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IV

Romans.

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en confiance, debout au seuil de sa cuisine dont la propreté le rendait insolemment fier, il mimait des anecdotes de la Rome si curieuse de sa jeunesse. Ses gestes d’illettré si conformes à la physionomie des choses, son masque mobile et son parler toscan, ce fin parler qui adoucit en h tous les c durs entre deux voyelles, donnaient une saveur à ses récits dont un curieux de vérité locale devait raffoler. Le matin surtout, quand il n’y avait guère personne dans le restaurant, il abandonnait volontiers ses fourneaux pour bavarder, et si Dorsenne avait donné l’adresse du Marzocco à son cocher en sortant du palais Gastagna, c’avait été dans l’espoir que le vieux chef lui esquisserait à sa manière l’histoire de la ruine d’Ardea. Brancadori était justement debout auprès du comptoir où trônait sa nièce, la signorina Sabatina, charmant visage florentin au menton un peu long, au front un peu large, au nez un peu court, à la bouche sinueuse, aux grands yeux noirs dans un teint doré, avec des cheveux ondulés, qui rappelait d’une manière saisissante le type favori du premier Ghirlandajo.

— «Tenez, mon oncle» , dit cette jeune fille aussitôt quelle eut aperçu Dorsenne, « où avez-vous mis la lettre que l’on a apportée pour le prince?... » En Italie, tout étranger est prince ou comte, et la profonde bonhomie qui règne dans les mœurs donne à ces titres, dans la bouche de celui qui les décerne ainsi, une amabilité le plus souvent exempte de calcul. Il n’y a pas de pays au monde où règne une plus véritable et plus charmante familiarité de classe à classe, et Brancadori en donna une preuve tout de suite en traitant de « caro lei » , c’est-à-dire de « mon cher » , celui que sa nièce avait blasonné d’une couronne fermé, et il s’écriait, en fouillant dans les poches de la veste en alpaga qu’il portait par-dessus son tablier d’office :

— d A lestabianca spesso cervello manca(l) ... — Je l’avais mise dans la poche de mon habit, pour être plus sûr de ne pas l’oublier... Et j’ai changé d’habit parce qu’il faisait chaud. Je l’ai laissé avec la lettre à l’appartement... »

(1) A tête blanche souvent cervelle manque.

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— « Vous l’enverrez chercher après le déjeuner » , dit Dorsenne.

— «Non » , reprit la jeune fille en se levant, « c’est à deux pas, et j’y cours. C’est le concierge du palais où habite Son Excellence qui l’a apportée lui-même en insistant pour qu’on la remette tout de suite... »

— « Eh bien, allez la chercher » , répondit Julien, qui ne put, malgré l’habitude, s’empêcher de sourire de cet anoblissement de sa maison après celui de sa personne, « et moi, je resterai à causer avec mon docteur en attendant qu’il me donne son ordonnance de ce matin, c’est-à-dire son menu... Devinez d’où je viens, Brancadori ? » , ajouta-t-il, sur de provoquer la curiosité d’abord, puis le bavardage du cuisinier; «du palais Gastagna, où l’on va tout vendre... »

— «Ah! per Bacco ! » s’écria le Toscan avec une visible douleur sur le parchemin de son vieux visage roussi au feu de quarante ans de casseroles, « si défunt le prince Urbain voit cela de l’autre monde, le cœur lui en crève, je vous le jure... La dernière fois qu’il est venu dîner ici, c’était il y a dix ans, pour la Saint-Joseph ; il m’avait dit : « Vous me ferez des « beignets, Egiste, comme ceux que nous mangions autrefois « avec M. d’Epinay, M. Glairin, Fortuny et ce pauvre Henri « Régnault. » Et il était content ! Il s’attardait à me parler : « Egiste » , me disait-il, «je peux aller à mon destin ! Je n’ai « qu’un fils, mais je lui laisse six millions etle palais. Si c’était « Gigi, je serais moins tranquille, mais avec Peppino... » — Gigi, c’était l’autre, l’aîné, qui est mort, le gai, qui venait ici tous les jours, du temps de ces messieurs, un brave garçon, mais si mauvais sujet!... Il fallait l’entendre raconter sa visite chez Pie IX le jour où il eut converti un Anglais. Oui, Excellence, il l’avait converti, en lui prêtant par erreur un livre de piété au lieu d’un roman. Get Anglais prend le livre, le lit, en lit un autre à la suite, un troisième. Il se fait catholique. Le Gigi, qui n’était pas très bien au Vatican, court se vanter de ce haut fait au Saint-Père... « Regarde un peu, mon « fils » , dit Pie IX, « de quels moyens notre bon Seigneur

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« Dieu va se servir !... » Ab ! celui-làles aurait du moins mangés en s’amusant, ces millions, au lieu que Peppino...! Ils ont tous passé dans les signatures. Pensez donc, le prince d’Ardea, ce nom en valait, de l’argent! Il joue à la Bourse, il perd, il rejoue, il perd encore, et le voilà à parafer des lettres de change après des lettres de change... Et je parafe, et je parafe, et chaque fois qu’il faisait ce petit geste, comme moi avec mon crayon, — seulement, moi, je ne sais pas signer mon nom, — c’étaient des cent mille, des deux centmille francs qui couraient le monde. . . Et maintenant il va falloir qu’il quitte sa maison et qu’il quitte Rome... Qu’est-ce qu’il y ferait, Excellence, je vous le demande? » Et secouant sa tête, il ajouta : « Il devra reconstruire sa fortune à l’étranger... Nous disons cela en Toscane : « Celui qui gaspille l’or avec les mains ira le « chercher avec les pieds... » Mais voilà Sabatina qui revient. Elle a fait la chose, leste comme un chat... »

