UN DILETTANTE ET UN CROYANT
Quoique l’étroite boutique, débordante de livres amoncelés et de papiers, laissât au visiteur juste la place de bouger, et quoique ce visiteur fût un de ses clients habituels, le vieux libraire ne daigna pas se déranger de l’escabeau où il était assis, en train d écrire sur un pupitre mobile. A peine sa tête bizarre, dont les longs cheveux blancs débordaient un chapeau de feutre jadis noir et à larges bords, s’était-elle relevée au bruit de la porte ouverte et refermée. Il avait montré au nouveau venu une face décharnée et crispée de maniaque, où clignaient derrière des besicles rondes deux yeux bruns d’une malice sauvage. Puis le chapeau avait replongé sur le papier que les agiles doigts noueux aux ongles noirs couvraient de lignes raturées et inégales tracées avec une écriture digne d’un autre âge, et du torse mince, mais gigantesque, que drapait une souquenille aujourd’hui verdâtre, une voix éteinte, la voix d’un homme étranglé par une inguérissable laryngite, était sortie, prononçant pour toute excuse, avec un fort accent italien, cette phrase française :
— « Un moment, monsieur le marquis, mais la Muse n’attend pas. . . »
— « Eh bien ! j’attendrai, moi, qui ne suis pas la Muse...
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Inspirez-vous, Ribalta, tout à votre aise... » , répondit en riant celui que le vendeur de bouquins accueillait avec cet original sans-gêne. Il était visiblement accoutumé aux excentricités de cet étrange marchand. Mais à Rome, — car cette petite scène de mœurs avait pour théâtre un rez-de-chaussée au fond d une des plus anciennes rues de la Ville Éternelle, à quelques pas de la place d’Espagne, si connue des voyageurs, — dans cette cité qui sert de confluent à tant de destinées venues de tous les points du monde, cette sensation de l’étrange ne s’abolitelle point par la multiplicité même des types singuliers et anormaux, échoués ou abrités là? Vous y trouverez des révolutionnaires comme ce rustre de Ribalta qui achèvent dans un paisible décor de bric-à-brac une existence plus accidentée que les plus accidentées du xvie siècle. Issu d’une bonne famille de Corse, le personnage est venu à Rome tout jeune vers 1835, et il a d’abord été séminariste. Sur le point d’être ordonné prêtre, il s’est enfui pour ne reparaître qu’en 1849, républicain si forcené qu’il fut condamné à mort par contumace lors du rétablissement du gouvernement pontifical. Il servit alors de secrétaire à Mazzini, avec lequel il se brouilla pour des raisons qui ne paraissent pas avoir été à son honneur. Une passion pour une femme, morte depuis, l’aurait-elle entraîné à quelque indélicatesse d’argent? Toujours est-il que, devenu de plus en plus radical et socialiste, il se retrouva parmi les Mille et dans les combattants de Mentana, sans que jamais Garibaldi ait pu vaincre à son égard une répugnance d’autant plus remarquée qu’elle était plus rare. Depuis 1870, Ribalta est rentré à Rome, où il a ouvert, si l’on peut appliquer un pareil terme à un pareil taudis, une boutique de libraire. Mais c’est un libraire amateur et qui vous refusera sa porte si vous lui déplaisez. Ayant hérité quelques petites rentes, il vend ou il ne vend pas, suivant sa fantaisie ou les besoins de ses propres achats, aujourd’hui vous demandant vingt francs d’une mauvaise gravure qu’il a payée dix sous, demain vous cédant à vil prix un livre précieux et dont il sait la valeur. Gallophobe enragé, il n’a pas plus pardonné à son ancien
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général la campagne de Dijon qu’il n’a pardonné à Victor- Emmanuel d’avoir laissé le Vatican à Pie IX. « La maison de Savoie et la papauté » , dit-il quand il est en confiance et avec sa voix malade, « sont deux œufs qu’il nous faudra manger dans le même plat. . . » Et il vous parle d’un certain pilier de Saint-Pierre évidé en escalier par le Bernin, où une cartouche de dynamite a sa place toute marquée. Si vous le poussez plus avant et si vous lui demandez pourquoi il s’est établi revendeur de livres, il vous priera de franchir une haie de papiers, de cartonnages et d’in-folio. Puis il vous montrera une chambre immense, un hangar plutôt, où des milliers de brochures s’empilent le long des murs et transversalement : « Ce sont ici les règles de tous les couvents supprimés d’Italie. J écrirai leur histoire. . . » Alors il vous dévisage. Ilappréhende que vous ne soyez un espion dépêché par le roi, à seule fin de savoir les projets de son plus dangereux ennemi, — un de ces espions dont il a si peur que personne ne sait depuis vingt ans où il couche, où il mange, où il se cache, lorsque, pendant des huit jours, les volets de sa boutique de la rue Borgognona sont fermés. Il a dû à son passé de redoutable démocrate et à ses manières clandestines d’être arrêté lors de l’attentat de Passanante comme un des membres de ces Circoli Barsanti , auxquels un caporal rebelle et fusillé en cette qualité a donné son nom. Mais en fouillant les poussiéreux cartons du farouche libraire, la police n’a rien découvert qu’une prodigieuse quantité de grotesques factums en vers dirigés contre les Piémontais tour à tour et les Français, contre les Allemands et la triple alliance, ^contre les républicains italiens et les ministres, contre Cavour et contre M. Grispi, contre l’Université de Rome et l’Inquisition, contre les moines et contre les capitalistes ! C’était sans doute une de ces pasquinades que son client, reçu d’une manière si brusque, le regardait achever en songeant, malgré l’habitude, combien Rome abonde en paradoxales rencontres. Car en 1867, ce même ancien garibaldien échangeait des coups de fusil à Mentana avec les zouaves du Pape, parmi lesquels le marquis de Montfanon — ainsi s’appelait le
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visiteur — se trouvait lui-même. Vingt-trois ans avaient suffi pour faire, des deux soldats passionnés, deux maniaques inoffensifs et dont l’un vendait de vieux volumes à l’autre ! Et voilà encore une figure comme vous n’en trouverez guère ailleurs, que celle de ce gentilhomme français, retiré ici pour y mourir plus près de Saint-Pierre. Croiriez-vous même, à le voir chaussé de grosses bottes, vêtu d’une jaquette toute simple, un peu râpée, le chapeau rond coiffant sa vieille tête grisonnante, que vous avez devant vous un des célèbres élégants du Paris de 1864? Écoutez cette autre histoire : des scrupules de dévotion survenus à la suite d’une maladie mortelle jetèrent tout d’un coup l’habitué du Café Anglais et des joyeux soupers d’alors dans les rangs de ces zouaves pontificaux. Un premier séjour à Rome durant les quatre dernières années du gouvernement de Pie IX, dans cette ville incomparable à qui le pressentiment de la fin prochaine d’un État séculaire, l’approche du concile et l’occupation française donnaient encore un caractère plus particulier, fut un enchantement. Les germes latents de piété déposés dans le gentilhomme par l’éducation des Jésuites de Brugelette achevèrent de refleurir, pour une moisson de nobles vertus aux jours d’épreuve. Ils vinrent trop vite. Montfanon fit la campagne de France avec les autres zouaves, et la manche vide qui se replie à la place de son bras gauche atteste avec quel courage il se battit à Patay, lors de cette charge héroïque où le général de Sonis fit déployer la bannière du Sacré-Cœur. Il fut duelliste, sportsman, joueur, amoureux, et, pour ceux de ses anciens camarades de plaisir que le hasard amène à Rome, ce n’est plus qu’un dévot qui vit petitement, malgré qu’il garde les débris d’une grande fortune, entre des aumônes, des retraites, de la lecture et une collection, lui aussi. Tout le monde prend plus ou moins ce vice dans cette Rome qui est par elle-même le plus étonnant des musées d’histoire et d’art. — Montfanon amasse des documents pour écrire l’histoire de s rapports de la noblesse française et de l’Église. Ses maîtresses du temps où il était le rival des Gramont-Caderousse et des Demidoff ne le reconnaîtraient
certes pas plus qu'il ne les reconnaîtrait lui-même. Mais sontelles aussi gaies qu’il semble l’être resté à travers son existence de renoncement? Il y a du rire dans ses yeux bleus, qui attestent sa pure origine germanique et qui éclairent son visage aux grands traits, un de ces visages de féodaux comme en montrent les portraits suspendus aux murs dans les prieurés de Malte, où la laideur a de la race. Une grosse moustache blanchissante, dans l’épaisseur de laquelle flotte un vague reflet d’or, cache à demi une cicatrice qui donnerait à cette face un peu rouge une physionomie terrible sans l’expression de ces yeux où la ferveur se mélange à la gaieté. Car Montfanon est aussi fanatique sur certains sujets qu’il est bonhomme et jovial sur d’autres. S’il avait le pouvoir, il ferait sans doute arrêter, juger et condamner Ribalta par exemple, pour crime de libre pensée, dans les vingt-quatre heures. Ne l’ayant pas, il s’en divertit, d’autant plus que le catholique vaincu et le socialiste mécontent ont quelques haines communes. Et ce matin encore, on a vu avec quelle indulgence il avait supporté le coup de boutoir du vieux libraire qu’il demeura bien dix minutes à regarder sans se fâcher davantage. Enfin le farouche révolutionnaire parut avoir trouvé la pointe de son épigramme, car, avec un mauvais rire silencieux, il plia soigneusement la feuille en quatre, il l’enferma dans un coffret de bois dont il serra la clef, et redressant son long et maigre corps :
— « Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur le marquis?... » demanda-t-il sans plus s’excuser.
— « Il y a d’abord que vous auriez pu me lire votre morceau, vieille chemise rouge » , dit Montfanon, « quand ce ne serait que pour me récompenser d’avoir attendu votre bon plaisir plus patiemment qu’un ambassadeur. Voyons, qui injuriez-vous dans ces vers? Est-ce don Giccio ou Sa Majesté?... Vous ne voulez pas répondre? Avez-vous peur que je ne vous dénonce au Quirinal?... »
— « In bocca chiusa , non c entra mosca (1) » , répondit l’an-
(1) Dans une bouche fermée, il n’entre pas de mouche.
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cien conspirateur en justifiant ce proverbe par la manière dont il ferma sa bouche édentée où ne serait en effet entré en ce moment ni une mouche, ni même le plus petit grain de poussière.
— « Bon dicton » , répliqua le marquis en riant, « et que je voudrais voir gravé sur la façade de tous les parlements modernes. Mais entre votre poésie et vos adages, avez-vous pris le temps d’écrire pour moi à ce bouquiniste de Vienne qui possède le dernier exemplaire de l’introuvable brochure sur le procès de ce bandit de Hafner?... »
— « Patience » , répondit le marchand, «j’écrirai... «
— « Et mes pièces sur le siège de Rome par Bourbon, ces trois actes notariés que vous m’avez promis, me les avez-vous dénichées ?... »
— « Patience, patience » , reprit le marchand, et il ajouta, montrant avec un geste comique d’ironie et de désespoir le désordre effroyable de sa boutique : « Gomment voulez-vous que je me reconnaisse dans tout cela?... »
— « Patience, patience » , répéta Montfanon, « il y a un mois que vous me serinez ce refrain... Si, au lieu de composer de méchants vers, vous vous occupiez de votre correspondance, et si, au lieu d’acheter toujours, vous classiez un peu ce fatras ?. . . D’ailleurs » , fit-il en cessant de rire, avec un geste de brusquerie, «j’ai tort de vous les reprocher, vos achats, puisque je suis venu pour vous parler d’un des derniers. Le cardinal Guérillot m’a dit que vous lui aviez montré, l’autre jour, un livre d’heures intéressant, quoique en très mauvais état, que vous avez découvert en Toscane. Où est-il?... »
— « Le voici « , dit Ribalta, qui, franchissant plusieurs piles de volumes et écartant du pied un tas énorme de cartons, avisa le tiroir poudreux d’une armoire branlante. Dans ce tiroir, il prit, parmi un amas d’objets dépareillés : vieilles médailles et vieux clous, reliures vides et gravures décolorées, un assez gros étui de cuir, mangé aux vers, sur lequel se discernait un blason à demi effacé. Il ouvrit cet étui et il tendit à Montfanon un volume dont la reliure de bois, recouverte en
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cuir aussi et cloutée, s’en allait par morceaux. Un des fermoirs était brisé, et quand le marquis se mit à feuilleter le livre, il put constater que l’intérieur n’avait pas été plus ménagé que l’extérieur. Des enluminures avaient primitivement orné le précieux ouvrage ; elles étaient presque toutes effacées. Le parchemin jauni avait été lacéré par places. Enfin, c’était un débris informe que le curieux gentilhomme examina cependant avec le plus grand soin, tandis que Ribalta se décidait cette fois à parler :
— « C’est une veuve de Montalcino, en Toscane, qui me l’a vendu... Elle m’en a demandé un prix énorme, et il le vaut, quoiqu’il soit un peu endommagé. Car ce sont des miniatures de Matteo da Siena, qui les avait faites pour le pape Pie II Piccolomini. Regardez celle où il y a le San Riagio (1) qui bénit les lions et les panthères. C’est la mieux conservée... Est-elle assez fine?... »
— « Pourquoi essayez-vous de me tromper, Ribalta? » interrompit Montfanon avec un nouveau geste d’impatience. « Vous savez mieux que moi que ces miniatures sont très médiocres et qu elles ne rappellent ni de près ni de loin le faire si serré de Matteo, et une autre preuve, c’est que le livre d’heures est daté... 1554. Tenez... » et de son unique main, très adroitement, il montrait les chiffres au marchand, « et comme j’ai quelque mémoire des dates et que je me suis occupé de Sienne, je n’ai pas oublié que Matteo est mort avant 1500... Moi, qui ne suis pas allé au collège chez Machiavel» , continua-t-il avec la même brusquerie, « je vous dirai ce que le cardinal vous aurait dit si vous n’aviez pas prétendu l’embricoler de vos finasseries, comme moi tout à l’heure... Regardez cette signature à moitié effacée et que vous n’avez pas su lire... Je vais vous la déchiffrer, moi. Biaise de Mo... et puis un c avec quelques lettres qui manquent, juste trois... et cela fait Monluc, avec l’orthographe du temps, et le b tracé d’une écriture que vous auriez pu vérifier aux archives de
(1) Saint Biaise.
