LE LAC DE PORTO
Elles avaient fait du bien au cœur triste d’Alba, ces larmes de son amie, tant qu’elle avait tenu cette amie entre ses bras,
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palpitante de douleur et de pitié. Mais lorsque l’autre fut partie et que la fille de Mme Sténo se retrouva seule, en face de sa pensée, une détresse plus grande la terrassa. Cette pitié que lui avait montrée sa compagne de misère, n’était-ce pas une preuve de plus qu’elle ne devait pas croire en sa mère? Ni le travail de ses propres observations sur les manières d’être de la comtesse, ni la dénonciation de la lettre anonyme, ni le duel de Boleslas, ni le billet de Maud, ni ce départ trop significatif n’avaient abouti pour elle à la certitude absolue qui ne laisse plus une chance au doute... Entre cette évidence totale et les demi-évidences des hypothèses même les plus vraisemblables, il y a place pour tant d’étapes ! Alba les avait toutes franchies, et chaque incident nouveau l’avait empoisonnée d’un nouveau soupçon. Ce qu’elle venait de discerner à travers les larmes de Fanny Hafner ne pouvait qu’accroître l’oppression de ce malaise. Que savait cette récente et déjà si tendre amie ? Pourquoi et comment la plaignait-elle, même dans une crise si violente de malheur personnel? La réponse à ces questions était trop claire, et la jeune fille la sentit si cruelle qu’elle mit les mains sur son cœur comme pour arracher de son sein cette invisible aiguille dont la pointe la déchirait, et elle gémissait tout haut :
— « Ah ! si je me trompe, que je le sache, du moins !... Et si je ne me trompe pas, que je le sache encore!... Je souffrirais moins !... »
Hélas! la misérable enfant ne devinait pas, tandis qu’elle jetait vers la destinée cet appel de désespoir, qu’il y avait à Rome et dans son entourage immédiat une créature occupée à réaliser ce vœu insensé. Et cette créature était la même qui n’avait pas reculé devant l’infamie de la lettre anonyme, cette jolie et sinistre Lydia Maitland, cette fine, cette silencieuse jeune femme, aux grands yeux bruns toujours souriants, toujours impénétrables dans ce teint lisse et mat qu’aucune émotion, semblait-il, n’avait jamais effleuré. L’insuccès de sa première tentative avait exaspéré sa haine contre son mari et contre la comtesse jusqu’à la fureur, mais une fureur con- Romans. — IV. 37
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centrée, ramassée, repliée sur elle-même comme un serpent qui se lance, — une fureur qui guettait une nouvelle occasion de frapper, depuis des semaines, patiemment, obscurément. Elle avait cru si bien tenir sa vengeance lors du retour affolé de Gorka, et à quoi avait-elle abouti? A débarrasser Lincoln d’un rival dangereux et à mettre en péril la vie du seul être à qui elle tînt ici-bas. Elle venait de passer de longues heures au chevet du frère dont elle était passionnément jalouse, avec un dévouement qui eût été sublime s’il n’avait servi à cette âme bourrelée d’une quotidienne pâture de haine. Elle avait constaté là, de nouveau, dans cette chambre de malade, à chaque heure, presque à chaque minute, la profondeur de l’amitié que le blessé portait à celui pour lequel il s’était battu. — Florent était reconnaissant à Lincoln d’avoir pu risquer sa propre vie en son lieu et place ! Quand Lydia lui avait appris le départ de Gorka, quel éclair de joie dans ses yeux! Quel éclair encore quand la comtesse leur avait communiqué son projet d’une longue villégiature à Piove, puis d’une fin d’été à Venise, tous ensemble! Ce séjour dans la campagne de la maîtresse de son mari achevait d’exaspérer la colère cachée de Lydia. Elle souffrait à en jeter des cris, comme une bête emprisonnée et qui se heurte aux barreaux, quand sa pensée impuissante se meurtrissait à l’image du bonheur que les deux amants goûteraient dans l’intimité de la villa, avec les splendeurs autour d’eux des paysages de la Vénétie. Lincoln les lui rendait présents à l’avance, ces paysages, en les décrivant devant elle avec sa mémoire de peintre, d’après les tableaux où Giorgione, Titien et Bonifazio en ont fixé la poésie, l’opulente verdure, les molles ondulations, les lointains bleuâtres. Dans l’atelier, une copie ancienne d’une des fêtes champêtres, attribuée tour à tour à chacun de ces trois artistes, montrait une courtisane nue auprès d’un puits ; et avec sa magnifique poitrine, avec son geste lent, ses cheveux blonds emmêlés de perles, sa bouche humide et sensuelle, ses souples hanches, on eût dit une sœur de Gaterina Sténo, tandis qu’un des seigneurs qui jouait de la viole auprès de cette créature de
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désir avait les épaules, la carrure et l’insolente placidité de l’Américain. La nerveuse et sèche Lydia sentait le fiel lui crever sur le cœur chaque fois qu’elle regardait cette toile qui lui représentait cette perspective d’une joie qu’elle ne pouvait plus empêcher. Quelle arme avait-elle, entre ses mains aux doigts si souples qui n’avaient pas craint de se déshonorer au honteux travail de tant de dénonciations clandestines ? Composer de nouvelles lettres anonymes? A quoi bon? Elle en avait, depuis le duel, envoyé une à la Vénitienne qui avait plaisanté tout haut de cette infamie avec sa gaieté insolente. Qu’avait-elle obtenu en avertissant Alba? Une inutile tristesse, puisque la contessina n’en continuait pas moins à poser et à couvrir de son innocence les désordres de sa mère. Sans doute l’épouse trahie gardait une pleine facilité de provoquer un scandale et un divorce, grâce à des preuves aussi indiscutables que celles dont elle avait accablé Maud. Il lui suffisait de porter chez un homme de loi la correspondance qui dormait dans le meuble espagnol. A quoi bon encore ? Elle ne se vengerait pas de son mari à qui ce divorce serait indifférent aujourd’hui qu’il gagnait autant d’argent qu’il en désirait, et elle perdrait son frère. Si évidents que fussent les torts de Lincoln, elle était trop sûre que Florent le lui préférerait, et c’était justement cette préférence certaine qui excitait en elle cette âpreté enragée de rancune. Elle passait en revue toutes les personnes et tous les moyens, et son instinct, cette espèce de double vue animale, comme une divination d’une bête venimeuse et féroce, finissait toujours par ramener sa pensée vers Alba. Durant les séances interminables que l’acharnement du peintre passionné autour de son modèle renouvelait et prolongeait sans cesse, elle étudiait, elle aussi, le pâle et mince visage de la jeune fille. Elle devinait dans ces yeux bleus, dont les paupières battaient si nerveusement, un indéfinissable mystère de révolte. Elle examinait cette bouche à demi ouverte dont les coins tombaient dans un pli amer. Elle suivait du regard cette visible consomption d’une adolescence rongée par l’idée fixe. Non, ce n’était ni l’attitude ni le masque d’une
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complice, et ce n’était pas non plus l’aspect d’une personne qui sait. Lydia avait beau se répéter que, avertie comme Alba l’avait été par sa lettre, le doute sur l’inconduite de Mme Sténo ne lui était plus possible, elle se convainquait à d’innombrables menus signes que la contessina doutait encore, et alors elle concluait :
— « C’est bien là qu’il faut frapper. . . Mais comment?... »
Oui, comment? Il y avait au service de la haine, chez cette frêle femme, en apparence perdue de mondanités, cette énergie virile dans la décision qui se retrouve dans toutes les familles d’origine vraiment militaire. Le sang du colonel Chapron remuait en elle et lui donnait un besoin d’agir. Que risquait-elle en tournant cette action du côté d’Alba? Si la jeune fille était éclairée sur sa mère, une preuve de plus ne lui apprendrait rien. Il n’y avait non plus aucun risque à la lui donner. Si au contraire la contessina n’était pas arrivée à la certitude, cette preuve de plus, mais décisive, n’amèneraitelle pas un éclat? Pour audacieuse que fût la Vénitienne, il lui serait pourtant difficile d’emmener à la fois son amant et sa fille à Piove, une fois convaincue d’être la maîtresse de cet amant aux yeux de cette fille et devant témoins. A force de tourner et de retourner ces raisonnements, Lydia finit par élaborer un de ces plans d’une simplicité abominable où se révèle ce qu’il faut bien appeler le génie du mal, tant ils supposent de lucidité dans la conception et de scélératesse dans l’exécution. Elle se dit qu’il ne fallait pas chercher d’autre théâtre que l’atelier pour la scène décisive qu’elle méditait. Elle connaissait trop la fureur d’amour dont Mme Sténo était possédée pour douter que, aussitôt seule avec Lincoln, elle ne lui prodiguât ces baisers affolés dont parlait leur correspondance. Le piège à tendre devenait très simple. Il suffisait qu’Alba et Lydia se trouvassent dans un poste d’observation pendant que les deux amants se croiraient en tête à tête, ne fût-ce que pour une minute. La disposition des lieux fournit à la redoutable femme le moyen de se créer cette place