L’impayable mimique du bonhomme, ses proverbes, le joli fond d’habitudes dessiné derrière son récit par le souvenir de cette fête de Saint-Joseph où toutes les boutiques de friture portent écrit le sacramentel : « Bignè » , le mot du goguenard Pie IX reproduit avec l’accent du vieux pape, l’originale évocation de l’héritier des Gastagna signant et signant toujours, cette explication grossière de sa ruine, très vraie au demeurant, — tout dans ce récit avait amusé Dorsenne. Il savait assez l’italien pour apprécier les intraduisibles finesses de langue de cet homme du peuple. — Mais est-on jamais du peuple quand on est de Florence? — Il riait encore au moment où la madone en rupture de fresque, comme il appelait quelquefois la jeune fille, lui remit une enveloppe dont la suscription changea aussitôt son sourire en une moue de contrariété non dissimulée. Il repoussa de la main le menu du jour que lui présentait le vieux cuisinier et il dit avec brusquerie : « Je crains bien de ne pas rester à déjeuner... » Puis, ouvrant la lettre : « Non, je ne peux pas, adieu. » Et il sortit, d’une manière si évidemment troublée et précipitée que l’oncle et la nièce échangèrent un regard en souriant. Ces véritables

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Méridionaux ne pouvaient croire chez un beau jeune homme tel que Dorsenne à d’autres soucis qu’à des soucis de cœur.

— « Chi haVamor nel petto... » , dit la signorina Sabatina.

— « Ha lo spron nei franchi. . . » , répondit l’oncle.

Ce naïf adage, qui assimile au coup d’éperon donné dans les flancs du cheval la pointe aiguë que la passion nous enfonce dans la poitrine, n’était pas vrai de Dorsenne. L application de ce proverbe à la circonstance n’était cependant pas entièrement fausse, et le romancier le commentait lui-même à sa façon, quoique sous une autre forme, en se répétant tout le long de la rue Sistina, pleine d’un soleil qui augmentait son énervement : « Non, pour ça, non, je 11e veux pas me mêler de cette affaire-là. Je vais le lui dire haut et ferme... » Et il reprenait le billet dont la lecture lui avait soudain donné une crise d’inquiétude plus forte encore que les deux de la matinée. Il ne s’était pas trompé en reconnaissant sur l’enveloppe l’écriture de Boleslas Gorka, et voici en quels termes, effrayants de mystère dans la situation présente, ce court message était rédigé :

« Je vous sais tellement mon ami , cher Julien, et j ai pour votre caractère si chevaleresque et si français une telle estime que fai décidé de m adresser à vous dans une circonstance de ma vie tout à fait tragique. J’ai besoin de vous voir immédiatement, et je vous attends chez vous. J’envoie un billet pareil au Cercle de la Chasse , un chez le libraire du Corso , un autre chez votre antiquaire. Oii que mon appel vous trouve, quittez tout et venez. Vous me sauverez plus que la vie. Pour une raison que je vous dirai, mon retour est absolument secret. Personne, vous entendez , ne le connaît que vous. Je n ai pas besoin d’en dire davantage à V ami si sur que vous êtes et que j’ embrasse de cœur.

— « Il est parfait!» se répétait Dorsenne en froissant cette lettre avec une colère croissante. « Il m’embrasse de

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cœur!... Je suis son plus sûr ami!... Je suis chevaleresque, Français, la seule personne qu’il estime!... Quelle commission va-t-il me prier de faire pour lui, affreusement désagréable? Dans quel guêpier va-t-il me demander de me jeter, à moins qu’il m’y ait jeté déjà?. . . Je la connais, cette école des gaffeurs à protestations. — C’est entre nous à la vie et à la mort, n’est-ce pas? Rendez-moi service !... — Et ils vous bouleversent vos habitudes, ils vous saccagent votre temps, ils vous embarquent dans des tragédies, et quand vous leur dites : Non, — là, carrément, — ils vous accusent d’égoïsme ou de trahison!... C’est ma faute aussi. Pourquoi ai-je écouté ses confidences? Est-ce que je ne sais pas cela depuis des années qu’un homme qui vous raconte ses amours, quand il ne vous connaît pas, car nous ne nous connaissions pas de huit jours, lui et moi, est une canaille, un cabotin ou un fou, les trois quelquefois? Et avec les canailles, les cabotins et les fous, il n’y a pas de relations possibles... Mais voilà. Il m’amusait, dans le commencement, quand il me détaillait son intrigue sans me nommer la personne , comme ils font tous. Il m’a encore amusé par son manège pour arriver à me la nommer sans manquer à ce que les gens du monde appellent l’honneur. Et dire que les femmes y croient, à cet honneur et à cette discrétion!... Et puis c’était le plus sûr moyen d’avoir mes grandes et petites entrées chez la Sténo et d’approcher d’Alba... Je crois que je vais la payer cher, ma flirtation romaine... Nous allons bien voir. Si Gorka est Polonais, je suis Lorrain. Il y a un proverbe sur notre nom aussi, à nous autres, et l’héritier des Gastellans ne me fera faire que ce qui me conviendra, pas un geste de plus. »