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cette même Sienne, puisque vous en venez, un b minuscule, mais si large et si haut... Et maintenant, au tour de ce blason » , et il referma le livre pour détailler à l’autre stupéfait les armoiries à peine visibles de cette couverture, « reconnaissez-vous un loup, qui primitivement à dû être d’or, et des tourteaux qui ont dû être de gueules ? Ce sont les armes que Montluc a portées depuis cette année 1554, où il fut créé citoyen de Sienne pour l’avoir défendue si bravement contre le terrible marquis de Marignan... Quant à l’étui », et il le prit à son tour pour l’étudier, « ce sont bien les demi-lunes des Piccolomini... Mais qu’est-ce que cela prouve ? Qu’après le siège, et justement quand il fallut se retirer à Montalcino, Montluc donna son livre d’heures, par façon de souvenir, à quelqu’un de cette famille. Et puis le volume aura été égaré, volé presque tout de suite, et enfin réduit à l’état où il se trouve... C’est encore la preuve, ce livre-ci, qu’un peu de sang français a coulé au service de l’Italie. Mais ceux qui l’ont vendu ont oublié cela comme Magenta et Solférino... Ici, vous n’avez de mémoire que pour la haine. . . Maintenant que vous savez pourquoi j’en ai envie, moi, de votre livre d’heures, voulez-vous me le céder pour cinq cents francs ? »
Le libraire avait écouté ce discours avec vingt passages d’idées contradictoires sur sa figure. Il éprouvait d’habitude envers Montfanon une sorte de respect mélangé d’animosité qui lui rendait visiblement très pénible d’avoir été surpris en flagrant délit de mensonge. Il faut, pour être juste, ajouter qu’en parlant du grand peintre Matteo et du grand pape Pie II, à l’occasion de ce malheureux volume, il n’avait pas cru que le marquis, d’ordinaire très économe et qui restreignait ses achats au strict domaine de l’histoire ecclésiastique, eût la moindre envie de ce livre d’heures. Il avait magnifié l’objet en vue d’une légende à former et de quelque riche amateur ignorant à exploiter. D’autre part, si le nom de Montluc ne lui disait absolument rien, il n’en était pas de même de la directe et brutale allusion que son interlocuteur avait faite à la guerre de 1859. C’est l’épine toujours enfoncée dans le
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cœur de ceux de nos voisins d’au delà des Alpes qui ne nous aiment pas. La fierté du garibaldien ne voulut pas être en retard sur la générosité de l’ancien zouave. Avec une fcrusquerie égale à celle de Montfanon, il reprit le volume, et il grommelait en le retournant avec ses doigts tachés d’encre :
— « Je ne le donnerais pas pour six cents francs... Non, pour six cents francs, je ne le donnerais pas... »
— « C’est une très grosse somme » , reprit Montfanon.
— « Non » , continua le bonhomme, « je ne le donnerais pas... » Puis, le tendant au marquis et avec une visible fureur : « Mais à vous, je vous le passerai pour quatre cents francs. .. »
— a Mais puisque je vous en offre cinq cents» , dit l’acheteur interloqué. «Et vous savez que c’est déjà un prix très faible pour une pareille curiosité?. . . »
— « Prenez-le pour quatre » , insista Ribalta, de plus en plus furieux, « pas un sou de moins, pas un sou de plus, c’est ce qu’il m’a coûté. Et vous aurez vos documents dans deux jours, et le dossier Hafner cette semaine. Mais ce Bourbon qui a saccagé Rome » , continua-t-il, « était-ce un Français, celui-là?... Et ce Charles d’Anjou qui nous est tombé dessus pour se faire roi des Deux-Siciles? Et ce Charles VIII, qui est entré par la porte du Peuple? Étaient-ce des Français? Et Oudinot, était-ce un Français? Pourquoi venaient-ils se mêler de nos affaires? Ah! si l’on comptait bien, et tout ce que vous nous devez?... Est-ce que nous ne vous avons pas donné Mazarin, Masséna et Bonaparte, et tant d’autres qui sont allés mourir dans votre armée en Russie, en Espagne et ailleurs?... Et à Dijon? Est-ce que Garibaldi n’est pas venu se battre pour vous, stupidement, quoique vous lui eussiez pris Nice, sa patrie?... Nous sommes quittes pour les services, allez, allez... Mais emportez votre livre d’heures, et bonsoir, bonsoir. . . Vous me le payerez plus tard. . . »
Et il poussa littéralement le marquis hors de la boutique, en gesticulant et jetant les bouquins par terre de tous les côtés. Montfanon se trouva sur la chaussée de la rue Borgo- Romans. — IV. 19
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gnona avant d’avoir pu tirer de sa poche l’argent qu’il avait préparé :
— « Quel braque ! Mon Dieu ! quel braque ! » se dit-il en riant. Il s’éloigna de la boutique d’un pied resté leste, et gaiement, avec le précieux livre sous son bras. Puis comme il connaissait, pour les avoir beaucoup fréquentées, ces natures méridionales, dans lesquelles l’escroquerie et la chevalerie se coudoient sans se faire tort: — des don Quichotte qui mettent leurs moulins en actions, — il se demanda: « Combien peut-il encore gagner après s’être payé les gants de faire le gentilhomme devant moi?... » Il ne devait jamais savoir à quel point sa question était justifiée, ni que Ribalta avait eu le rare volume dans un lot de papiers, de gravures et de bouquins, payés vingt-cinq francs le tout. D’ailleurs, deux rencontres qu’il fit au sortir de cette boutique l’empêchèrent de méditer sur ce problème de psychologie commerciale. Il s’était arrêté une minute au débouché de la rue pour jeter un coup d’œil à cette place d’Espagne qu'il aimait en sa qualité de vieux Romain, comme un des coins demeurés pareils à eux-mêmes depuis ces derniers trente ans. Par cette matinée des premiers jours de mai, la longue place au bord sinueux était en effet charmante de mouvement et de lumière, avec la couleur brune des maisons irrégulières qui la contournaient, déjà tout éveillées, avec le double escalier de la Trinité des Monts semé de paresseux, avec l’eau qui jaillissait de la grande vasque en forme de barque placée au centre, — un des innombrables caprices auxquels s’est divertie la fantaisie du Rernin, ce décorateur prestigieux qui eut le génie de la fontaine vivante où la nappe d’eau continue le frisson du bronze et du marbre. Et, à cette heure-ci et sous cette clarté, cette fontaine était aussi vivante en effet que les lestes maraudeurs qui couraient, tendant au bout de leurs bras dressés des corbeilles remplies de pâles roses, de blonds narcisses, de rouges anémones, de fragiles cyclamens, de sombres pensées. Pieds nus, une flamme noire aux yeux, la supplique aux lèvres, ils se glissaient entre les voitures qui filaient preste-
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ment, moins nombreuses qu’en pleine saison, mais cependant nombreuses encore, car le printemps était venu très tard cette année, et il s’annonçait comme délicieux de fraîcheur. Ges fleuristes assiégeaient les passants pressés, comme ceux qui s’attardaient au réveil des étalages, et le catholique fervent qu’était Montfanon goûtait devant ce tableau pittoresque d’un joli matin sur la plus jolie place de sa ville préférée le plaisir d’achever cette impression d’une minute radieuse par une rêverie d’éternité. Il n’avait qu’à tourner son regard à droite vers le collège de la Propagande, séminaire de martyrs d’où partent toutes les missions du monde. Il était pourtant écrit que le passionné gentilhomme ne jouirait en paix ni du bibelot bibliographique obtenu à si bon compte et qu’il serrait sous son unique bras, ni de cette sensation si romaine : une soudaine échappée sur les choses d’en haut surprise au détour d’une rue, sur un angle de trottoir. Il suffit pour que ses prunelles claires perdissent leur sérénité qu’une voiture passât tout près de lui, admirablement attelée, malgré l’heure matinale, de deux chevaux bai clair, et dans laquelle causaient deux femmes. L’une était visiblement une inférieure, quelque dame de compagnie chargée de servir de chaperon à l’autre, une jeune fille d’une beauté presque sublime, avec de grands yeux noirs qui brûlaient dans un teint pâle, d’une pâleur chaude et vivante. Son profil d’une pureté orientale réalisait trop complètement le type de la beauté juive pour laisser un doute sur l’origine hébraïque de cette créature, véritable apparition qui semblait devoir, comme dit le poète, « traîner tous les cœurs derrière elle » . Mais non. La joviale et bienveillante physionomie du marquis s’était soudain assombrie d’une véritable crispation de méchanceté à suivre du regard cette jeune fille en train de tourner le coin de la rue, le temps d’échanger un salut avec un jeune homme très élégant, qui lui-même connaissait sans doute beaucoup l’ancien zouave pontifical, car il l’aborda familièrement en lui disant d’un ton goguenard et dans un français qui, celui-là, venait tout droit de France:
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— « Eh bien! je vous y prends, monsieur le marquis Claude-François de Montfanon ! . . . Elle a paru, vous avez vu, vous avez été vaincu... La dévoriez-vous des yeux, la divine Fanny Hafner!... Tremblez. Je vais vous dénoncer à Son Éminence le cardinal Guérillot ; et quand vous lui direz du mal de sa charmante catéchiste, je serai là pour témoigner que je vous ai vu hypnotisé sur son passage, comme les Troyens par Hélène. Et je suis bien certain qu’Hélène n’avait pas cette grâce si moderne, cette âme dans la beauté, ce profil idéal, ce regard profond, cette bouche songeuse et ce sourire... Ah! qu’elle est belle!... Quand vous faites-vous présenter?.. . »
— « Si maître Julien Dorsenne » , répondit Montfanon sur le même ton goguenard, « ne met pas plus d’observation dans son prochain roman qu’il n’en déploie à cette minute, je plains son éditeur... Venez ici» , ajouta-t-il brusquement. Et il entraîna le jeune homme jusqu’à l’angle de la rue Borgognona. «Voyez-vous la victoria s’arrêter devant le 13, là?... Et la divine Fanny, comme vous l’appelez, en descendre, là?. . . Et elle entre dans la boutique de ce vieux coquin de Ribalta... Elle n’y restera pas longtemps, allez... Et elle en sort, là, tenez, et elle repart avec sa voiture... C’est dommage qu’elle ne repasse point de ce côté. Nous aurions eu la joie d’observer sa mine désappointée. Et voici ce quelle allait chercher», ajouta-t-il avec un rire gai, en montrant son emplette, « et qu’elle n’aura pas, quand elle devrait en offrir tous les millions que son honnête homme de père a volés aux gogos de Vienne... Hé ! hé ! » conclut-il en riant plus fort, « M. de Montfanon s’est levé le premier, et il n’a pas perdu sa matinée. Et vous, monsieur l’observateur, devinez un peu ce que j’ai soustrait au musée de cette cabotine, qui ne fera pas joujou du moins avec cet objet-ci. ..», ajouta-t-il en présentant le volume à son interlocuteur, qu’il regardait avec la plus comique moue de triomphe.
