A SAUMUR
BarleiU , le a4 mai i8o5.
MœfsiBURy depuis environ six mois que je suis à cette armée (i) , je n'ai point reçu de lettre qui m'ait fait autant de plaisir que la TÔtre. Vous êtes assuré de m'en faire beaucoup toutes les fois que tous me donnerez de yos Bouyelles.
Ayant reçu ordre à Plaisance de me rendre ici pour commander l'artillerie i chcTal de cette armée , j'achetai trois beaux et bons chenaux de selle , et je partis ayec mon domestique (3). Je m'arrêtai quinze jours à Parme , où je trouvai une belle bibliothèque : j'y travaillai sur Xénophon. Je vis la Virginie , peinte par Doyen > et ce tableau , qui n'est pas trop bon , me rappela mes anciennes études de dessin. De Parme j'allai â Modéne en passant par Reggio , jolie ville où je trouvai un poète de mes amis (3). Bologne , où j'allai msuite , est une ville vrai-
(i) L*armëe française , qui oocupait alon Tarente et la Fouille , commandée par le général Gouyion-Saint-Cyr. (a) Le x4 septembre 1804.
(3) Lamberti.
ment belle ; les pluie» qai j sont fvéquentes, comme dans tonte cette partie de lltalie , n'mnpéclient pas qn'on ne puisse parcourir toute la yille sans être mouillé , parce que dans toutes les rues il y a des galerie» latérales comme au Palais-Royal , qui , outre la conunodité , forment une perspective extrêmement agréable y je m'y arrêtai deux ou trois jours à copier des inscriptions ; j^en partis le 4 octobre , et j'arriTai le 1 1 à Anc6ne. Je trouvai , en passant à Fano et i Sinigaglia , des inscriptions trés-curieuses , mais je ne pus les copier toutes parce que la saison s'avançait , et que je craignais d'être arrêté par les torrents , si j'attendais plus tard i passer les montagnes des Abruzzes. Après avoir traversé Lorette , j'arrivai le 19 à Giulia. Nova est le premier village du royaume de Naples; j'y arrivai le 19 octobre ; je fus fort bien logé et nourri chez les cordeliers , dont le couvent est la seule maison habitable de l'endroit : j'ai été traité de la même manière dans tout le royaume , toujours logé dans la meilleure maison et servi . aussi bien que l'endroit le comportait. Tout le pays est plein de bri^ gands par la fautedu gouvernement, qui se sert d'eux pour vexer et piller ses propres sujets. J'en ai rencontré beaucoup ; mais ^ comme ils ne voulaient pas alors se brouiller avec l'armée française , ils me laissèrent passer. Figurezvous que dans tout ce royaume une voiture ne peut se hasarder en campagne sans une escorte de cinquante hommes armés, qui souvent dévalisent eux-mêmes ceux qu'ils accompagnent. J'arrivai à Pescara )e 20 } cette ville passe pour la plus forte de cette partie du royaume de Naples,
quoique la fortification en soit trëa-mau^ae. La maison où je fus logé avait été saccagée comme toute la ville par les bandits du cardinal Rufo, après la retraite des Français il y a cinq ans : ceux qui se distinguèrent alors par leur brigandage sont aujourd'hui les faTorisdu gouyemement, qui les emploie â lever des contributions. La canaille est le parti du roi , et tout propriétaire est jacobin : c'est le harode ce pays-ci. Le 22 je fus logé à Ortonachez le comte Berardi , qui me raconta que le gouverneur de la province était un certain Carbone , d'abord maçon , .puis galérien , ensuite ami du roi lors de la retraite des Français , aujourd'hui/^ocAa. Ce Carbone lui' envoya, peu de jours avanjt mon arrivée , un ordre de payer douze mille ducats ; il en fut quitte pour la moitié. Voilà comme ce pays est gouverné : c'est la reine qui mène tout cela ; elle affiche la haine et le mépris pour la nation qu'elle gouverne. Le 34, à Laneiano, je trouvai un régiment français de chasseurs A cheval : un des officiers me vendit pour dix louis une paire de pistolets que je jugeai â propos d'ajouter à mon armement. Le colonel me donna un guide pour me renrdre au Vasto ^ mais le guide m'égara , et nous manquâmes être tués'dans un village dont les paysans, sortant de la messe et animés par leurs prêtres , voulurent faire la bonne œuvre de nous assassiner : bien m'en prit d'enr* tendre leur langue .et de ne pa/inettre pied à terre. Le 39 je trouvai au Vasto un petit détachement d'infanterie légère avec lequel je poussai jusqu'à Termoli; je fus logé dans la meilleure maison de ce bourg, mais au milieu de