G’est avec cette mauvaise humeur et cette résolution que Julien s’engagea sous la porte de sa maison. Si cette demeure n’ était pas le palais célébré par la signora Sabatina, elle n’était pas non plus la banale caserne moderne qui se multiplie aujourd’hui dans la Rome nouvelle, comme dans le Paris comtemporain, comme dans le récent Berlin, comme dans certaines rues de Londres ouvertes ces temps derniers aux envi-

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rons de Hyde Park. C’était une vieille bâtisse, dressée en promontoire sur la place de la Trinité des Monts, à l’angle des deux rues Sistina et Gregoriana. Quoiqu’elle se trouvât réduite à Pétât de simple pension plus ou moins bourgeoise, cette maison a son surnom marqué dans certains guides, et comme tous les coins de la vieille Rome elle garde les traces d’une glorieuse légende artistique. Les petites colonnes du porche qui la précède la font appeler le Tempietto , ou petit temple, et plusieurs personnages chers aux artistes y ont habité, depuis le paysagiste Claude Lorrain. A deux pas de là, presque en face, a vécu Poussin, et l’un des plus grands parmi les lyriques anglais modernes, Keats, est mort tout auprès, ce John Keats dont le tombeau se voit à Rome aussi, dans le cimetière que domine la pyramide de Gestius, avec cette mélancolique épitaphe tracée par lui-même :

Here lies one ivhose naine ivas ivrit on ivater...

Il était rare que Dorsenne revint chez lui sans se répéter la traduction qu’il avait essayé de ce beau vers :

Ci-gît un dont le nom fut écrit sur de l'eau...

Cette fois ce fut d’une manière beaucoup plus prosaïque qu il effectua son entrée. Car il s’adressa au concierge avec l’accent d’un mari jaloux ou d’un débiteur traqué par des créanciers :

— « Vous avez donc donné la clef à quelqu’un, Tonino?...» demanda-t-il.

— « Mais M. le comte Gorka a dit que Son Excellence l’avait prié de l’attendre chez lui », répondit le vieil homme avec une timidité rendue plus comique paria coupe formidable de sa moustache grise et de sa barbiche blanche qui faisaient de lui une caricature du feu roi Victor-Emmanuel. Il avait servi en 59 sous le Galantuomo , et il rendait ainsi son hommage de vétéran de Solférino à cette glorieuse mémoire. Avec cela, il était timide comme un petit enfant, et ses gros yeux toujours effarouchés roulaient avec épouvante sous des sour-

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cils de grenadier au moindre embarras. Il répétait : « Oui, que Son Excellence l’avait prié de l’attendre... », tandis que Dorsenne montait quatre à quatre en disant lui-même tout haut :

— « De plus en plus parfait... Mais, cette fois, la familiarité passe les bornes, et c’est presque tant mieux. Je vais me montrer si étonné et si mécontent dès l’abord que je serai tout à mon aise pour refuser à cet indiscret ce qu’il me demandera. . . »

En se raidissant dans sa colère, l’écrivain se prémunissait à l’avance contre une faiblesse singulière qu’il se connaissait trop. Elle dérivait chez lui, non pas d’une volonté insuffisante, mais d’une perception trop vive des motifs et des mobiles auxquels obéissaient les personnes avec lesquelles il était en conflit. Il allait éprouver une fois de plus, la porte à peine ouverte, qu’il n’y a pas de pire dissolvant de la rancune que la curiosité intelligente. La sienne fut en effet éveillée aussitôt, quoi qu’il en eût, par un bien simple détail, mais qui achevait de prouver dans quelles conditions étranges le grand seigneur polonais avait voyagé : son nécessaire, son pardessus et son chapeau étaient posés sur la table de l’antichambre, encore blanchis de la poussière du train. Évidemment Gorka s’était abattu tout droit de Varsovie sur la place de la Trinité des Monts. En proie à quel délire de passion? Dorsenne n’eut pas plus le loisir de se le demander qu’il n’eut la présence d’esprit de se composer une attitude serrée qui coupât court à la familiarité de son étrange visiteur. Au bruit qu’avait fait en s’ouvrant la porte de l’antichambre, Boleslas s’était précipité. Et déjà il saisissait les deux mains de l’hôte dont il avait violé le domicile. Il les lui serrait. Il le contemplait avec des yeux de fièvre, de ces yeux qui n’ont pas dormi depuis des heures et des heures, et il balbutiait en l’entraînant dans le petit salon :

— « Vous voilà, Julien, vous voilà!... Ah! merci d’être venu à mon appel et tout de suite!... Laissez-moi vous regarder, que je sois bien sûr que j’ai un ami auprès de moi,

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quelqu’un en qui croire, avec qui parler, sur qui m’appuyer... Si cette solitude avait duré, je vous le jure, je serais devenu fou... »

