COMMUNE MISÈRE
Alba Sténo l’avait prononcé, cet adieu, avec un accent si particulier que Dorsenne en était tout troublé, tandis qu’il descendait l’escalier cinq minutes plus tard. Il se disait à luimême : « Prenez garde à vous, maître Julien... Elle était vraiment trop jolie ce soir, avec ses épaules un peu maigres dans le frisson de son corsage blanc, avec son teint pâle, avec sa bouche rouge et ses yeux clairs, trop jolie et trop troublante!... Encore quelques conversations de ce genre, et nous serons tout près de la Sottise... » C’était sa manière peu révé-
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rencieuse de désigner le mariage. « Et cela, non, non, non... Rappelons-nous la devise de la bague... » Et il pressa sur sa bouche le saphir d’un large anneau qu’il portait au petit doigt. Il y avait fait graver les cinq lettres M. H. U . D. P. Ce n’étaient pas d’amoureuses initiales, comme la jalousie d’Alba l’eût certainement supposé, si la pauvre enfant avait pu examiner cet étrange talisman de célibat. Dans un des accès d’enfantillage qui le prenaient quelquefois, cet artiste singulier avait voulu donner comme devise à sa vie une formule célèbre de l’Écriture appliquée au plus inconstant et au plus systématique à la fois des bohémianismes : Memoria hospitis unius diei prætereuntis. Le souvenir d’un hôte d’un jour et qui passe, — voilà ce que signifiait l’inscription de la bague et ce qu’il rêvait de laisser après lui dans toutes les amitiés et dans tous les amours. Lui que ses rivaux accusaient d’être fat, il l’était si peu, qu’il oubliait de se demander, en sortant de la villa Sténo par la belle nuit de mai, quelle impression il avait faite ce soir encore sur la jeune fille. Il avait pourtant parlé de jeu dangereux, et il ne voyait pas que s’il risquait encore à celui-là son indépendance de garçon, Alba risquait, elle, tout son cœur, — un cœur si malade que c’était pitié de s’en amuser. Hélas! l’œuvre de séduction entreprise avec une volontaire inconscience par cet homme si insensible à la fois et si curieux de regarder sentir, était plus d’à moitié accomplie. Lame de proie avait déjà lié la pauvre petite âme, comme l’araignée lie un insecte ailé qui s’est pris dans sa toile, d’un fil où la bestiole palpite sans pouvoir le briser. Quand Dorsenne eut quitté le salon, la contessina éprouva une fois de plus, malgré les nombreuses personnes qui le remplissaient de mouvement, cette froide impression de solitude qu elle avait toujours après des causeries pareilles. Julien était le seul être au monde capable de suspendre en elle pendant quelques minutes, par la magie de sa présence, le martyre de l’idée fixe dont elle était dévorée. Il était célèbre. Il avait l’art de toujours lui parler comme s’il comprenait ses peines intimes, sans presque jamais lui faire mal par excès de lucidité. II venait de joindre au près-
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tige de son esprit et de sa renommée celui d’une bravoure romanesque dans son extraordinaire duel avec Boleslas Gorka. Enfin, et c’était un élément d’intérêt dont l’écrivain était du moins innocent, la raillerie habituelle de sa parole contrastait trop avec le pathétique subtil de ses livres pour qu'il ne donnât pas à la malheureuse enfant l’idée qu’il cachait, lui aussi, de douloureux secrets sous un masque de scepticisme. Un seul de ces motifs aurait suffi pour qu’une autre mère interdît absolument à sa fille toute familiarité avec un personnage si capable de troubler une imagination de vingt ans. Mais la comtesse pensait d’autant moins à de pareilles surveillances qu’elle s’était formé, comme presque tous les parents, une conviction sur le caractère d’Alba : « Celui qui lui donnera de l’enthousiasme » , disait-elle en riant, « n’est pas né encore... » La nature de la contessina était trop différente de la sienne pour qu elle comprît ce cœur, d’autant moins ouvert qu’il était plus ému, au lieu qu’émotion était synonyme d’expansion chez l’opulente et spontanée Vénitienne. Ce soir encore, elle n’avait même pas remarqué la rêverie d’Alba, une fois Dorsenne parti, et il fallut que Hafner lui en fît l’observation. Pour le rusé baron, l’assiduité de l’écrivain auprès de la jeune fille avait certainement pour but de capter une dot considérable pour n’importe qui, en particulier pour un bourgeois français seulement à son aise. Les vingt-cinq mille francs de rente de Julien, c’était l’indépendance. Les deux cent cinquante mille qu’aurait Alba à la mort de sa mère, c’était la très grande fortune. Aussi Hafner crut-il mériter une fois de plus son surnom de « vieil ami » en prenant Mme Sténo à part pour lui dire :
— « Ne trouvez-vous pas qu’Albaestun peu étrange depuis quelques jours?. . . »
— « Elle l’a toujours été » , répondit la comtesse. « C’est la jeunesse d’aujourd’hui, qui n’a plus rien de jeune. »
— « Ne croyez-vous pas » , insista le baron, « qu’il y aurait peut-être une autre cause à cette tristesse?... Quelque intérêt trop vif pour quelqu’un, par exemple?... »
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— « Alba! » s’écria la mère. « Et pour qui? »
— « Pour Dorsenne » , reprit Hafner en baissant encore la voix; « il vient de partir voici cinq minutes, et observez comme elle ne prend plus garde à rien ni à personne... »
— « Vrai! J en serais trop contente » , dit Mme Sténo en riant. « Il est joli garçon, il a du talent, de la fortune. Il est le petit-cousin d’un héros, ce qui équivaut à de la vieille noblesse, avec mes idées. Mais Alba n’y songe guère. Je vous le promets. Elle me l’aurait dit d’abord, elle me dit tout. Nous sommes deux amies, presque deux camarades, et elle sait que je la laisserai absolument libre pour son mariage... Non, vieil ami, je connais ma fille. Ni Dorsenne ni personne ne l’intéresse, malheureusement. Elle s’amuserait au moins, au lieu que tout l’ennuie, tout l’énerve. Je crains quelquefois qu elle ne prenne une maladie de langueur, comme sa cousine Andryana Navagero, à qui elle ressemble tant... Mais je vais la remonter. Ce ne sera pas long... »
— « Un Dorsenne comme gendre ! » se dit Hafner en regardant la comtesse marcher vers Alba à travers les groupes de ses invités, et il hocha sa tête en tournant ses yeux avec satisfaction du côté de son futur gendre à lui : « Voilà ce que c’est que de ne pas suivre de tout près ses enfants. On arrive à croire les connaître jusqu’à ce que quelque folie vous ouvre les yeux... Et c’est trop tard... Enfin je l’ai avertie, et ce ne sont pas mes affaires... »
Ce profond observateur ne se doutait pas, en continuant à caresser d’un regard complaisant le groupe formé parPeppino Ardea et par Fanny, que lui-même ne connaissait pas davantage cette fille dont il avait fait la fiancée d’un prince romain, pour le plus grand triomphe de ses ambitions mondaines. Parmi les hommes et les femmes réunis dans le salon et sur la terrasse, y compris la pénétrante Lydia Maitland en quête d’une nouvelle vengeance, Alba seule soupçonnait la vérité, mais elle la soupçonnait seulement. Elle ne s’était pas trompée en croyant remarquer un début de désillusion chez sa jeune amie à laquelle, depuis le départ de Maud, elle s’attachait de
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plus en plus par la tendre sympathie d’une cruelle identité de destinées, et elle avait eu raison de juger que la conversation du prince déplaisait singulièrement à sa fiancée. Ce n’était cependant, cette conversation, qu'une très innocente suite de plaisanteries sur le Souverain Pontife, comme il s’en débite tous les jours à Rome, dans le monde noir plus encore que dans l’autre. Alba put s’en convaincre quand, sermonnée par sa mère, elle s’approcha du couple afin de faire son métier de fille de la maison. Ardea s’amusait, malgré la contrariété croissante de Fanny, à lui raconter sur l’intérieur du Vatican des anecdotes plus ou moins exactes. Il s’essayait ainsi à rabattre un peu une exaltation catholique dont il prenait déjà ombrage. Son sens du ridicule et celui de son intérêt social lui faisaient comprendre quelle absurdité ce serait que de retourner en pleine coterie cléricale, après avoir pris pour femme une millionnaire convertie de la veille. Pour être juste, il convient d’ajouter que le champagne sec de la comtesse n’était pas absolument étranger à l’obstination avec laquelle il taquinait sa fiancée sur sa naïveté religieuse. Ce n’était pas la première fois qu’il retournait à cette demi-ivrognerie qui avait été un des péchés mignons de sa jeunesse, moins rare dans les pays du soleil que ne l’imagine la modestie du Nord.
