostilités jusqu'au moment de la mission. Ils obéirent sur-le-champ et donnèrent leur parole de ne pas se nuire jusqu'à ce que la mission fût terminée. Mais puisqu'ils sont si fidèles à observer la trêve, j'espère qu'avec la grâce de Dieu, ils en viendront à une réconciliation parfaite, comme il est arrivé dans cette paroisse même de Casinga. Au commencement, nous trouvâmes ici la population partagée entre deux factions; il y avait cinquante hommes armés de part et d'autre ; infailliblement le massacre eût été épouvantable, car la division existait parmi les principaux de l'endroit, et ce peuple étant d'ailleurs le plus belliqueux et le plus féroce de la Corse, on désespérait de la réconciliation, d'autant plus qu'il y a dans ce pays quatre chefs.

Le premier et le second jour, ils se rendirent aux

(1) La Corse était divisée en cantons qu'on nommait plébanies ou paroisses ; ce nom désigne aussi spécialement le chef-lieu du canton, où résidait le curé ou pléban.

exercices de la mission, armés comme des bandits; je dissimulai d'abord, puis je les suppliai de venir sans armes, et aussitôt ils obéirent. Enfin, au sermon sur la sainte Vierge, ils s'embrassèrent en public, et la paix fut conclue, non seulement entre les habitants de cet endroit-ci, mais encore entre ceux de sept autres lieux qui avaient pris part à la mission de Casinga. Partout il a fallu se donner bien des peines pour empêcher les vindictes et pacifier les esprits. Après la bénédiction nous nous sommes partagés; étant cinq prédicateurs, j'ai assigné à chacun son endroit pour aller y établir le Chemin de la Croix et recevoir l'engagement de renoncer à la vengeance pour toujours, engagement que l'on fait authentiquer par la main du notaire; de plus on établit dans chaque commune quatre pacificateurs, qui, à la moindre rumeur, se rendent sur les lieux pour maintenir la paix.

Outre Casinga, j'ai visité deux autres lieux, non sans transpirer considérablement, car les routes sont très escarpées, fort rudes et bonnes seulement à fournir occasion de mériter. Eh bien ! parmi ces populations les plus indomptables de l'ile, j'ai trouvé beaucoup de bienveillance et de soumission; tous m'ont promis de sortir sans armes. Je ne leur enlève pas leurs armes, mais je les astreins à les laisser chez eux et à ne point les porter, particulièrement quand ils se rendent à l'église. Lorsqu'on a appris le changement opéré ici, tout le monde a dit que c'est un miracle que ces gens se soient soumis. Louange en soit rendue au Très Haut! Nous partons très satisfaits de celte paroisse, d'autant plus que c'est une de celles qui montraient le plus de répugnance à souscrire aux Capitules; mais maintenant ils ont écrit à Bastia, qu'ils sont prêts à se soumettre en tout.

J'omets de vous parler de l'immense concours des fidèles qui sont accourus même de très loin, oubliant

pour un temps leurs affaires les plus indispensables. Pour les engager à venir, je leur dis que tous les iravaux qui se feraient pendant le temps des sermons tourneraient mal, et Dieu a permis quelques événements miraculeux qui ont confirmé mes menaces. Un cultivateur voulut aller labourer son champ : sa charrue, qui était neuve, se brisa par le milieu. Il en prit une autre déjà vieille : le soc blessa un bœuf au pied et l'estropia, et le pauvre homme, tout confus, rentra en lui-même. Une femme choisit le temps des exercices do la mission pour arroser des oignons ou des tomates, et ces légumes se desséchèrent tous. Un autre individu, qui ne voulait pas aller au sermon, tira sur un milan avec un pistolet; la charge revint contre lui, et il eut un bras tout fracassé.

Je ne parle pas des conversions merveilleuses d'un grand nombre de personnes qui étaient en état évident de perdition; je n'en ai pas le temps. Je vous dirai cependant que le bruit de ces faits se répand dans toute la Corse, et que partout on désire nos missions, que Dieu se plaît à bénir. Mais il manque un clou pour fixer d'unemanièrestabletoutlebien quise fait : permettez-moi doDC de parler clairement et de fournir que'q'ies renseignements nécessaires à nos Sérénissimes Seigneurs. — Je me prive de repos pour vous écrire cette lettre ; mais j'en espère quelque mérite devant Dieu, parce qu'il me semble que toutes les choses que j'ai à vous dire sont d'une grande importance.

Avant tout, je dois vous informer de certains bruits. Lorsque je débarquai à Bastia, on me dit qu'il venait d'arriver en Corse une lettre du fameux Théodore1 à ses partisans, et que ces derniers, s'efforçaient d'empê-

(1) Aventurier étranger qui s'était fait proclamer roi de Corse. — Voy. l'appendice II.

cher l'arrangement avec une république gouvernée par un grand nombre de maîtres. Ici, à Casinga, on me confirme la même nouvelle, en ajoutant qu'avant la fin du présent mois de juin, le susdit Théodore abordera en Corse. Ce bruit n'a aucune vraisemblance, mais chat échaudé craint l'eau froide ; c'est pourquoi il ne faut pas tout à fait le mépriser. — Un autre bruit c'est que les partisans d'une Couronne (on ne m'a pas spécifié laquelle) , tentent aussi d'empêcher le susdit arrangement. — Enfin une troisième nouvelle, qui me fait plus de peine et qui m'a été affirmée par des personnes religieuses et dignes de foi, c'est qu'un gentilhomme, membre de votre serenissime Conseil, a écrit à quelques paroisses de n'admettre aucun accommodement; s'il en était ainsi, nos Sérénissimes Seigneurs auraient le serpent dans leur sein. Mais ces bruits ne me font pas grande impression, parce que je les regarde comme très improbables.