— « Je n’ai pas besoin de le regarder, votre volume » , répondit Dorsenne. « Mais oui, mais oui » , insista-t-il sur un
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hochement de Montfanon, « en ma qualité de romancier et d’observateur, puisque vous me la jetez à la tête, je sais déjà ce que c’est... Que parions-nous? C’est un livre d’heures qui porte la signature du maréchal de Montluc et que le cardinal Guérillot a découvert. Est-ce exact?... Il en a parlé à Mlle Hafner, et il a cru désarmer votre animosité contre elle en vous racontant qu’elle en était enthousiaste et qu’elle voulait l’acheter. Est-ce exact de nouveau?... Et vous, vilain homme, vous n’avez eu qu’une idée, souffler ce bibelot à cette pauvre petite. Est-ce exact encore? Et je ne suis même pas sûr que vous y teniez vraiment, tandis qu’elle!... Avanthier, nous avons passé la soirée ensemble chez la comtesse Sténo, elle n’a fait que me dire sa joie d’avoir ce volume sur lequel a prié ce grand soldat, ce grand croyant. Enfin, elle m’a joué toute la guitare des convictions héroïques. Je croyais vous entendre, ma parole d’honneur! Et elle a dû y aller pour l’acheter dès hier. Mais la boutique était fermée, je l’ai remarqué en passant, et vous y êtes allé certainement, vous aussi. Est-ce exact?... Et maintenant que je vous ai conté votre histoire de point en point, m’expliquerez-vous comment, vous qui êtes un juste, vous poursuivez d’une antipathie aussi acharnée et presque puérile, passez-moi le mot, une innocente jeune fille qui n’a jamais fait de spéculations de bourse, elle, qui est charitable comme tout un couvent, elle, et en bon train de devenir presque aussi dévote que vous? N’était son père qui ne veut pas entendre parler de conversion avant le mariage, elle serait déjà catholique, et, tout protestants qu’ils sont — pour le quart d’heure, — elle ne va jamais qu’à l’église... Mais quand elle sera catholique tout à fait, et sous la protection d’une sainte Claudine et d’une sainte Françoise, comme vous sous celle de saint Claude et de saint François, il vous faudra bien rendre les armes, vieux ligueur, et reconnaître la sincérité des sentiments religieux de cette enfant qui ne vous a pourtant rien fait... »
— « Comment! Elle ne m’a rien fait?... » interrompit Montfanon. « Mais c’est tout naturel qu’un sceptique ne le
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comprenne pas, ce qu’elle m’a fait, ce qu’elle me fait tous les jours, pas à ma personne, mais à mes idées. Quand on a comme vous appris l’acrobatie intellectuelle dans le cirque des Sainte- Beuve et des Renan, on doit trouver cela exquis que le catholicisme, cette très grande chose, serve de sport élégant à cette fille d’un pirate de bourse qui vise un mariage aristocratique. Gela peut divertir aussi votre ironie que mon saint ami, le cardinal Guérillot, soit la dupe de cette intrigante. . . Mais moi, monsieur, qui ai communié à côté d’un Sonis par des matins de bataille, je n’admets pas que l’on se serve de ce qui fut la foi de ce héros et de ce qui est la mienne pour se pousser dans le monde. Je n’admets pas qu’on fasse jouer un rôle de dupe et de complice à un vieillard que je vénère et que j’éclairerai, je vous en donne ma parole... Et quant à cette relique » , insista-t-il en montrant de nouveau le volume, «vous pouvez trouver puéril que je n’aie pas voulu qu’on la mêlât à cette honteuse comédie. Mais moi, non. Et on ne l’y mê-le-ra pas. On ne montrera pas avec des phrases, des yeux noyés et des mines confites, ce bréviaire sur lequel a prié ce grand soldat, oui, monsieur, ce grand croyant qui vous eût branchés haut et court, vous et elle, et Ribalta avec, et il n’eût pas eu si tort. . . Elle ne m’a rien fait ! » répéta-t-il en s’échauffant davantage, et son rouge visage s’empourprait de colère, « mais c’est la quintessence de ce que je déteste le plus, des gens comme elle et comme son père! C’est l’incarnation du monde moderne dans tout ce qu’il a de plus haïssable que ces aventuriers cosmopolites, qui jouent aux grands seigneurs avec des millions flibustés dans quelque coup de bourse. Ça n’a pas de patrie, d’abord. Qu’est-ce qu’il est, ce baron Justus Hafner, Allemand, Autrichien, Italien? Est-ce que vous le savez, vous?... Ça n’a pas de religion. Le nom, le masque du père, celui de la fille, tout les proclame Juifs, et ils sont protestants, — pour le quart d’heure, comme vous avez dit trop justement, en attendant qu’ils se fassent schismatiques, musulmans ou n’importe quoi. Pour le quart d’heure, quand il s’agit de Dieu!... Ça n’a pas de famille. Où a-t-il été élevé, ce
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monsieur? Que faisaient son père, sa mère, ses frères, ses sœurs? Où a-t-il grandi? Où sont ses traditions? Où est son passé, tout ce qui constitue, tout ce qui établit l’homme moral?... Cherchez un peu. Tout est ténèbres dans ce personnage, excepté ceci qui est très clair : s’il y avait eu des juges à Vienne, lors du procès du Crédit austro-dalmate , en 1880, il serait au bagne au lieu d’être à Rome... Les faits sont là. Il y a eu d’innombrables ruines. J’en sais quelque chose. Mon pauvre cousin de Saint-Rémy, qui était auprès de Mgr le comte de Chambord, y a perdu le pain de sa vieillesse et la dot de sa fille. Il y a eu des suicides, et d’atroces : notamment celui d’un certain Schrœder, qui est devenu fou lors de ce krach et qui s’est tué, après avoir tué sa femme et ses deux enfants. Et M. le baron est sorti de là indemne. Il n’y a pas dix ans de cette affaire, et c’est oublié. Et quand il est venu s’établir à Rome, il a trouvé les portes ouvertes, les mains tendues, comme il les aurait trouvées à Madrid, à Londres et à Paris
d’ailleurs, car toute l’Europe se vaut depuis 89. Et on va chez lui, et on le reçoit! Et vous voulez que je croie à la dévotion de la fille de cet homme?... Non, mille fois non, et vousmême, Dorsenne, avec votre manie du paradoxe et du sophisme, vous avez l’âme droite au fond, et ces gens vous font horreur, comme à moi.. . »
— « Mais pas le moins du monde » , répliqua l’écrivain, qui avait regardé le marquis débiter sa tirade avec un visible intérêt, mais avec des sourires peu convaincus, et il répéta : « Mais pas le moins du monde... Vous m’avez traité d’acrobate, je ne m’en fâche pas, parce que c’est vous, et que je sais que vous m’aimez bien. Laissez-moi au moins en avoir la souplesse. D’abord, avant de porter un jugement sur une affaire financière, j’attendrai de m’y connaître. Hafner a été acquitté. Ça me suffit, et d’un. Il seraitmême le pire des forbans que cela n’empêcherait pas sa fille d’être un ange, et de deux. Enfin, quant à ce cosmopolitisme que vous lui reprochez, voyez comme nous n’avons pas le crâne fait de même, c’est justement ce qui m’intéresse en lui. Et de trois... Mais c’est-à-dire
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que je ne croirais pas avoir perdu mes six mois de Rome quand je n’y aurais connu que lui. Ne me regardez pas comme si j’étais un des patrons du cirque, l’oncle Beuve ou ce pauvre M. Renan lui-même » , continua-t-il en touchant le marquis à l’épaule, « je vous jure que je suis très sérieux. Il n’y a rien qui m’intéresse davantage que ces déplacements de milieux, que ces êtres qui ont traversé des deux, des trois, des quatre formes d’existence. C’est mon musée à moi que ces individus-là, et vous voudriez que je vous sacrifie une de mes plus belles pièces? Et puis, d’ailleurs... » et la malice de la taquinerie qu’il préparait fit briller les yeux du jeune homme.
« Reprochez tout ce que vous voudrez au baron Hafner » , insista-t-il, « traitez-le de voleur ou de snob, d’intrigant et de fourbe, comme il vous plaira. Mais quant à être un déraciné et qui ne vit pas où ont vécu ses pères, je vous répondrai comme le Bonhomet de mon confrère Villiers de l’Isle-Adam, lorsqu’il arrive au ciel et que Dieu lui dit : « Toujours fumiste, monsieur Bonhomet? » — « Et vous-même, Seigneur?... » Car enfin vous êtes né en Bourgogne, vous, monsieur de Montfanon, d’une vieille famille de Bourgogne, apparenté à toute la noblesse de Bourgogne, ayant un château en Bourgogne et des vignes en Bourgogne, — ce dont je vous félicite... — Et vous voici établi à Rome depuis tantôt vingt-quatre ans, autant dire dans cette Cosmopolis que vous maudissez. »
— « D’abord » , répliqua le vieux soldat du pape, en montrant son bras mutilé, « je pourrais vous dire que je ne compte plus. Je ne vis pas, moi, j’achève de mourir... Et puis » , son visage s’exalta de nouveau, et le fond vraiment rare de cette intelligence étroite, aveugle souvent, mais très haute, apparut tout d’un coup, « et puis ma Rome à moi, monsieur, n’a rien de commun avec celle de M. Hafner ni avec la vôtre, puisque vous venez, paraît-il, y poursuivre des études comparées de tératologie morale. Rome pour moi, ce n’est pas Cosmopolis, comme vous dites, c’est Metropolis , c’est la ville mère. Vous oubliez que je suis catholique comme je respire, et je suis chez moi ici, dans ma patrie d’âme. J’y suis encore parce que
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je suis monarchiste, parce que je crois à la vieille France comme vous croyez au monde moderne, et je la sers, cette vieille France, à ma façon qui n’est pas bien efficace, mais c’en est une tout de même. Cette place d’administrateur de Saint-Louis, que j’ai acceptée de Corcelle, c’est ma faction à moi, et je la monte comme autrefois en guerre, le mieux que^ je peux. . . Ah ! la vieille France, comme on sent sa grandeur ici, et quelle part elle avait su se tailler dans la chrétienté!... C’est cette corde-là que je voudrais entendre vibrer dans un écrivain éloquent comme vous, et non pas ce paradoxe, toujours et toujours ce sophisme. Mais qu’est-ce que cela vous fait, à vous autres qui datez d’hier et qui vous en vantez » , insista-t-il presque douloureusement, « qu’il tienne des siècles de votre histoire dans les moindres coins de cette ville? Estce que le cœur vous bat de voir sur la façade de cette église de Saint-Louis la salamandre de François Ier et les lis? Est-ce
que vous savez seulement pourquoi cette rue Borgognona s’appelle ainsi et qu’il y a là à deux pas Saint-Claude des Bourguignons, notre église? Avez-vous visité, vous qui êtes des Vosges, celle de votre province, Saint-Nicolas des Lorrains? Et Saint-Yves des Bretons, le connaissez-vous?. . . Mais » , et cette fois son accent redevint gai, « vous vous êtes payé ma tête, comme vous dites dans votre abominable argot de boulevardier, en me faisant charger à fond ce scélérat de Hafner. Je vous l’ai tendue sans la marchander, puisque je viens de vous parler, comme je sens, avec tout mon cœur, quand il ne s’agit pour vous que d’un badinage... Vous allez en être puni, car je ne vous lâche plus... Je vous y emmène, dans cette France d’autrefois. Vous déjeunerez avec moi, à midi, et d’ici là nous aurons fait le tour de ces églises que je viens de vous nommer. Pendant cette heure nous vivrons à cent cinquante ans en arrière, dans ce monde où il n’y avait ni cosmopolites, ni dilettantes, ni gentilshommes de coulisse non plus. — C’était le vieux monde, mais il était robuste, et la preuve, c’est qu’il a vieilli, c’est-à-dire duré, au lieu que votre société issue de la Bévolution, regardez où elle en est
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après cent ans, en France, en Italie, en Angleterre bientôt, grâce à ce Gladstone qui a tant de talent, mais dont l’orgueil fait un nouveau Nabuchodonosor. . . Elle est comme la Russie, cette société, d’après le seul beau mot de l’obscène Diderot, pourrie avant d’être mûre!... Allons, venez-vous? »
— « Ce ne serait pas de refus » , répondit l’écrivain, « car vous vous trompez en croyant que je ne l’aime pas, votre vieille France, ce qui ne m’empêche pas de goûter beaucoup la nouvelle. On aime bien le bordeaux et le champagne à la fois. Mais je ne suis pas libre. Je dois visiter ce matin l’exposition du palais Gastagna... »
— « Vous ne ferez pas cela » , s’écria le fougueux Montfanon, dont le rude visage exprima derechef une de ces contrariétés qu’il soulageait par des tirades passionnées quand il était avec quelqu’un qu’il aimait comme il aimait Dorsenne. « Vous ne seriez pas allé voir assassiner le roi en 93, que diable? Et c’est presque aussi tragique, cette mise à l’encan de la vieille demeure du pape Urbain VII, le successeur de Sixte-Quint!... C’est le commencement de l’agonie de cette autre très grande chose qui fut la noblesse romaine... Je sais. Je sais. Ils ont tout mérité, puisqu’ils ne se sont pas fait tuer jusqu’au dernier sur les marches du Vatican quand les Italiens ont pris la ville. Nous l’eussions fait, nous qui n’avions pas de papes parmi nos grands-oncles, si nous n’eussions été occupés à nous battre ailleurs... Ce n’en est pas moins une pitié que de voir le marteau des commissaires-priseurs levés sur un palais où il tient des siècles d’histoire. Jour de ma vie! Si j’étais né prince d’Ardea, si j’avais hérité le sang, la maison, les titres des Gastagna, et qu’il me fallût penser que je ne laisserai rien après moi de ce qu’avaient amassé mes pères, je vous le jure, Dorsenne, j’en mourrais de douleur. Et si vous songez que ce malheureux garçon est un enfant gâté de vingthuit ans, entouré de flatteurs, sans parents, sans amis, sans conseillers, qu’il est allé jouer son patrimoine à la Bourse contre des bandits de la loyauté du sieur Hafner, que tous les trésors amassés par cette suite de papes, de cardinaux,
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d’hommes de guerre, de diplomates, auront servi à enrichir des boursicotiers véreux et d’ignobles brasseurs d’affaires, eh bien, vous trouverez cette aventure trop lamentable pour vous y mêler, même comme spectateur... Allons, je vous emmène à Saint-Claude. . . »