la nmit la populace vint m'arracher de mon lit , et en un moment ma chambre et toute la maison forent remplies de cette canaille aimée. Ils me montrèrent nn homme anqael, disaient-ils , un soldat avait volé son manteau; je leur demandai s'ils connaissaient le yoleur j ils me dirent que oui , et qu'ik sauraient la maison où il était logé ; je leur dis de m'y conduire. Arrivé à cette maison, au milieu des hurlements , je trouvai un soldat ivre qu'on me dit être le voleur ; mais , comme rien n'indiquait qu'il eàt dérobé , je crus qu'ils prenaient ce prétexte pour nous chercher querelle , et je n'étais guère en état de leur ré* sister ; mes sept ou huit compagnons étaient dispersés en autant de maisons. Je fis entendre aux braillards que je soupçonnais quelque autre , et les priai de me conduire A la maison où logaient le sergent et le caporal du détachement; arrivé là je les fis lever et armer, ayant l'air de les menacer; mais dans le fait je leur disais de tâcher d'assembler leurs hommes : deux qui demeuraient vis-àvis sortirent et se joignirent à nous. Je préchais toujours mes hurleurs , qui criaient : Mort aux jacobins ! Mais noos commencions à être en force. Enfin nous arrivâmes A une maison où logaient deux autres soldats ; l'un d'eux me dit que l'homme ivre avait en effet volé un manteau, et qu'il devait l'avoir caché quelque part. Nous retournâmes
a l'ivrogne , que nous trouvâmes couché sur le manteau volé; nous soupçonnâmes que si nous ne l'avions pas trouvé d'abord , c'était jMrce que l'hôte avait volé le voleur, et remis ensufte le manteau sous lui, crainte des
rechercheâ : sans cela nous aurions été obligés d'en ^enir aux mains ayec beaucoup de désayantage.
Le VasIOy dont je tous ai parlé, est un endroit asseï joli au milieu d'une forêt d'oliviers : j'y logeai chez les pères dêUa Madré diDio. Le propriétaire auquel appartiennent tous les boui^ des environs est un grand sei* gneur descendant du fameux marquis del Vasto ( du Gùast , dans nos historiens ) , qui prit François I^ â Pavîe. A Termoli je quittai la mer , et vins le 5i â Serra Xkpriola-, jolie petite ville dans les terres* Là , cotaime •on ne voulait pas loger mes chevaux avec moi , j'essayai de faire un peu de bruit et m«[iaçai d'enfoncer la porte de l'écurie; mais je n'étais pas assez. fort pour soutenir ce langage. L^hôte, qui paraissait un homme d'importance , me dit : f ai là cinquante Albanais bien armés , ne nous cherchez point de quei^U^s. Je vis en effet des . Albiinais , qui sont des coupe-*)arrets enrôlés ; ils me servirent à' td)le la dague au côté: ils 'causaient avec moi fort amicalement. On voulut m'en donner une escorte à jHKm dépaH ^ je la refusai ; ils me dirent que lebr patron les payait 6 carlini par jour , environ 65 sons de France. J'allai le i«' iiovembre à San-Severino , où je logeai chez les céleslins , ensuite à Foggia le a. Je marchais au milieu de plus de cent mille moutons qui descendaiedt des montagnes de l'Aquila pour passer l'hiver dans les plaines de la Fouille ; je caïasai avec leurs bergers , qui sont des espèces de sauvages. U y avait aussi de grands troupeaux de chèvres : tout cela est au roi. Mon hôte , don Celestino
Bnmi , me donna le lendemain 4 sa TOitore dans laqnelle je Tins i Givignolft , où Gonsalve de Goidone livra une fameuse bataille ; je passai sur le pont que Bayard défendit seul contre les Espagnols : il est long , et si étroit que deux voitures ne peuvent j passer de front.
