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BOLESLAS GORKA

Il n’y avait pas dix minutes que Dorsenne avait parlé à Florent Chapron, et déjà l’imprudent écrivain commençait de se demander s’il n’eût pas été plus raisonnable en ne se mêlant ni de près ni de loin à une aventure où son intervention était à tout le moins inutile. Cette appréhension d’un drame immédiat qui l’avait affolé, une première fois, après l’entretien avec Montfanon, et une seconde fois d’une manière plus forte en constatant l’ignorance de Mme Gorka au sujet du retour de son mari, — cette effrayante et irrésistible évocation d’une chambre clandestine, soudain pleine de sang, allait s’évanouir par le plus simple des événements. Les six visiteurs échangeaient leurs dernières impressions sur les mélancolies et les splendeurs de l’appartement Castagna, et ils achevaient de descendre ce vaste et svelte escalier à colonnettes, à travers les fenêtres duquel continuait de sourire sous le brûlant soleil, parmi les sombres verdures et les fleurs éclatantes, l’étroit jardin que Dorsenne avait comparé à un visage. Le jeune homme marchait un peu en avant auprès d’Alba Sténo

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dont il essayait maintenant, mais en vain, d’égayer à nouveau la physionomie hostile et fermée. Tout d’un coup, au dernier détour des larges et longues marches qui adoucissaient élégamment la pente, cette physionomie s’éclaira d’un étonnement et d’un plaisir. La contessina jeta un léger cri et elle dit : « Mais voilà ma mère!... » Et Julien aperçut cette Mme Sténo qu’il avait vue, dans un accès presque insensé d’inquiétude, surprise, brutalisée, assassinée par un amant trahi. Elle se tenait debout sur la mosaïque grise et noire du péristyle, vêtue de la plus délicieuse et de la plus souple toilette du matin, en petit drap anglais. Ses cheveux toujours dorés étaient massés sous un grand chapeau à fleurs qu’enveloppait un voile blanc, sa main jouait avec la poignée d’argent ciselé d’une ombrelle blanche, et, dans le reflet de cette blancheur, avec son beau teint de blonde, avec ses beaux yeux bleus où la passion et l’intelligence éclataient, avec ses admirables dents qui brillaient dans son sourire, avec sa taille demeurée mince malgré l’opulence de son buste, elle semblait une créature si jeune, si vigoureuse, si peu touchée par la vie, que jamais un étranger ne l’aurait crue la mère de cette grande jeune fille qui était déjà auprès d’elle et qui lui disait :

— « Quelle imprudence! Souffrante comme tu étais ce matin, être sortie avec ce soleil, et pourquoi?... »

— « Mais pour venir te prendre et te ramener ! » dit gaiement la comtesse. « J’ai eu honte de m’être écoutée. Je me suis levée, et me voici... Bonjour, Dorsenne. J’espère que vous avez ouvert les yeux tout grands là-haut. Il y a un roman à écrire avec cette affaire d’Ardea. Je vous le conterai... Bonjour, Maud. Que vous êtes gentille d’avoir fait faire un peu d’exercice à cette paresseuse d’Alba! Elle aurait un autre teint si elle employait ses matinées à marcher... Bonjour, Florent. Bonjour, Lydia. Et le Maître n’est pas là?... Et vous, vieil ami, qu’avez-vous fait de Fanny?... »

Elle avait eu, pour distribuer ces simples « bonjours » , une grâce si nuancée, un sourire si particulier pour chacun, — tendre pour sa fille, spirituel pour l’écrivain, reconnaissant

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pour Mme Gorka, amicalement étonné pour Ghapron et Mme Maitland, — familier et confiant pour Vieil Ami, comme elle appelait le baron ; elle était si évidemment l’âme de cette petite société que sa seule présence avait comme allumé de la vie dans tous les yeux. Tous commencèrent de lui répondre à la fois, et elle répondait à chacun en marchant vers les voitures qui avaient attendu dans une cour d’honneur capable de contenir vingt carrosses de gala. Et, l’une après l’autre, ces voitures s’avancèrent : le duc de Hafner, le vis-à-vis de Mme Gorka, la victoria de Mme Maitland. Les chevaux piaffaient. Les harnais brillaient. Les valets de pied et les cochers se tenaient dans des livrées si correctes, le suisse du palais Gastagna, avec sa longue redingote sur les boutons de laquelle se voyaient les châtaignes symboliques de la famille, avait sous son chapeau galonné une si magnifique prestance, que Julien se trouva soudain grotesque d’avoir imaginé un drame brutal et passionné à l’occasion de pareilles gens. Demeuré le dernier, et regardant ce départ, il éprouva une fois de plus cette âcre sensation, habituelle à ceux qui, connaissant le dessous des splendeurs du monde, en aperçoivent toute la misère morale et l’enfantillage, et avec une gaieté ironique tout ensemble et indulgente :