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d’espionnage en toute sécurité. Ménagé clans la hauteur de deux étages, l’atelier occupait la moitié de l’épaisseur de la maison. Le mur qui le fermait du côté des appartements s’achevait par une cloison de verres de couleur à travers lesquels il était impossible de voir. Ce vitrage suffisait à éclairer d’un peu de jour un corridor très sombre, attenant lui-même à une lingerie. Lydia employa plusieurs heures de plusieurs nuits à découper avec le diamant d’une bague un trou de la largeur d’une pièce de cinquante centimes dans un de ces carreaux dépolis. Elle eut soin d’exécuter cette opération, digne d’un forçat, debout sur un tabouret, de telle façon que, même ce judas d’un nouveau genre une fois découvert, sa petite taille la défendît du soupçon d’avoir pu travailler à ce travail minutieux, difficile à une telle hauteur. Elle y atteignait pourtant à condition de se hausser sur la pointe des pieds. Car il fallait qu elle pût regarder par cette ouverture, elle aussi. La minutie de son calcul était allée jusqu’à ce détail. Ces préparatifs étaient achevés depuis plusieurs jours, et, malgré son absence de scrupule dans l’assouvissement de ses haines, elle hésitait encore à employer ce procédé de vengeance, tant il y avait de cruauté atroce à faire espionner ainsi une mère par sa fille. Ce fut Àlba elle-même qui se chargea d’éteindre la dernière flamme d’humanité dont s’éclairait cette conscience ténébreuse, et cela par la plus innocente des conversations. C’était le soir même de l’après-midi où elle avait échangé ce triste adieu avec Fanny Hafner. Elle était plus énervée encore que d’habitude, et elle parlait avec Dorsenne dans ce coin du hall de la villa Sténo témoin de tant de causeries pareilles, l’unique consolation de sa détresse. Il y avait très peu de monde en ce moment dans le salon, et les deux jeunes gens avaient baissé la voix d’abord pour n’être pas entendus. Puis, comme il arrive, ils étaient revenus, sans même s’en apercevoir, à leur ton naturel. Peu à peu, préoccupés uniquement de ce qu’ils se disaient, ils n’avaient pas pris garde que Lydia se rapprochait d’eux par un simple changement de fauteuil qui lui permettait, en causant elle-
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même avec un visiteur quelconque, de tendre l’oreille aux phrases prononcées par la contessina. Elle n’aurait pas tourné autour de cette dernière, comme elle faisait depuis des semaines, qu’elle eût encore guetté cet aparté, d’après le même instinct qui la poussait à lire les moindres lettres tombées entre ses mains, à interroger les domestiques, à espionner enfin sous toutes les formes et dans toutes les circonstances. Et voici les mots qu’elle surprit à une minute. En les prononçant, la pauvre Alba outrait de beaucoup sa pensée, elle toute générosité et toute justice. Mais elle souffrait, et elle soulageait sa souffrance en parlant avec amertume de quelqu’un dont l’image s’associait trop étroitement au souvenir de son pire bourreau. C’était du brave Florent Ghapron qu’il s’agissait, et elle répondait à Dorsenne qui lui en faisait l’éloge :
— « Que voulez-vous? C’est vrai que j’ai presque une répulsion pour lui... C’est pour moi comme un être d’une autre espèce... Son amitié pour son beau-frère?... Oui, elle est très belle, très touchante... Eh bien, elle ne me touche pas. C’est un dévouement qui n’est pas humain. C’est trop instinctif et trop aveugle... Enfin, je sais que j’ai tort... Il y a ce préjugé de race que je ne vaincrai jamais tout à fait. . . »
Dorsenne lui avait touché les doigts en ce moment-là, sous le prétexte de lui prendre son éventail, en réalité pour l’avertir, et il lui avait dit, à voix très basse cette fois :
— « Allons un peu plus loin, Lydia Maitland est trop près... »
Il avait cru surprendre un tressaillement dans la sœur de Florent, sur laquelle il avait jeté les yeux par hasard, tandis que sa trop sensible interlocutrice ne se surveillait plus. Mais comme le joli rire clair de Lydia s’était élevé à la même seconde, l’imprudente Alba avait pu lui répondre :
— « Heureusement elle n’a rien entendu. Et voyez comme on peut causer du chagrin sans s’en douter!... Je viens d’être inique » , continua-t-elle, « car ce n’est pas leur faute, ni à Florent ni à elle, s’il y a un peu de sang noir dans leurs veines,
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d’autant plus qu’il est corrigé par du sang de héros, et qu’ils sont tous les deux parfaitement élevés, et ce qui est mieux, parfaitement bons, et puis je sais bien que s’il y a une grande idée dans ce siècle-ci, c’est d’avoir proclamé que vraiment tous les hommes sont frères. . . Mais je me sens si nerveuse ce soir. . . La peine de Fanny m’a trop impressionnée, et quand on est blessée, on devient vite mauvaise... Causons d’autre chose, voulez-vous? De votre ami Montfanon, par exemple, que je voudrais tant connaître. S’est-il enfin pardonné d’avoir assisté à votre duel? Maintenant que le mariage est rompu, va-t-il pardonner aussi à la pauvre Fanny?... »
Elle avait parlé d’un accent plus assourdi que celui de Dorsenne cette fois, mais trop tard. D’ailleurs, même si la sœur de Florent eût entendu ces nouvelles paroles, elles n’eussent pas suffi à guérir la blessure que les premières lui avaient faite à la place la plus ulcérée de son amour-propre intime.
— « Et moi qui hésitais » , se dit-elle, « moi qui pensais à la ménager !... »
Cet adieu au remords devait marquer et marqua le moment d’en finir pour cette âme vigoureuse et qui possédait, en les appliquant à de scélérates satisfactions de rancune, quelquesunes des qualités propres aux grandes intrigantes de la politique et du monde. Elle n’attendit pas vingt-quatre heures pour exécuter le funeste projet qui devait consommer le malheur d’une pauvre enfant sans défense. Le lendemain matin vers les midi, elle se trouvait à l’atelier, assise à côté de Mme Sténo, tandis que Lincoln donnait au portrait, enfin presque achevé, les derniers coups d’un pinceau trop chercheur, et qu’Alba posait, droite sur le grand fauteuil, absorbée et pâle à son habitude. Florent Ghapron, après avoir, lui aussi, assisté à une partie de cette séance, venait de se retirer, appuyé sur la béquille dont il se servait encore par précaution. Cette absence parut si propice à Lydia, qu’elle résolut aussitôt de ne pas laisser échapper une pareille occasion, et comme si une fatalité s’était mêlée de lui rendre son œuvre d’infamie plus aisée, Mme Sténo l’y aida en interrompant tout d’un coup
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le labeur du peintre qui, après avoir travaillé sans parler pendant une demi-heure, s’arrêtait pour essuyer son front sur lequel perlaient des gouttes de sueur, tant l’effort de tout son organisme tendu à sa besogne venait d’être violent :
— « Voyons, mon petit Linco » , dit-elle avec sa sollicitude affectueuse de maîtresse plus âgée, « il faut vous reposer. Voilà deux heures que vous n’avez pas cessé de peindre, et des choses si minutieuses... Je me fatiguais rien qu’à vous regarder, comme le Sybarite... »
— « Et moi, je ne suis pas fatigué » , répondit Maitland qui posa pourtant sa palette et son pinceau, et, roulant une cigarette, il l’allumait ; et il continua avec un sourire de fierté : « Nous n’avons que cela de bon, nous autres Américains, mais nous l’avons, une puissance de nous appliquer que le Vieux Monde ne connaît plus... C’est pour cela qu’il y a des métiers où nous n’avons plus de rivaux... Voulez-vous que pour vous fatiguer davantage et vous divertir en même temps je vous raconte la vie du docteur Peyton, le dentiste de la rue Condotti?... Imaginez-vous qu’il a un autre cabinet à Londres qui s’ouvre le 1er juin à dix heures exactement, et qui se ferme le 31 octobre à quatre heures, non moins exactement... Et vous savez ou ne savez pas que son cabinet de Rome ferme toujours aussi exactement le 20 mai à quatre heures, pour rouvrir le 10 novembre à dix. Et depuis vingtdeux ans, il n’a pas manqué une seule de ces dates. Le voyage lui représente ses vacances!... Ce n’est rien... Il se fait payer cinq dollars le quart d’heure, et il lui arrive couramment de gagner cent cinquante dollars à sa journée. Calculez ce que cela fait d’heures et de quelle besogne, — celle d’un horloger qui réparerait des montres sensibles !... Et maintenant, devinez ce qu’il m’a répondu comme je le plaignais de passer sa vie à paver d’or toutes les molaires malades de la Grande-Bretagne et de l’Italie : I lihe my work. J’aime mon ouvrage !... Trouvez-moi un Européen qui ait conservé cette puissance nerveuse... »
— « Et en attendant » , répondit Lydia, « vous avez pris
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Alba pour une Bostonienne ou une New-Yorkaise, etvous l’avez fait poser si longtemps qu’elle en est toute pâle... Il faut la distraire et la détendre... Venez avec moi, chérie. Je vais vous montrer le costume que l’on m’a envoyé de Paris et que je mettrai cet après-midi à la garden-party de l’ambassadrice d’Angleterre. Il faut que je vous consulte sur un dernier petit arrangement... »
Elle avait forcé Alba Sténo à se lever du fauteuil de pose en lui disant ces mots, puis elle lui avait enlacé la taille pour l’entraîner et elle l’avait embrassée. Ah! si jamais une caresse mérita d’être comparée à la hideuse flatterie de l’Iscariote, ce fut celle-là, et la jeune fille aurait pu répondre, elle aussi, le mot sublime : « Ami, pourquoi m’as-tu trahi dans un baiser?... » Hélas! elle y crut, à la sincérité de cette preuve d’affection, et elle rendit son baiser à sa fausse amie avec une reconnaissance qui n’attendrit pas cette âme saturée de haine, car cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que Lydia avait mis à exécution son monstrueux projet. Sous le prétexte d’arriver plus vite à la lingerie, elle avait pris un escalier de service qui aboutissait à ce couloir vitré, le long duquel était ménagée l’ouverture destinée à regarder dans l’atelier.