— u Vous arrivez bien, contessina » , dit-il, quand Mlle Sténo se fut assise sur le canapé à côté d’eux. « Votre amie est toute scandalisée d’une historiette que je viens de lui raconter... Vous savez, celle du garde-noble qui utilisait le téléphone du Vatican cet hiver pour donner des rendez-vous à la Giulia Rezzonico sans éveiller la jalousie de Ugolino..* Mais ce n’est rien encore. J’ai failli me brouiller avec Fanny pour lui avoir révélé que le Saint-Père répétait ses bénédictions dans la chapelle Sixtine, toute vide, avec un maître de chant, comme une simple prima donna... »
— « Je vous ai déjà dit que je ne goûtais pas ces plaisanteries » , dit Fanny avec une visible irritation, que sa patience dominait cependant; « si vous les voulez continuer, je me lèverai et je vous laisserai causer avec Alba. »
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— « Puisque vous voyez que vous la froissez » , dit cette dernière au prince, « changez de sujet. »
— « Ah ! contessina » , répondit Peppino en secouant la tète, « vous la soutenez déjà. Que sera-ce plus tard?... Eh bien, je fais amende honorable de mes innocentes épigrammes sur Sa Sainteté en robe de chambre. » Et il continua en riant : « C’est dommage, car j’avais encore deux ou trois petits détails bien gais, notamment une histoire d’un coffre plein de pièces d’or, qu’un fidèle avait légué au pape. Et ce pauvre cher homme était en train de les compter quand le coffre glissa, et voilà tout le trésor par terre, et le pape et un cardinal à quatre pattes qui courent après les napoléons, quand un domestique entre... Tableau!... Je vous jure que l’autre, le bon Pie IX, était le premier à rire avec nous de tous les potins vaticanesques. Celui-ci n’est pas autant alla mano . Mais c’est un saint homme tout de même. Ne croyez pas que je ne lui rende pas justice. Seulement ce saint homme est un homme. Voilà ce que vous ne voulez pas voir. . . »
— « Où vas-tu? » dit Alba à Fanny qui s’était levée comme elle en avait menacé Ardea.
— « Causer avec mon père, à qui j’ai deux mots à dire... »
— « Je vous avais bien prévenu de changer de sujet » , reprit Alba quand le prince et elle furent seuls l’un en face de l’autre. Ardea, un peu penaud, haussa les épaules avec un joli rire :
— « Vous avouerez que c’est assez piquant, cette situationlà, petite comtesse... Vous verrez qu elle me défendra d’aller au Quirinal... Il ne manquerait plus qu’une chose, c’est que le père Hafner se découvrît lui aussi des scrupules religieux qui l’empêchassent de saluer le roi... Mais il faut apaiser Fanny... »
— « Mon Dieu ! » se dit Alba en voyant se lever à son tour le jeune homme. « Je crois qu’il est un peu ivre. Quelle pitié !... »
Même s’il n’eût pas dégusté quelques verres de trop d’un extra dry monopole de marque renommée, le très moderne héritier du successeur de Sixte-Quint n’aurait pas pris au
sérieux l’indignation catholique de sa fiancée. Sans connaître le machiavélisme du plan par lequel le baron Justus s’était servi du sieur Noé Ancona, un des pires agents d’affaires de Rome, pour l’acculer à ce mariage, il ne se faisait aucune illusion sur le caractère mercantile de cette alliance. Ajoutons, pour la décharge ou la condamnation de cet aimable sceptique, — c’est une question de point de vue, — qu’il n’y attachait pas grande importance. S’il était fier de son nom par instinct, il avait assez de sens positif pour considérer que la noblesse sans privilèges est une valeur très douteuse, et il avait le sentiment que, dans cette affaire de son mariage, c’était lui qui jouait le rôle de l’exploiteur vis-à-vis du financier. L’évident respect dont Hafner entourait le blason des Gastagna paraissait de l’excellente comédie au descendant de cette noble famille, et le snobisme clérical de la néophyte Fanny achevait de le rendre très joyeux. Peut-être y avait-il là un détour très particulier de cet orgueil nobiliaire qui se manifeste de mille façons. Le mépris où un grand seigneur tient la distinction toute nominale que vous admirez tant chez lui est une de ces façons-là. A coup sûr, le prince y voyait très juste avec le baron, et il s’abusait cruellement à l’égard de Fanny. Mais où eût-il recueilli des documents pour comprendre la nature de la jeune fille et son histoire religieuse, qui vaudrait la peine d’être racontée, au moins dans ses grandes lignes, même si elle n’avait pas été mêlée d’une façon étroite au dénouement tragique du drame engagé dans le cœur de la pauvre Alba? Une conversion sincère n’est-elle pas le plus passionnant des problèmes moraux? D’ailleurs, ni la petite scène de cette soirée ni celles qui suivirent ne seraient intelligibles sans cette courte analyse qu’un Romain tel qu’Ardea était plus incapable qu’un autre de seulement soupçonner. La question religieuse avait toujours été mêlée de trop près pour lui à des affaires locales, voire municipales, et à la politique quotidienne du pays. Il n’aurait pas manqué, en passant devant les confessionnaux de Saint-Pierre, de s’agenouiller pour tendre sa tête à l’un des prêtres et rece-
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voir avec un coup de baguette sur les cheveux la rémission de ses péchés véniels. Il était de bonne foi pourtant en considérant le Saint-Père, comme la noblesse de la Ville Éternelle a toujours fait, avec une ironie qui n’excluait pas la vénération. Mais pour Fanny, qui, la veille, avait reçu la communion du pape lui-même, le contraste était trop fort entre cette émotion sacrée et le ton badin d’Ardea. Tous ceux qui ont eu la fortune d’entendre Léon XIII célébrer une de ses messes privées savent combien la transfiguration du Pontife par la ferveur du sacrifice est un spectacle de magnificence plus étonnant que les pompes de la Sixtine. Cette voix profonde et qui ne laisse pas tomber une syllabe des prières sans la soutenir, sans la pénétrer d’âme, — ce corps consumé où il reste juste assez de matière pour suffire au feu invisible de la pensée, — ce geste, si simple et si grand, d’une bénédiction qui, par delà les quelques dévo.ts agenouillés dans l’étroite chapelle, descend sur toute la chrétienté, — ces yeux du successeur de saint Pierre si emplis de clarté qu’ils montrent comme un reflet du ciel contemplé par avance, — toute cette poésie reste inoubliable, même pour le témoin qui ne croit pas entièrement, s’il a gardé le pouvoir de tressaillir au contact des grandes choses de l’âme. Mais pour une fille de l’âge de Fanny, baptisée de la veille, vraiment croyante, et qui communiait pour la première fois, quelle minute que celle où le vieux pontife avait prononcé les admirables paroles : «... Corpus Domim nostri. . . » et où de sa vénérable et pâle main presque diaphane il lui avait donné l’hostie!... Fallaitil que la finesse de Peppino Ardea fût celle d’un maquignon de club, étranger à toute intelligence de la vie morale, pour qu’il ne se rendît pas compte que laisser tomber la moindre raillerie sur une pareille impression, c’était commettre une faute irréparable ! Et songer qu’il s’était cru habile en se prémunissant contre ce qu’il qualifiait d’attitude puérile et, pour un peu, de cabotinage!