Eufin , le5 novembre, j'arrivai à Barletta oA je trouvai k quartier-général. C'est une ville de vingt mille canes , passablement bâtie , sans promenades ni ombrages , dans une plaine aride. On ne connaît point ici de maisons de campagne ni de villages , parce que les brigands rendent h campagne inhabitable; il n'y a de cultivé que les environs des villes : le sol est très fertile , et produit, presque sans travail , une grande quantité de blé qui , avec Thuile , forme tout le commerce du pays ; commerce sujet à des aianies continuelles , tant de la part du gouvernement que des Barbaresques. Quoique ce soit un port , on ne peut y avoir de poissons , parce que les pécheurs sont enlevés j usque sur la c6te.
Yoilà l'histoire de mon voyage. Ma position actuelle est fort agréable : mon emploi de chef de l'état -major de l'artiUerie me donne quelques avantages ; je suis bien avec le général Saint-Cyr , qui commande l'armée ; j'ai reçu le ruban rouge des mains du maréchal Jourdan , à Plaisance. Je m'aperçois que mes quatre pages ne répondent pas i votre lettre. Je vous félicite de votre bonne santé qui fait que je vous ai toujours regardé comme un homme fort heureux ; la mienne est assez bonne : ce pays-ci et le genre de vie que je mène me conviennent fort. Je n'ai
pas renoncé à mes anciexmes études; j 'entretien»* des correspondances avec plusieuissavant», auxquels j'en- Toie des inscriptions ; votre pays dé Saumur est bon , mais je ne crois pas que je m'j fixe jamais j je suis dcTenu Italien, et si le royaume d'Italie s'établit, j'auirai de grands avantages à m'y fixer* Au reste , je ne fais point de projets , je m'abandonne à la fortune sans pourtant avoir d'ambition. Le général en chef m'a promis de me conduire a Milan pour le couronnement du roi dltalie , mais selon les apparences il ne pourra lui-même y aller. Nous sommes menacés de tous côtés ; la flotte partie d'Angleterre aTec des troupes de débarquement pourrait bien être destinée pour ce pays-ci. Unie aTec l'armée russe j elle nous donnerait de la besogne ^ les brigands du pays nous tourmenteraient fort. Nous avons aussi i craindre la peste qui régne partout aux environs. Blalgré tout cela je vais bientôt faire une tournée dans toutes les places où nous ayons des troupes , telles que Brindisi , Tarente, Gallipoli, Otrante, Leccia.... ; j'ai été ces jours-ci à Canosa qui offre les ruines d'une Tille iounense. On ne peut y fouiller qu'on ne trouve des ruines magnifiques , aussi est-ce défendu : on y déterre des tombeaux des anciens Étrusques , aTec des vases bien conservés; tout cela est fort curieux. Adieu encore une fois ; je tous embrasse.
A n. DANS£ DE YILLOISON ,
A PARIS
BarletU, 8 mars i8o5.
Vous me tentez, Monsievr, en in'assnrant qu'une tradacdon de ces Tieux maihemaiiei me couvrirait de gloire : je n'eusae jamais cru cela; mais enfin vous me l'assurez, et je saurai à qui m'en prendre si la gloire me manque tpiés la traduction faite ; car je la ferai , chose sûre. J'en étais un peu dégoûté , de la gloire , par de certaines gens qne j'en vois couverts de la tête aux pieds et qui n'en ont pas meilleur air; mais celle que tous me proposez est d'une espèce particulière, puisque vous me dites que moi seul puis cueillir de pareils lauriers. Vous avez trou^ Té U monfaible : à mes yeux , honneurs et plaisirs , par U même qu'ils semblent s'exclure, acquièrent un plus grand prix. Ainsi me voilà décidé ; quelque part que ce livre me tombe sous la main , je le traduis , pou): voir un peu si je me couvrirai de gloire.