— « Voilà qui est bien étrange » , dit-elle en s’arrêtant tout d’un coup. Et, montrant à son innocente compagne le petit jour rond qui rompait de son vide la teneur unie du panneau : « Ce sera quelque domestique qui aura voulu espionner... Mais quoi?... Vous qui êtes grande, examinez donc de près comment a pu être fait ce travail et où donne ce jour... Si c’est un trou découpé exprès, je saurai bien qui est le coupable, et il partira, dussé-je renvoyer toute la maison... »
Alba obéit à cette perfide demande, distraitement, et elle appliqua son œil à la portion trouée de la vitre. L’envoyeuse de lettres anonymes avait trop bien choisi son moment. Aussitôt la porte de l’atelier refermée, la comtesse s’était levée pour se rapprocher de Lincoln. Elle avait mis au cou du jeune homme ses bras nus sous la batiste transparente des manches de sa robe d’été, et elle avait commencé de lui dévorer, de
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ses lèvres gourmandes, les yeux et la bouche. Lydia, qui avait gardé une des mains de la jeune fille dans la sienne, sentit cette main s’agiter d’un tremblement convulsif. Un chasseur à l’affût qui entend frémir les feuillages du hallier où doit passer la proie qu’il guette n’éprouve pas une joie plus intense. Son piège avait réussi. Elle dit à sa malheureuse victime :
— « Mais qu’avez-vous? Gomme vous tremblez!... »
Et elle essaya de la repousser pour se mettre à sa place. Alba, que la vue de sa mère embrassant Lincoln de ce baiser passionné bouleversait en ce moment-là d’une horreur inexprimable, eut cependant assez de lucidité à travers sa souffrance pour comprendre le danger que courait cette mère qu’elle venait de surprendre ainsi, serrant entre ses bras de coupable amoureuse, — qui?. . . le mari même de la femme qui lui parlait, qui lui demandait pourquoi elle tressaillait d’épouvante, qui allait regarder par ce même judas, voir ce même tableau!... Afin d’empêcher ce qu’elle croyait de voir être pour Lydia une révélation terrible, la courageuse enfant eut une de ces idées désespérées comme un péril immédiat en inspire. Elle donna de sa main libre un coup si violent dans le panneau de verre qu’il se brisa avec fracas en lui déchirant les doigts et le poignet. Puis elle se rejeta sur sa compagne à son tour avec un cri de douleur. Était-ce la blessure de sa main ensanglantée, était-ce celle de son cœur percé par l’horrible vision, qui se soulageait dans ce gémissement? L’autre y répondit par une parole de colère :
— « Vous l’avez fait exprès, malheureuse !.. . »
La féroce créature s’était précipitée, en disant ces mots, vers la large baie maintenant ouverte dans le carreau, — trop tard ! Elle avait vu seulement Lincoln debout au milieu de l’atelier, qui regardait du côté où le vitrage avait été cassé, tandis que la comtesse, debout elle aussi à quelques pas de lui, s’écriait :
— « Ma fille ! Qu’est-il arrivé à ma fille? J’ai reconnu sa voix!... »
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— « Ne vous inquiétez pas » , répondit Lydia avecune ironie atroce. « C’est Alba qui a frappé sur le carreau pour vous faire un signe. . . »
— « Mais elle s’est blessée?... » interrogea la mère.
— « C’est peu de chose » , répondit avec le même accent d’ironie l’implacable femme, et elle se retourna vers la contessina pour la regarder avec tant de rancune que, même dans l’état de bouleversement où cette dernière se trouvait plongée parce qu’elle avait surpris, ce regard la glaça d’épouvante. Elle éprouva la sorte de frisson qui avait saisi sa chère amie Maud dans ce même atelier, devant les horribles abîmes de cette âme sinistre soudain découverts. Elle n’eut d’ailleurs pas le temps de préciser cette impression, ni d’en prendre une pleine conscience. Car déjà sa mère était auprès d’elle, la serrant dans ses bras, — ces mêmes bras qu’Alba venait de voir noués au cou d’un amant, — lui donnant des baisers, avec cette même bouche... La secousse morale fut si forte que la jeune fille s’évanouit. Que ne lui fut-il donné de passerainsi, dans ce spasme d’une douleur suprême, avant d’être entraînée par cette douleur aux tragiques folies qu elle expie peut-être aujourd’hui, — quoiqu’il doive y avoir, dans le monde de l’éternelle et impeccable justice, un lieu de repos et depardon pour des créatures comme elle, victimes des fautes que d’autres ont commises et qui n’ont pas eu les épaules à porter leur croix!... Mais non. Elle revint à elle et presque tout de suite. Elle vit sa mère aussi affolée d’inquiétude qu’elle l’avait vue tout à l’heure frémissante de joie et d’amour. Elle vit de nouveau les yeux de Lydia Maitland fixés sur elles deux avec une expression trop significative maintenant. Et, comme elle avait eu la présence d’esprit de sauver cette coupable mère, elle trouva dans sa tendresse la force de lui sourire, de lui mentir, de l’aveugler à jamais sur la vérité de la hideuse scène qui venait de se jouer dans ce tournant de couloir et devant ce vitrage brisé :
— « J’ai eu peur de la vue de mon propre sang » , dit-elle avec sa grâce frémissante, « et cependant je crois que ce n’est
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que de toutes petites coupures. Regarde. Je remue ma main sans qu’elle me fasse mal... »
Elle avait raison, et quand le docteur, appelé en toute hâte, eut constaté qu’il n’était resté dans les déchirures aucun éclat de verre, la comtesse se trouva si rassurée qu’elle reprit toute sa gaieté. Jamais elle n’avait été d’humeur plus charmante que dans la voiture qui les ramenait à la villa Sténo, puis durant le déjeuner que la mère et la fdle prirent en tête à tête. Et saisissant le bras d’Alba pour sortir de la salle à manger, elle lui dit, avec une gaminerie de grande sœur :
— « Tu vas être tout à fait intéressante à la garden-party de l’ambassade... »
— « Je n’irai pas » , répondit vivement la contessina, qui ajouta : « Tu sais, ce saisissement m’a rendue un peu nerveuse... Il me serait pénible de voir du monde... »
— « Comme tu voudras » , répondit Mme Sténo, qui secoua dans un rire sonore sa belle tête blonde. « Et l’on parle d’hérédité!... Moi, quand il m’est arrivé de courir un petit danger, cela me monte... Je n’ai jamais dansé avec autant de plaisir que le jour où j’ai failli être tuée dans un déraillement. . . Je te l’ai raconté, tu te rappelles? Entre Padoue et Mestre... Et pourtant, c’est vrai que j’avais vu la mort de bien près... Mais je n’insiste pas. Chacun a son caractère. Tu sais ma devise : Vivre, et laisser vivre ! »
Pour une âme obligée par l’évidence d’en condamner une autre sans cesser de l’aimer, il n’y a pas de pire douleur que de constater l’inconscience absolue de cette autre âme et sa sérénité dans la faute. Mais lorsqu’il s’agit d’une mère, c’està-dire d’un être que nous ne pouvons pas juger, même criminel, sans commettre un véritable parricide moral, cette douleur s’exalte jusqu’au supplice. Obsédée par la vision ineffaçable de la matinée qui lui navrait la pensée de nouveau à toutes les secondes, Alba n’eût été préservée du désespoir que par l’évidence parallèle d’un trouble chez la coupable, d’une lutte, d’un remords, d’un regret. De la retrouver si
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paisible, si gaiement occupée à l’espérance d’une partie de plaisir, contrastait d’une manière trop forte avec le tragique de l’épreuve que subissait la jeune fille. Elle se sentit accablée par une tristesse plus lourde, plus déprimante encore, et qui devint matériellement insupportable quand, vers les deux heures et demie, sa mère lui dit adieu, quoique la fête de l’ambassade anglaise ne commençât qu’à cinq heures.