— « Et moi, je vous répète que je suis attendu » , répondit Dorsenne en dégageant son bras que son despotique ami avait déjà saisi de la main; « c’est même très plaisant que je vous aie rencontré sur la route, ayant le rendez-vous que j’ai. Moi qui raffole des contrastes, je n’aurai pas non plus perdu ma matinée. Avez-vous la patience d’écouter l’énumération des personnes que je m’en vais rejoindre de ce pas? Ce ne sera pas très long, mais ne m’interrompez plus. Vous vous indignerez ensuite, si vous survivez au coup que je vous porte... Ah! vous ne voulez pas que j’appelle votre Rome une Cosmopolis , et que direz-vous de la compagnie avec laquelle je visiterai, ^ dans vingt minutes, le vieux palais d’Urbain VII?... Nous aurons votre belle ennemie Fanny Hafner d’abord et son baron de père pour représenter un peu d’Allemagne, un peu d’Autriche, un peu d’Italie et un peu de Hollande. Mais oui. Car il paraît que la mère du baron était de Rotterdam. N’interrompez pas. Nous aurons la comtesse Sténo pour représenter Venise, et sa charmante fille Alba pour représenter un petit coin de Russie, car la chronique prétend que la comtesse l’a eue, non pas de feu Sténo, mais de Werekiew, André, vous savez, celui qui s’est tué à Paris, il y a cinq ou six ans, en se jetant dans la Seine, peu aristocratiquement, du haut du pont de la Concorde? Nous aurons un peintre, le célèbre Lincoln Maitland, pour représenter l’Amérique. C’est l’amant actuel de la Sténo, qu’il a soufflée à Gorka, pendant le voyage de ce dernier en Pologne. Nous aurons la femme de ce peintre, Lydia Maitland, et le frère de cette femme, Florent Ghapron, pour représenter un peu de France, un peu d’Amérique et un peu d’Afrique. Car leur grand-père était ce fameux colonel Ghapron dont il est parlé dans le Mémorial , et qui s’en est allé après 1815 faire le planteur dans l’Alabama. Ce vieux gro-
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gnard sans préjugés a eu d’une mulâtresse un fils qu’il a reconnu et auquel il a laissé je ne sais combien de dollars. Inde Lydia et Florent. Ne souffrez pas trop, c’est presque fini. Nous aurons pour représenter l’Angleterre, catholique encore et mariée à la Pologne, Mme Gorka, la femme de Boleslas, et enfin Paris sous la forme de votre serviteur. C’est moi maintenant qui vais essayer de vous entraîner, car si vous vouliez vous joindre à notre troupe, vous, le féodal, ce serait complet... Venez-vous?... »
— « C’est pour le coup que vous vous la payeriez, ma pauvre tête grise, n’est-ce pas?» répliqua Montfanon. « Et il est quelqu’un, le malheureux » , s’écria-t-il en parlant de Dorsenne comme si ce dernier n’eût pas été là, « et il a écrit dix pages sur Rhodes qui valent du Chateaubriand, et il a reçu de Dieu les plus beaux dons : la poésie, l’esprit, le sens de l’histoire, et voilà dans quelle société il se délecte!... Mais, là, voyons, une fois pour toutes, expliquez-moi le plaisir qu’un homme de votre valeur peut trouver à fréquenter cette bohème internationale plus ou moins dorée, chez laquelle il n’y a pas un être qui soit à sa place, dans sa tradition et dans son milieu. Je ne vous parle plus de ce forban de Hafner et de sa cabotine de fille, puisque vous avez pour elle, tout romancier d’analyse que vous êtes, les yeux de Mgr Guérillot. Mais cette comtesse Sténo, à quarante ans qu elle doit avoir, avec cette grande fille à côté d’elle, est-ce qu’elle ne devrait pas se tenir tranquille et vivre dans son palais de Venise, honnêtement, bravement, au lieu de tenir ici cette espèce de salon-passage où défilent tous les rastaquouères d’Europe, et de prendre amant sur amant, un Polonais après un Russe, un Américain après ce Polonais? Et ce Maitland, pourquoi n’a-t-il pas obéi au seul bon sentiment qu’ait son pays, à cette aversion pour le sang noir qui fait que vous ne trouveriez pas deux de ses compatriotes pour faire ce qu’il a fait, pour épouser cette octavone, avec dix fois plus de millions et une demi-douzaine de maréchaux de Bonaparte à la clef? Et cette jeune femme, si elle se sait trompée, elle aussi, c’est affreux, et c’est plus
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affreux si elle ne le sait pas ! Et cette Mme Gorka, cette honnête créature, car je crois qu’elle l’est, et vraiment pieuse, qui ne s’est pas aperçue pendant deux ans que son mari était l’amant de la comtesse, et qui ne s’aperçoit sans doute pas davantage que c’est le tour du Maitland! Et cette pauvre Alba Sténo, cette enfant de vingt ans que l’on promène à travers ces malpropres intrigues!... Et ce Florent Chapron, pourquoi ne met-il pas le holà aux adultères du mari de sa sœur? Je le connais, lui. Il est venu me voir à l’occasion d’un monument qu’il a fait élever à Saint-Louis en souvenir d’un sien cousin. Il respecte les morts, et cela m’avait plu. G’est une dupe encore dans cette sinistre comédie à laquelle vous assistez, vous qui savez tout, sans que le cœur vous lève... »
— « Mais, pardon, pardon » , interrompit Dorsenne, « il ne s’agit pas de cela, homme inhabitable... Vous allez, vous allez, vous allez, et vous oubliez votre question... Quel plaisir je trouve à cette mosaïque humaine que je vous ai détaillée? Je vais vous le dire, et nous ne parlerons pas morale si vous le voulez bien, quand il s’agit uniquement d’intellect. Je ne me pique pas de juger la vie, moi, monsieur le ligueur, j’aime à la regarder et à la comprendre, et parmi tous les spectacles qu elle peut donner, je n’en connais pas beaucoup de plus suggestifs, de plus particuliers et de plus modernes que celuici : vous vous trouvez dans un salon, à une table de dîner, à une partie comme celle où je vais ce matin/Vous êtes avec une dizaine de personnes qui toutes parlent la même langue, sont habillées par les mêmes fournisseurs, ont lu le même journal le matin, croient avoir les mêmes idées et les mêmes sentiments... Seulement ces personnes sont comme celles que je viens de vous énumérer, des créatures arrivées des points les plus divers du monde et de l’histoire. Vous les étudiez avec tout ce que vous savez de leur origine et de leurs hérédités, et, petit à petit, sous le vernis du cosmopolitisme, vous démêlez la race, l’irrésistible, l’indestructible race K.. Sous la maîtresse de maison très élégante, très cultivée et très accueillante qu’est une Mme Sténo, vous découvrez l’héritière des doges,
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la patricienne du quinzième siècle, avec une physiologie de reine des mers, une énergie dans le désir et une candeur dans l’immoralité incomparables, tandis que chez un Florent Chapron ou chez une Lydia vous découvrez l’esclave primitif, le noir hypnotisé par le blanc, l’être inaffranchissable qu’ont fabriqué des siècles de servitude, — tandis que chez une Mme Gorka vous reconnaissez sous l’amabilité souriante le fanatisme de vérité qui a fait les puritains anglais, — tandis que derrière les raffinements d’artiste d’un Lincoln Maitland vous retrouvez le squatter invinciblement robuste et brutal, — comme dans Boleslas Gorka toute l’irritabilité nerveuse du Slave qui a ruiné la Pologne... Ces linéaments de la race sont à peine visibles dans le civilisé qui parle couramment trois ou quatre langues, quia vécu à Paris, à Nice, à Florence, ici, de cette même vie élégante, si banale en apparence et si monotone. Mais que la passion donne son coup de pouce, que l’homme soit touché bien à fond, et c’est alors des conflits de caractères, presque d’espèces, d’autant plus étonnants lorsque les gens mis ainsi en face les uns des autres sont venus de plus loin. Ce sont des drames qui font tenir dans un angle de salon de véritables batailles de races... Et voilà pourquoi » , conclutil en riant, « j’ai passé six mois à Rome sans presque voir de Romains, tout occupé à observer ce petit clan qui vous révolte si fort. C’est le vingtième peut-être que j’étudie ainsi, et j’en étudierai sans doute vingt autres, car étant tous produits par le hasard des rencontres, aucun d’eux ne ressemble à un autre... Êtes- vous plus indulgent pour moi, maintenant que vous vous êtes, vous aussi, payé ma tête en me faisant disserter sur ce coin de place, comme un héros de roman russe?... Allons, adieu... »
Montfanon avait eu pour écouter ce petit discours une mine impayable. Dans la solitude pieuse où il achevait de mourir, comme il disait, nul plaisir n’était plus vif pour lui que les discussions d’idées. Mais il y apportait la flamme d’un homme qui sent avec une ardeur extrême, et quand il se heurtait au dilettantisme à moitié ironique de Dorsenne, il en restait
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déconcerté parfois jusqu’à la souffrance, d’autant plus que l’écrivain et lui avaient quelques théories communes, notamment un souci extrême de l’hérédité et de la race. Mais ils en éprouvaient une émotion si différente que cette communauté de doctrine irritait le vieux gentilhomme autant qu’elle l’attirait. Une espèce de grimace mécontentée crispa son visage trop expressif. Il fit claquer sa langue avec une mauvaise humeur non dissimulée, et il dit :
— « Une^question encore?... Et le résultat de tout cela, le but? Enfin, à quoi toute cette observation vous mène-t-elle ?... »
— «A quoi voulez-vous qu’elle me mène? A comprendre,
comme je vous ai dit » , répondit Dorsenne.
— « Et ensuite? »
— « Il n’y a pas d’ensuite à la pensée » , répliqua le jeune
homme, « c’est une débauche comme une autre, et c’est la mienne. . . » \7~
— « Mais parmi ces gens que vous regardez vivre ainsi » , continua Montfanon après un silence, « il y en a pourtant que vous aimez et que vous haïssez, que vous méprisez et que vous estimez ? Vous n’avez pas l’idée qu’avec votre grande intelligence vous avez quelques devoirs envers eux, que vous pouvez les aider à valoir davantage?... »
— « Ça » , dit Dorsenne, « c’est un autre sujet de discussion, que nous reprendrons un autre jour, car j’ai peur d’être en retard. . . Adieu. »
— « Adieu » , dit le marquis avec un visible regret de se séparer de son interlocuteur. Puis brusquement : « Je ne sais pas pourquoi je vous aime tant, car au fond vous incarnez, vous aussi, un des vices d’esprit qui me font le plus d’horreur, ce dilettantisme, mis à la mode par les disciples de M. Renan et qui est le fond du fond de la décadence. Mais vous en guérirez, j’en ai bon espoir. Vous êtes si jeune !... » Puis, redevenu jovial et moqueur : « Amusez-vous bien dans votre descente de la Courtille, et puis j’oubliais que j’avais une commission à vous donner pour un des comparses de votre troupe. Voulez-vous dire à Gorka que j’ai déniché le livre qu’il m’avait
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demandé avant son départ, sur la noblesse de son pays?... »
— « Gorka » , répondit Julien, « mais il est à Varsovie depuis trois mois pour des affaires de famille. Je vous ai même conté comment ça lui avait coûté sa maîtresse, ce voyage-là. »
— « Gomment » , dit Montfanon, « à Varsovie? Je l’ai vu ce matin comme je vous vois, qui passait en fiacre devant la fontaine du Triton. Si je n’avais pas été si pressé d’arriver chez ce jacobin de Ribalta, à temps pour sauver le Montluc, je l’aurais arrêté, mais nous filions trop vite tous les deux. »
— « Vous êtes sûr que Gorka est à Rome, Boleslas Gorka?... » insista Dorsenne.
— « Qu’y a-t-il d étonnant à cela? » dit Montfanon, qui continuait à goguenarder. « C’est assez naturel cependant qu’il ne veuille pas rester longtemps absent d’une ville où il a sa femme et sa maîtresse, d’hier, d’aujourd’hui ou de demain. Je suppose qu’ils n’ont pas non plus de préjugés, votre Slave et votre Anglo-Saxon, et qu’ils se partagent leurs sensations vénitiennes avec un intellectualisme tout à fait moderne... Ce serait assez cosmopolite, cela... Allons, encore adieu... Transmettez-lui mon message si vous le voyez, et puis » , et son visage exprima de nouveau l’enfantine joie du bon tour joué à quelqu’un qu’il n’aimait pas, « et puis ne manquez pas de dire à Mlle Hafner que la fille de son papa n’aura jamais, jamais ce volume. Ce n’est pas pour des cabotines et des intrigantes, cela, Biaise de Montluc, monsieur,
M. de Montluc, l’homme de Sienne et de Rabastens ! . . . » Et
riant comme un écolier en escapade, il serra le livre sous son bras plus énergiquement encore en répétant : « Elle ne l’aura pas. . . Entendez-vous? dites-le-lui bien. Elle-ne-l’au-ra-pas !... »
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LE COMMENCEMENT ü’üN DRAME
— « Voilà pourtant un homme intelligent qui ne doute jamais de ses idées » , se dit Dorsenne quand le marquis l eut quitté. « C’est comme les socialistes de bonne foi, cela m’étonne toujours. M’en a-t-il servi, des tirades! Mais quelle jeunesse d’âme dans cette vieille machine usée!... » Et il accompagna des yeux pendant une minute encore, avec un regard où il entrait au moins autant d’envie que de pitié, le mutilé de Patay en train de s’éloigner par la rue de la Propagande. Cette mutilation faisait encore ressortir la hauteur et la maigreur de la taille de Montfanon, qui marchait, en se redressant, de ce pas rapide propre aux maniaques. Ils suivent leurs idées au lieu de prende garde aux objets. Cependant le soin que celui-ci avait eu d'éviter la ligne du soleil pour celle de l’ombre attestait l’instinct du vieux Romain qui sait le danger des premiers rayons du printemps sous ce ciel bleu, si aisément meurtrier. A une minute, Montfanon s’arrêta pour faire à un des nombreux mendiants qui foisonnent aux alentours de la place d’Espagne une aumône d’autant plus méritoire qu’avec son unique bras et chargé du livre d’heures, il lui fallait un véritable effort pour chercher dans sa poche. Dorsenne était assez lié avec cet original personnage pour savoir que jamais le gentilhomme n’avait pu dire « non » à qui lui demandait une charité petite ou grande. Grâce à ce système, cet ennemi de la belle Fanny Hafner se trouvait sans cesse gêné avec quarante mille francs de rente et l’existence la plus simple. Aussi l âchât coûteux de la relique de Montluc prouvait-il que cette antipathie conçue contre la charmante fille du baron Justus était devenue une espèce de passion. En toute autre circons- Romans. — IV. 20
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tance, le romancier, qui se délectait à de telles remarques, n’eût pas manqué de méditer ironiquement sur cette nuance d’âme, assez facile d’ailleurs à expliquer. Il y entrait beaucoup plus d’instinct irraisonné que Montfanon ne le soupçonnait lui-même. Le vieux ligueur n’aurait pas été logique, s’il n’eût eu en matière de races une partialité d’inquisiteur, et le simple soupçon de l’origine juive l’eût déjà très mal disposé pour Fanny. Mais c’était un juste, comme le lui avait dit Dorsenne, et si la jeune fille avait été une Juive avouée, pratiquant sa religion avec ferveur, il l’eût estimée en l’évitant, et jamais il n’en eût parlé avec cette amertume. Le vrai motif de son antipathie, c’est qu’il aimait le cardinal Guérillot, comme il faisait toutes choses, avec passion et avec jalousie, et il ne pouvait pardonner à Mlle Hafner d’être entrée dans l’intimité de ce saint prélat malgré lui, Montfanon, qui avait vainement prémuni l’ancien évêque de Clermont contre celle qu’il considérait comme la plus dangereuse des intrigantes. Elle avait beau, depuis des mois, multiplier les preuves de sa vérité de cœur, et le cardinal les rapporter au terrible marquis, l’entêté personnage s’obstinait à ne pas y croire, et chaque nouvelle bonne action de son ennemie augmentait sa haine en exaspérant le malaise que lui donnait, malgré tout, un vague sentiment de son iniquité. Mais Dorsenne n’eut pas plus tôt commencé de marcher lui-même dans la direction du palais Castagna qu’il oublia vite et Mlle Hafner et les préjugés de Montfanon, pour ne plus penser qu’à une seule des phrases qu’avait prononcées ce dernier, à celle qui se rapportait au retour de Boleslas Gorka. Il fallait que cette nouvelle fût bien inattendue et qu elle éveillât chez l’écrivain des préoccupations bien graves, car il ne jeta même pas un regard sur l’étalage du libraire français à l’angle du Corso, pour voir si l’étiquette désirée du « Quatorzième Mille » flamboyait enfin sur la couverture jaune de son dernier volume, de cette Églogue mondaine parue en automne avec un succès que son absence de Paris depuis six mois, loin de toute coterie, avait pourtant rogné et diminué. Il ne pensa pas davantage à constater si le