Ce qui m'étonne, c'est que l'accommodement d'où dépend la tranquillité de ce royaume et de notre république, et qui serait la condition la plus efficace de la stabilité des fruits de nos missions, est désiré de part et d'autre, et cependant ne se réalise pas. — Nos Sérénissimes Seigneurs le désirent, puisque le gouverneur de Bastia, que je crois être un gentilhomme distingué par sa droiture et sa prudence, ami des Corses, mais non moins fidèle exécuteur des ordres des sérénissimes Collèges, a assuré que l'accommodement est imminent et que nos Seigneurs aspirent à en voir la conclusion. — Les Corses le désirent aussi, car ayant eu conférence avec quelques-uns des chefs et un vieux capitaine qui dirige tous les autres, je leur ai entendu dire qu'il ne dépendait par des Corses que l'arrangement ne fût conclu, et on m'en a donné des preuves fort plausibles. Ainsi, l'inconstance des résolutions qui se sont succédé depuis le mois de février jusqu'à ce jour, porte à croire via s. l. 43

que l'entrave aux arrangements est plutôt à Gênes qu'en Corse, et que l'empêchement réel provient de la divergence des opinions au sein des Conseils. Voici des faits qui sont publics dans tout ce royaume.

Les chefs des Corses ont été mandés à Bastia, et après y avoir fait un séjour de deux mois, fort dispendieux et très désagréable, ils ont été renvoyés chacun dans leur pays, avec la parole donnée de la part de nos Seigneurs qu'on faisait remise à tous les habitants de l'ile de la taille de 1742, pourvu que le Bailli et les Pères de chaque commune souscrivissent l'accommodement qui contient les concessions faites. Dans le cours de la tournée faite par les chefs Corses, ils trouvent en arrivant à Orezza une lettre où l'on déclare que l'on n'entendait plus remettre le tribut de 1742. Première variation. — A la vérité, au commencement de mai, tandis que nous étions à Bastia, on reçut malgré cela la condonation de cet impôt, et l'excellentissime Gouverneur me fit part de cette nouvelle ; on recueillit donc les signatures et on les envoya à Bastia ; mais voilà qu'ensuite on les juge insuffisantes et comme non avenues, après tant de peine de la part des chefs. — On forma le projet d'élire, dans chaque paroisse, un ou deux procureurs qui, au nom des populations, jureraient fidélité. Mais ce moyen ne fut pas accepté, car les Corses appréhendaient quelque supercherie, attendu que le point essentiel qui les touche au vif, c'est de ne pas être déclarés sujets naturels, mais seulement sujets de convention; d'ailleurs on n'eût trouvé personne qui voulût accepter cette charge de procureur, laquelle n'aurait rapporté que des frais et des désagréments. — Survint ensuite une autre décision ; c'était qu'au moins l'acceptation des dites concessions eût lieu au moyen d'une publication qui en serait faite sous la signature authentique d'un notaire. — Cette dernière résolution

a fait ouvrir les yeux aux Corses ; ils concluent que tant d'inconstance dans les sentiments ne peut provenir que d'un profond désaccord parmi nos Seigneurs et que l'arrangement ne verra jamais le jour; déjà j'entends murmurer à demi-voix qu'ils reconnaîtront à chaque plébanie le droit de faire ses statuts et de se gouverner par elle-même. Cet état de choses m'afflige beaucoup : car si le bras du prince ne se fait pas sentir et si la paix n'est pas rétablie dans le royaume, le fruit des missions ne sera pas durable.

. Après cela, si vous désirez que je dise mon sentiment, le voici : Ou nos Sérénissirnes Seigneurs veulent accorder les grâces reprises dans les Capitules susmentionnés, et se contentent que les Corses restent soumis en qualité de sujets par convention, ou non : si non, qu'ils parlent clairement, et la question est tranchée. S'ils sont d'accord, voici le moyen : qu'ils fassent imprimer quatre ou cinq cents exemplaires des dits Capitules, en prenant garde qu'ils ne diffèrent point d'un iota de ce qui a été accepté par les paroisses; car les Corses ne sont pas lourds; ils ont au contraire l'esprit très subtil; qu'un exemplaire soit muni du sceau de la serenissime République, et les autres légalisés par la main du chancelier; qu'on envoie ces imprimés en Corse et qu'on les fasse lire, non seulement aux chefs des plébanies, mais dans toutes les terres et à toutes les populations. Je me fais fort de les faire accepter partout par acte authentique du notaire, et avec toutes les formalités désirables. — Ayant communiqué ce plan à des chefs Corses, à des prêtres, à des religieux, tous d'une voix unanime m'assurent que ce serait le moyen de ramener la paix dans le royaume. Par conséquent, si quelqu'un met obstacle à son exécution, je le cite au tribunal de Dieu, et il me rendra compte de tant d'âmes qui se perdent. Que l'on sache que, depuis deux ans que

la justice ne se rend plus dans ce pays, ni au nom des Corses, ni au nom des Impériaux, ni au nom des Français, ni au nom de la République, on a compté deux mille soixante homicides, ce qui n'arriverait pas si le bras du Prince dominait, et si l'on établissait une juslice rigoureuse, comme je l'ai insinué en écrivant à Mgr Saporiti.

Je continuerai à donner mes missions ; mais si j'apprends que l'accommodement n'a pas lieu, je les donnerai avec peu d'espoir d'un succès durable, et je me confirmerai dans le sentiment que j'ai exprimé à ce Prélat. Vive Jésus !

De Voire Seigneurie,

Le très humble serviteur,

Fr. Léonard de Port-Maurice, missionnaire récollet.

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