Gomme presque toutes les révolutions de cet ordre, le tra-
vail de christianisme accompli depuis des années dans Fanny avait eu pour principe un exemple'. Le véritable instrument de propagande n’est ni la doctrine, ni le raisonnement, c’est le contact d’une âme avec une autre. La foi ne s’enseigne ni ne s’impose, elle se communique par une vertu de réversibilité et de contagion qui en montre bien l’essence mystérieuse et humainement indéfinissable./Fanny, très jeune, — elle avait alors dix-sept ans, — orpheline de mère et très abandonnée moralement, quoique très comblée matériellement par son père, s’était liée d’une amitié très vive avec une demoiselle de Sallach, la fille d’un des plus grands seigneurs de Styrie, poitrinaire et venue à Rome pour y mourir. Le baron avait favorisé cette liaison par vanité, sans se rendre compte, lui non plus, de l’influence à laquelle il soumettait son enfant. Mathilde de Sallach était en effet une de ces créatures presque surnaturelles par la délicatesse de leur piété, et si fervente qu elle eut bien vite acquis sur une amie aux convictions flottantes un empire d’idées presque absolu. Le masque de Fanny ne mentait pas. Elle avait pris, de l’hérédité un peu confuse qui faisait d’elle et de son père des êtres si complexes, seulement l’élément israélite. Or, ce qui distingue l’âme juive plus que tous les autres caractères critiqués ou vantés par les adversaires ou les partisans de cette invincible race , c’est une force singulière dans l’embrassement de ce qu’elle veut et une violence dans le désir qui ne se lasse et ne recule jamais. Appliquées à la vie des affaires, ces énergies créent les fortunes que l’on sait. Appliquées aux triomphes sociaux, elles exécutent ces étonnants tours de force mondains par lesquels un Hafner arrive, dix ans après un scandaleux procès, à marier $sa fille dans la première noblesse d’Europe sans que cette alliance fasse trop crier. Tournées vers les choses d’en haut, ces mêmes énergies s’exaltent jusqu’à produire de véritables miracles moraux, comme fut cette illumination subite du Père Ratisbonne dans une des chapelles de Saint-André lors des préparatifs des obsèques de M. de la Ferronnays. Quand Fanny eut lu avec Mlle de Sallach le Nouveau Testament d’abord, puis
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1 Imitation , puis la Vie dévote , puis les Méditations sur L'Évangile, elle se donna aux idées qui font la moelle de ces beaux livres avec cette même intense absorption de tout son être que son implacable père avait apportée à ses affaires. Elle eut soif et faim du catholicisme, comme il avait eu, comme il avait soif et faim de millions et de titres. La mort de Mathilde, qui fut un de ces spectacles sublimes que donne l’agonie des vrais croyants, acheva de déterminer sa foi. Elle vit la malade recevoir les sacrements, et l’ineffable joie du salut sur ce visage d’une agonisante de vingt ans, illuminé par l’extase. Elle l’entendit qui lui disait avec un sourire d’une ineffable certitude :
— « Je vais te demander à Notre-Seigneur Jésus-Christ... »
Gomment eût-elle résisté à un pareil cri et à une pareille
vision? Aussi le lendemain même de cette mort implorait-elle de son père la permission d’être baptisée, ce qui lui valut du baron une réplique trop significative pour n’être pas rapportée ici :
— a Sans doute » , lui avait répondu cet homme étonnant qui portait à la place du cœur une cote de Bourse où tout était tarifé, même Dieu, « sans doute je suis touché, très touché et très heureux, de voir que les choses religieuses te préoccupent à ce degré. La religion est utile, très utile, je dirai plus, indispensable. Pour le peuple, c’est un frein nécessaire, et pour nous autres, cela va avec un certain rang, un certain milieu, une certaine tenue, je dirai presque une certaine table... J’ajoute qu’une personne appelée comme toi à vivre en Autriche et en Italie doit être catholique... Il faut penser cependant au cas où tu épouserais quelqu’un d’un autre culte. . . INe te récrie pas. Je suis ton père. Je dois tout prévoir. Tu sais que tu ne te marieras que selon ton cœur. Attends donc qu’il ait parlé pour régler cette question... Si tu aimes un catholique, tu auras là une occasion de faire à ton fiancé, en adoptant sa foi, une gracieuseté à laquelle il sera très sensible... Je ne t’empêche pas d’ici là de suivre les cérémonies qui te plaisent. Celles de la liturgie romaine comptent, assurément, parmi les plus belles, et, moi-même, il m’est arrivé autrefois
d’entrer à Saint-Pierre, au temps du gouvernement pontifical. Ce goût, cette magnificence, ces chants, tout cela m’a remué. . . Seulement, pour prendre un parti définitif, irréparable, je te le répète, tu dois attendre. Ton état actuel de protestante a cette grande supériorité d’être plus neutre, moins défini... » Quelles phrases à écouter pour un cœur déjà touché de l’attrait de la grâce et par la nostalgie de la vie éternelle ! Mais ce cœur était celui d’une jeune fille très pure et très tendre. Juger son père lui était impossible, et l’effroyable positivisme du baron l’avait consternée sans qu’elle en conclût rien, sinon qu’il fallait obéir à son ordre et prier pour qu’il fût éclairé. Elle avait donc attendu en espérant, soutenue et dirigée dans cette attente par le cardinal Guérillot, qui devait plus tard la baptiser et lui obtenir cette faveur d’approcher pour la première fois de la sainte table à la messe du pape. Ce prélat, une des plus hautes figures dont se soit enorgueilli l’épiscopat français depuis Mgr Pie, était un de ces grands chrétiens pour qui la main de Dieu est aussi visible dans la direction des choses humaines, qu’elle reste invisible aux âmes de doute. Quand Fanny, déjà dévouée depuis longtemps à ses charités, lui avait confié les graves troubles de sa conscience et le désaccord survenu entre elle et son père sur ce point si essentiel de son baptême, le cardinal lui avait répondu : « Ayez confiance en Dieu. Il vous donnera un signe quand ce sera votre heure. . . » Et il avait prononcé cette parole avec un accent dont la conviction avait pénétré la jeune fille d’une certitude qui ne l’avait point quittée. Plus de deux années avaient passé dans cette espérance. Ce fait ne paraîtra pas surprenant aux personnes qui connaissent les mirages intimes dont la foi est coutumière. Il faut ajouter que le contraste était trop fort entre le décor extérieur où se mouvait la vie de cette enfant gâtée et cette disposition particulière, pour qu’un autre que Mgr Guérillot ne s’y méprît point. C’était, comme on a vu, le cas de Montfanon, et ce fut aussi le cas d’Ardea. Environnée des excessifs raffinements d’un luxe presque insolent de brutalité, obligée non seulement de
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participer à ce luxe, mais de le diriger, puisqu’elle présidait aux fastueux diners de son père, toujours parée comme une poupée de la mode, Fanny figurait l’image même de la frivolité mondaine, pour qui la voyait passer au Pincio ou à la villa Pamphili, dans une voiture traînée par des chevaux dont le moindre valait six mille francs. Hafner, qui était vaniteux comme on est débauché, joueur ou avare, avec passion, voulait que sa fille tînt à Rome le sceptre incontesté de l’élégance. Qui donc eût deviné que cette élégante jeune fille, au profil si pâle et si pur, se prêtait à cette volonté du baron par esprit de sacrifice, d’obéissance, presque d’humilité? Qui donc eût soupçonné qu’à travers le va-et-vient d’une existence toute en sorties et en réceptions, elle s’endormait chaque soir et se réveillait chaque matin sur l’attente d’un véritable miracle, de ce signe annoncé par Mgr Guérillot? Gomment un étranger, même exempt des préjugés qui aveuglaient l’irritable marquis, eût-il admis que cette rencontre avec un Peppino Ardea pût être interprétée par cette âme mystique dans ce sens miraculeux? Oui, cette ruine de l’héritier du pape Urbain VII, victime de spéculations inintelligentes, le désastre mérité de ce viveur présomptueux, étourdi et avide, ses entreprises insensées, ses emprunts absurbes, sa vente forcée, tous les épisodes, petits ou grands, de cette banale et triste histoire avaient été présentés par le baron à sa fille sous un jour de martyre, sans qu elle songeât à s’en défier. Elle avait reconnu un dessein providentiel dans l’abominable intrigue qui allait consommer, aux dépens de son bonheur, les basses convoitises aristocratiques du pirate de Bourse dont elle portait le nom, et redorer avec des millions volés les châtaignes symboliques étalées sur le blason des Ardea. Cette occasion de son baptême lui était apparue comme le résultat des prières faites là-haut par l’ange de piété qui lui avait laissé dans son agonie cette promesse de la sauver, et voici qui paraîtra plus invraisemblable encore et qui est trop vrai pourtant, le cardinal Guérillot partageait ses illusions. Malgré ses soixantedix ans, malgré l’expérience de la confession, malgré celle,
plus désenchantante, de la lutte soutenue contre la francmaçonnerie de son diocèse français, qui avait causé son exil à Rome, le saint vieillard apercevait le mariage de Fanny sous ce même angle de surnaturel. Beaucoup de prêtres sont ainsi, capables d’une naïveté qui, en dernière analyse, se trouve souvent avoir eu raison. Mais sur le moment, l’antithèse entre la réalité constatable et ce qu’ils en pensent constitue une ironie presque folle. Quand il eut baptisé Fanny, l’ancien évêque de Clermont se sentit saisi d’une joie si profonde qu’il dit à la chère enfant, avec le détour d’une citation, pour lui exprimer plus délicatement le tendre respect de son amitié :