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régime qu’il pratiquait, à l’imitation de lord Byron, contre l’embonpoint, lui conservait l’élégante silhouette dont sa fatuité de joli homme était fière, et cependant les glaces des devantures sont nombreuses sur la route qu’il suivit pour aller de la place d’Espagne au palais Gastagna, lequel dresse sa masse sombre au bord du Tibre, à l’extrémité de la via Giulia et comme un pendant à l’admirable palais Sacchetti, ce chefd’œuvre de Sangallo. Dorsenne ne s’amusa pas davantage à son plaisir accoutumé, à cette tapisserie bariolée de souvenirs que la promenade à travers les rues de Rome déploie dans la mémoire de tout homme qui a de la lecture. Et cependant il longea, durant les vingt minutes qu’il mit h gagner son rendez-vous, une suite d’édifices où il tenait des siècles d’histoire. Ce fut d’abord le vaste palais Borghèse, le piano des Borghèse, comme l’a fait surnommer la forme de clavecin adoptée par l’architecte, monument de splendeur qui devait, moins de deux ans plus tard, servir de théâtre à une exposition plus mélancolique encore que celle du palais Gastagna et à une ruine qui, elle, n’était pas méritée comme celle du viveur cosmopolite qu’avait été Ardea. Toute la Rome papale ne s’évoquait-elle pas devant cette masse imposante baptisée au nom du pontife qui a terminé Saint-Pierre et inscrit sur le fronton, à côté du prince des Apôtres, son orgueilleux Paulus V Burghesius Romarins ? Dorsenne n’eut même pas un coup d’œil distrait pour la somptueuse bâtisse, pas plus qu’il ne remarqua, dix minutes plus tard, la façade de Saint-Louis, objet du culte de Montfanon. Si l’écrivain ne professait pas pour cette relique de la vieille France la piété du marquis, il ne manquait jamais d’y entrer pour faire ses dévotions littéraires à la tombe de Mme de Beaumont, à ce Quia non sunt d’une épitaphe que Chateaubriand a inscrite sur la pierre de cette douce morte avec plus de vanité, hélas! que de tendresse. Pour la première fois Dorsenne n’y songea point ; il oublia aussi de se réjouir les regards à la fontaine rococo de la place Navone, de cette place où Domitien avait son cirque et qui rappelle les fastes cruels de la Rome impériale, — comme, à deux pas, la statue tron-
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quée qui fait l’angle du palais Braschi, ce Ménélas devenu par l’ironie du sort le Pasquin des Pasquinades, rappelle la conquête morale de Rome par les artistes hellènes, — comme, à deux autres pas, la grande artère du corso Victor-Emmanuel démontre l’effort de renaissance de la Rome actuelle, — comme, à deux pas encore, la masse du palais Farnèse rappelle tout ensemble les grandeurs de l’art moderne et la tragédie des monarchies contemporaines. La pensée de Michel- Ange ne semble-t-elle pas encore empreinte dans le sombre travertin de cet immense sarcophage, qui fut le refuge du dernier roi de Naples? Mais il faut avoir l’âme entièrement libre pour se livrer à ce charme du dilettantisme historique qui émane des villes construites de passé, et quoique Julien se piquât, non sans motif, d’être un intellectuel supérieur à l’émotion, quoiqu’il admirât par-dessus tout le mot de celui qui prétendait n’avoir jamais éprouvé de chagrin dont une heure de lecture ne l’eût consolé, il n’avait pas son indépendance habituelle d’esprit durant cette course à pied qui le conduisait vers sa « mosaïque humaine » , comme il avait dit pittoresquement, et il tournait et retournait sans cesse les questions suivantes :
— « Boleslas Gorka revenu? Et il y a deux jours j’ai vu sa femme qui ne l’attendait pas avant le mois prochain. Montfanon n’est cependant pas un halluciné. . . Boleslas Gorka revenu? Et au moment où Mme Sténo est réellement folle de Maitland, car elle en est folle. Avant-hier, chez elle, à dîner, elle le regardait! C’en était scandaleux. Gorka l’avait déjà pressenti cet hiver. Quand l’Américain a dû faire le portrait d’Alba une première fois, le Polonais a tout empêché. Il est bon, lui, Montfanon, lorsqu’il parle de partage entre ces deux hommes. Quand Boleslas est parti pour Varsovie, à peine si Maitland et la comtesse se connaissaient, et maintenant!... S’il est revenu ainsi, c’est qu’il aura su son remplacement. Quelqu’un l’aura averti, un ennemi de la comtesse, un confrère de Maitland. Ça se fait entre bons petits camarades, ces infamies-là... Que Gorka, qui tire le pistolet comme Casai, tue Maitland en duel,
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cela fera quelques faux Velasquez de moins, et je m’en soucie comme de mon premier article. Qu’il se venge sur sa maîtresse de cette trahison, voilà qui me serait égal encore, car cette Catherine Sténo est une trop grande coquine... Mais ma petite amie, ma pauvre charmante Alba, que va-t-elle devenir s’il y a un scandale, du sang peut-être autour des folies de sa terrible mère, elle qui, par moments, soupçonne tout déjà et à qui cefa fait tant de peine?... Gorka revenu?... Et il ne me l’a pas écrit, à moi qui ai reçu plusieurs lettres de lui depuis qu’il est parti, à moi, qu’il était venu prendre l’automne dernier pour confident de ses jalousies, sous prétexte que je connais les femmes, et avec la jolie petite vanité du roman à m’inspirer!... Ce silence et ce retour, cela ne sent plus le roman, mais le drame, et avec un Slave aussi Slave que ce Slave-ci, on doit s’attendre à tout. Je saurai à quoi m’en tenir tout de suite, car il va être au palais Castagna. Il aura tenu à accompagner sa femme pour revoir son ancienne maîtresse une matinée plus tôt. Ancienne maîtresse?... Non. Ce n’est pas réglé, cette situation-là... Je l’aimerais mieux sur la Vistule, décidément. Il y était plus rassurant!... Pauvre charmante Alba!... »
Ce petit monologue intérieur n’était pas très différent de celui que se serait prononcé dans une circonstance analogue n’importe quel jeune homme intéressé par une jeune fille dont la mère se conduit mal. C’est une situation attendrissante, mais assez commune, et il n’était nul besoin que le romancier vînt l’étudier à Rome, tout un hiver et tout un printemps, au plus grand dam de ses ambitions littéraires. Si cet intérêt dépassait celui d’une étude, Dorsenne possédait un moyen très simple pour empêcher que « sa petite amie » , comme il disait, ne fût malheureuse des déportements de cette mère que l’âge n’assagissait pas. Que ne demandait-il sa main? Il était riche d’un patrimoine que ses succès de librairie avaient encore augmenté. Car depuis le premier livre qui avait établi sa réputation, ces Études de femmes publiées en 1879, pas un seul de ses quinze romans ou recueils de nouvelles n’était resté ina-
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perçu. Sa célébrité personnelle pouvait, à la rigueur, se parer d’une célébrité de famille, car son grand-père était le petitcousin de ce brave général Dorsenne que Napoléon ne put remplacer à la tête de la garde que par Friant. C’est tout dire d’un mot. Quoique les héritiers du héros de l’Empire n’eussent jamais reconnu ce cousinage, Julien y croyait, et quand il lui arrivait de dire, en réponse à des compliments sur ses livres : « A mon âge, mon grand-oncle, le colonel delà garde, avait fait bien autre chose... » , il était de bonne foi. Cette prétention douteuse n’était même pas nécessaire pour que, posé comme il l’était, la comtesse Sténo, qui elle-même s’était vaguement déclassée par sa galanterie, l’acceptât pour gendre. Quant à se faire aimer de la jeune fille, avec sa belle physionomie, toute en intelligence et en finesse, et la tournure élégante qu’il gardait malgré ses trente-cinq ans, il y pouvait évidemment prétendre. Rien cependant n’était plus loin de sa pensée qu’un projet de cet ordre, car, enmontant les marches de l’escalier du palais jadis habité par Urbain VII, il continuait en de tout autres termes le monologue poursuivi durant le chemin, cette espèce de copie involontaire qui s’écrit d’instinct dans le cerveau de l’homme de lettres, quand il a trop aimé la littérature. Elle prend par instants une forme presque rédigée, et c’est la plus marquée des déformations professionnelles, la plus inintelligible aussi aux illettrés, qui pensent flottant et qui ne subissent pas, heureusement pour eux, la continuelle servitude du mot trop précis et de l’idée trop consciente.
— « Oui, pauvre charmante Alba ! » se répétait-il. « Quel malheur que ce mariage avec le frère de la comtesse Gorka ne se soit pas arrangé il y a quatre mois !... C’était passablement immoral que cette entrée dans la famille de l’amant de sa mère. Mais elle aurait eu moins de chances encore de jamais rien savoir, et la combinaison commode par laquelle cette mère l’a liée d’amitié avec cette femme, afin de mieux les aveugler toutes deux, aurait abouti à un peu de bien. Alba serait lady Ardrahan aujourd’hui, prise dans cette forte exis-
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tence anglaise, qui vous refait de la vie morale comme la mon-j/ tagne vous refait du sang, au lieu qu’on va la marier à un imbécile quelconque d’ici ou d’ailleurs. Puis elle le trompera comme sa mère a trompé feu Sténo, avec moi peut-être, par souvenir de notre jolie et pure intimité de maintenant, — ce qui sera par trop mélancolique... Allons! n’y pensons pas !... C’est l’avenir dont nous ne savons point s’il existe, au lieu que le présent existe, lui, et il a tous les droits... Le présent, c’est que j’aurai dû à la contessina mes plus fines sensations de Rome, cette vision de sa jeunesse, pas très heureuse, dans ce décor d’un si grand passé. Et c’est une sensation encore qu’il faut savoir goûter, que celle-ci : visiter ce palais à l’encan avec cette adorable enfant sur qui pèse cette menace de drame. Que veut la lo-gique, comme aurait dit mon ami Beyle? Me réjouir que la comtesse Sténo soit galante, car autrement la maison n’aurait pas ce ton, et je n’aurais jamais vécu dans la familiarité de la petite. Me réjouir qu’Ardea soit un viveur doublé d’un fou, qu’il ait perdu sa fortune à la Bourse et que le syndicat de ses créanciers, présidé par le sieur Ancona, ait fait main basse sur son palais. Car autrement je ne serais pas à monter les marches de cet escalier papal, ni à regarder ces débris de sarcophages grecs encastrés dans les murs, et ce jardin d’un vert si intense. — Quantà Gorka, il peut être revenu pour trente-six motifs autres que la jalousie, et Montfanon a raison, la Caterina est assez fine pour les rouler tous deux, le peintre et lui. Elle fera croire au Maitland qu’elle reçoit Gorka à cause de Mme Gorka, et pour l’empêcher de ruiner au jeu cette excellente femme. Elle racontera au Boleslas qu’il ne s’agit entre elle et Maitland que de dissertations platoniques sur les mérites comparés de Raphaël et de Pérugin... Et moi, je serais plus dupe que ces deux dupes en perdant cette visiteci. Ce n’est pas tous les jours que l’on a la chance de voir vendre, comme un simple bohème, l’arrière-petit-neveu d’un pape... »
Cette seconde suite de réflexions ressemblait plus que la première au vrai Dorsenne, et à la sorte de dilettantisme rai-
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sonné dont il avait livré à Montfanon une confession atténuée qui le rendait inexplicable même à ses meilleurs amis. Ce jeune homme aux grands yeux noirs, largement ouverts dans un visage aux traits délicats, avec un teint olivâtre de moine espagnol rongé d’ascétisme, n’avait jamais eu qu’une passion, trop exceptionnelle pour ne pas dérouter l’observateur ordinaire, et développée dans un sens si singulier qu elle devait revêtir tour à tour pour les plus bienveillants les apparences d’une attitude presque outrageante ou bien celle d’un abominable égoïsme et d’une profonde corruption. Dorsenne l’avait dit avec sincérité, il aimait à comprendre, — pour comprendre, — comme le joueur aime à jouer, l’avare à entasser de l’argent, l’ambitieux à conquérir des places. Il y avait en lui cet appétit, ce goût, cette manie plutôt des idées qui fait le savant et le philosophe. Mais c’était un philosophe cousu par le caprice de la nature à un artiste, et par celui de la fortune et de l’éducation à un mondain et à un voyageur. Les spéculations abstraites du métaphysicien ne lui eussent pas suffi, non plus que la création continue, jaillissante et simple du conteur qui conte pour s’amuser de sa verve, non plus que l’ardeur à demi animale de l’homme de plaisir qui s’abandonne à la frénésie du vice. Il s’était inventé, un peu par instinct, un peu par méthode, un compromis entre ses tendances contradictoires qu’il formulait d’une façon assez pédantesque, quand il disait que son unique but était d’ « intellectualiser des sensations vives » . En termes plus clairs, il rêvait d’éprouver de l’existence humaine le plus grand nombre des impressions qu elle peut donner et de les penser après les avoir éprouvées. Il croyait, à tort ou à raison, démêler dans les deux écrivains qu’il appréciait le plus, Goethe et Stendhal, une application d’un principe pareil. Sa constante étude avait donc consisté, depuis environ quatorze ans qu’il avait commencé de vivre et d écrire, à traverser le plus de milieux différents qu’il lui avait été possible. Mais il les avait traversés en s’y prêtant sans jamais s’y donner, avec cette idée, tou- / jours présente dans l’arrière-fond de son esprit, qu’il exis-