— « Vous venez d’être un grand sot, mon ami Dorsenne » , se disait-il en s’asseyant plus démocratiquement dans un de ces petits fiacres ouverts qu’on appelle à Rome une botte... « Avoir peur d’une aventure tragique pour cette femme-là et qui se possède à ce degré, c’est à peu près se jeter à l’eau pour empêcher un requin de se noyer... Si elle n’avait pas sur sa bouche les baisers de Maitland, je ne m’y connais pas, et dans les yeux toutes les flammes du plaisir!... Elle sortait de son rendez-vous. C’était écrit, pour moi, dans sa toilette commode, dans le rose de ses joues, dans ses petits souliers, faciles à enlever, qui n’avaient pas fait trente pas à pied. Et avec quelle maestria elle a jeté son filet de mensonges ! Sa fille, Mme Gorka, la Maitland, comme elle vous a ramassé ce fretin prestement! Voilà pourquoi je n’aime pas le théâtre. Où trouver une actrice

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qui ait ce ton pour laisser tomber son : — Le Maître n’est pas là?... » Il se prit à rire tout haut, puis, comme il lui arrivait sans cesse d’imaginer des situations de caractères par delà les situations de sentiments que présente la réalité, sa rêverie affranchie de toute anxiété galopa sur ce nouveau chemin, et employant le mot familier aux cosmopolites d’origine allemande pour désigner une sottise de conduite : « J’ai fait une jolie schlemylade » , songea-t-il, « comme dirait Hafner, en racontant à Florent l’arrivée imprévue deGorka. Pourquoi ne pas lui annoncer en propres termes que Maitland est l’amant de la comtesse?. .. Voilà une conversation à laquelleje voudrais pourtant assister, celle qui va se tenir entre les deux beauxfrères. Serais-je bien surpris d’apprendre que ce nègre en disponibilité est le confident des adultères de son grand homme? C’est un sujet à peindre que celui-là, qui n’a jamais été bien traité : ces amitiés passionnées d’un Tattet pour un Musset, d’un Eckermann pour un Goethe, d’un Asselineau pour un Baudelaire, cette totale absorption de l’admirateur dans l’admiré. Florent a trouvé que le génie de son grand peintre avait besoin d’une fortune, et il lui a donné celle de sa sœur. S’il trouve que ce génie a besoin d’une passion pour se développer plus encore, il s’entremettra avec délices... Ma parole d’honneur! il regardait la comtesse tout à l’heure avec reconnaissance. Pourquoi pas, après tout? Lincoln est un coloriste de premier ordre, quoique son désir d’être au courant l’ait égaré dans trop d’imitations. Mais c’est de sa race. La jeune Mme Maitland a de l’esprit comme une anse de panier; et Mme Sténo est une de ces femmes extraordinaires, vraiment créées pour exalter la vitalité d’un artiste. Jamais celui-là n’avait rien fait comme le portrait d’Alba... J’entends le dialogue tout à l’heure : — Tu sais, le Polonais est revenu. — — Quel Polonais? — Celui de ta comtesse. — Comment? Tu crois à ces calomnies?... Maitland sera très beau en prononçant cette phrase inévitable... Ah ! que de comédies on manque ici-bas !... Bon. Ce cocher a commis lui aussi sa schlemylade. Je lui ai dit rue Sistina, près de la Trinité des Monts, et le

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voici qui prend par la place Barberini au lieu de couper par Gapo le Case. C’est ma faute aussi. Je ne regarde plus rien quand la folle du logis se met en branle. Admirons du moins le Triton du Bernin qui souffle de l’eau dans sa conque. Quel sculpteur génial que ce grand homme, et il n’a jamais pensé à la nature que pour la fausser! Faites donc des esthétiques après cela... »