Quoique l’amant de Mme Sténo appartint à cette race des nerveux excitables qui outrent sans cesse l’expression de leurs sentiments les plus sincères par une inconsciente griserie de la parole et du geste, son visage portait la trace d’un trouble trop profond pour n’être pas saisissant. Julien, qui l’avait vu partir, trois mois auparavant, si radieux d’une beauté presque lumineuse, resta saisi de le retrouver changé à ce point par cette courte absence. C’était bien toujours le même Boleslas Gorka, célèbre comme joli homme, cet admirable animal humain si fin et si fort dans lequel il tenait des siècles d’aristocratie. — Les comtes de Gorka appartiennent à cette antique maison de Lodzia à laquelle se rattachent tant d’illustres familles polonaises, les Opalenice-Opalenski, les Bnin-Bninski, les Ponin-Poninski et beaucoup d’autres. — Seulement ses joues étaient maigres sous sa longue barbe brune à reflets fauves, une fatigue immense se lisait dans les paupières comme mâchurées de veilles, dans les méplats du masque creusé, dans les narines qui semblaient pincées, dans le teint dont la noble pâleur se fonçait en taches terreuses. Les traces de la souillure du voyage empreintes sur ce visage en accentuaient encore la cruelle altération. Et cependant l’élégance native de cette physionomie et de ce corps donnait de la grâce à cette lassitude. Boleslas, dans la vigoureuse et souple maturité de ses trente-quatre ans, réalisait un de ces types de beauté virile si accomplis qu’ils résistent aux plus dures épreuves. Les excès de l’émotion, comme ceux dulibertinage, semblentparer seulement ces hommes-là d’un nouveau prestige ; et le fait est que dans le décor tout intellectuel de cette chambre d écrivain, parmi cet amas de livres, de photographies, de gravures, de tableaux et de moulages, cette apparition d'une figure rongée par les âcres souffrances de la passion revêtait une poésie à laquelle Dorsenne ne pouvait demeurer entièrement insensible. L’atmosphère imprégnée de tabac russe et la vapeur

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bleuâtre qui flottait dans cette chambre révélaient de quelle manière l’amant trahi avait trompé son impatience, et, au milieu du bureau, une coupe italo-grecque avec une bacchanale peinte en rouge sur fond noir, dont Julien était très fier, montrait les débris d’une trentaine de cigarettes presque aussitôt jetées qu’allumées. Les bouts de carton en avaientété mâchonnés avec un énervement qui se lisait dans l’être tout entier du jeune homme, pendant qu’il répétait d’un accent à faire trembler, tant il était sombre :

— « Oui, je serais devenu fou. .. »

— « Calmez-vous, mon cher Boleslas, je vous en supplie n , répondait Dorsenne. Qu’était devenue sa mauvaise humeur de l’escalier? Mais comment la conserver en présence d’un personnage si évidemment hors de lui-même? Et Julien continuait, parlant à son compagnon comme on parle à un enfant malade : «Voyons, asseyez-vous... Soyez un peu plus tranquille, puisque je suis là. Vous avez eu raison de compter sur mon amitié... Confessez-vous. Expliquez-moi ce qui se passe. S’il y a un conseil à vous donner, je suis prêt. Un service à vous rendre, je suis prêt encore... Mon Dieu! dans quel état je vous retrouve !... »

— « N’est-ce pas? » dit l’autre avec une espèce d’ironique orgueil. Il suffisait qu’il eût un spectateur de ses chagrins, pour qu’il les étalât avec une secrète vanité, si réels fussentils. « N’est-ce pas » , insista-t-il, « que l’on voit comme j’ai souffert?... Et là, ce n’est rien », il montra son visage d’un geste découragé. « C’est ici qu’il faudrait lire » , et il se frappa la poitrine. Puis, passant ses mains sur son front et ses yeux, comme pour exorciser un cauchemar : « Mais vous avez raison. Il me faut du calme. Ou bien je suis perdu... » Et après un silence durant lequel il paraisssait avoir ramassé ses idées et pris de nouveau une pleine conscience de sa volonté, car sa voix s’était faite décidée et brève, il commença : « Vous savez que je suis ici à l’insu de tout le monde et même de ma femme?... »

— « Je le sais » , répondit Dorsenne, «je quitte la com-

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tesse à l'instant même. Nous avons visité ce matin le palais Castagna avec elle, Hafner, Mme Maitland, Florent Chapron. » Il prit un temps et il ajouta, pensant qu’il valait mieux ne pas mentir sur des points inutiles : « Il y avait aussi Mme Sténo et Alba... »

— « Et personne d’autre? » interrogea Boleslas avec un regard si aigu que l’écrivain dut déployer toute sa force pour voiler lui-même le sien, et il répondit :

— « Personne d’autre. »

Il y eut un silence entre les deux hommes. Dorsenne venait de comprendre, à cette déconcertante interrogation, de quelle allure marcherait un entretien engagé de la sorte. Gorka, couché maintenant plutôt qu’assis sur le divan de l’étroite pièce, avait dans le reploiement de toute sa personne sur elle-même quelque chose d’une bête qui, dans une minute, bondira. Visiblement il était arrivé chez Julien en proie à cette folie de savoir qui est pour la jalousie ce qu’est la soif pour certains supplices. Quand on aura bu cette goutte d’eau amère de la certitude, on n’agonisera pas moins. Pourtant on marcherait vers elle, les pieds nus sur des pavés ardents, sans même sentir cette brûlure. Les motifs qui avaient décidé Boleslas à choisir l’écrivain français pour lui arracher une révélation étaient d’ordres très divers et démontraientque le caractère félin de sa physionomie ne trompait pas. Il connaissait Dorsenne beaucoup mieux que Dorsenne ne le soupçonnait. Il le savait étourdi et nerveux d’une part, et de l’autre assez perspicace. Si donc il y avait une intrigue entre Maitland et Mme Sténo, Julien l’avait pénétrée certainement, et, attaqué d’une certaine manière, il se trahirait non moins certainement. En outre, — car cette nature de violence, de ruse et d’étalage abondait en complexités, — Boleslas, qui admirait passionnément le talent du romancier, éprouvait une sorte d indéfinissable attrait à se montrer devant lui sous son jour d’amant frénétique et déchaîné. Il était de ces gens qui se feraient photographier sur leur lit de mort, tant ils attachent d’impor-