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tait de par ailleurs d’autres mœurs à connaître, d’autres caractères à regarder, d’autres personnages à revêtir, d’autres sensations sous lesquelles vibrer. L’instant où il devait se renouveler lui était marqué par l’achèvement de chacun des livres qu’il composait de la sorte, persuadé qu’une fois écrite et traduite, une expérience sentimentale ou sociale ne vaut plus la peine d’être prolongée. Ainsi s’expliquent l’incohérence d’habitudes et les contrastes d’atmosphère, si l’on peut dire, qui font la marque de son œuvre. Prenez au hasard son premier recueil de nouvelles, ces Études de femmes qui l’ont fait connaître. Elles sont d’un sentimental qui a mal aimé et qui a perdu des heures après des heures à prendre au sérieux par excès de romanesque le demi-monde avoué ou déguisé. A côté de cela, Sans Dieu , ce récit d’un drame de conscience scientifique, atteste une fréquentation continue du Muséum, de la Sorbonne et du Collège de France, tandis que Monsieur le Premier demeure l’un des tableaux les plus ressemblants du monde politique contemporain et qui ne peut avoir été tracé que par un familier du Palais-Bourbon et des bureaux de journaux. Mais n’a-t-on pas appris à Paris, un beau matin, que Dorsenne était candidat à la députation, — où il a d’ailleurs échoué, — par réclame, ont dit ses ennemis, par caprice, ont ditses amis, au lieu qu’il n’avait d’autre but que de se figurer la sensibilité spéciale à l’homme d’action ? D’autre part, les deux volumes de voyage assez prétentieusement dénommés Tourisme , les Portraits d’étrangères , et cette Églogue mondaine dont le cadre flotte entre Florence et Londres, La Maloja etBayreuth, révèlent de longs séjours hors de France, une analyse sur le vif des mondes italien, anglais et allemand, enfin une connaissance superficielle, mais exacte, des langues, des histoires et des littératures qui ne s’accorde guère avec Yodor di femmina comme répandue sur toutes ces pages. Ces contrastes sont de ceux qui supposent une âme douée de qualités étrangement complexes, dominée par une volonté très ferme, et, il faut bien le dire, d’une sensibilité médiocre. Ce dernier point paraîtra inconciliable avec l’extrême et presque morbide déli-
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catesse de certaines œuvres de Dorsenne. C’était ainsi cependant. Il avait très peu de cœur. En revanche, il avait beaucoup de nerfs, et si le cœur est nécessaire pour sentir véritablement jusqu’à ce don complet de soi qui ne recule même pas devant la mort, les nerfs et leur irritabilité souffrante suffisent à celui qui veut peindre les passions humaines, l’amour surtout, avec ses joies et ses douleurs que l’on tait lorsqu’on les éprouve à un certain degré. Quoique Julien n’ait jamais eu qu’une demigloire, le succès était venu le prendre trop jeune pour ne pas lui avoir donné l’occasion de quelques aventures. Il passait pour en avoir eu bien davantage, à cause du goût très vif qu’il avait toujours professé pour la conversation féminine. Dans chacun des milieux traversés au cours de son vagabondage sentimental, toujours il essayait de trouver une femme qui résumât dans son charme le charme épars de ce milieu. Il avait ébauché ainsi d’innombrables intimités. Quelques-unes avaient été franchement galantes. La plupart étaient demeurées platoniques. D’autres avaient consisté dans une simple coquetterie d’amitié, comme c’étaitlecas aujourd’hui avec Mlle Sténo. Le jeune homme n’y avait jamais apporté plus d’amourpropre que d’entraînement. Toute femme, maîtresse ou amie, n’avait jamais été pour lui qu’une curiosité à satisfaire neuf fois sur dix, et cette dixième fois une volupté à goûter ou un parfum d’âme à respirer, puis un modèle à peindre. Mais comme il s’était sans cesse appliqué à ce que le modèle ne pût être reconnu à aucun signe extérieur, il n’avait jamais pensé qu’il fût coupable, en utilisant son prestige d’écrivain connu pour ce qu’il appelait « sa culture » . Il ne se doutait même pas de ce qu’il y avait de dépravé dans cet épicurisme cérébral fondé sur un constant abus de sa propre âme d’abord et de celle des autres. Il était capable de justice, la défense qu’il avait faite de Fanny Hafner à Montfanon l’avait prouvé ; d’admiration, son respect pour les nobles côtés de ce même Montfanon en faisait foi ; de pitié, car il n’aurait pas sans cela appréhendé tout de suite avec tant de sympathie le contre-coup que le retour du comte Gorka aurait sur la destinée de l’innocente Alba
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Sténo. Mais la volte-face soudaine qui s’était accomplie dans ses pensées, rien qu’à s’engager dans la cage du vaste escalier Castagna, s’accomplissait pour lui dans chaque circonstance analogue. L’excès de la réflexion venait sans cesse corrompre ou dissoudre sa sensibilité naturelle, et c’est ainsi qu’après avoir été vraiment bouleversé par cette nouvelle inattendue, par cette rentrée à Rome de l’amant que trompait Mme Sténo, au point de se détailler, dans un quart d’heure de douloureuse inquiétude, tous les dangers que cette rentrée représentait pour Alba, il s’était repris en main avant même d’avoir revu la jeune fille. Et au lieu de s’empresser, comme il était naturel, pour savoir du moins à quoi s’en tenir, il s’était arrêté à une fenêtre et il griffonnait sur un mince cahier de notes tiré de sa poche, avec la pointe d’un crayon toujours à portée de ses doigts, d’une écriture ferme, précise et nette, comme il voulait que fussent son esprit et son art, cette petite note peu teintée de sentimentalisme :
— « 2 mai 90. — Palais Castagna. Merveilleux escalier tournant construit par Balthazar Peruzzi , si large et si long , avec de doubles colonnettes de dix marches en dix marches , comme celui de Santa Colomba près de Sienne. Goûté surtout la vue d’ un jardin intérieur si fermé, si encadré, si dessiné que les buissons rouges de fleurs , la sèche régularité des arbustes verts , les lignes nettes des allées sablées et grises , semblent autant de traits d'un visage. Idée du jardin latin, opposé au jardin germanique ou anglo-saxon, ce dernier respectant /’ indéterminé de la nature , l autre tout en ordre , tout en règle, humanisant et administrant jusqu aux parterres. Soumettre la complexité de la vie à une pensée d' ensemble et très claire , marque constante de ce génie latin, pour un bouquet d'arbres comme pour tout un peuple, comme pour toute une religion. — Catholicisme. — C’est le contraire dans les races du Nord. — Protestantisme. — Profondeur du mot : les forêts ont appris à l’homme la liberté. . . »
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Il avait à peine fini d écrire cette citation, si bizarrement interprétée, et il refermait le petit carnet qu’il appelait tantôt son « garde-manger » , et tantôt, plus brutalement encore, son « crachoir » , lorsque le son d’une voix qu’il connaissait très bien le fit se retourner subitement. Il n’avait pas entendu monter un personnage qui s’était amusé à le laisser écrire, et qui n’était autre qu’un des acteurs de sa « troupe » , pour parler toujours comme lui-même, une des personnes avec lesquelles la partie de ce matin s’était organisée l’avant-veille chez Mme Sténo, celle justement que l’intolérant marquis avait déchirée avec le plus d’ardeur, le père de la belle Fanny Hafner, le baron Justus lui-même. L’ancien écumeur des marchés de Berlin et de Vienne, le trop fameux fondateur du Crédit austro-dalmate , était un petit homme très maigre, avec des yeux bleus, d’une acuité presque insupportable, dans un visage d’un teint comme neutre et d’une physionomie comme éteinte. Son attitude toujours également courtoise, sa mise toujours également simple et soignée, sa parole toujours également sobre et retenue lui donnaient cette espèce de distinction effacée qui joue la supériorité chez les vieux diplomates. Mais le dangereux aventurier se trahissait par ce regard que Hafner n’était pas arrivé à voiler d’amabilité indifférente. L’homme du monde qu’il se piquait d’être devenu laissait transparaître, malgré tout, par des riens indéfinissables et surtout par ces prunelles, d’une inquiétude si singulière dans un personnage si riche, un énigmatique et amer passé de luttes obscures et contrastées, d’âpres convoitises, de froids calculs et d’indomptable énergie. Le fanatique Montfanon, qui se méprenait avec tant d’iniquité sur la fille, y voyait juste pour le père, — ou presque juste, car il y a plus de nuances et moins de parti pris même dans un type aussi complet de faiseur international que ce personnage qui n’a en effet ni religion, ni famille, ni patrie. Mais c’est la naissance qui l’a voulu. Fils d’un juif de Berlin et d’une Hollandaise protestante, Justus Hafner a été inscrit sur les registres de ' l’état civil comme appartenant au culte de sa mère. Seule-
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ment il a perdu cette mère dès le plus bas âge, et il n’a été élevé dans aucune autre liturgie que celle de l’argent. Chez son père, petit joaillier très persévérant et très habile, mais trop prudent pour hasarder et gagner beaucoup, il apprit le commerce des pierres précieuses, auquel il adjoignait bientôt celui des dentelles, des tableaux, des vieilles étoffes, des tapisseries, des meubles rares. Un coup d’œil infaillible, une patience d’Allemand mâtiné d’Israélite et de Hollandais lui valurent vite un premier capital, que l’héritage du père vint augmenter. A vingt-sept ans, Justus n’avait pas moins de quatre cent mille marks. Deux opérations de Bourse imprudentes, entreprises pour forcer la chance et atteindre le premier million, dépouillèrent le trop audacieux courtier, qui recommença l’édifice de sa fortune en brocantant à nouveau
des diamants et des bijoux. Il vint à Paris, et c’est là, dans un pauvre petit appartement de la rue Montmartre, qu’il reforma, en trois ans, son second capital. Il le manœuvra, cette fois, d’une manière si supérieure qu’en 1870 et à l’époque de la guerre il avait reconquis sa mise de fonds. L’armistice le trouva en Angleterre, où il s’était marié avec la fille d’un agent d’affaires viennois, venu à Londres afin de monter une vaste entreprise de ravitaillement pour les armées belligérantes. Les gains énormes faits par le beau-père et le gendre dans cette année-là les décidèrent à fonder une maison de banque qui eut son siège principal à Vienne et une succursale à Berlin. Justus Hafner, admirateur passionné de M. de Bismarck, commandita en outre un grand journal. Mais il faisait double emploi entre les mains du célèbre homme d’État, qui refusa d’aider l’ancien placier en pierres à satisfaire des ambitions politiques caressées dès le premier âge. Ce fut un cruel écroulement, tout moral celui-ci, dans la vie du laborieux personnage, qui, ayant jugé son avenir en Prusse, émigra définitivement à Vienne. La création du Crédit austro-dalmate, lancé avec une extraordinaire supériorité de réclame, lui permit de réaliser enfin une au moins de ses chimères. Sa fortune, sans égaler celle des puissants financiers de l’époque,
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s’éleva avec une rapidité presque fantasmagorique à un chiffre assez haut pour lui permettre, dès 1879, ce luxe supérieur qui ne convient qu’aux cinq cent mille francs de rente. Contrairement aux habitudes des agioteurs de cette espèce, Hafner sut et put réaliser cette fortune à temps, et mettre ce prodigieux bénéfice en placements sûrs. Il se croyait donc à l’abri, lorsque le coup de foudre du procès de 1880 faillit détruire à jamais cet édifice si péniblement construit. Le Crédit austro dalmate avait sombré d’une manière retentissante parmi d’innombrables désastres publics et privés, et des scandales tels que le suicide de la famille Schrœder. Des poursuites furent ordonnées contre un groupe de fondateurs, dont était Justus Hafner. Il fut parmi les acquittés, mais avec des considérants si cruels pour sa moralité financière, au milieu d’une telle indignation publique, qu’il abandonna l’Autriche pour l’Italie, et Vienne pour Rome. Là, sans se préoccuper des premières rebuffades, il entreprit de réaliser ce qui avait été le troisième grand objectif de sa vie : la conquête d’une situation mon- * daine. A la période de l’avidité avait succédé, comme il arrive chez ces redoutables manieurs d’argent, la période de la vanité. Devenu veuf, il prépara le mariage de sa fille avec une force de vouloir et une complication de combinaisons égales à son effort d’autrefois, et ce struggle for high life était déguisé sous le parti pris de haute politesse et de noble tenue le plus systématiquement adopté. Comment avait-il trouvé le moyen, à travers tant de luttes et si âpres, de se raffiner assez pour que le brocanteur primitif et le boursicotier véreux ne fussent pas trop reconnaissables chez le baron de cinquante-quatre ans, décoré de plusieurs ordres, installé dans un magnifique palais, père d’une charmante fille, et lui-même aimable causeur, cavalier courtois, élégant sportsman? C’est le secret de ces natures, taillées pour la conquête sociale comme un Napoléon pour la guerre et un Talleyrand pour la diplomatie. Cette question, Dorsenne se la posait sans cesse, et il ne la résolvait pas. Quoiqu’il se fût vanté de regarder le baron avec une curiosité tout intellectuelle, il ne parvenait pas non plus à se
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défaire d’un frisson d’antipathie chaque fois qu’il rencontrait les terribles yeux de ce terrible homme. Et encore ce matinlà, dans ce tournant d’escalier, il lui fut parfaitement désagréable que ces yeux l’eussent vu en train de prendre sa note innocente, quoiqu’il y eût à peine une nuance de douce ironie mondaine, — celle d’un grand seigneur qui protège un grand artiste, — dans la manière dont Hafner l’interpella :
— « Ne vous dérangez pas pour moi, cher maître » , lui disait-il. « Vous travaillez d’après nature, et vous avez bien raison... Je vois que votre prochain roman va rouler sur la ruine de notre pauvre prince d\4rdea... Ne soyez pas trop dur pour lui, ni pour nous... »
L’écrivain ne put s’empêcher de rougir à cette bénigne plaisanterie. Aucune ne l’affectait plus péniblement, parce qu elle était à la fois très juste et très injuste. Gomment expliquer l'espèce d’alchimie littéraire grâce à laquelle il avait le droit d’affirmer qu’il ne faisait jamais de portrait, quoique pas une ligne de ses quinze volumes ne fût tracée sans un modèle vivant? Aussi mit-il une certaine mauvaise humeur à répondre :
— « Vous vous trompez, mon cher baron. Je ne prends de notes sur personne, et je n’ai pas l’habitude d écrire des livres à clef. . . »
— a Les auteurs disent tous cela » , reprit le baron en haussant les épaules avec la bonhomie jouée dont il se départait si rarement, « et ils ont encore raison... En tout cas, c’est fort heureux que vous ayez eu ces quelques mots à écrire, car nous serons deux à arriver en retard à un rendez-vous où il y a des dames... Il est tout près d’onze heures et quart, et nous devions être là à onze heures précises... Moi, j’ai une excuse, j’ai attendu ma fille... »
— « Et elle ne vient pas?... » demanda Dorsenne.