Quant i quitter mon vil m^iier; je sais ce que vous pensez là-dessus , et moi-même je suis de votre sentiment. Ne voulant ni vieillir dans les honneurs obscurs de quelque légion , ni fi^ire une fortune , il faut laisser cela; sans doute c'est mon dessein. Mais je suis bien ici, où
j'ai tout à souhait : un pays admirable j Tantique , la nature j les tombeaux , les ruines , la grande Grèce. Que de choses I Le général en chef est un honoune de mérite , sayant, le plus sayant dans Talrt de massacrer que peut^ être il y ait; bonhomme au demeurant, qui me traite en ami; tout cela me retient. D'ailleurs je laisse faire à la fortune, et ne me mêle point du tout de la conduite de ma yie ; c'est là ma politique , je m'en trouve bien , et je n'aperçob pas que ceux qui se tourmentent tant soient plus heureux que moi. Ne croyés pas, au reste, que je perde mon temps ici ; j'étudie mieux que je n'ai jamais fait, et du matin au soir, à la manière d'Homère , qui n'avait point délivres; il étudiait les honmies : on ne les voit nulle |mrt cdmme ici. Homère fit la guerre, gatdezvouB d'en douter : c'était la guerre sauvage; il fut aidede-camp, je crois , d'Agamenmon, ou bien son secrétaire. Ni Thucydide non plus n'aurait eu oe sens si vrai , si profond ; cela ne s'apprend pas dans les écoles. Comparez , je vous prie , Salluste et Tite-Live ; celui-ci parle d'or, on ne saurait mieux dire ; l'autre sait de quoi il parle. Et qui m'empêcherait quelque jour....? car j'ai vu, moi aussi ; j'ai noté , recueilli tant de choses , dont ceux qui se mêlent d'écrire n'ont depuis long-temps nulle idée , j'ai bonne provision d'esquisses; pourquoi n'en ferais-je pas des tftbleaux où se pourraient trouver quelque air de cette vérité naïve qui plait si fort dans Xénophon ? Je vous conte mes rêves. — Que voulez -vous dire, que nous autres soldats, nous écrivons peu, et qu'une ligne
nous coàte? ah! vraiment yoïli ce que c'est : tous dû sa^ez de quoi tous parlez ! Ce. sont là de ces choses dont TOUS ne vous doutez pas , voua, messieurs les sayantsw Apprenez que tel d'entre pous écrit plus que tout llnati^ tut, qu'il part. tout les jours ^ des armées , cent Toiturea i trois chevaux , portant chacune plusieurs quintaux d'^ critnre ronde et bâtarde , faite, par des gens en uniforme , fumeurs de pipes , tratneurs de sabres : que moi seul , id,. cette année, j'en.ai signé plus, moi qui ne suis rien et ne fais rien , plus que vous n'en liriez en toute votre vie} et mettez-vous bien dans l'esprit que tous les mémoires ei les histoires de vos académies , depuis leur fondation » ne sont pas en volume le quart de ce que le ministre reçoit de nous chaque semaine régulièrement. Allez chez lui , vous y verrez des galeries , de vastes bâtiments remplis | com-* blés de nos productions , depuis la cave jusqu'au faite ; vous y verrez des généraux , des oflSlciers qui passent leur vie i signer, parapher, couverts d'encre et de poussière , accoter réception , apostiller en marge les lettres i répondre et celles répondues. lia , des troupes réglées d'écrivains expédient paquets sur paquets , font tête de tous côtés i nos états-majors^ qui les attaquent de la même furie. Yoilâ vos paresseux d'écrire ; allez , Monsieur, il serait aisé de vous démontrer, si on voulait vous humilier, que de tous les corps de l'état , c'est l'académie qui écrit le moins aujourd'hui , et que les plus grands travaux de plume se font par les gens d'épée.
Je réponds , comme vous voyez , non-seulement a tous
les articles , mais & chaque mot de votre lettre ; et je tous dirai encore , en style de maître François , qu'une nation , dont on fait ce qu'on veut , n'est pas une cire mais une.*., et qu'on n'en saurait rien faire qui ne soit fort dégoàtant. Aristophane doit l'avoir dit. Ainsi la métaphore ne vous surprendra pas. Au reste , nous portons les sottises qtion porte. C'est tout le compliment que je trouve à vous faire sur ces nouveaux brimborions , qu'assurément vous honorez. Pour moi , j'ai été élevé dans un grand mépris de ces choses^lâ ; je ne saurais les respecter, c'est la faute de mon père.
— Eh bien! qu^en dites -vous? suis- je si paresseux, moi qui vous fais, pour quelques lignes que vous m'écrivez , trois pages de cette taille? Vous vous piquerez d'honneur, j'espère, et ne voudrez pas demeurer en reste avec moi.