— « J’ai promis au pauvre Hafner d’aller le voir aujourd’hui... Tu sais qu’il est malade de chagrin... Je voudrais encore essayer de tout arranger... Je te renverrai la voiture si tu veux sortir un peu. J’ai téléphoné à Lydia de m’attendre chez elle à quatre heures. Elle me mènera... »
Elle avait, pour détailler cet emploi si naturel de son aprèsmidi, des yeux trop brillants, un sourire trop heureux. Elle était trop jeune dans sa toilette claire. Ses pieds frémissaient d’uné impatience trop nerveuse dans le vernis souple de ses petits souliers. Gomment Alba n’eût-elle pas senti qu elle lui mentait? L’enfant désabusée eut l’intuition que cette visite au père de Fanny n’était qu’un prétexte. Ce n’était pas la première fois que la comtesse employait, pour s’affranchir d’une surveillance incommode, ce procédé du renvoi de la voiture officielle qui, à Rome comme à Paris, est toujours le signe probable d’aventures clandestines chez les femmes de son rang. Ce n’était pas la première fois non plus qu’Alba se sentait envahie par le soupçon devant certaines disparitions mystérieuses de sa mère. D’ordinaire elle opposait à ce soupçon une force de confiance volontaire qu elle ne trouva plus en elle après la révélation indiscutable de la matinée. Elle se mit à la fenêtre pour voir partir la victoria. Les deux chevaux piaffèrent, et la Vénitienne, relevant sa gracieuse tête, envoya par-dessous son ombrelle rose un sourire à la jeune fille qui la regardait partir. Gomme elle aurait été surprise si elle avait pu deviner ce que disait ce regard, cette supplication éperdue de rester, d’être là pour calmer par sa présence un tel délire de douleur, de ne pas aller où elle allait! Car c’était vrai qu’elle avait avec Lincoln un rendez-vous à leur
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appartement secret. Elle en savourait d’avance les fiévreuses délices tandis que ses chevaux descendaient du côté du palais Savorelli, où elle ne perdrait que cinq minutes, — juste le temps de justifier son alibi. — Là elle renverrait sa voiture. Elle monterait dans un fiacre quelconque, puis elle irait dans une église, où elle ferait malgré tout une prière pour demander pardon du doux péché qu’elle courrait commettre ensuite! Elle s’abandonnait en pensée à cette attente du plaisir certain qui, dans certaines natures puissantes comme était la sienne, confine déjà à la volupté. Elle ne se doutait pas que la pauvre Alba, son Alba, cette enfant tendrement aimée malgré tout, subissait, à cette même seconde et à cause d’elle, la plus terrible des tentations... Quand la voiture avait disparu, les yeux fixes de la jeune fille s’étaient reportés sur le pavé clair, et voici qu’elle avait senti naître en elle une envie subite, instinctive, presque irrésistible, d’en finir avec la souffrance morale dont elle était dévorée. C’était si simple, il suffisait d’en finir avec la vie!... Un geste, qu’elle fît un geste seulement, — un si petit geste, — qu’elle se penchât par-dessus la balustrade contre laquelle son bras s’appuyait, d’une certaine manière, comme cela, un peu plus en avant, un peu plus encore... Et cette souffrance était terminée. Elle ne reverrait plus jamais le visage détesté de Lincoln à côté du visage de sa mère. Elle ne rencontrerait plus jamais les yeux de Lydia Maitland, ces yeux qui savaient la honte de cette mère. Elle ne partirait pas pour Piove. Elle n’aurait pas à y passer des semaines et des semaines dans cette société dont la simple idée lui faisait mal, physiquement, jusqu’à l’extrémité de ses mains et de ses pieds. Souvent déjà elle \j avait éprouvé ce désir de la mort qui, chez les enfants des suicidés, s’élève des profondeurs les plus mystérieuses de l’être. Ils sont, comme l’a dit avec énergie un médecin philosophe, des prédisposés en quête d’occasion, et l’hérédité se reconnaît en eux à ce trait singulier : cette pensée de la mort volontaire n’est pas pour eux un aboutissement, le produit d’un lent travail de leur faculté raisonneuse. La plus légère
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épreuve découvre cette pensée dans ces âmes, qui sont, pour ainsi dire, nées avec une plaie toujours prête à saigner. Mais entre ce désir instinctif de la mort et la mise à exécution, il y a, pour continuer d’employer les termes de la science, une largeur psychologique, une distance plus ou moins grande que beaucoup de ces héréditaires ne franchissent jamais, ce qui permet de considérer la disposition impulsive au suicide comme une maladie guérissable. En revanche, lorsque cette largeur est épuisée et cette distance franchie, l’impulsion devient si puissante qu’elle revêt un caractère de fatalité inéluctable, rapide comme un foudroiement. C’était le cas pour Alba qui, à la minute du départ de sa mère, souffrait autant qu’il est possible de souffrir, mais elle ne songeait pas à la mort. Maintenant, penchée sur l’appui de la fenêtre ouverte, et mesurant des yeux la distance des deux étages, elle se sentait attirée vers cet espace vide d’un attrait à la fois fiévreux, épouvanté et presque doux. Oui. C’était si simple... Elle se vit couchée sur ce pavé clair, les membres brisés, la tête brisée, morte... morte, — délivrée! A cette seconde, elle fut saisie par l’espèce de joie délirante dont l’exécution de ces sortes de suicides s’accompagne. Elle éclata d’un rire nerveux. Elle se pencha davantage, et elle allait se précipiter, lorsque la rencontre que fit son regard d’une personne qui marchait sur le trottoir, la réveilla soudain de ce vertige dont le charme étrange venait de l’enlacer si puissamment. Elle se rejeta en arrière. Elle frotta ses yeux avec ses mains, et elle qui n’était guère habituée à ces exaltations mystiques, elle dit tout haut :
— « Mon Dieu! C’est vous qui me l’envoyez!... Je suis sauvée... » Et elle sonna le valet de pied pour lui ordonner que si M. Dorsenne la demandait, on l’introduisît dans le petit salon de Mme Sténo. « Je n’y suis pour aucune autre personne... » , ajouta-t-elle.
C’était en effet Julien qu’elle avait vu s’approcher de la maison, à cet instant même où elle n’était plus séparée de
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l’abîme que par ce dernier tressaillement de répugnance animale qui se retrouve jusque dans les suicides les plus mêlés de manie. Les fous eux-mêmes ne choisissent-ils pas de périr d’une manière plutôt que d’une autre? Elle demeura quelques minutes à reprendre ses esprits, immobile. Les forces les plus profondes de son être se concentraient sur une résolution qui rendit à son charmant visage, contracté tout à l’heure d’un pli presque sinistre, sinon une sérénité, du moins l’expression d’une espérance. Elle ne s’était point trompée en pensant que le jeune homme se dirigeait vers la porte de la maison. Il lui était arrivé plusieurs fois — étant donné les étranges principes de sa mère en matière d’éducation — de recevoir la visite de Julien en tête à tête; mais pour qu’elle fût allée jusqu’à interdire sa porte à tout autre, il fallait qu’elle se proposât d’avoir avec lui un entretien d’une importance singulière. Quand on fut venu lui annoncer qu’il l’attendait dans le petit salon, suivant ses ordres, elle parut encore hésiter.