— « Je peux maintenant parler comme sainte Monique, après le baptême de saint Augustin : Cur hic sim nescio , jam consumptâ spe liujus sæculi. Je ne sais pourquoi je reste ici-bas. Tout mon espoir du siècle est consommé... Et je peux encore ajouter comme elle : La seule chose qui me faisait désirer de demeurer encore un peu dans la vie, c’était de vous voir catholique avant de mourir. Le voyageur attardé n’a plus qu’à partir. Il a cueilli la dernière et la plus belle fleur... »
Noble et confiant apôtre qui devait en effet s’en aller si peu de temps après, en méritant que Fondit de lui ce que l’évêque africain dit encore de sa mère : « Cette âme religieuse fut enfin déliée de son corps... » Il ne se doutait pas qu’il allait la payer tout de suite bien cher, — cette dernière réalisation de son dernier vœu! Il ne prévoyait pas que celle qu’il appelait ingénument sa plus belle fleur allait lui devenir le principe d’une très cruelle tristesse. Pauvre grand cardinal ! Ce fut la dernière épreuve de sa vie, la suprême goutte amère du calice, que d’assister au désenchantement qui suivit de si près chez sa douce néophyte l’ivresse de la première initiation. A qui, sinon à lui, serait-elle venue demander conseil, dans les doutes torturants qu’elle commença d’avoir tout de suite sur ses sentiments à l’égard de son fiancé? C’est ainsi qu’au lendemain du soir où l’imprudent Ardea l’avait plaisantée avec tant de mesquine insistance sur ce sujet pour elle sacré, elle sonnait à la porte de l’appartement que Mgr Guérillot occupait
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dans la vaste maison de la rue des Quatre-Fontaines, où se trouve la procure de Saint-Sulpice. Il ne s’agissait pas pour elle d’incriminer le plus ou moins d’esprit de ces plaisanteries, ni de raconter ses humiliantes observations sur le peu de sobriété du prince. Non. Elle voulait éclairer sa conscience sur qui pesait une ombre douloureuse. Elle avait cru au premier moment de ses fiançailles aimer Ardea d’amour, tant l’émotion de sa vie religieuse enfin délivrée lui avait donné de reconnaissance pour celui qui n’était pourtant que le prétexte de cet affranchissement. Elle tremblait aujourd’hui non seulement de ne plus l’aimer, mais de le haïr, et surtout elle se sentait en proie à cette répugnance pour les inutiles soucis du monde, à cette lassitude des passagères espérances, à cette nostalgie du repos en Dieu, indices indéniables des vraies vocations. A l’idée qu elle pourrait un jour, si elle survivait à son père et si elle restait libre, se retirer parmi les Dames du Cénacle, elle éprouvait, contre son si prochain mariage, une révolte intérieure, qu’augmentait encore l’évidence du triste caractère de son futur mari. Avait-elle le droit de s’engager dans des liens indénouables avec de pareilles dispositions ? Serait-il loyal de rompre, sans faits nouveaux, ces fiançailles qui avaient été entre elle et son père la condition de son baptême? Elle en était déjà là, après si peu de jours! Etsa plainte s’était faite plus gémissante au lendemain de cette soirée où elle avait été plus blessée :
— « Il vous est permis de vous retirer » , répondit Mgr Guérillot, « mais il ne vous est pas permis de manquer de charité dans votre jugement. . . »
Il y avait dans Fanny trop de sincérité, sa foi était trop simple et trop profonde pour qu elle ne prît pas ce conseil au pied de la lettre, et elle s’y conforma aussitôt en paroles comme en intention. Car devant faire une promenade dans l’après-midi avec Alba, elle mit ses soins les plus empressés à détruire la trace que la petite scène de la veille avait pu laisser dans l’esprit de son amie. Son effort alla plus loin. Elle voulut demander pardon à son fiancé... Pardon ! Et
de quoi? D’avoir été froissée par lui, atteinte au plus vif de sa sensibilité? Rien qu’à la manière dont fut accueillie Tune et l’autre démarche, elle éprouva combien cette charité du jugement, recommandée par le pieux cardinal, est une vertu difficile. Elle exige une discipline de toutlecœur, peut-être inconciliable avec la lucidité de l’intelligence. Alba regarda son amie d’un regard rempli d’un étonnement presque douloureux, et elle l’embrassa en lui disant, — elles se tutoyaient depuis la cérémonie du baptême :
— « Peppino n’est pas digne de seulement baiser la poussière où tu marches, voilà mon opinion, et s’il n’emploie pas toute sa vie à essayer de te mériter, ce sera un bien grand coupable et un bien grand sot... »
Quant au prince lui-même, les mouvements d’âme qui dictaient à sa fiancée des paroles d’excuse quand il avait tous les torts, lui étaient aussi profondément inintelligibles qu’ils l’eussent été à Hafner. Il pensa que ce dernier avait sermonné la jeune fille, et il s’applaudit d’avoir coupé court tout de suite à cette petite comédie de cléricalisme outré.
— « Laissons cela » , fit-il avec condescendance, « c’est moi qui vous ai manqué dans la forme. Car pour le fond, vous savez que vous me trouverez toujours respectueux de ce que les miens ont toujours respecté. Mais les temps ont marché, et de certains fanatismes ne sont plus de mise, même avec notre nom. Voilà tout ce que j’avais voulu vous dire, d’une manière que vous n’avez pas eu tort de blâmer. »
Et il baisa galamment la petite main de Fanny, sans deviner qu’il venait de redoubler la mélancolie de cette trop généreuse enfant. Le désaccord continuait d’être excessif entre l’univers d’idées où elle se mouvait et celui où respirait le viveur ruiné. Gomme disent avec tant de profondeur les mystiques, ils n’étaient pas du même ciel. Ou plutôt, car ce mot de ciel appliqué à un personnage aussi dépourvu d’idéal que cet aimable prince serait vraiment à en trop sourire, Ardea était, lui, tout chair et tout sang, et Mlle Hafner était, elle, tout esprit et tout cœur. Chaque nouveau rapport
entre eux, et à mesure que Peppino découvrait davantage son réel caractère, devait faire saillir ce désaccord. Ce furent donc pour Fanny, pendant les deux dernières semaines de ce beau mois de mai qui semblait envelopper de rayonnement le bonheur de ses fiançailles, une suite de petites désillusions quotidiennes, une évidence sans cesse repoussée et sans cesse imposée que ce mariage, accepté d’abord avec une si fière espérance, allait être pour elle un constant sacrifice. Cependant cette mise à nu de plus en plus lucide de la misère morale et sentimentale de son fiancé n’eût pas suffi à déterminer chez elle une volonté de rupture. Que Peppino, élevé dans l’oisiveté, corrompu par le double orgueil de la naissance et de la fortune, fût à vingt-huit ans très frivole à la fois et très cynique, qu’il joignît la finesse d’un Italien madré à l’absolue sécheresse d’un clubman parisien, que tous ses projets sur son futur ménage se résumassent dans une reprise plus installée de vie élégante et de vanités satisfaites, qu’il lui arrivât trop souvent de quitter la table, l’œil trop brillant, la lèvre trop humide, le rire trop gai, — c’était certes de quoi souffrir pour une jeune fille qui avait cru de bonne foi, en se fiançant, réparer une grande injustice du sort, rendre son lustre antique à une maison vénérable, sauver du désespoir un imprudent magnanime, enfin se rapprocher de Dieu à travers un amour permis. De toute cette chimère qui avait duré quelques heures, Dieu seul restait. Il suffisait pour que la noble créature se dît : « Mon père est heureux. Je ne lui gâterai pas ce contentement. Je ferai mon devoir vis-à-vis de mon mari. Je serai une si bonne femme que je le transformerai. Il a gardé de la religion. Il a du cœur. Ce sera mon rôle d’en faire un vrai chrétien. Et puis j’aurai mes enfants et les pauvres... » Telles étaient les rêveries que roulait sous son front si blanc parmi ses admirables cheveux noirs cette fiancée enviée dont les journaux commençaient à décrire les robes déjà préparées, pour qui travaillait un peuple de couturières, de lingères, de modistes, de joailliers, qui aurait sur son contrat les mêmes signatures qu’une princesse du sang, qui allait être princesse Romans. — IV. 36
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elle-même et affiliée à l’une des plus glorieuses aristocraties du monde. Telles étaient les pensées qu’elle promènerait sans doute toute sa vie dans le jardin du palais Gastagna, qui allait être le sien, — ce jardin historique, dans lequel on entretient encore une allée de poiriers, à la place où Sixte-Quint, tout près de mourir, ramassa un fruit. Il le goûtaetditau cardinal Gastagna, en jouant sur leurs deux noms, — lui-même s’appelait Peretti : — « Les poires sont gâtées. Les Romains en ont assez. Ils mangeront bientôt des châtaignes. » Gette anecdote de famille, qui ne prouve pas, entre parenthèses, un tour d’esprit à la Rivarol chez le plus grand pape de la fin du seizième siècle, enchantait Justus Hafner. Elle lui paraissait empreinte du plus délicieux humour. Il ne se lassait pas de la raconter à ses collègues du cercle, à ses fournisseurs, à n’importe qui, sans se ressouvenir qu’il en avait déjà, deux jours auparavant, assassiné son interlocuteur. Il en oubliait même de se défier de l’ironie de Dorsenne.