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tance naïve à leur personne, — ce qui ne les empêche pas de mourir vraiment et quelquefois très bravement. Il se fut sans doute indigné, de la meilleure foi du monde, si Fauteur d 'Une églogue mondaine l’eût portraituré vivant dans un livre, lui et ses amours avec la comtesse Sténo, et cependant il ne s’était rapproché de l’écrivain cet hiver et il ne l’avait choisi pour confident qu’avec un vague désir de l’impressionner. Il avait rêvé de lui suggérer quelque création à sa ressemblance, tout en croyant céder simplement, et cédant en effet au besoin de se raconter dont on étouffe dans certaines crises morales. Oui, tout était complexe dans Gorka, car il ne se contentait pas de tromper sa femme avec la profondeur d’hypocrisie que supposait cette affreuse organisation de son adultère : cette noble et confiante créature liée d’amitié avec la fille de la maîtresse de son mari. 11 prétendait la tromper avec remords, et n’avoir jamais cessé de lui porter une affection aussi douloureuse que respectueuse. C’était vrai aussi. Mais il fallait être Dorsenne pour admettre de pareilles anomalies, et cette sensation rare d’être compris dans les égarements les plus invraisemblables de son cœur achevait d’attacher le jeune comte à quelqu’un qui était tout ensemble un sûr confident, un peintre possible, un complice moral. Il s’agissait maintenant d’en faire, ce qui était moins facile, son policier involontaire.

— « Vous voyez » , reprit-il tout d’un coup, « à quelles misérables enquêtes de détail j’en suis descendu, moi qui ai toujours eu horreur de l’espionnage comme d’un affreux avilissement. Je viens de vous questionner sans franchise, quand vous êtes mon ami!... C’est toute mon histoire, ces deux mouvements que j’ai eus devant vous depuis deux minutes. J’ai voulu ruser avec vous, et puis j’ai eu honte... La passion me prend. Elle me tord. N’importe quelle infamie se présente : tout à l’heure une vilenie, à un autre moment une action pire. Je m'y précipite, et puis j’ai peur. Oui, j’ai peur de moi!... Mais c’est que je viens de tant souffrir!... Vous ne comprenez pas? Eh bien! écoutez » , continua-t-il en

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enveloppant de nouveau Dorsenne d’un de ces regards dont l’avidité scrutatrice ne laisse pas échapper un geste, un mouvement de paupières chez celui que l’on observe ainsi, « et dites si vous avez jamais imaginé pour un de vos romans une situation pareille à la mienne... Vous vous rappelez les transes mortelles où j’ai vécu cet hiver, avec la présence de mon beau-frère chez moi, et ce danger continu qu’il ne se fit mon dénonciateur auprès de ma pauvre Maud, par sottise, par vertu britannique, par antipathie. Est-ce qu’on sait jamais?. . . Vous vous rappelez aussi comme ce voyage en Pologne m’a coûté, après ces longs mois d’angoisse? Cet embarras d’affaires et cette maladie de ma tante survenus juste à l’époque où j’étais délivré d’Ardrahan me donnèrent une funeste impression... J’ai toujours cru aux pressentiments. J’en avais un, comme au jeu. Je sentais la série noire. Je ne me trompais pas. Dès la première lettre que je reçus, — de qui, vous devinez, — je compris qu’il se passait à Rome quelque chose qui me menaçait dans ce que j’avais de plus cher au monde, dans cet amour auquel j’ai tout sacrifié, vers lequel j’ai marché en piétinant le plus noble cœur... Catherine allaitelle cesser de m’aimer? Quand on a enfermé deux années de vie dans une passion, — et quelles années! — on y tient par des fibres cruellement profondes. . . Je vous passe le récit de ces premières semaines employées à courir de-ci de-là, à faire des visites à des parents, à converser avec des hommes de loi, à soigner la vieille princesse malade, à remplir mon devoir envers mon fils enfin, puisque la moitié de cette fortune lui reviendra. Et toujours, toujours cette idée fixe: Catherine ne m’écrit plus comme autrefois, elle ne m’aime plus... Ah! si je pouvais vous les montrer, ses lettres des autres absences?... Vous avez bien du talent, Julien, vous n’en avez jamais composé de plus belles. . . »

Il se tut, comme si la partie de sa confession de laquelle il s’approchait lui coûtait un trop grand effort, et Dorsenne insista à son tour :

— « Un changement de ton dans une correspondance ne

suffit cependant pas à expliquer la fièvre où je vous vois... »