— « Non » , se dit-elle enfin. « C’est le salut, le seul salut. Je vais savoir s’il m’aime vraiment... Et, s’il ne m’aime pas?. . . »
Elle regarda de nouveau par la fenêtre, afin de s’assurer à elle-même qu’au cas où cette conversation ne se terminerait pas comme elle le désirait, le tragique et simple moyen de tout à l’heure demeurait à sa disposition pour l’affranchir de cette vie infâme qu elle ne pouvait décidément plus accepter. Dans cette heure unique où tout son être intime vibrait du frémissement d’une crise suprême, les deux individualités fondues dans la sienne se débattaient en elle. C’était l’âme de son vrai père, de ce tragique et malheureux Wérékiew, qui l’avait inclinée sur l’appui de la croisée ouverte et invitée à mourir. C’était l’âme énergique de sa mère qui, maintenant, la précipitait à l’audacieuse démarche qu’elle méditait pour sortir de son angoisse par une autre porte que celle de la mort, et cette influence de l’hérédité maternelle était si dominante en ce moment que, pour la première fois pfeut-être depuis
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qu'il la connaissait, Dorsenne trouva, lorsqu’elle entra dans le petit salon, qu’elle ressemblait à Mme Sténo. Qui sait, — car dans ces instants où nous nous trouvons à l’un des carrefours de notre destinée, les moindres impressions déterminent nos volontés hésitantes, — qui sait si cette ressemblance, soudainement évoquée, ne fut pas la cause de la réponse qu’il fit à la jeune fille quand elle lui parla enfin avec la solennité passionnée de son âme en détresse? Qui sait si l’inconscient ressouvenir des déportements de la maîtresse de Lincoln ne souilla pas à ses yeux l’innocente et sublime confiance de cette adorable créature, — fantôme torturant de son inconsolable regret d aujourd’hui, quand elle aurait pu être l’enchantement de sa seconde jeunesse, l’exquise et tendre fleur greffée à l’arbre si tristement nu de la quarantième année? Ah! que Julien voudrait être encore au début de cette causerie commencée sur son ton habituel de sentimentalisme railleur, et si vite transformée en un dialogue de drame! Il pensait bien, en arrivant à la villa Sténo, qu’il marchait vers son dernier tête-à-tête avec sa jolie et intéressante petite amie. Car il s’était enfin décidé à partir, et pour être plus sûr de ne pas défaillir, il avait passé au bureau des wagons-lits et il avait retenu sa place pour le soir même. Oui, il était venu pour un adieu, mais pas pour cet adieu-là, pas pour cette séparation dont il se souviendra tant qu’il sera lui-même de ce monde où l’on peut faire tant de mal, en riant, et s’en presque s’en douter. Il avait tant badiné avec l’amour que le célèbre proverbe lui semblait ne devoir jamais s’appliquer à lui, et ce fut par un badinage encore qu’il entra en matière, lorsque, ayant voulu prendre la main d’Alba pour y mettre un baiser, il vit qu’elle était bandée de linge :
— « Que vous est-il donc arrivé, petite comtesse?... Est-ce que mes lauriers ou ceux de Florent Ghapron vous ont empêchée de dormir, que vous voici avec le poignet classique du duelliste?... Sérieusement, où vous êtes-vous blessée?... »
— « Je me suis appuyée à un châssis vitré qui a cédé, et les éclats m’ont un peu déchiré les doigts... », répondit la
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jeune fille, qui ajouta avec un demi-sourire : « Ce n’est rien. »
— « Quelle imprudente enfant vous faites!... » dit Dorsenne sur un ton d’amicale gronderie. « Savez-vous que vous risquiez de vous couper une artère, tout simplement, et de provoquer une hémorragie très grave, peut-être mortelle?... »
— « Il n’y aurait pas grand mal à cela » , répondit Alba en hochant sa jolie! tête, avec un pli si amer cette fois autour de sa bouche que le jeune homme cessa de sourire.
— « Ne me parlez pas sur ce ton » , fit-il, « ou bien je croirai que vous l’avez fait exprès... »
— « Fait exprès? » répéta la jeune fille. « Fait exprès? Pourquoi l’aurais-je fait exprès?... »
Et elle rougit, et elle se prit à rire du même rire énervé qu’elle avait eu toute seule un quart d’heure plus tôt, lorsqu’elle se penchait sur la rue. Dorsenne la sentit trop souffrir, et son cœur se serra. Le trouble contre lequel il luttait depuis ces derniers jours avec l’énergie d’un artiste indépendant et qui a depuis longtemps systématisé son célibat l’envahit de nouveau. Il pensa qu’il fallait vraiment mettre entre la « sottise » et lui l’irréparable de sa résolution catégorique. Aussi répondit-il à sa petite amie avec sa douceur habituelle, mais sur un ton de fermeté qui annonçait son parti pris :
— « Je vous ai encore froissée, contessina, et vous venez de me regarder avec vos yeux de nos heures de dispute... Il ne faut pas les avoir pour moi, mais les autres, ceux de notre amitié... Vous regretteriez plus tard d’avoir été méchante aujourd’hui... »
Comme il prononçait ces mots énigmatiques, elle vit qu’il avait dans ses yeux lui-même et dans son sourire quelque chose d’un peu différent et de très indéfinissable. Il fallait qu’elle l’aimât plus encore qu’elle ne le croyait elle-même, car elle en oublia, pour une seconde, et sa propre peine et sa propre résolution, et elle lui demanda vivement :
— « Vous avez un chagrin?... Vous souffrez?... Que se passe-t-il?... »
— « Non » , répondit Dorsenne, « il ne se passe rien. Mais
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c'est l’heure qui passe, ce sont les minutes qui s’en vont, et pas seulement les minutes. Il y a une vieille et charmante odelette française que vous ne connaissez pas et qui commence :
Le temps s' en va, le temps s'en va, madame .
Las} le temps? Non. Mais nous nous en allons...