Ces incohérentes réflexions, durant lesquelles l’écrivain avait de nouveau traversé un tiers de Rome, se résumaient dans une bonne humeur décidément optimiste, comme on peut voir, lorsque le fiacre s’arrêta enfin devant l’adresse donnée. C’était celle d’un fort modeste restaurant décoré de cette enseigne toute toscane : « Trcittoria al Marzocco . » Et le « Marzocco » , le lion symbolique de Florence, figurait audessus de la porte, appuyant sa forte patte sur l’écusson orné du lis national. L’apparence de cette devanture ne justifiait guère le choix que l’élégant Dorsenne avait fait de cet endroit pour y manger chaque fois qu’il ne dinait pas dans le monde. Mais son dilettantisme n’adorait rien tant que ces sautes subites de sociétés, et le sieur Egiste Brancadori qui tenait le Marzocco était un de ces bouffons inconscients comme il allait en cherchant sans cesse dans la vie réelle, de ceux qu’il appelait ses « Tliébains » , par souvenir du roi Lear. « Je veux dire encore un mot à ce savant Thébain » , s’écrie, on ne sait pourquoi, le prince devenu fou, lorsqu’il rencontre le pauvre Tom dans la lande. Pour que les amis parisiens de Dorsenne, les Casai, les Machault, les Yardes, ces habitués de la table du petit Cercle, ne le jugent pas trop sévèrement, il convient d’ajouter que ce Thébain, né à Florence, était en même temps un cuisinier de premier ordre et que le modeste restaurant avait sa légende. Elle divertissait toujours le paradoxal observateur qu’était Julien. Il disait souvent : «Qui osera jamais écrire les vérités de l’histoire? Celle-ci par exemple : le pape Pie IX ayant demandé à l’empereur Napoléon III de lui prêter quelques troupes pour protéger ses États, ce dernier y con-

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sentit, occupation qui eut deux résultats, une haine féroce delà moitié de l’Italie contre la France et la fondation du Marzocco par Egiste Brancadori, dit le Thébain ouïe Docteur. » C’était encore une plaisanterie du romancier, qui prétendait avoir guéri sa dyspepsie en Italie, grâce à la savante et saine cuisine dudit Egiste. Plus simplement, Brancadori était l’ancien chef d’un grand seigneur russe, d’un des Wérékiew, le propre cousin du véritable père de la jolie Alba Sténo. Ce Wérékiew, renommé à Rome pour la délicatesse de ses dîners, était mort subitement en 1866. Quelques habitués de sa maison, conseillés par un officier français de l’armée d’occupation et lassés des clubs, des hôtels et des restaurants ordinaires, s’étaient avisés de se syndiquer et de commanditer à leur profit le cuisinier du défunt. Ils avaient fondé avec lui, dans un petit local, une popotte d’espèce supérieure, qu’ils auraient pu, avec un peu de vanité, décorer du nom de cercle culinaire. En lui assurant un minimum de seize repas à sept francs par tête, ils avaient eu pendant quatre années une table exquise à laquelle s étaient assis tout ce que Rome comptait alors de voyageurs distingués. L’année 1870 avait dispersé cette petite société de gourmets et de causeurs, et le cercle fermé s’était métamorphosé en un restaurant, mais presque inconnu, sinon de quelques artistes ou des diplomates qu’attiraient la tradition des anciennes splendeurs de l’endroit et surtout la connaissance des talents du « docteur » . Il n’était pas rare que les trois petites salles qui composaient l’établissement fussent remplies, vers les huit heures, de cravates blanches, de gilets blancs et de fracs de soirée. Pour le cosmopolite Dorsenne, c’était un coup d’œil singulièrement divertissant que celui-là : un coin d’ambassade d’Angleterre ici, un coin d’ambassade russe plus loin, deux attachés allemands ailleurs, deux secrétaires français auprès du Saint-Siège, un autre auprès du Quirinal. Ce qui intéressait davantage encore le romancier, c’était la conversation du « docteur » lui-même, du génial Brancadori, qui ne savait ni lire ni écrire. Mais il avait gardé un souvenir vivant de tous ses anciens convives, et quand il se sentait

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