— « Non » , reprit Gorka, « mais il n’y eut pas qu’un changement de ton. Je me plaignis. Pour la première fois ma plainte ne trouva pas d’écho. Je menaçai de cesser d’écrire. Elle ne me répondit pas. J’écrivis pour demander pardon. Comme on est lâche! Je reçus une lettre si froide que j’en écrivis une de rupture. Nouveau silence... Ah! Vous vous rendrez compte à présent du terrible effet que me produisit dans un trouble pareil une autre lettre, non signée, celle-là, que je reçus il y a quinze jours. Elle m’arriva un matin, toute seule. Elle portait le timbre de Rome. Je ne reconnais pas l’écriture. J’ouvre. Je vois deux feuilles de papier sur lesquelles étaient collés des mots imprimés, découpés à même un journal français. Je vous répète, pas de signature. C’était un billet anonyme. . . »

— « Et vous l’avez lu? » interrompit Dorsenne. « Quelle folie !... »

— « Et je l’ai lu » , répondit le comte. « Il débutait par des phrases d’une effrayante exactitude sur ma propre situation... Que nos histoires, à nous, soient connues des autres, nous devrions le savoir puisque nous connaissons les leurs... Nous devrions penser, par conséquent, que nous sommes en proie à la férocité de leur indiscrétion, comme ils sont en proie à la nôtre. Cela fait cruellement mal pourtant, je vous le jure, de le constater. Mais ce qui rendait cette exactitude du début de ce billet vraiment infernale, c’est qu elle servait de garantie et de preuve à l’exactitude de la fin. Et la fin, c’était le récit détaillé, minutieux, implacable, d’une intrigue que Mme Sténo avait nourrie pendant mon absence, et avec qui? avec l’homme de qui je me suis toujours le plus défié, avec ce gâcheur de couleurs, qui a dû faire une première fois le portrait d’Alba, — et cette fois, je l’ai empêché, — cela m’a bien servi d’ailleurs ! — avec ce drôle qui s’est abaissé à ce honteux mariage d’argent et qui se dit artiste, avec cet Américain de table d’hôte , avec Lincoln Maitland !... »

Quoique la haine enfantine et injuste des jaloux, — cette

haine qui nous dégrade en abaissant celui que l’on nous préfère, — empoisonnât de son flot amer le cœur de Gorka, comme elle empoisonnait cette fin de son discours, il n’avait pas cessé de surveiller Dorsenne. Il s’était levé du divan à moitié, et, appuyé sur ses poignets, il avait avancé la tête en prononçant le nom de son rival, comme pour envelopper l’écrivain de son observation. Ce dernier, par bonheur, avait été saisi d’indignation à la nouvelle de la lettre anonyme, et il répétait avec un étonnement qui ne permettait à son interlocuteur de rien deviner:

— « Quelle infamie! Mais quelle infamie!...»

— « Attendez » , reprit Boleslas, « et ce n’était qu’un début... Le lendemain je recevais une autre lettre écrite et envoyée dans les mêmes conditions; le surlendemain une troisième. J’en ai douze, entendez-vous? — douze, — dans mon portefeuille, toutes composées avec cette même atroce connaissance du milieu où nous vivons qui m’avait affolé dès la première. Concevez-vous cela comme supplice? Je recevais en même temps des lettres de ma pauvre femme, et tout concordait, dans cette triste série, d’une concordance affreuse. La lettre anonyme me disait: «Aujourd’hui ils ont a eu un rendez-vous, de deux heures à quatre » , et Maud m’écrivait: « Je n’ai pas pu sortir aujourd’hui, comme c’était « convenu avec Mme Sténo, elle avait la migraine. » Et ce portrait d’Alba, que Catherine m’avait annoncé comme en courant? Les lettres anonymes m’en racontaient les péripéties, les prolongations de séance, de ces commodes séances, tandis que ma femme m’écrivait: « Nons sommes encore allés « voir le portrait d’Alba, hier. Le peintre a défait ce qu’il «avait fait... » Enfin, il m’a été impossible d’y tenir. Avec leur abominable précision de détails, les lettres anonymes m’avaient donné même l’adresse du lieu de leurs rendez-vous. . . Je suis parti. Je me suis dit: Si j’annonce mon arrivée à ma femme, ils la sauront, ils m’échapperont. Je voulais les surprendre. Je voulais... Est-ce que je le sais, ce que je voulais? Je voulais ne plus souffrir cette agonie d’incertitude.

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Je monte clans le train, je ne m’arrête ni jour ni nuit. Je laisse mon valet de chambre hier à Florence. Et ce matin j’étais à Rome... Mon plan s’était dessiné en route. Je prenais un appartement en face du leur, dans la même rue, dans la même maison peut-être. Je les épiais, un jour, deux jours, une semaine. Et puis... Le croiriez-vous? C’est dans le fiacre qui me conduisait droit vers cette rue que j’ai vu clair soudain en moi, et que j’ai eu peur. J’avais ma main sur la crosse de ce revolver. » Et il tira l’arme de sa poche pour la jeter sur le canapé, comme s’il voulait repousser une nouvelle tentation. « Je m’aperçus aussi clairement que je vous vois, tuant ces deux êtres, si je les surprenais, comme deux bêtes... En même temps, je vis mon fils et ma femme... Entre l’assassinat et moi, il y avait peut-être juste la distance qui me séparait de cette fatale rue... Et j’ai senti qu’il fallait fuir tout de suite, fuir cette rue, fuir ces coupables, s’ils le sont vraiment, me fuir moi-même. Votre nom a traversé mon esprit, et je suis venu vous crier: Mon ami, voilà où j’en suis, je me noie, je suis perdu, sauvez-moi... »