A votre loisir, je vous prie , donnez-moi des nouvelles de la Grèce , dont je ne suis pas transfuge , comme il vous plaît de le dire; vous m'y verrez reparaître un jour, quand vous y penserez le moins, et faire acte de citoyen. Je vous avoue que je ne connais pas du tout M. Weiske , et ne sais comme il a pu découvrir que je suis au monde , si ce n'est pas vous qui lui avez appris ce secret. Je souhaite fort qu'il nous donne un bon Xénophon : l'entreprise est grande. Aurons-nous i la fin cette anthologie de M. Chardon de la Rochette ? Et vous qui accusez les autres de paresse , me voulez-vous laisser si long-4emps sans rien lire de votre façon , que ces articles de journal , ex—
cellens, mais toujours trop courts, comme les ïambes d'Archiloque , dont le meilleur était le plus long. Ah! fuê ne suiê^'e roi pour eétU ou êùf-^ingts ansj je tous ferais pardien travailler; il ne serait pas dit que vous êtes savant pour vous seul ; je vous taxerais i tant de volumes par an, et ne voudrais lire autre chose.
^^^^sgs
A n. CLAVIER,
A PARIS
Barletta , juin i8oS.
Vous n'avez pas tort non plus de
croire que tous ces faits , ces grands événements qui tiennent le monde en suspens, méritent bien peu Tattention d'un homme sensé , et que c'est sottise de méditer sur ce qui dépend des digestions de Boùaparte : mais je vous dis, moi , qu'on a beau être philosophe , la peinture des passions et des caractères, soit histoire ou roman , intéresse toujours , et plus un philosophe qu'un autre. La difficulté c'est de peindre^ et c'est où les anciens excellent et ou nos auteurs font pitié, j'entends nos historiens; ils ne savent saisir aucun trait. Pour représenter une tempête, ils se mettent à compter les vagues : un arbre , ils le font feuille à feuille, et tout cela copié fidèlement ressemble bien moins au vrai que les inventions d'un homme qui joint à quelque étude le sentiment de la nature. Il y a plus de vérité dans Joconde que dans tout Mézeray.
Un morceau qui plairait , je crois, traité dans le goût antique, ce serait l'expédition d'Egypte. Il y a là de quoi faire quelque chose comme le Jugurtha de Salluste , et mieux, en y joignant un peu de la variété d'Hérodote , à
cpioi le pays prêterait fort; scène variée, événements divers , différentes nations, divers personnages; celui qui commandait était encore un homme ; il avait des compa** gnons ; et puis, notez ceci , un sujet limité j séparé de tout le reste, c'est un grand point selon les maîtres, peu de matière et beaucoup d'art. Mon dieu, comme je cause et comme je vous conte mes rêves; que vous êtes bon, si vous éoûules ce babil ! mais qu^ vous dûrMs-je autre chpse? je ne vois fm du fir^ 4$ë êùldal»^ rien <{ui poi^sf loua intéresser.
Sur mon sort à venir, ce qite je pourrai faute » ce ^^piç je deviendrai , quand je voua rtverfai , je n'en aai» paAlA* dessus plue que vous. lïoua sommea ici d4ms une paii^ profonde , mais qui peut étie troublée d'uA. mOVmfA 4 l'aulre; tout tient an caprioe de deux ou Iroiskipédea sansplomes qui se jouent de l'espèce humaina -^Préaeartes, je voua prie, mon respect à M. ctâM"** de Sainte^ Croix , et cdnserve»*>moi mie fdacfe dans votirQ çouveairi.
» . li'
Lecce, le .. jeptembre i8o5.
MoK colonel , j'ai à vbus rendre oompte^d'an éyénement bien triste. Nous venons d'enterrer le -capitaine Tela , qui fut hier assassiné par son hôte don Joseph Rao. DepnJSi quelque temps don Joseph ^ imaginant une intrigue eiifrci sa femme et le capitaine , cherchait à les surprendre enéèiâble. Cela lui fut aisé, tlsnesecachaôent point , et selon Tapparetice , n'en avaient nulle Taison. Tela n'était |)6iiit^«n galant : cette femnie d'ailleurs, trés-«age,'ne le voyait que rarement ,- lorsqu'il fallait quelque service des ^mnlnes de la lUlaisonj II n'y avait ià.rien de ce que le mairi euppoëait; ks tiouvant ensemble, il les tua. Ce n'était i^as qu'il fût jaloux , il se souciait peu de sa fenmie et ne vivait point avec elle , ayant d'autres liaisons oon* nues; mais quelques discours et la peur d'être appelé h^eeo eamuio lui avaient tourné la cervelle .Voilà le point d'honneur de cette partie de l'Italie. Ce bêceo camuio est pour eux la plus terrible des injures; c'est pis que voleur, assassin , fourbe , sacrilège , parricide.