Ce qui signifie, petite comtesse, en simple prose, que c’est sans doute la dernière causerie que nous aurons ensemble cette saison, et que ce serait vilain de trop me la gâter, cette dernière visite... »
— « Est-ce que je vous comprends bien? «dit Alba. Elle aussi connaissait trop les habitudes de conversation de Julien pour ne pas savoir que ce marivaudage, à demi moqueur, à demi sentimental, lui servait toujours à préparer des phrases plus graves et contre l’émotion desquelles sa peur de paraître dupe se garait par avance. Elle croisa ses bras sur sa poitrine, et après un silence elle continua, d’une voix grave : « Vous partez?... »
— « Oui » , répondit-il, et de la poche de sa jaquette il tira à moitié son coupon de route : « Et vous voyez que j’ai fait comme les poltrons qui se jettent à l’eau. Mon billet est pris, et je ne me tiendrai plus à moi-même le petit discours que je me tiens depuis des mois, ce : — Monsieur le bourreau, encore un moment, — de la Du Barry... Je vous ai conté ce mot. Dans toute cette ineptie sanglante de notre grande Révolution, c’est le seul qui me touche un peu... Il est si sincère ! »
— « Vous partez? » répéta la jeune fille, qui ne parut pas avoir fait attention à la plaisanterie par laquelle Julien avait déguisé son propre trouble devant l’effet de ce départ si brusquement annoncé. « Je ne vous verrai plus!... Et si je vous demandais pourtant de ne pas vous en aller encore?... » continua-t-elle. « Vous m’avez parlé de notre amitié. Si je vous priais, si je vous suppliais, au nom de cette amitié, de ne pas m’en priver à cet instant où je n’ai plus personne, où je suis si seule, si horriblement seule, est-ce que vous me répondriez non?... Vous me l’avez dit souvent, que vous étiez mon ami,
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mon véritable ami?... Si c’est vrai, ne vous en allez pas. Je vous le répète, je suis trop seule, et j’en ai peur... »
— « Voyons, petite comtesse » , répondit Dorsenne, que l’exaltation si subite de la jeune fille commençait d’effrayer, u ce n’est pourtant pas raisonnable de vous mettre dans de pareils états, parce que vous avez eu hier à soutenir un entretien très triste avec cette pauvre Fanny ! D’abord il m’est tout à fait impossible de remettre encore mon départ. Vous me forcez à vous donner des raisons bien grossières, presque commerciales... Mais mon livre va paraître, et il faut que je sois là pour cette mise en train de la vente dont je vous ai trop parlé... Et puis vous allez vous-même vous en aller. Vous aurez toutes les distractions de la campagne, vos amis de Venise, quelque patito que vous devez me cacher, et en tout cas cette charmante Lydia Maitland... »
— « Ne prononcez pas ce nom » , interrompit Alba dont les traits s’étaient décomposés devant cette allusion au séjour de Piove. « Vous ne savez pas le mal que vous me faites, ni ce que c’est que cette femme, quel monstre de cruauté et de perfidie!... Ne m’interrogez pas non plus. Je ne vous dirais rien... Mais », reprit-elle en joignant ses mains cette fois, ses pauvres mains amaigries qui tremblaient de l’angoisse des phrases qu’elle osait formuler, « est-ce que vous ne comprenez pas que si je vous parle comme je vous parle, c’est que j’ai besoin de vous pour vivre... » puis d’une voix presque basse, tant elle était étouffée d’émotion : « c’est que je vous aime !... » Toutes les pudeurs naturelles à une enfant de vingt ans montèrent à son pâle visage en un flot de pourpre quand elle eut jeté cet aveu. « Oui, je vous aime ! » répéta-t-elle d’un accent aussi profond, mais plus ferme. « Ce n’est pourtant pas une chose si commune dans cet affreux monde qu’un vrai dévouement, qu’un être qui ne demande qu’à vous servir, qu’à vous être utile, qu’à vivre dans votre ombre... Vous le voyez, je n’ai pas de coquetterie avec vous, je n’ai pas de fierté... Si vous ne m’aimez pas, tout est fini pour moi, et alors, que m’importe cette fierté?... Si vous m’aimez, ah! si vous
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m’aimez!... » et elle ferma les yeux, comme si cette idée lui eut fait mal encore à force de douceur, « alors, vous comprendrez que pour avoir le droit de vous donner ma vie, de porter votre nom, d’être votre femme, de vous suivre, j’ai senti tout haut devant vous au moment où j’allais vous perdre. Vous me pardonnerez si j’ai manqué à ma modestie pour la première, pour la dernière fois... Mais j’ai trop souffert... » Elle se tut. Jamais la pureté absolue de cette charmante créature, née et grandie dans une atmosphère de corruption en y demeurant si intacte, si noble, si franche, n’avait éclaté comme dans cette minute. Toute son âme virginale et malheureuse était dans ses yeux qui imploraient Julien, sur ses lèvres qui tremblaient d’avoir ainsi parlé, sur son front autour duquel flottait comme une auréole de petits cheveux blonds soulevés par la brise qui soufflait de la croisée ouverte. Elle avait trouvé le moyen d’oser cette prodigieuse démarche, la plus téméraire que puisse se permettre une femme, à plus forte raison une jeune fille, avec une si chaste simplicité, qu’à cette minute Dorsenne n’eût pas osé toucher seulement la main de cette enfant qui se confiait à lui si follement, si loyalement aussi. Elle-même, malgré la rougeur dont ses joues un peu creusées continuaient d’être empourprées, elle n’éprouvait à aucun degré le sentiment de honte. Il y avait dans son aveu trop de droiture, elle avait été conduite à cette extrémité, comme elle le disait, par trop de douleur. Et surtout, elle espérait. Elle avait foi dans la sympathie de Julien, mieux que cela, dans son amour. Elle avait, à maintes reprises, cet hiver et ce printemps, pensé que le jeune homme ne la demandait pas en mariage parce qu’elle était trop riche. Hélas! c’était bien vrai qu’il subissait auprès d’elle les émotions les plus vives dont il fût capable. Mais c’était plus vrai encore que cette sympathie émue n’avait jamais envahi, n’envahirait jamais les portions lucides et froides de son être si rebelle à l’abandon. C’était vrai qu elle lui plaisait avec sa beauté particulière de Slave italianisée, à un tel point que, s’il n’eût pas été un très honnête homme par certains côtés, il fût devenu son amant
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avec délices. Mais c’était plus vrai encore qu’il s’intéressait surtout à elle par une curiosité sans entraînement et contre laquelle il était déjà en réaction, de peur de renoncer à cette indépendance de passant intellectuel, volupté souveraine de cette nature aussi volontaire que mobile ! Aussi ce touchant discours, où frémissait une détresse si tendre et dont chaque mot devait plus tard le faire pleurer de regrets, lui produisit-il sur le moment une impression de peur plus encore que de pitié. Oui, il eut peur de la flamme qui brûlait dans les yeux de la jeune fille, il eut peur de l’émotion qui le gagnait lui-même, il eut peur de cette force étrange que déployait soudain cette enfant, peur de se sentir entraîné, malgré lui, dans l’atmosphère des passions complètes, exclusives et violentes, lui qui ne se complaisait qu’au monde indécis des nuances, des demi-bonheurs et des demi-malheurs, des émotions atténuées et artificielles. Elle s’était tue, et il ne répondait pas. Quand enfin il rompit ce silence cruel, rien que le son de sa voix révéla du coup à la malheureuse l’inutilité de cet appel suprême adressé par elle à la vie. Elle n’avait gardé, pour exorciser le démon du suicide, que son espoir dans le cœur de cet homme, et ce cœur vers qui elle s’était précipitée avec un élan si effréné se retirait au lieu de se donner.
— « Apaisez-vous, je vous en supplie » , lui disait-il. « Vous devez comprendre que je suis tout ému, tout étonné de ce que j’entends... J’étais si loin d’y penser!... Mon Dieu! comme je vous vois troublée!... Et cependant », continua-t-il avec plus de fermeté, « je me mépriserais profondément de vous mentir... Vous venez d’être si loyale avec moi. Je ne peux reconnaître cette confiance qu’en pensant, moi aussi, tout haut... Vous épouser? Ah! ce serait le plus charmant rêve de bonheur, si ce rêve ne m’était pas interdit par l’honnêteté. Pour accepter la vie d’une jeune fille telle que vous, il faut pouvoir, sincèrement, honnêtement, lui promettre sa vie à soi, tout entière. Et cette promesse, elle m’est interdite, parce que je ne la tiendrais point. Pauvre enfant!... » Et sa voix se fit presque amère pour prononcer ces mots : a Vous ne me
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connaissez pas. Vous ne savez pas ce que c’est qu’un écrivain de ma race, et comme d’unir votre destinée à la mienne serait pour vous un martyre plus dur que votre solitude morale d’aujourd’hui? Voyez, je venais chez vous avec tant de joie, parce que j’étais libre, parce qu’à chaque fois je pouvais me dire que je n’y reviendrais plus. Ce n’est pas romanesque, cet aveu. Mais c’est ainsi... Que cela devienne un lien, une obligation, un cadre fixe où me mouvoir, un cercle d’habitudes où m’emprisonner, et je n’aurai qu’une idée, celle de m’enfuir... Un engagement de toute ma vie?... Non. Non. Je ne le supporterais pas... Il y a des âmes de passage comme il y a des oiseaux voyageurs, et j’en suis une. Et vous-même, vous le comprendrez demain, tout à l’heure, et vous vous rappellerez que je vous ai parlé comme un homme d’honneur qui serait désespéré s’il devait croire que vraiment il a augmenté, sans le vouloir, les tristesses de votre destinée, quand il n’aurait souhaité que de les adoucir... Mon Dieu! que faire? » s’écria-t-il en voyant, tandis qu’il parlait, jaillir des yeux de la jeune fille deux larmes qu’elle n’essuya pas. Ce n’étaient plus les longs et tendres sanglots de la veille quand elle tombait dans les bras de Fanny Hafner, de sa compagne de misère, avec la douceur dans sa peine d’une compassion reçue et accordée. Non. Ces grosses et lourdes larmes qui roulaient sur ses joues brûlantes sans un cri, sans un soupir, c’étaient les gouttes d’une sueur d’agonie arrachées par le désespoir absolu, total, irrémédiable. C’était l’adieu à la vie d’une âme jeune et qui, n’ayant pas trouvé d’écho pour son cri d’agonie, pleure une dernière fois, pleure cette jeunesse condamnée, se pleure. Et comme Julien épouvanté répétait : « Que faire?... »
— « Vous en aller» , lui répondit-elle, « me laisser... Je ne vous en veux pas. Je vous suis reconnaissante plutôt de ne pas m’avoir menti... Mais votre présence m’est trop cruelle... J’ai honte de vous avoir parlé, maintenant que je sais que vous ne m’aimez pas... Vous avez raison de quitter Rome... Vous auriez dû partir plus tôt... Ne vous défendez point... » ,
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continua-t-elle en l’empêchant d’interrompre, « je ne vous accuse de rien... Vous ne m’avez jamais menti, jamais donné le droit de croire que vous aviez pour moi autre chose que cette amitié légère... J'ai été folle... Ne m’en punissez pas en restant davantage. . . Après la conversation que nous venons d’avoir, mon honneur, à moi, veut que nous ne nous parlions plus jamais. . . »
— « Vous avez raison » , dit Julien, après un nouveau silence. Il prit son chapeau qu’il avait posé sur une table au commencement de cette visite, si rapide et terminée soudain par une explosion de sentiments si étranges. Les deux jeunes gens se regardèrent encore une fois. Qu’il devait souvent la revoir ainsi, blanche maintenant comme une morte, la bouche douloureuse, le visage encore humide de ses larmes qui ne coulaient plus, rigide et tragique dans sa toilette claire de printemps, ses bras croisés comme tout à l’heure sur sa mince poitrine, afin de ne pas lui donner la main! Il ne lui tendit pas la sienne. Il comprit que la misérable enfant lui avait dit vrai. Si elle avait avoué sans honte ses émotions quand elle les croyait partagées, de les savoir connues l’accablait maintenant de confusion. Il lui dit : « Allons, adieu... » Elle inclina sa blonde tête sans répondre. Pauvre fantôme de la plus douce des victimes et de la plus innocente, celui que tu regardais s’en aller de ce regard, l’oubliera-t-il jamais?. . .