— « Mais vous l’avez trouvé vous-même, le salut » , répondit Dorsenne. « C’est votre fils et c’est votre femme. Revoyezles d’abord, et, si je ne vous promets pas que vous ne souffrirez plus, vous ne serez plus tenté par cette épouvantable idée... » Et il lui montra aussi le pistolet, dont le canon luisait sous le coup d’un rayon de soleil insinué par la croisée. Puis, comme la pitié très vraie dont l’avait secoué le récit de Boleslas n’abolissait pas plus l’auteur en lui que l’émotion n’avait aboli la finesse et la vanité chez le conteur lui-même, il ajouta: «Et vous l’aurez d’autant moins, cette idée, que vous aurez pu vérifier de visu ce que valent ces lettres anonymes. Douze lettres en quinze jours et composées avec ce procédé, du menu découpage de combien de journaux! Et l’on prétend que nous inventons des noirceurs dans nos livres!... Si vous voulez, nous chercherons ensemble qui peut bien avoir élaboré cette jolie petite scélératesse. C’est Judas, Rodin, lago, — ou Iaga... Mais ce n’est pas le moment

de nous perdre dans ces hypothèses... Êtes-vous sûr de votre valet de chambre? Oui, puisque vous bavez emmené et laissé. Vous lui envoyez une dépêche, et dans cette dépêche la copie d une autre dépêche adressée à Mme Gorka. Votre homme b expédiera ce soir même. Vous annoncez votre arrivée pour demain en faisant allusion à une lettre soi-disant écrite de Varsovie et qui se sera perdue. Vous prenez ce soir ici le train pour Florence, d’où vous repartez cette nuit même. — Vous êtes à Rome demain matin, de nouveau et officiellement. Vous aurez évité, non pas le malheur de devenir un assassin, car vous n’auriez surpris personne, j ’en suis bien sûr, mais celui beaucoup plus grave, pour l’avenir de votre ménage, d’éveiller les soupçons de Mme Gorka. — Est-ce promis?...» Et Dorsenne se leva pour préparer sur sa table une plume, du papier : « Allons, faites la dépêche tout de suite, et rendez grâce à votre bon génie qui vous a conduit chez un ami dont le métier consiste à imaginer le moyen de résoudre des situations insolubles. . . »

— « Vous avez raison » , dit Boleslas après avoir pris en main la plume que lui tendait l’autre, « c’est le salut, la sagesse... » Puis, jetant cette plume comme il avait fait le revolver : « Je ne peux pas... Non, je ne peux pas, tant que j’ai ce doute en moi... Non. C’est trop horrible. Je les vois trop... Vous me parlez de ma femme. Mais vous oubliez qu elle m’aime. Etau premier regard elle lira en moi, comme vous y lisez... Vous ne vous rendez pas compte de ce qu’il m’a fallu d’efforts depuis deux ans pour qu elle ne devinât rien. J’étais heureux, et il est aisé de tromper quand on n’a rien à cacher que du bonheur... Aujourd’hui, nous ne serions pas ensemble depuis cinq minutes qu’elle chercherait, — et elle trouverait... Non. Non. Je ne veux pas. Autre chose. Il me faut autre chose... »

— « Mais, malheureux » , répondit Julien, « je ne peux pas vous la donner, cette autre chose. Il n’y a point d’opium pour endormir des doutes comme celui que ces horribles lettres anonymes ont mis en vous. On ne fait pas aux gens des

Homans. — IV. 23

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piqûres de confiance, que diable! comme des piqûres de morphine... Seulement, si vous ne suivez pas mon conseil, ce n’est pas un doute qu’aura Mme Gorka, c’est une certitude. Il est déjà trop tard peut-être. Voulez-vous que je vous dise ce que je vous ai caché tout à l’heure, quand je vous ai vu si troublé? Vous n’avez pas employé beaucoup de temps pour venir de la gare chez moi, et, probablement, vous n’avez pas mis deux fois la tête hors de votre fiacre. Eh bien! on vous a rencontré. Qui? Montfanon. Et il me l’a dit ce matin presque sur le seuil du palais Castagna. Si je n’avais pas compris par une phrase de votre femme qu’elle ignorait votre présence à Rome, c’est moi, entendez-vous? moi qui la lui dénonçais... Jugez maintenant votre situation!... »

Il avait parlé avec un trouble qui n’était pas joué, tant il se sentait ému par l’évidence du danger que représentait l’obstination de Gorka. Ce dernier, qui avait recommencé de se replier sur lui-même, eut un éclair étrange dans ses yeux jaunes. Sans doute cet énervement de son interlocuteur marquait la minute qu’il attendait pour frapper un coup décisif. Il se leva d’un élan si brusque qu’il fit reculer Dorsenne. Il lui prit les deux mains comme tout à l’heure, avec une telle force que pas un tressaillement de celui qu’il serrait ainsi ne pût lui échapper :

— « Si, Julien, vous l’avez, ce moyen de me soulager, vous l’avez... », dit-il d’une voix devenue rauque par l’excès de l’anxiété.

— « Mais lequel? » demanda l’écrivain.