— « Non » , répondit Hafner, « au dernier moment elle n’a pu se décider... Elle a eu une petite contrariété ce matin, je ne sais quel vieux livre qu elle voulait acheter. Un plus malin a su qu elle en avait envie, et il le lui a soufflé. Elle en sera
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quitte pour payer cette fantaisie vingt-cinq louis de plus... Mais ce n’est pas la vraie cause. La vraie cause, c’est qu’elle est trop sensible, et elle trouve cela si triste, cette mise en vente de tout le mobilier de cette vieille famille... Enfin, je n’ai pas insisté. Que serait-ce si elle avait connu feu la princesse Nicoletta, la mère de Peppino? Quand je suis venu à Rome en visite pour la première fois, vers 75, si vous saviez ce que c’était que ce salon et comme la princesse était princesse!... C’était une Condolmieri, elle, de la famille d’Eugène IV, un pape du plus pur quinzième... »
— « Comme la vanité rend sot l’homme le plus fin ! » songeait Julien tout en emboîtant le pas au baron. « Il voudrait me faire croire qu’il a été reçu chez cette femme qui a été la plus noire des noires, la plus difficile sur le recrutement de son salon... Mais aussi comme la vie est plus complexe que ne la voient les Montfanon, tout de même! Cette fille qui sent d’instinct ce que ce chouan de marquis sent par doctrine : la mélancolie de ces fins de noblesse, avec ce père qui laisse passer le bout de l’oreille du brocanteur et qui parle des papes du moyen âge comme d’un bibelot!... Le plus pur quinzième!... Pendant que nous sommes seuls, il faut que je lui demande, à ce vieux renard, ce qu’il sait du retour de Boleslas Gorka. Il est Pâme damnée de Mme Sténo. Il doit être renseigné sur les faits et gestes du Polonais... » Précisément cette amitié de Hafner à l’égard de la comtesse, dont il était le conseiller financier, eût dû être pour Dorsenne une raison d’éviter à tout prix un sujet pareil, d’autant plus qu’il était très sûr de l’antipathie de cet homme. Le baron pouvait, par un seul mot perfidement répété, lui nuire beaucoup auprès de la mère d’Alba. Mais le romancier, pareil sur ce point à la plupart des observateurs professionnels, n’avait de puissance d’analyse que d’une façon rétrospective. Jamais sa pénétrante intelligence ne lui avait servi à éviter une de ces petites fautes de langage qui sont les grandes fautes de conduite sur le mesquin échiquier du monde. Heureusement pour lui, il ne nourrissait aucune sorte d’ambition, que de son plaisir et de son
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art. Sans quoi il eût trouvé le moyen de se faire, et gratuitement, assez d’ennemis pour manquer toutes les académies et toutes les croix. Il choisit donc le moment où le baron, arrivé sur le palier du premier étage, respirait avec un peu d’essoufflement, et où l’agent de l’entrepreneur des ventes préposé au guichet vérifiait leur permis d’entrée à tous deux, pour dire à son compagnon :
— « Est-ce que vous avez vu Gorka depuis son arrivée? »
— « Gomment? Boleslas est ici? » demanda Justus Hafner, qui ne manifesta d’ailleurs son étonnement d’aucune autre manière, sinon en ajoutant : « Je le croyais toujours en Pologne.. . »
— «Je ne l’ai pas vu moi-même » , dit Dorsenne. Il regrettait déjà d’avoir parlé trop vite. Il est toujours plus prudent de ne pas colporter le premier certaines nouvelles. Mais l’ignorance où le meilleur ami de la comtesse Sténo et qui la voyait presque tous les jours était de ce retour, avait frappé le jeune homme d’une surprise trop vive pour qu’il n’insistât point. « Quelqu’un l’a rencontré ce matin, de la véracité de qui je ne peux pas douter... » Puis, brusquement : « Gela ne vous fait pas peur, à vous, cette rentrée subite?... »
— « Peur?» répondit le baron. « Et pourquoi?... » Il avait regardé l’écrivain en prononçant cette phrase, avec cette même physionomie impassible qu’il avait toujours, et que démentait cependant un très petit indice, bien significatif pour qui le connaissait. Les deux hommes avaient passé, en échangeant ces quelques mots, dans la première salle de l’exposition des u objets d’art ayant appartenu à l’appartement de S. E. le prince d’Ardea « , comme disait le catalogue, et le baron n’avait pas pris, comme c’était son geste habituel, le lorgnon d’or qu’il posait à la pointe de son nez devant le moindre étalage de bric-à-brac. Pour qu’il cheminât de son pied lent — un pied qui mesurait son pas avec une prudence de policier — à travers les bustes et les statues de cette première salle, dite « des Marbres « sur le catalogue, sans donner son coup d’œil d’ancien marchand aux tapisseries des Gobelins
Romans. — IV. 21
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pendues sur les murs, il fallait que lui-même considérât comme très grave la révélation du romancier. Ce dernier en avait trop dit pour ne pas continuer :
— « Eh bien! moi qui ne suis pas lié avec Mme Sténo depuis des années comme vous, j’ai eu froid pour elle quand on m’a annoncé ce retour. Elle ne sait pas ce que c’est que Gorka jaloux, et ce dont il est capable. . . »
— ce Jaloux? Etau nom de quoi?... » interrompit Hafner. « Ce n’est pas la première fois que j’entends prononcer le nom de ce pauvre Boleslas à propos de la comtesse... J’avoue que je n’ai jamais pris ces ragots au sérieux, et je n’aurais pas cru que vous, un habitué de son salon, un de ses amis, vous hésitiez là-dessus. Tranquillisez-vous... Gorka est amoureux de sa charmante femme, et il ne peut pas mieux choisir. La comtesse Gaterina est une excellente personne, très Italienne, très en dehors. Elle s’intéresse à lui, comme à vous, comme à Maitland, comme à moi, avec son expansion naturelle ; à vous parce que vous écrivez de si beaux ouvrages, à Maitland parce qu’il peint comme nos meilleurs maîtres, à Boleslas à cause du chagrin qu’il a eu lors de la mort de son premier enfant, à moi parce que j’ai la charge si délicate de diriger une jeune fille... C’est mieux qu’une excellente personne; c’est une femme vraiment supérieure, très supérieure... »
Il avait débité ce discours hypocrite avec une tranquillité si complète que Dorsenne en demeura abasourdi et en même temps irrité. Que Hafner ne pensât pas un mot de ce qu’il disait, le romancier en était sûr, lui qui, par les indiscrètes confidences de Gorka, savait à quoi s’en tenir sur les mœurs de la Vénitienne, et il connaissait le coup d’œil du baron! En tout autre instant, il eût admiré la politique du vieux routier, si dressé aux ménagements de la plus timorée circonspection, qu’il appréhendait de même avoir écouté ce dont il était plus sûr que n’importe qui. En ce moment, l’écrivain jugea cette réserve d’autant plus puérile qu’elle lui faisait jouer un rôle, assez ordinaire, mais peu élégant, celui d’un calomniateur qui déshonore une femme chez laquelle il a dîné l’avant-veille. Il
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pressa donc le pas, autant que la politesse le lui permettait, afin de ne pas demeurer en tête à tête avec le baron et aussi pour rejoindre les personnes de leur partie arrivées déjà. Ils sortirent de cette première salle pour entrer dans une seconde, dite « des porcelaines » , puis dans une troisième, dite « de la fresque de Pierin del Vaga » , à cause du plafond où ce maître a peint une réplique de son vigoureux morceau de Gênes : Jupiter foudroyant les Géants , et enfin dans une quatrième, dite « des Arazzi » , à cause des panneaux merveilleux dont elle est décorée. De rares visiteurs s’y promenaient, car la saison était un peu avancée, et le choix singulier qu’avait fait de cette date le sieur Ancona, pour procéder à l’exécution immobilière du prince, attestait ou bien le calcul d’une haine profonde ou bien la ruse adroite d’un syndicat de revendeurs. Les antiques magnificences du palais allaient être adjugées pour la moitié de la valeur qu’elles auraient eue quelques mois plus tôt ou plus tard. Ce petit nombre de curieux faisait encore ressortir, par le contraste, la profusion de meubles, d’étoffes, d’objets d’art de toute nature qui encombraient ces vastes pièces. C’était un résidu étonnant de cinq cents ans de puissance et de luxe, où des chefs-d’œuvre dignes des grands Médicis, et d’ailleurs exécutés de leur temps, alternaient avec des fanfreluches du dix-huitième siècle, des bronzes du premier Empire avec des bibelots d’argent commandés à Londres hier. Le baron Justus n’avait pu y tenir. Il avait enfin placé sur son nez busqué le fameux lorgnon, et il interpellait Dorsenne pour lui montrer un fauteuil curieux, la ciselure d’un cartel, la broderie d’une étoffe. Un regard lui suffisait pour juger sans se tromper. Si le romancier avait eu l’esprit capable d’observer, peut-être aurait-il aperçu, dans la connaissance minutieuse où le banquier était du catalogue, la trace d’une étude trop approfondie pour ne pas s’accorder à quelque projet mystérieux.
— « Il y a des trésors ici » , disait-il. « Tenez, ces deux potiches à couvercle bombé, avec ce fond orange rehaussé de dorures? Voilà des pièces qui ne se font plus en Chine. Le
secret en est perdu... Et ce tête-à-tête en vieux Saxe décoré de fleurs?... Et cette chape pluviale dans cette vitrine? Quelle merveille !... Gela vaut celle de Pie II qui est à Pienza et qu’on avait volée. J’ai failli l’acheter à l’époque pour quinze cents francs. Elle en vaut quinze mille, vingt mille, tout ce qu’on veut... Voilà maintenant de la faïence hispano-mauresque. Elle aura été rapportée d’Espagne lorsque le cardinal Castagna, depuis Urbain VII, est allé à Madrid et qu’il a remplacé Pie V comme parrain de l’infante Isabelle. Ah! que de richesses!... Mais vous allez comme le vent » , ajouta-t-il, « et c’est peut-être mieux, car je m’arrêterais, et le cavalier Fossati, l’entrepreneur à qui ces terribles créanciers de Peppino ont confié sa vente, a des espions partout. Vous remarquez un objet, vous êtes connu pour être un solider Mann , comme on dit en Allemagne. Vous êtes noté. Je dois être sur sa liste... Je me suis tant laissé rouler par lui!... Hé! c’est un homme très fin... Mais, tenez, j’aperçois ces dames. Nous aurions dû penser qu’elles étaient là... »
Et en souriant, — mais de qui? de Fossati, de lui-même, ou de son compagnon? — il fit lire à ce dernier le cartouche suspendu à la porte d’entrée d’une chambre transversale, avec cette inscription : — « Salon des coffres de mariage. » — Il y avait, en effet, rangées le long des murs, une quinzaine de ces caisses de bois peint et sculpté, de ces cassoni où ce fut la mode autrefois, dans les grandes familles italiennes, d’enfermer les trousseaux destinés aux nouvelles épousées. Ceux de la famille Gastagna attestaient, par leurs écussons, quelles alliances le dernier des petits-neveux d’Urbain VII, l’actuel prince d’Ardea, compromettait dans cette faillite de sa fortune héréditaire. Trois jeunes femmes très élégantes étaient occupées à les examiner, dans lesquelles Dorsenne reconnut aussitôt la blonde et frêle Alba Sténo, Mme Gorka, avec sa haute taille, sa chevelure blonde aussi et son profil énergique d’Anglaise au menton trop fort, la jolie Mme Maitland et son teint comme doré qui semblait n’avoir pris du sang noir que juste de quoi bistrer son fin visage. Florent Ghapron, le beau-
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frère du peintre, était le seul homme qui tînt compagnie à ces trois dames. La comtesse Sténo et Lincoln Maitland étaient absents, et Ton entendait la voix musicale d’Alba qui épelait les blasons sculptés sur les targes de ces coffres, jadis ouverts dans d’autres moments avec des frissons de curiosité tendre par des jeunes filles rieuses et rêveuses comme elle :
— « Regarde, Maud » , disait-elle à Mme Gorka, « voilà le chêne des Délia Rovere, et, tiens, les étoiles des Altieri... »
— « Et moi, j’ai trouvé la colonne des Golonna » , répondait Maud Gorka.
— « Et vous, Lydia? «demandait Mlle Sténo à Mme Maitland.