— « Il s’imite par trop lui-même » , disait ce dernier à Alba en riant, par une des soirées de la fin du mois; « je l’ai rencontré ce matin dans le Gorso, et j’ai eu ma troisième édition de la mauvaise plaisanterie du vaudevilliste papal sur les poires et les châtaignes ! Et puis, comme nous faisions quelques pas ensemble, il a eu, pour me montrer le palais Bonaparte, un cri sublime : « Nous avons aussi ceux-là... » — Ge qui signifiait qu’un petit-neveu de l’empereur a épousé une petite-cousine de Peppino.o. Il se croit parent de Napoléon, je vouslejure. Il n’en est même pas très fier. Les Bonaparte, petite musique quand il s’agit de noblesse!... J’attends le moment où il en rougira... »
— « Et moi, celui où il sera puni comme il le mérite » , répondit Alba Sténo d’une voix sombre. « Il a le triomphe trop insolent... Mais non. Tout lui réussit. S’il est vrai que sa fortune soit une immense volerie, pensez à ceux qu’il a ruinés. A quoi peuvent-ils croire devant son infâme bonheur?... »
— « S’ils sont philosophes » , reprit Dorsenne en riant plus gaiement encore, « ce spectacle doit les faire méditer sur le
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mot assez vulgaire, mais bien juste, qu’a trouvé un impie de mes amis : il n’y a pas moyen de douter du doigt de Dieu, car il se l est mis dans l’œil indiscutablement en créant le monde. . . Et puis, ces gens qu’il a ruinés n’avaient qu’à ne pas jouer à la Bourse contre lui. Et d’un. Et puis, y a-t-il une propriété qui n’ait pour origine le vol? Et de deux. Et puis, pourquoi voulez-vous que la Providence, qui ne s’est pas manifestée pour empêcher Jeanne d’Arc d’être brûlée vive et tant de coquins de mourir paisiblement de leur belle mort, se mette en campagne pour punir M. Hafner d’avoir flibusté à des bourgeois égoïstes ou à des nobles incapables quelques millions de florins?... Mais laissons ce personnage, moitié vautour et moitié paon, pour sa charmante fille, à qui vous allez avoir un message agréable à transmettre. Vous vous rappelez un certain livre d’heures de Montluc?... »
— « Celui que votre ami Montfanon avait acheté pour vexer la pauvre petite?... »
— « Précisément. Le vieux ligueur l’a rendu à Ribalta, m’a dit ce dernier chez lequel j’ai passé hier. Sans doute par esprit de mortification... Je dis sans doute, car je n’ai pas pu joindre le pauvre cher homme depuis ce duel que son impatience envers Ardea et Hafner a rendu inévitable. Il est allé en retraite je ne sais combien de jours au couvent du mont Oli— vet, près de Sienne. Il a là un ami, un certain abbé de Negro dont il parle toujours comme d’un saint. J’ai appris par Ribalta qu’il est revenu, mais invisible. J’essayerai de forcer sa porte... Enfin le volume est de nouveau dans la boutique du pétroleur de la rue Borgognona, et si Mlle Hafner le veut toujours... »
L’écrivain ne se doutait pas qu’au moment même où il s’amusait à blasphémer la grande et redoutable idée de la Providence, en digne enfant d’un siècle aveuglé de sophismes et hébété de fausses analyses, il servait lui-même d’instrument involontaire à cette justice mystérieuse toujours prête à nous atteindre dans nos criminelles victoires et à déjouer nos plus assurés calculs. Cette conversation avait eu lieu à deux
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heures. A quatre, Alba devait prendre Fanny pour faire ensemble quelques courses et finir Faprès-midi dans le jardin de cette délicieuse villa Gœlimontana que la nouvelle chrétienne aimait particulièrement à cause de l’allée de chênes verts à l’extrémité de laquelle se trouve une grotte décorée de cette inscription : « Ici, saint Philippe de Néri, entouré de ses disciples, venait discourir des choses de Dieu. » Le premier soin de la contessina fut, comme il était naturel, de communiquer à son amie la nouvelle rapportée par Dorsenne et comment le livre d’heures tant désiré se trouvait être revenu dans la boutique de l’ancien garibaldien.
— « Quel bonheur! » s’écria Fanny avec une flamme de joie dans les yeux. « Moi qui ne savais pas quel cadeau offrir à mon cher cardinal. . . Yeux-tu que nous courions faire cet achat tout de suite?.. . »
— « Le livre d’heures de Montluc? » répondit le vieux Ribalta quand les deux jeunes filles furent descendues de voiture devant son étroite boutique, plus poussiéreuse encore, plus encombrée de brochures et où il se tenait avec une face encore plus maigre, plus hâve et plus rogue, sous son long chapeau qu’il n’enleva pas. « Et comment savez-vous qu’il est revenu? Qui vous l’a dit? Il y a donc des espions partout?... »
— « Mais c’est M. Dorsenne, un des amis de M. de Montfanon, qui nous a prévenues, tout simplement » , dit Fanny de sa voix douce.
— « Sarà , sarà (1) » , reprit le marchand avec son insolence habituelle, et, ouvrant le tiroir du bahut où il enfouissait les plus disparates de ses trésors, il en tira le précieux volume qu’il tendit aux deux visiteuses sans le leur donner. Puis il entama, de sa lèvre bougonne et dégoûtée, un boniment qui reproduisait les détails donnés par Montfanon lui-même. « Hé ! c’est une pièce très authentique, une pièce unique. Il y a là une signature tronquée, mais indiscutable. Je l’ai comparée à celle qui se conserve aux archives de Sienne... C’est
(1) Ce sera ainsi. C’est possible.
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bien l’écriture de Montluc, et voici son blason avec ses tourteaux. Voici encore les demi-lunes des Piccolomini.. . Il a toute une légende, ce livre d’heures. Le maréchal l’a donné, après le fameux siège, à l’un des membres de cette illustre famille. Et c’est pour le compte d’un des descendants que je me suis chargé de le vendre... On ne le cédera pas à moins de deux mille francs... »
— « Quel voleur! » dit Alba en anglais à sa compagne.