— « Lequel? — Vous êtes un honnête homme, Dorsenne, vous êtes un grand artiste, vous êtes mon ami, et un ami lié à moi d’un lien sacré, presque un frère d’armes, vous, le petitneveu d’un héros qui a versé son sang à côté de mon grandpère à Somo-Sierra ! . . . Donnez-moi votre parole d’honneur que vous êtes absolument certain que Mme Sténo n’est pas la maîtresse de Maitland, que vous ne l’avez jamais ni pensé, ni entendu dire, et je vous croirai, et je vous obéirai. — Allons donc!... » continua-t-il en serrant les mains de l’écrivain avec

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plus de fièvre encore. «Vous voyez bien que vous hésitez!...»

— « Non » , dit Julien en se dégageant de cette farouche étreinte, « je n’hésite pas... Je vous plains. Quand je vous l’aurai donnée, cette parole, est-ce qu elle aura cinq minutes de valeur pour vous?... Est-ce que vous ne serez pas persuadé tout de suite que je me parjure pour éviter un malheur?... »

— « Vous hésitez » , interrompit Boleslas, qui répéta ces mots deux fois encore. « Vous hésitez... » Puis, avec un éclat de rire terrible, tant il y passait de férocité frémissante : « C’était donc vrai ! D’ailleurs, j’aime mieux cela. C’est affreux de savoir, mais on souffre moins... De savoir!... Gomme si je ne savais pas qu elle a eu des amants avant moi, comme si ce n’était pas écrit dans tous les traits d’Alba qu’elle est la fille de Wérékiew, comme si je n’avais pas entendu raconter vingt fois avant de la connaître qu elle avait eu Branciforte, Vitale, Strabane, dix autres. Avant, pendant ou après, quelle différence y a-t-il?... Ah! j’étais bien sûr qu’en frappant chez vous, à cette porte de l’honneur, j’aurais la vérité, que je la toucherais, comme je touche cet objet. » Et il saisit sur la table une tête de marbre que ses doigts palpèrent avec frénésie. « Vous voyez que je la supporte en homme, cette vérité. Vous pouvez me parler maintenant. Qui sait? C’est un grand amputeur de passions que le dégoût. Je vous écoute. Ne me ménagez pas !... »

— « Vous vous trompez, Gorka » , répondit Dorsenne; « ce que je vous ai dit, je vous l’ai dit très simplement. — J ’étais et je suis persuadé que dans un quart d’heure, mettons dans une heure, mettons demain, mettons après-demain, vous me prendrez pour un menteur ou pour un imbécile. Mais, puisque vous interprétez ainsi mon silence, mon devoir est en effet de parler, et je parle... Je vous donne ma parole d’honneur que je n’ai jamais eu la moindre idée d’une aventure entre Mme Sténo et Maitland, ni que leurs rapports m’aient paru avoir changé une seconde depuis votre absence. Je vous donne ma parole d’honneur que personne, entendez-

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vous? personne n’en a parlé devant moi. Et maintenant, agissez comme vous voulez, pensez comme vous voulez. Je vous ai dit tout ce que je pouvais vous dire... »

L’écrivain avait prononcé ces mots avec une fiévreuse énergie qui provenait de l’horrible contrainte qu’il faisait à sa conscience. Mais le rire de Gorka l’avait d’autant plus épouvanté qu’au même instant la main libre du jaloux s’était, volontairement ou non, avancée du côté de l’arme qui continuait de luire, immobile, sur le canapé. Une vision nouvelle d’une catastrophe prochaine, immédiate, inévitable cette fois, s’était imposée à Julien. Sa bouche avait parlé, comme son bras se serait tendu, par un irrésistible instinct de sauver plusieurs vies humaines, et il avait fait ce faux serment, le premier et sans doute le dernier de son existence, sans plus réfléchir. Il ne l’eut pas plutôt proféré qu’il éprouva un tel accès de fureur intime qu’il eût presque mieux aimé à cette seconde-là ne pas être cru. Ce lui eût été un soulagement que son redoutable visiteur lui répondît par une de ces négations outrageantes qui permettent à un homme d’en souffleter un autre, tant son irritation de cette parole d’honneur ainsi arrachée était violente... Il vit au contraire la face de l’amant de Mme Sténo se tourner vers lui avec une indicible expression de reconnaissance. Les lèvres de Boleslas tremblèrent, ses mains se joignirent, deux grosses larmes jaillirent de ses yeux brûlés et roulèrent sur ses joues creusées. Puis, quand il fut capable de parler à son tour :

— « Ah! mon ami » , gémit-il, « que vous m’avez fait du bien! De quel cauchemar vous venez de me guérir! Ah! C’est maintement que je suis sauvé! Je vous crois, vous, je vous crois. Vous êtes de leur intimité. Vous les voyez presque chaque jour. . . S’il y avait entre eux quoi que ce fût, vous le sauriez. Vous l’auriez entendu raconter. Ah! Merci! Donnezmoi votre main que je vous remercie... Oubliez ce que je vous ai dit tout à l’heure, ces calomnies que j’ai répétées dans un accès de délire. Je sais si bien qu’elles sont fausses! Et tenez, laissez-moi vous embrasser comme je vous embras-

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serais si j’avais vraiment risqué de me noyer et si vous m’aviez tiré de l’eau... Ah! mon ami, mon seul ami!... »

Et il s’élança pour serrer contre sa poitrine l’écrivain qui lui répondait les mots du commencement de leur entretien : « Calmez-vous, je vous en supplie, calmez-vous » , et, en luimême, l’homme très brave et très loyal qu’était Dorsenne se répétait : « Je ne pouvais pourtant pas agir autrement, mais que c’est dur ! . . . »

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