— « Et moi les abeilles des Barberini. »
— « Et moi les lis de Farnèse » , dit à son tour Florent Chapron, qui, s’étant relevé le premier, aperçut les nouveaux venus. Il les salua gaiement de son bon rire qui découvrait ses dents si blanches et semblait illuminer jusqu’à la sclérotique de ses yeux, toute bleutée de blanc. « Nous ne vous attendions plus, messieurs. Tout le monde a fait faux bond à notre rendez-vous. Lincoln était en train, il n’a pas voulu quitter son atelier. Il paraît que Mlle Hafner s’est dégagéehier auprès de ces dames. La comtesse Sténo a un peu de migraine. Nous ne comptions plus sur le baron, qui est connu pour n’être jamais arrivé cinq minutes trop tard... »
— « Moi, j’étais sûre que Dorsenne ne nous manquerait pas » , fit Alba, en regardant le jeune homme avec ses larges prunelles d’un bleu aussi clair que celles de Mme Gorka étaient sombres. « Seulement je m’attendais que nous le rencontrerions dans l’escalier en nous en allant, et qu’il nous dirait avec stupeur : Comment? Je ne suis pas exact?... » Et elle continua :
« Ne vous excusez pas, et répondez à l’examen d’histoire romaine que nous allons vous faire passer... C’est un véritable cours que nous venons de suivre ici, avec tous ces vieux bahuts... Quelles sont les armes de cette famille-ci? » insistat-elle en invitant le jeune homme à se pencher sur la paroi d’un des coffres. « Vous ne savez pas?... Les Garafa, monsieur
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l’homme célèbre. Et quel pape ont-ils eu? Vous ne savez pas non plus?... Paul IV, monsieur l’écrivain... Si jamais vous venez nous voir à Venise, c’est là que je vous étonnerai sur les Doges... »
Elle avait mis une grâce si affectueuse à ce petit discours, et elle était si visiblement dans une de ses heures — trop rares, hélas! — d’enfantine joie, que Dorsenne, préoccupé comme il venait de l’être à cause d’elle, en eut le cœur serré. Cette défection simultanée de Mme Sténo et de Lincoln Maitland pouvait n’être que fortuite. Mais, persuadé comme l’était le jeune homme que la comtesse aimait Lincoln et ne doutant pas qu’elle ne fût sa maîtresse, cette double absence devait lui paraître singulièrement suspecte. Une pareille idée aurait suffi pour que l’innocente gaieté de la jeune fille lui fît un peu mal. Cette gaieté devenait tragique s’il était vrai que l’autre amant de la comtesse fût revenu à l’improviste, averti par quelque dénonciation. Aussi Dorsenne éprouvait-il une émotion véritable en demandant à Mme Gorka :
— « Comment se porte Boleslas?... »
— « Mais bien, je suppose » , dit la jeune femme. « Je n’ai pas de lettre aujourd’hui... Est-ce que ce n’est pas un de vos proverbes : Pas de nouvelle, bonne nouvelle? »
Le baron Hafner se tenait à côté de Maud Gorka lorsqu’elle prononça cette phrase. Involontairement Dorsenne le regarda, et involontairement, si maître qu’il fût de lui-même, Hafner regarda Dorsenne. Il ne s’agissait plus, cette fois, d’une - simple hypothèse. Que Boleslas Gorka fût revenu à Rome à l’insu de sa femme constituait, quand on savait ses relations avec Mme Sténo et l’infidélité de cette dernière, un événement gros de trop redoutables conséquences pour que les deux hommes ne fussent pas saisis de la même pensée : est-il temps encore d’empêcher un malheur? Chacun d’eux devait, dans cette circonstance, comme il arrive dans les crises importantes de la vie, montrer le fond même de son caractère. Pas un muscle du visage de Hafner ne tressaillit. Il s’agissait
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peut-être de rendre un service capital à une femme en danger, et qu’il aimait d’amitié autant qu’il pouvait aimer. Cette femme était la cheville ouvrière de sa situation mondaine à Rome. Elle était davantage encore. Tout un plan de mariage pour Fanny, encore secret, quoique sur le point d’aboutir, reposait sur Mme Sténo. Mais il se trouvait ne pouvoir rendre ce service qu’après avoir passé une demi-heure dans les salles du palais Gastagna, et il se mit en mesure d’employer cette demi-heure de la manière qui fût le plus profitable à ses achats possibles, — à moins qu’il n’eût encore un intérêt plus compliqué. Car il se retourna vers Mme Gorka, et il lui dit, avec sa politesse un peu soulignée :
— « Comtesse, si vous me permettez de vous donner un conseil, ne vous attardez pas devant ces coffres, tout intéressants qu’ils soient... D’abord, comme je le racontais à Dorsenne, le cavalier Fossati, l’entrepreneur de la vente, a sa police partout ^ci. . . Votre station, à vous quatre, est déjà remarquée, soyez-en sûrs, en sorte que, si la fantaisie vous prend d’un de ces bahuts, il le saura d’avance. Il s’arrangera pour que vous le payiez le double, le triple et au delà... Et puis, nous avons à voir tant d’autres richesses, notamment un carton de douze dessins de maîtres que d’Ardea ne soupçonnait même pas et que Fossati a découverts, le croiriez-vous? mangés aux vers dans une armoire d’un des greniers... »
— « Voilà qui intéresse votre collection » , reprit Florent, « et celle de mon beau-frère. »
— « Allons » , répondit Mme Gorka, avec sa bonne humeur habituelle, « il y a au moins deux de ces coffres dont je raffole et que je veux avoir... Je l’ai dit si haut que ce n’est plus la peine d’espérer que votre cavalier Fossati ne le sache pas, s’il a vraiment ce joli procédé d’espionnage... Mais quarante à cinquante livres de plus ne valent pas un mensonge, — ni même quarante mille... »
— « Hafner va te dire que ce ton n’est pas encore assez baissé » , dit Alba Sténo en riant, « et il ajoutera son grand mot : Vous ne serez jamais diplomate... Mais» , ajouta la jeune
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fille en se tournant vers Dorsenne, après s’être effacée devant la silencieuse Lydia Maitland, et s’arrangeant pour rester en arrière avec le jeune homme, « je viens de l’être, moi, un peu, diplomate, afin de savoir si vous avez quelque ennui... » Et son mobile visage avait changé d’expression pour regarder celui de Julien avec une véritable anxiété. « Oui » , dit-elle, « je ne vous ai jamais vu préoccupé comme vous semblez l’être ce matin. Est-ce que vous ne vous sentez pas bien? Est-ce que vous avez reçu quelque mauvaise nouvelle de Paris? Enfin, qu’avez-vous?... »
— « Moi, préoccupé?... » répliqua Dorsenne. «Vous vous trompez, je n’ai absolument rien, je vous l’assure. » Il était impossible de mentir avec une maladresse plus évidente, et si quelqu’un méritait l’épigramme et le mépris du baron Hafner, c’était assurément lui. A peine Mme Gorka avait-elle parlé, qu’il avait, avec la rapidité des hommes d’imagination, vu en pensée la comtesse Sténo et Maitland surpris p,ar Gorka à cette minute même dans quelque appartement de rendez-vous, et une provocation, un meurtre immédiat peut-être. Et comme Alba continuait de rire de son rire clair, son impression du triste sort réservé à cette enfant s’était faite si forte que sa physionomie s’en était, en effet, comme voilée. Il se sentit ému à constater, quand elle le questionna, combien elle lui portait une amitié vivante et vraie. Son effort pour cacher cette émotion rendit sa voix si sèche, que la jeune fille reprit :
— « Je vous ai fâché en vous questionnant? »
— « Pas le moins du monde » , répondit-il, sans pouvoir trouver une parole d’amitié. Il se sentait, en ce moment, incapable de causer, comme ils faisaient d’ordinaire, sur ce ton d’une intimité à moitié moqueuse, à moitié sentimentale, et il ajouta : « Je trouve seulement que cette exposition est un peu trop mélancolique, voilà tout... » Et avec un sourire : « Mais ne perdons pas l’occasion de nous la faire montrer par cet incomparable cicerone » , et il la contraignit, en hâtant le pas, de regagner le groupe dirigé par Hafner parmi les magnificences de cet appartement presque désert. Et la promenade
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continua, et l’on entendait tour à tour la voix assourdie du baron commenter la mise en scène que le commissaire-priseur avait su donner à toutes choses, puis les voix claires des visiteuses et des visiteurs qui l’interrogeaient.
— « Voyez » , disait l’ancien brocanteur de Berlin et de Paris, — devenu, dans les comptes rendus mondains des journaux, un amateur éclairé , — « voyez comme ce charlatan de Fossati a eu soin de ne plus multiplier les bibelots maintenant que nous sommes dans les salons de réception... Ces fauteuils semblent attendre les invités. Ils sont connus. On les a publiés dans une Revue des arts décoratifs, à Paris... Et cette salle à manger à travers cette porte, avec toute la vaisselle plate dressée sur la table, ne croirait-on pas une fête préparée?... »
— « Baron » , demandait Mme Gorka, « regardez donc cette étoffe; c’est du dix-huitième siècle, n’est-ce pas?... »
— « Baron » , interrogeait Mme Maitland, « cette tasse à couvercle, c’est du Vieux-Vienne ou du Capodimonte?. . . »
— « Baron » , disait Florent Ghapron, « c’est un travail florentin ou milanais, cette dossière d’armure?... »
Et le lorgnon remuait sur le bout mince et mobile du nez du baron, et ses petits yeux aigus clignaient, ses lèvres minces se plissaient, et il répondait d’un mot aussi juste que s’il eût étudié par le menu les moindres détails du catalogue, et c’étaient des « mercis » , aussitôt suivis d’autres questions auxquelles deux voix seulement ne se mêlaient pas, celle d’Alba Sténo et celle de Dorsenne. Dans toute autre circonstance, ce dernier eût essayé de dissiper à son tour la tristesse grandissante de la jeune fille, qui ne lui parlait plus depuis qu’il avait repoussé son amicale inquiétude. D’ordinaire il s’en tourmentait plus qu’il ne se l’avouait lui-même. Ces passages d’une excessive gaieté à une dépression soudaine étaient certes habituels à la contessina, mais pourquoi les avait-elle surtout auprès de lui? Bien qu’ils fussent l’indiscutable indice d’un sentiment trop vif, le jeune homme n’y voulait voir qu’un signe de déséquilibre nerveux. Pourtant il s’en fût préoc-
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cupé, s’il n’avait eu, ce matin-là, sa pensée trop absorbée d’un autre côté. Il se demandait si, à tout hasard, après la manière dont Mme Gorka avait parlé, il ne serait pas plus prudent de faire connaître à Lincoln Maitland le retour clandestin de son rival. Peut-être le drame n’avait-il pas encore eu lieu, et si seulement les deux personnes menacées savaient à quoi s’en tenir ? Sans doute Hafner avertirait la comtesse Sténo. Mais quand la verrait-il? Au lieu que lui, Dorsenne, pouvait annoncer tout de suite cette rentrée en scène de Gorka au beau-frère de Maitland, à ce Florent Chapron qu’il regardait en ce moment même promener sur tous les objets de cette exposition princière son beau regard tendre d’esclave dévoué. C’était une chose énorme que cette démarche et qui eût paru telle à tout autre que Julien. Mais ce dernier était en proie à cette sensation des heures comptées qui fait perdre tout sang-froid aux gens très nerveux et plus encore aux écrivains, habitués par leur métier à ne jamais bien distinguer le possible du réel. En outre, les relations de Florent Chapron et de Lincoln Maitland étaient d’une nature très spéciale et qui avaient trop intéressé le romancier pour que, dans cette minute d’extrême angoisse, il ne tînt pas compte de ses précédentes observations. Il savait que Florent, envoyé tout jeune chez les Jésuites de Beaumont en Angleterre par un père soucieux de lui éviter les humiliations que son sang lui réservait en Amérique, s’y était pris pour Lincoln, élève lui aussi de cette pension, d’une amitié exaltée. Il savait que cette amitié pour le camarade d’école s’était tournée en un enthousiasme égal pour l’artiste, quand le talent de son ancien camarade avait commencé de se révéler. Il savait que le mariage qui avait mis la fortune de Lydia au service de la gloire du peintre avait été l’œuvre de cet enthousiasme, à une époque où Maitland, ruiné par la mauvaise administration de sa mère et encore trop peu apprécié du public pour vivre de son pinceau, était tenté par le désespoir. Le caractère exceptionnel de ce mariage aurait étonné un homme moins soucieux des singularités morales que n’était Dorsenne. Celui-ci avait trop remarqué le silence
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et l’effacement de cette sœur pour ne pas la considérer comme une sacrifiée. Il pensait que le culte pour la gloire de son beau-frère aveuglait Florent au point qu’il était le tout premier artisan de ce sacrifice.
— « Drame pour drame » , se dit-il au moment où la visite approchait de sa fin et après un assez long débat intérieur, «j’aime mieux qu’il y en ait un dans cette famille-là que dans l’autre. Je me reprocherais toute ma vie de n’avoir pas tout tenté... » On était dans la dernière salle, et le baron Hafner achevait de renouer avec ses longs doigts agiles les cordons de l’album de dessins apporté par un des employés de la vente, lorsque cette résolution s’empara du jeune homme d’une manière définitive. Alba Sténo, qui avait continué de se taire, le regardait de nouveau, avec des yeux qui révélaient le combat de son intérêt pour lui et de sa fierté froissée. Elle voulait sans doute, au moment où ils allaient se séparer, lui demander, suivant leur intime et charmante coutume, quand ils se reverraient. Il n’y prit pas garde, — non plus qu’à d’autres yeux qui lui disaient d’être très prudent et qui étaient ceux du baron, — non plus qu’à l’observation de Mme Gorka qui, remarquant enfin la mauvaise humeur d’Alba, en cherchait la cause où elle avait depuis longtemps deviné qu’était le cœur delà jeune fille, — non plus qu’à l’attitude de Mme Maitland dont les prunelles lançaient quelquefois des éclairs d’une perfidie égale à la douceur de son frère. Il attira ce dernier par le bras en lui disant tout haut :
— « Gomme je voudrais avoir votre impression sur un petit portrait que j’ai remarqué dans l’autre pièce, mon cher Chapron... » Puis, arrêtés tout deux devant la toile quelconque qui avait servi de prétexte à cet aparté, il continua, d’une voix basse : « J’ai appris une nouvelle bien étrange. Imaginez-vous que Boleslas Gorka est à Rome à l’insu de sa femme... »
— « C’est bien étrange en effet » , répondit le beau-frère de Maitland, qui ajouta simplement, après un silence : «Vous en êtes certain?... »
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— « Aussi certain que nous sommes ici » , dit Dorsenne. « Un de mes amis, le marquis de Montfanon, l’a rencontré ce matin. »
Il y eut un nouveau silence entre les deux interlocuteurs, durant lequel Julien sentit que le bras sur lequel il appuyait le sien frémissait. Puis ils recommencèrent de marcher du côté des autres pendant que Florent disait, mais à voix haute : « C’est un excellent morceau de peinture malheureusement trop reverni.., »
— ti Que j ai eu raison ! » pensa Julien. « Il m’a compris. . . »