« Dorsenne m’a raconté que M. de Montfanon l’avait eu pour quatre cents... »
— « Tu en es sûre? » demanda Fanny, qui, sur une réponse affirmative, s’adressa au libraire avec la même douceur. Cependant un reproche passait dans son accent pour dire : « Deux mille francs, monsieur Ribalta? Mais c’est un prix qui n’est pas juste, puisque vous le cédiez à M. de Montfanon pour le cinquième de cette somme... »
— « Alors je suis un menteur et un voleur » , répliqua brutalement le vieillard. « Un voleur et un menteur! » répéta-t-il. « Quatre cents francs?... Vous voudriez avoir ce livre d’heures pour quatre cents francs?... Je voudrais, moi, que M. de Montfanon fût ici pour vous dire combien je lui en ai demandé. .. Un voleur et un menteur !... » Il eut un rire cruel en replaçant le livre d’heures dans le tiroir, auquel il donna un tour de clef, et, se tournant vers les deux jeunes filles, dont la fine beauté relevée par leurs fines toilettes contrastait si délicieusement avec le sordide entourage, il les enveloppa d’un regard si haineux qu’elles en eurent un petit frisson et qu’elles se serrèrent instinctivement l’une contre l’autre. Puis le libraire reprit, d’une voix plus enrouée, presque basse et coupée d’un sifflement sinistre : « Si vous voulez dépenser quatre cents francs, j’ai là un volume qui les vaut et que je me proposais de porter au palais Savorelli un de ces jours... Hé! hé! Ce doit être un des tout derniers, car M. le baron a tout racheté. » En prononçant, en glapissant plutôt ces paroles énigmatiques, il avait ouvert le placard qui formait le dessous du bahut et avisé sur une des planches un livre enveloppé d’un journal
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parmi beaucoup d’autres, preuve qu’il savait s’y reconnaître bien vite dans l’apparent désordre de sa boutique. Il déplia ce journal, et serrant le volume de son énorme main aux ongles noircis, il découvrit le titre aux deux jeunes filles : « Hafner et sa bande. — Quelques réflexions sur un acquittement scandaleux , par un actionnaire. » C’était un pamphlet, aujourd’hui oublié, mais qui fit quelque bruit à l’époque dans les cercles financiers de Paris, de Londres et de Berlin, ayant été imprimé à la fois en trois langues : en français, en allemand et en anglais, au lendemain du retentissant procès du Crédit austro dalmate. Pour être juste, même envers un homme très injuste, il convient d’ajouter que cet opuscule fourmillait d’inexactitudes, comme la plupart des ouvrages de ce genre. Les seules pages vraiment terribles, parce qu’elles étaient indiscutables comme un fait, reproduisaient in extenso le compte rendu du procès lui-même et l’arrêt avec ses considérants aussi honteux pour Hafner qu’une condamnation : ce Vu la limite indécise qui sépare ici la mauvaise administration de la fraude... » telle était la plus douce des phrases qui motivaient un acquittement si scandaleux, en effet, que le baron passait pour avoir dépensé des sommes énormes afin d’en modifier la teneur, sans y réussir. C’était bien là-dessus qu’avait compté l’auteur de la brochure qui était venu, son pamphlet rédigé, en offrir un exemplaire à l’intéressé en lui proposant de lui vendre toute l’édition en bloc.
— « Pourquoi voulez-vous » , avait simplement répondu Hafner, « que je paye quarante mille francs cinq cents exemplaires qu’une agence de librairie me procurera dans deux ans à cinquante kreutzers l’un dans l’autre?... »
De fait, il avait patiemment racheté et détruit le plus grand nombre des volumes, et auprès de qui les autres lui eussentils fait du tort? Ce profond réaliste savait trop bien l’opinion que professaient à son égard les consciences scrupuleuses. Il en méprisait la niaiserie comme il méprisait la lâcheté des autres. Il savait que la lettre imprimée n’a aucune valeur, passé le premier instant de surprise, même quand les révéla-
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tions qu’elle apporte sont exactes. Les journaux ne se sont-ils pas chargés, par l’abondance des calomnies qu’ils accueillent, 1 de rendre inoffensives jusqu’aux plus indiscutables vérités?/ Aussi Ribalta s’abusait-il, en conservant avec un tel soin cet inutile outil de chantage, comme il s’abusait en croyant que la pauvre Fanny était trop initiée aux affaires de son père pour ne pas connaître l’existence de l’injurieux pamphlet. Il eût d’ailleurs su la vérité, c’est-à-dire dans quelle ignorance absolue se trouvait Mlle Hafner sur la réputation du baron, qu’il lui eût encore montré le redoutable volume. Il y avait, dans cet homme de révolution qui achevait, parmi les bouquins de cette misérable boutique, son impuissante existence, un fond terrible de cruauté envieuse. Y a-t-il jamais autre chose dans l’âme des fauteurs de sanglantes revendications sociales? Ses petits yeux marron clignaient d’une joie véritablement féroce, tandis qu’il tendait le volume sans le lâcher et qu’il répétait :
— « Il les vaut, celui-là, les quatre cents francs?... »
— « Ne regarde pas ce livre, Fanny » , dit vivement Alba, après avoir lu le titre de l’ouvrage et en employant de nouveau l’anglais; « c’est une de ces vilenies dont il ne faut même pas souiller sa pensée. » Elle s’était mise entre son amie et le marchand, tout en parlant, et elle continua, sublime d’indignation et de dégoût : « Vous pouvez garder ce livre, monsieur, puisque vous vous faites le complice de ceux qui l’ont écrit, en spéculant sur la peur que vous croyez qu’il inspire. Mlle Hafner le connaît depuis longtemps, et ni elle ni son père n’en donneraient un centime... »
— « Allons ! tant mieux, tant mieux » , fit Ribalta en repliant son volume; « dites toujours à monsieur votre père que je le tiens à sa disposition... »
— « Ah ! le misérable ! » dit Alba quand Fanny et elle furent sorties de la boutique et remontées en voiture. « Oser te montrer ce livre, à toi! Et il n’y a pas de tribunaux pour poursuivre des actions pareilles ! »
— « Tu as vu » , répondit Fanny, « j’ai été si saisie que je
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n’ai pas pu articuler un mot... Que cet homme m’offrît cet infâme ouvrage, c’était bien triste. Mais c’est un pauvre homme et qui a besoin d’argent sans doute. Seulement, qu’il se soit trouvé quelqu’un pour l’écrire contre mon père, voilà qui est trop horrible !... Mon père? Tu ne peux pas savoir sa délicatesse en affaires. C’est l’honneur de sa profession. Il n’y a pas un souverain en Europe qui ne lui ait rendu témoignage. Tu as vu toutes ses croix! Quand il a eu ce procès où il a dû lutter contre tous les envieux que lui avait faits sa fortune, j’étais une petite fille alors. Je me rappelle comme il était remué. Pense donc, on touchait à son nom!... Et ces lâches ont continué, même après que les juges ont prononcé un arrêt qui glorifiait sa probité, paraît-il, une des plus éclatantes justifications d’honnête homme qu’il y ait eu... Heureusement il l’ignore. . . »
Cette protestation passionnée était si touchante, l’illusion où vivait la généreuse enfant était si sincère qu’Alba lui serra la main avec une tendresse plus émue encore. Elles ne continuèrent pas à parler de ce douloureux sujet, ayant retrouvé presque tout de suite, dans un des magasins de la place d’Espagne, la demoiselle de compagnie qui devait les chaperonner. Mais tous les mots, tous les gestes, tous les regards de la contessina durant la promenade furent des caresses à la peine qu’éprouvait son amie, sa sœur de destinée, — plus heureuse qu’elle puisque l’heure de la défiance n’avait même pas sonné. Quand elle se retrouva le soir avec Dorsenne qui dînait de nouveau chez Mme Sténo, elle le prit à part pour lui raconter cette scène tragique et le questionner :
— « Vous connaissez cette brochure? »
— « D’aujourd’hui » , fit l’écrivain; « Montfanon, que j’ai enfin pu joindre, vient d’acheter un des deux exemplaires que Ribalta a reçus ces temps derniers. Le vieux ligueur croit à tout, vous savez, quand il s’agit d’un Hafner... Moi, je suis plus sceptique dans le mal comme dans le bien... Il n’y a que le compte rendu du procès qui m’ait produit de l’impression, car là ce sont des réalités, et l’arrêt!... Ah! quel arrêt! Il faut
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avouer qu’en le lisant, on se sent heureux de n’être pas fils d’un pareil père. . . »
— « Il a été acquitté pourtant? »
— « Oui » , répondit Dorsenne, « mais il n’en reste pas moins avéré qu’il a ruiné des centaines et des centaines de personnes... Autant que j’ai compris cette ténébreuse histoire, il avait obtenu pour son Crédit austro-dalmate une concession de chemin de fer assez importante. Il s’agissait de desservir un tas de pays en rie et en tie, Illyrie, Croatie, Dalmatie, Styrie. Comment le baron et ses amis ont porté les titres de deux cent vingt-cinq francs à cinq cents, à sept cents, à mille, je ne vous l’expliquerai pas, ni comment s’est produite la débâcle sur toute la ligne. C’est l’histoire des innombrables entreprises qui ne réussissent qu’à drainer la petite épargne au profit de quelques loups-cerviers du genre de Hafner. Car ce qui est bien établi, c’est qu’il a fait lui-même la hausse et la baisse. Encore une fois ne me demandez pas le procédé... Je n’ai pas étudié la Bourse. C’est un tort de la part d’un romancier qui veut peindre le monde moderne. J’aurais dû entrer dans la coulisse pour deux ou trois mois... Tant il y a que notre ami a très certainement raflé aux gogos une somme énorme, en frisant le Code de si près que, pour un cheveu de plus, il était pris. Le cheveu n’y était pas, ou bien messire Justus — quelle épigramme que ce nom! — a payé pour qu’on ne l’y vit pas, et les obligataires n’ont pas pu le faire condamner. . . »
— « Enfin pour vous il est clair, par le compte rendu de ce procès, que c’est un voleur ? » interrompit Alba.