La porte s’était refermée. Alba Sténo était de nouveau seule. Une demi-heure après, quand le valet de pied vint lui demander les ordres au sujet de la voiture que la comtesse avait renvoyée, suivant sa promesse, il l’a trouva immobile, debout à la fenêtre, où elle s’était accoudée pour voir partir Dorsenne. Là elle avait été reprise par la tentation du suicide. Elle avait de nouveau senti avec une force irrésistible la magnétique attirance de la mort. La vie lui était apparue, une fois de plus, comme quelque chose de trop vil, de trop inutile, de trop insupportable pour l’accepter davantage. Elle ne pourrait plus désormais embrasser sa mère sans un frisson d’horreur. De ses deux amies, l’une était pour toujours séparée d’elle,
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l’autre aussi misérable qu’elle. Elle venait d’éprouver cette impression si dure que l'homme sur lequel elle avait reposé sa dernière et folle espérance n’avait pas de cœur, du moins qu’il n’en avait pas pour elle. Ce qu’elle avait lu dans le diabolique esprit de Lydia achevait de lui rendre la perspective du séjour à Piove si odieux, que d’y penser seulement la paralysait d’horreur. La tendance héréditaire, manifestée par limpulsion de tout à l’heure, s’était déjà installée dans cette âme, saignante d’une blessure inguérissable, sous la forme d’une volonté raisonnée. C’est le second moment et le plus dangereux dans la marche de cette maladie morale que représente le suicide. Elle procède par des accès si aigus quand les circonstances s'accordent avec la prédisposition native. Alba s’était dit, non plus comme tout à l’heure : « Qu’il serait doux de mourir! » mais : « Je veux mourir!... » Puis, penchée sur sa fenêtre, deux souvenirs s’étaient offerts à sa pensée : — celui d’une jeune fille de Naples, une de ses compagnes de tennis que Dorsenne appelait la petite Hérodiade, à cause de sa ressemblance avec les figures de Luini, et qui, dans un accès de fièvre chaude, s’était précipitée ainsi d’une fenêtre, ce même hiver. C’était à cinq heures du matin. Le pauvre corps avait été reconnu par des maraîchers. On avait sonné, afin de le couvrir tout de suite, à la porte d’un hôtel du voisinage, si bien que cette créature d’une beauté délicieuse et d’une adorable finesse d’élégance avait eu pour premier linceul une des nappes tachées de la table d’hôte. Alba, qui avait aimé cette enfant de dix-huit ans, se rappela quelles larmes la mère de cette infortunée, — une noble et délicate femme, celle-là, — avait versées, et comme le détail de cette agonie dans la rue avait ajouté un caractère brutal à cet épisode déjà si horrible. En regard, l’image s’évoqua pour Alba d’une autre amie, une baronne allemande établie en Italie et qui s’était, elle aussi, tuée deux ans auparavant... en s’élançant d’une barque dans l’eau d’un petit lac de la campagne romaine, — le lac de Porto. Elle avait été retrouvée flottante comme une Ophélie, n’ayant subi aucune déformation,
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endormie sur le lit mouvant de la vague, et des mains pieuses l’avaient emportée sans qu’aucune profanation se fût mêlée pour cette désespérée au charme consolateur de la mort. De semblables images suffisent quand la folie du suicide envahit tout un être pour déterminer la nature du moyen qu’il emploiera, surtout lorsque la forme même de ce suicide est comme dessinée à l’avance dans le mystère de son hérédité. Ainsi s’expliquent ces étranges imitations contagieuses qui ont rendu célèbres d’une funèbre célébrité certains endroits, notamment cette guérite du camp de Boulogne que l’empereur dut faire brûler. Plusieurs soldats s’y étaient tués l’un après l’autre. Un ensorcellement pareil s’empara de la jeune fille. La voiture était à sa disposition. Par la porte Portese et le long du Tibre, il fallait, avec les fringants chevaux delà com tesse, une heure et demie pour gagner le petit lac. Elle avait en outre ce prétexte, pour éviter la curiosité des domestiques, qu’une des grandes dames romaines de sa connaissance, la princesse Torlonia, possède une villa isolée sur les bords de cet étang. — Elle monta en hâte mettre un chapeau sur ses cheveux. Et sans écrire un mot d’adieu pour personne, sans même jeter un regard aux objets parmi lesquels elle avait grandi et souffert, — tant elle était en proie déjà au vertige de la tombe, — elle descendit l’escalier en courant, et jetant au cocher le nom de cette villa :
— « Fais vite » , insista-t-elle, «je suis déjà en retard. »
Le lac de Porto n’est, comme l’indique son nom, que le port de l’ancien Tibre, — celui par lequel l’empereur Trajan avait voulu remplacer Ostie déjà presque comblée, au temps d’Auguste, par les alluvions. La route qui sort du Transtevere longe le fleuve qui roule, à travers une plaine semée de ruines et bossuées de collines nues, son eau saumâtre, jaune des sables et des boues de l’Apennin. Une fois l’église de Saint- Paul disparue, le désert commence, plus désolé encore que le paysage dans lequel avait eu lieu le double duel de Gorka avec Florent Ghapron et Dorsenne, car ici la ligne bleuâtre des
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monts Albains ne se dresse plus pour enclore de grâce l’immense campagne solitaire. À ce moment de l’année, les troupeaux sont déjà remontés sur les hauteurs à cause de la fièvre qui va régner en maîtresse sur ce sol tout mélangé d’infiltrations marines et comme pourri d’eaux stagnantes, que le plus énergique travail n’a pu encore assainir qu’à moitié. Des bouquets d’eucalyptus de-ci de-là, des groupes de pins parasols au-dessus de quelques murs écroulés, voilà toute la végétation que rencontrait le regard d’Alba Sténo. Get horizon s’accordait trop à la dévastation morale qu’elle portait en elle pour que ce navrement des choses autour de sa dernière promenade ne lui fût pas un bienfait. D’ailleurs, elle éprouvait, depuis la minute où la voiture avait commencé de rouler, cette sorte de calme étrange, presque de sérénité, dont s’accompagne si souvent le suicide, surtout lorsqu’il marque le terme d’une longue maladie d esprit, d’une de ces mélancolies anxieuses qui, pendant des mois et des mois, nous ont entouré d’un cercle torturant d’idées fixes. Il semble que l’âme n’ait, comme le corps, qu’une certaine force de souffrir, et que, cette limite une fois dépassée, elle arrive à une anesthésie momentanée où elle ne sent même plus la vérité des chagrins qui pourtant la décident à mourir. Les divers personnages qui avaient traversé le drame de sa vie pour l’acculer de scène en scène à la résolution tragique vers laquelle l’emportait le trot des deux chevaux apparaissaient à la mourante comme reculés à une distance singulière. Que le brutal Lincoln et la perfide Lydia Maitland étaient loin, et loin la loyale Maud Gorka et la pieuse Fanny Hafner ! Jusqu’à sa mère et jusqu’à Dorsenne ne lui étaient plus réels, quoique si peu d’heures, presque si peu de minutes, la séparassent de l’instant où elle avait été frappée par eux du coup qui avait consommé son malheur. Ce n’était pas le somnambulisme lucide dont ont parlé quelques criminels, non, mais une détente intime qui allait jusqu’à la douceur, et qui lui mettait à de certaines secondes, sur ses lèvres enfin moins frémissantes, un sourire d’apaisement. Cette sensation qu elle approchait de l'irrévocable paix, du
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sommeil définitif et où elle ne souffrirait plus, augmenta quand elle fut descendue de voiture et qu’ayant contourné le jardin de la villa Torlonia, elle se trouva devant le petit lac, si grandiose dans sa petitesse par la sauvagerie de son paysage, et, immobile, étonnée même à ce suprême instant par la magie de cette vision subite, elle s’arrêta parmi les roseaux fleuris de leurs aigrettes roses, entre les lames tordues de deux aloès, pour regarder cet étang qui allait devenir sa tombe, et elle murmura :