Tela , comme par inspiration , voulut , il y a trois semaines, quitter cette maison; son hôte l'y retint à force 4'instances et de caresses; avait-il dès lors son dessein?
Ob ne sait ; lés avis lé--de8SU8 sont partagés. Hier, il toit 5a femme entrer dans la chambré du capitaine , poixt lui remettre quelque linge qu'on avait liavé ; il la suit, et lui porte trois coups de poignard. Elle eut pourtant encoifé la force de se sauver chez ses parents, où elle est nfiorté cette nuit. Tela , frappé au cœur, mourut i l'instant même. Mais une chose à remarquer, cest le sang-froid de l'assassin. Venant de faire cette expédition, il rencontre sur Tescalier le colonel Stuard , qui lui demande : le capitaine est-il ici? montez, dit-il, vous le verrez; et il paraissait aussi calme que si rien ne fût arrivé «
La ville est consternée ; on craint les vexations aux- ^elles cela peut donner lieu de la part de gens habiles à saisir tous les prétextes. Nous cherchons fort le meurtrier; mais les malins disent que nous le cherchons partout où nous sommes sûrs de ne pas le trouver. L'affaire 8 accommodera, et l'on n'y pensera plus. Voilà pourtant trois bonmies que nous perdons ainsi de l'artillerie seulement, et sans qu'il en soit autre chose. Nulle punition , nulle plainte i ce govêmaeeio de Naples. On se soucie peu des vivants et point du tout des morts.
A cette époque , les préparatifs militaires de rAutriche donnant lieu de craindre une nouvelle guerre , Napoléon négocia avec le roi de Naples un traité de neutralité , en conséquence cluquel les troupes qui occupaient Tarente et la Fouille furent rappelées vers le nord pour fbrnier la droite de Tarroée dltalle.
Le général en chef » Gouvion Saiot-Gyr , partit de Barletta le 9 ofBlobre ; Courier y demeura qudques jours encore , et joignit ensuite Ters Pescara le <{uariier*général , avec lequel marchaient ses équipages confies aux soins d^n sous-officier d'artillerie à oheval.
A M. GOSTOI^IER,
MAHÉGHiJi^ DES -LOGIS DE LA a^ COMPAGNIE.
Barletta', le iStictobre i8o5.
Was cher Costolier, comme Yoas avez ftoîn de mon cheval, j'ai soin ici de votre maîtresse. Peu après que vous fâtes parti (bien malgré moi , je fis ce que je pus pour l'empAcher } mais on le voulait), peu après , il y eut ordre i toutes les femmes de quitter l'armée, de s'en ^ller comme elles pourraient. Le général dit qu'il n'en veut plus , il jrenvoie la sienne. Cent cinquante se sont embar* quéesâ Barî sur d'assez mauvais bâtiments : le diable sait ce qu'elles deviendront. J'ai fait rester votre Julie en qualité de vivandière : elle marche avec nous , je vois qu'on rôde autour d'elle , mab ma foi elle ne se laisse pas ferrer â tout le monde ; elle vous aime : et aussi toutes les femmes ne sont pas ce que bien des gens disent.
Ce n'est pas la peine de faire faire une housse à mon cheval, il ira bien tout nu ; faites-lui &ire plutôt un mors, comme celui de ma jument grise, par notre éperonnier qui va aller vous joindre; qu'on le mène par la longe, mon cheval s'entend ; donnez-lui peu de foin , de Forge plutôt que de l'avoine , et do chiendent partout où voas en trouverez. Adieu.
A M. LEDUC aîné.
De Bologne, le i4 novembre i8o5.
Jb t'ai écrit trois fois depuis noire départ de la Fouille. Je te marquais de m'adresser tes lettres à Rome , mais je n'ai pu y passer; ainsi je suis sans nouvelles de toi depuis le lo ao&t, date de ta dernière par laquelle j'ai 'su que ta fille est hors d'affaire, fespére qu'elle court à l'heure qu'il est et saute mieux que jamais , pià pazzarella ehê mai$ j'en fais mon compliment à madame sa mère , et voudrais être là pour tous embrasser tous.