— « Clair comme vous êtes là, contessina » , répondit Dorsenne, « si toutefois c’est voler que de détrousser son prochain en échappant à la justice. Mais ce ne serait rien. Le coin sinistre dans cette affaire, c’est le suicide d’un certain Schrœder, un brave bourgeois de Vienne qui connaissait notre baron intimement, et qui avait mis, sur les conseils de son excellent ami, toute sa fortune, trois cent mille florins, dans cette affaire. Il les a perdus, et, de désespoir, il s’est tué, et avec lui sa femme et leurs trois enfants. On a lu à l’audience
IPlt * v4*
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une lettre de cet homme à Justus Hafner... Ouf! Quelle lettre !... »
— « Mon Dieu ! » dit Alba en joignant les mains. « Et Fanny aurait lu cette lettre dans ce livre... »
— « Oui » , reprit Julien, « et tout le reste, avec preuves à l’appui. Mais rassurez-vous, elle n’aura pas le volume. Je passerai demain chez cet anarchiste de Ribalta et je rachèterai ce dernier exemplaire si Hafner ne s’en est pas occupé déjà. En temps ordinaire, il serait homme à en rire. En ce moment il y a ce mariage. Il doit redouter la presse, et tenir à supprimer tout ce qui donnerait lieu à quelque chronique sur cette page peu brillante de sa vie. La déposition du frère de ce Schrœder, je m’en souviens, est encore plus effrayante que la lettre... »
Malgré ses affectations continuelles d’ironie et son parti pris d’égotisme intellectuel, Julien était obligeant. Il n’hésitait jamais devant un service à rendre. Il n’avait pas menti à sa petite amie en lui promettant de racheter le dangereux ouvrage, et, à tout hasard, il se dirigea le lendemain matin vers la boutique de la rue Borgognona, muni des vingt louis demandés par le libraire. Que devint-il lorsque ce dernier lui répondit :
— «C’est trop tard, monsieur Dorsenne. La jeune demoiselle est déjà venue hier au soir. Elle avait fait semblant de ne pas tenir au volume devant l’autre. C’était pour marchander sans doute. Hé ! hé ! Mais elle a dû payer le vrai prix... J’aurais demandé davantage au père. On doit des égards à une jeune fille... »
— « Malheureux ! » s’écria le jeune homme. « Et vous plaisantez après avoir commis cette action de Judas ? Aller apprendre à une fille les fautes de son père quand elle les ignorait?... Jamais, entendez-vous? jamais plus ni M. de Montfanon ni moi ne mettrons les pieds chez vous, ni Mgr Guérillot, ni aucune des personnes que je connais... Je raconterai à tout le monde votre infamie, je l’écrirai, et
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elle paraîtra dans tous les journaux de Rome. Je vous ruinerai, entendez-vous? je vous forcerai à fermer cette immonde boutique... »
— « Patience ! Patience ! » répondit le vieillard sans se fâcher de cette virulente sortie. «Vous serez bien heureux un jour de réclamer la protection du père Ribalta, si vous vous trouvez ici quand se fera la grande liquidation des capitalistes. Et vous regretterez alors ce petit accès de furia française... Allez » , continua-t-il avec une âpreté de haine qui disait assez combien peu il se repentait de son hideux marché, « je ne lui ai rien appris, à la fille du Tedesco... Et, quand je lui aurais tout appris, est-ce que ce ne serait pas juste ?... Je l’ai lu aussi, moi, ce livre. Et les deux petites Schrœder qui sont mortes à cause de ce Hafner, est-ce qu’elles étaient moins innocentes que sa fille à lui ? Et tant d’autres filles qui sont devenues des prostituées, parce que leurs parents ont perdu leur fortune, toujours à cause de ce monsieur?... C’est à la guillotine que je voudrais les envoyer tous deux, le père et la fille, comme on eût fait en 93... Voilà des hommes ! Voilà une époque! Mais, patience! Patience! Ça recommencera, et de plus belle. En attendant, s’il est vrai que ce bouquin puisse les avoir brouillés, sa fille et lui, c’est autant de fait...
Hé ! hé ! hé ! »
Dorsenne s’enfuit sans répondre, saisi d’horreur devant J/ cette explosion de gaieté barbare. Ribalta venait de lui apparaître comme l’incarnation de ce qu’il haïssait le plus en sa qualité d’intellectuel passionné : le révolutionnaire moderne qui n’a plus qu’un programme, détruire. Lui qui avait pris comme devise en politique la parole de Goethe empêchant l’exécution populaire d’un voleur au siège de Mayence : «J’aime mieux l’injustice que le désordre... » , il aurait, en temps ordinaire, haussé les épaules aux déclamations du garibaldien. Dans la circonstance, cet homme, devenu l’aveugle instrument d’une équité vengeresse, le paralysa d’épouvante. Il se rappela les phrases moqueuses qu’il avait prononcées la veille à l’endroit du dogme de la Providence,
et il eut un frisson à constater ce coup de foudre subit dans le ciel bleu du bonheur de Hafner, cette dénonciation de son passé faite à sa fille dans un pareil moment et par cette voie si détournée à la fois et si naturelle. Un verset de la Bible que Montfanon citait sans cesse dans leurs interminables discussions sur les races, lui revint tout d’un coup à la mémoire :
« Propter peccata patrum filii affligentur... Les fils seront punis pour les péchés des pères. » Si Fanny avait lu le livre acheté ainsi, comme c’était certain, elle devait traverser à cet instant la même crise aiguë de troubles affreux qu’Alba avait
subie le soir de la lettre anonyme. Pendant toute la journée, Dorsenne essaya vainement de secouer le poids de mélancolie que cette visite chez le brigand de la rue Borgognona lui avait laissé sur le cœur. La pensée de l’effroyable coup dont avait dû être frappée Fanny le navrait de pitié, et en même temps il appréhendait l’influence qu’aurait sur Alba cette ressemblance dans le chagrin. La sensation d’une commune misère allait-elle exalter, allait-elle adoucir le malheur des deux jeunes filles? Aussi, en franchissant à neuf heures le seuil de la villa Sténo pour rendre compte de sa mission à la contessina, était-il singulièrement remué lui-même. Il n’v avait là personne que les Maitland et deux voyageurs de passage, deux diplomates anglais, en route pour un poste de l’Extrême-Orient.
— « Je vous attendais » , dit Alba à son ami, aussitôt qu’elle put causer avec lui dans un coin du salon. «J’ai besoin que vous me donniez un conseil.... Il s’est passé hier soir chez les Hafner un incident tragique... »
— « Gela devait être » , répondit Dorsenne. « Fanny a acheté le livre de Ribalta... »
— « Elle a acheté le livre ? » fit Alba qui changea de visage et qui se mit à trembler de tout son corps. « Ah ! la malheureuse ! L’autre chose ne suffisait pas !... »
— « Quelle autre chose ? » interrogea Julien.