— « Gomme c’est beau !... »
La surface du lac se développait, en effet, si parfaitement paisible qu’à peine, par intervalles, une ride lente et silencieuse plissait l’eau noire, comme épaissie, comme alourdie, que des joncs envahissaient et sur laquelle des plantes aquatiques étalaient la verdure sombre de leurs larges feuilles. Et c’était partout autour de la jeune fille une floraison énorme, comme une forêt de ces gigantesques roseaux roses, tandis que de l’autre côté les pins d’Italie se profilaient, étageant, aplatissant leurs bouquets noirs sur le ciel d’un bleu d’outremer où le soleil commençait de s’abaisser, car il était déjà plus de cinq heures, et une brume vague floconnait sur le lac, — une brume, non, — une buée, une vapeur de vapeur, de quoi fondre et comme ouater ce que l’eau morte aurait eu de trop métallique. Pas un souffle de vent ne faisait trembler les minces roseaux à travers les tiges desquels montaient les innombrables coassements des rainettes cachées dans les herbes. Quelquefois une de ces bêtes plongeait dans le lac. Le bruit d’une pierre qui tombe à l’eau, un clapotement, le frisson d’une ride plus profonde, — et le miroir du vaste étang reprenait son aspect d’un charme à la fois délicieux et sinistre. A d’autres moments, des corbeaux s’envolaient dans le ciel avec de grands cris. Ils allaient se poser sur une prairie à gauche, vers laquelle se dirigeait une allée bordée de roses, par laquelle Alba était arrivée, et elle avait cueilli machinalement quelques-unes de ces fleurs dont elle avait paré son corsage, par un dernier instinct de jeunesse et de coquetterie
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même clans la mort !... Cette fin d’après-midi si pure, ce lac presque fantastiquement immobile, cet horizon tragique avec un je ne sais quel caractère irrémédiable répandu sur toutes choses, — tout le mélancolique décor de cette minute suprême s’harmonisait avec les pensées de la jeune fille et d’une façon si complète, qu’elle en demeura comme ravie. Il y avait dans l’atmosphère humide qui peu à peu la pénétrait un charme de mortel endormement auquel elle s’abandonna toute songeuse, presque avec une volupté physique, la volonté abolie, buvant par tout son être les effluves fiévreux de cet endroit, un des plus funestes à cette époque et à cette heure de cette dangereuse côte, jusqu’à ce qu’un frisson de froid la secouât tout d’un coup sous la mince étoffe de son corsage d’été. Ses épaules se ramassèrent, ses dents se serrèrent, et cette impression de malaise subit lui fut comme un signal d’agir. Elle reprit une autre allée de rosiers en fleur pour gagner un point de la berge, nettoyé de végétation, où se dessinait la forme d’une barque. Elle eut tôt fait de la détacher, et, manœuvrant les lourds avirons de ses mains délicates, elle s’avança jusqu’au milieu du lac.
Quand elle fut dans l’endroit qu’elle croyait le plus profond et le plus apte à son dessein, elle cessa de ramer. Là, par un soin enfantin qui la fit sourire elle-même, tant il trahissait d’ordre instinctif et puéril à un si solennel instant, elle rangea son chapeau, son ombrelle et ses gants sur une des planches transversales du bateau. Elle avait, pour remuer les lourds avirons, fait un grand effort, en sorte qu elle se trouvait tout en nage. Un second frisson la saisit, comme elle disposait ces menus objets, si aigu, si glacé, si profond cette fois, qu elle s’arrêta de son geste. Elle demeura immobile à rêver indéfiniment, les yeux fixés sur l’eau dont les ondulations frémissaient, de plus en plus amorties et lentes, autour de la barque. Au dernier moment elle se sentait revenir au cœur, non pas l’amour de la vie, mais la tendresse pour sa mère. Le détail des menus événements qui allaient suivre son
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suicide se peignait maintenant devant sa pensée. Elle se voyait s’élançant dans cette eau profonde qui se refermerait sur sa tête. Tout serait fini pour sa souffrance à elle, mais pour Mme Sténo?... Elle voyait le cocher s’inquiétant de son absence, sonnant à la porte de la villa Torlonia, les domestiques en quête. Le bateau détaché raconterait assez où il fallait la chercher et son action. La comtesse saurait qu’elle s’était tuée ? Elle voudrait savoir aussi la cause de cette fin désespérée. La terrible physionomie de Lydia Maitland apparut à la jeune fille. Elle comprit que cette femme haïssait trop son ennemie pour ne pas l’éclairer sur les affreuses circonstances qui avaient précédé ce suicide. Le cri si simple et d’une signification si effrayante, tant il avait été glapi d’un accent féroce : « Vous l’avait fait exprès!... » revint à la mémoire d’Alba. Elle vit sa mère apprenant que sa fille avait tout deviné, tout su. Elle l’avait tant admirée, cette mère, elle en avait été si gâtée, si caressée ! Elle la chérissait tant encore ! De même qu’elle n’avait pu supporter l’idée de continuer à vivre dans l’intimité des Maitland, après ce qu elle avait regardé de ses yeux à travers le judas du panneau vitré, elle ne put supporter non plus de seulement penser au poids de remords que son suicide ainsi commenté mettrait sur la conscience de cette mère adorée... Le souvenir de Dorsenne lui revint au même instant, et l’idée de ce que le jeune homme sentirait lui aussi à la nouvelle de ce suicide, qui aurait succédé si vite à leur entretien. Il s’en croirait seul responsable, et ce ne serait pas juste... — Alors, comme un troisième frisson de froid l’avait parcourue des pieds à la tête, Alba se prit à penser qu’elle avait là une autre chance, et aussi certaine, de mourir sans que personne au monde pût soupçonner que sa mort fût volontaire. Elle se rappela qu’elle se trouvait dans un des coins les plus redoutés de la campagne romaine. Combien elle avait déjà connu de personnes enlevées en quelques jours par la fièvre pernicieuse contractée ainsi à des endroits semblables, à cette heure et dans cette saison, notamment un de ses amis préférés, un des Bonaparte éta-
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blis à Rome, emporté si vite pour être venu chasser ici tout en sueur ! Si elle essayait, elle, de prendre exprès ce même mal?... Et voici quelle rama de nouveau pour s’échauffer davantage. Puis, quand elle sentit son front moite de ce second effort, elle défit sa jaquette et sa chemisette, elle mit à nu son cou, sa jeune poitrine, sa gorge virginale, et elle s’étendit sur le bateau, laissant l’air humide l’envelopper, la baigner, la glacer, implorant l’entrée dans son sang du germe funeste et libérateur, possédée d’un enivrement à la fois et d’un alanguissement. Combien de temps demeura-t-elle ainsi, à demi évanouie, comme pâmée dans cette atmosphère de plus en plus chargée de miasmes à mesure que le soleil tombait ? La fuite des minutes n’était marquée pour elle que par le frisson de plus en plus répété qui se changeait en un froid intense, et elle sentait avec un obscur et douloureux délire que son vœu était exaucé et que la terrible fièvre s’insinuait en elle. Un cri qu elle entendit la fit se relever toute glacée et reprendre les rames. C’était le cocher qui, ne la voyant pas revenir, était descendu de la voiture, et il hélait la barque à tout hasard. Lorsqu’elle descendit sur la berge et qu’il la vit si pâle, cet homme, qui étaitau service de la comtesse depuis des années, ne put s’empêcher de lui dire avec la familiarité d'un serviteur italien :
— «Vous avez pris froid, mademoiselle, et cet endroit-ci est tellement malsain... »
— « En effet » , répondit-elle, «j’ai eu un petit frisson... Ce ne sera rien. Rentrons vite. Surtout ne raconte pas que je suis montée en barque. Tu me ferais trop gronder... »