— « Vous vous rappelez » , dit la jeune fille, « que je vous avais parlé de cet équivoque Noé Ancona, de cet agent d’af-
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faires véreux qui a servi de prête-nom à Ilafner pour vendre Ardea et forcer ainsi le mariage? Eh bien ! il paraît que ce personnage ne s’est pas trouvé suffisamment payé de sa complicité. Il a réclamé au baron une forte somme, une commandite pour fonder quelque grosse maison de vol, que ce dernier a refusée net. L’autre l’a menacé de raconter leur petite opération à Ardea, et il l’a racontée. »
— « Et Peppino a été indigné ? » fit Dorsenne en hochant la tête. « Gela ne lui ressemble pas !... »
— « Indigné ou non » , reprit Alba, « il est arrivé hier soir au palais Savorelli pour faire à son futur beau-père une scène terrible... »
— « Et obtenir un supplément de dot » , interrompit l’écrivain.
— « Il a été bien maladroit alors » , dit Alba, « car même la présence de Fanny, qui est arrivée au milieu de cette affreuse discussion, ne l’a pas arrêté. Peut-être avait-il bu un peu plus que de raison, comme c’est de nouveau son habitude... Mais voyez-vous cette pauvre enfant initiée à cet abominable marchandage de son avenir, de son bonheur, et si elle a lu le livre par-dessus le marché ?... Non, c’est trop horrible !... »
— «Quelle scène de famille ! » s’écria Dorsenne. «Enfin le mariage est-il rompu ? »
— « Officiellement, non. Fanny est au lit malade d’émotion. Ardea est venu dès ce matin voir ma mère, qui a vu aussi Hafner. Elle les a mis d’accord en leur démontrant, ce qu elle croit vrai, qu’ils ont un égal intérêt à éviter tout scandale et à s’arranger. Mais il reste la chère petite. Maman désirait que j’y allasse, dès cet après-midi, la supplier de revenir sur sa résolution. Car elle a déclaré à son père qu’elle ne voulait plus entendre parler du prince. J’ai refusé. Maman insiste... N’est-ce pas que j’ai raison ?... »
— « Qui sait ? » répondit Julien. « Quelle va être sa vie en tête à tête avec son père, maintenant qu’elle n’aura plus d’illusions sur lui ?... »
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Il n’eut pas le temps d’en dire davantage. Leur causerie trop animée avait attiré l’attention delà comtesse. Elle appréhenda sans doute que sa fdle ne racontât prématurément au jeune homme la rupture imminente, mais non définitive oncore, du mariage Hafner. Elle s’approcha de leur groupe, suivie de Maitland, qui d’une main tenait un petit verre plein d’eau-de-vie, de l’autre un fort cigare, et elle interpella Julien de sa voix sonore :
— « Dites donc, Dorsenne, je commence à croire que Vieil Ami a deviné juste et que vous prenez des notes sur ma fillette pour votre prochain roman. »
— « Ce n’est pas l’envie qui m’en manque » , repartit l’écrivain sur le même ton de badinage, « mais la contessina est trop compliquée, trop difficile. . . Il faut avoir le pinceau de Léonard pour peindre une Joconde... »
Il s’était tourné du côté de Lincoln Maitland pour débiter ce compliment, qui chatouilla d’une manière délicieuse l’amourpropre de l’artiste américain. Après avoir ri de son gros rire d’athlète heureux, il répondit, s’adressant à sa maîtresse :
— « C’est lui que jevoudrais peindre, et pas d’aujourd’hui. . . Serait-il intéressant à chercher, hein, dans une note olivâtre, presque verdâtre ?... Mais il n’a jamais consenti à poser... Vous devriez le forcer à venir à Piove avec nous ?... »
— « Quelle bonne idée ! » s’écria la comtesse. « Eh bien, voulez-vous, Dorsenne ? » Et elle regardait Julien de ses beaux yeux bleus qu’éclairait l’unique désir de plaire à ce nouveau caprice de son amant, exprimé d’une manière si peu cérémonieuse. « Nous partons dans huit ou dix jours, si Dieu permet... Je vous donne un pavillon où vous serez tout seul pour écrire, avec une bibliothèque immense : celle de mon arrière-grandpère, l’ami de votre Stendhal et de lord Byron... Nous avons la brise de l’Adriatique le matin et le soir, et il ne fait jamais trop chaud. Linco m’a promis de rester jusqu’à la fin de juillet. A ce moment nous nous transportons à Venise pour prendre les bains. Vous verrez ce que c’est que notre existence de campagne dans le Veneto. »
COSMOPOLIS
— « Le peintre est étonnant » , se disait Dorsenne une heure plus tard en revenant à pied le long du trottoir de la rue du Vingt-Septembre, par le plus doux des clairs de lune de ce ciel de Rome qui en a de si doux ; « il fait les invitations à la campagne, maintenant. Encore un peu, il se mettra en face de la comtesse à table. Voilà une jolie perspective d’été pour ma pauvre petite amie, que ce séjour à Piove. Il est positif que la mère avait envie que je vienne. Est-ce qu’elle aurait l'idée que je suis un mari possible ?... Allons, allons ! Il n’est que temps d’imiter les dix mille Grecs et de m’illustrer par ma retraite, — pas avant d’avoir su le résultat de l’entretien des deux pauvres enfants... Quels regards et quelles paroles vont-elles échanger? Voilà un dialogue qui serait pathétique à noter ! Mais il n’y a jamais de témoin pour les entretiens les plus passionnants. Il faut les imaginer. C’est pour cela que l’art est toujours inférieur à la vie... »
Elle devait en effet avoir lieu le lendemain, cette scène émouvante, et moins de vingt-quatre heures après que le romancier s’était exprimé ainsi à lui-même le regret de n’y pas assister. Seulement il se méprenait sur la teneur du dialogue, d’une manière qui prouvait une fois de plus que la subtilité d’intelligence ne devinera jamais la simplicité du cœur. Les tragédies morales les plus douloureuses se nouent et se dénouent le plus souvent par des silences. Ce fut dans l’après-midi, vers les six heures, qu’un domestique vint annoncer la visite de Mlle Hafner à la contessina, occupée en ce moment à relire pour la dixième fois la décevante Églogue mondaine , ce tendre récit de l’aride Dorsenne. Quand Fanny fut entrée dans la chambre, Alba put constater quelle épreuve sa filleule ravie de l’autre semaine venait de traverser, à l’étonnante et si rapide altération de cet expressif et noble visage. Elle lui prit la main sans lui parler d’abord, puis, comme si elle eût ignoré absolument la cause réelle de l’indisposition de son amie :
— « Que je suis contente de te voir !... » dit-elle. « Tu vas mieux?... »
COSMOPOLIS
— « Je n’ai jamais été malade » , répondit Fanny, qui ne savait pas mentir. « J’ai eu de la peine, voilà tout... » Et regardant Alba, comme pour la supplier de ne pas lui demander d’explications, elle ajouta : « Je suis venue pour te dire adieu. . . »
— « Tu pars? » demanda la contessina.
— « Oui » , fit Fanny. « Je vais passer l’été dans une de nos terres, en Styrie. » Et à voix basse : « Ta mère t’a dit que mon mariage est rompu?... »
— « Oui » , dit Alba, et toutes deux se turent de nouveau. Ce fut Fanny qui interrogea l’autre, après quelques minutes, la première :
— « Et toi? que fais-tu de ton été? » demanda-t-elle.
— « Nous allons à Piove, comme toujours » , répondit Alba. « Il y aura peut-être Dorsenne avec nous, et certainement les Maitland... »
Il se fit entre elles un troisième passage de silence. Elles se regardèrent, et voici que, sans prononcer un mot de plus, elles lurent distinctement dans le cœur l’une de l’autre. Le martyre qu’elles subissaient était si pareil, elles le savaient toutes deux si pareil, qu elles sentirent à la même minute une même pitié les envahir. Obligées de condamner, de la plus irrévocable condamnation, l’une son père, l’autre sa mère, chacune eut un mouvement de tout son être vers son amie malheureuse comme elle. Et, tombant dans les bras l’une de l’autre, elles éclatèrent en sanglots.