Nous marchons yers Ferrare. Le général Salyat (i) a trouvé à j^ncône une Vénitienne égarée | dont il s'est emparé , ou c'est elle qui l'a pris et le mène par le nez; je la vois tous les jours, elle mange avec nous , je suis le seul qui puisse lui parler : eux ne savent pas trois mots d'italien. Te dire les conversations d'elle à moi, les 4propoêiti, les folies qui ne finissent point, ou finissent par des risate sgangherate êhudellate,... Il n'est pas possible de voir une meilleure p&te de fille , une créature plus gaie , plus folle , plus ce qu'on appelle bonne enfant : son Vénitien est quelque chose qui vraiment me ravit. Salvat nous gène un peu ; il n'entend pas un mot et veut
(i) Général d'artillerie.
qu'on lui explique tout , maisles explication» sont belles ! nous avons mille inventions pour le dérouter , des B<mi5
de guerre Lui , SaWat , est HerUarMo; elle a baptise
le secrétaire fa la nanna , cela le peint ; l'aide- de-camp, elle l'appelle madama eoceola; jamais nom ne fut mieux appliqué , c'est la femnie-de-charge du général : il sera marécbal du palais , si Salvat deyient empereur. Tout cela me divertit, et nous passons ensemble des heures sans ennui; mais j'ai peur de n'en avoir pas long-temps le plaisir, car on dit que notre ménage ne plaît pas du tout i Saint-Cyr , et qu'il a trouvé fort mauvais l'équipage
de la princesse, et les chevaux, et la voiture On est
contrarié en ce monde.
Monval me quitte et m'a conté une affaire vive à la Caldiera(i}; les nôtres auraient eu du dessous. D'Anthouard et Demanelli sont tués; on aura fait là quelque bêtise qui nous mettrait ici en mauvaise posture. Mais ces gens ne profitent jamais de leurs avantages; ils sont persuadés que nous devons les battre, et quand nous avons l'air de nous laisser frotter, c'est une ruse; ils nous devinent. Au reste on ne sait rien encore : je ne serai bien informé que quand nous aurons rejoint le quartier-général. Adieu.
P. S. L'autre jour en lisant une pétition de quelqu'un qui protestait de son dévauêmeni à la personne de Fempe- , nous trouvâmes que cette nouvelle formule ne con-
(i) Le 3o octobre.
tient guéyre i^ui i^ petite que Ip Urkji-^humiU sertÊtieurj utispkd^ pojoic iftUe CMCt» U iau4r«û( se dire ilévoué â la èeifftftf ^ foffeur. Qu'en peases<*tfi? qu'eu dit uMdame? tu peux lui liie ceci , mais uoa le ;r^te de ma lettre ^ elle me croimit plue yanrieu que je ne auis.
Le général . Saint-Gyr était arrivé à Padoue depuis le i5 novembre : ses troupes occupaient les environs ; le a3 il eut connaissance de l'arriyée à Bassano d'une division autrichienne qui , poussée de Bavière en Tyrol par le corps du maréchal Ney , cherchait im refuge à Venise ; le prince de Rohan la commandait et espérait gagner cette ville sans obstacle , en passant derrière Tarmée du maréchal Masséna , qui avait déjà passé ilsonzo; mais le général Saint-Gyr Tattaqua le a49 ^ Gastd- Franco , et l'obligea de se rendre avec tout sontnonde. Courier fut présent à cette affaire.
A M- PO YD AVANT,
GQMMI$SilIlE- ORDONNiTEUE.
De Strftle , le !i5 novembre i8o5.
Aixk Ta TOiiB conter notre petite drôlerie. Ce qu'il TOUS en pourra dire. c'^st qu'il dormit fort ce jour-ld. Je ne sais quelle heure il pouvait être lorsqu'il apprit dans son lit qu'on s'était battu. Il se leva en grande hâte , s'habilla , ou, comme disent ces messieurs , se fit habiller, et fut choisi pour tous porter l'heureuse nouTel le de l'affaire où il s'est distingué. Nous Terrons cela dans la gazette aTCC la croix et TaTancement. Voilà ce que c'est d'être frère d'un Talet-de-chambre du fils d'un châtreur de cochons des euTirons de Tonneins. Rappeleas-Tous Sosie.
Je dois , etc.
Nous aTOns pris des Quinze reliques une diTisfon tout entière, des chcTaux bons à écorcher^ et un prince émigré, qui, je crois, n'est bon à rien; il a un coup de fusil dans le Tcntre ; on s'occupe très-peu de lui ; on le laisse li, tout blessé qu'il est et Français. Nous n'aimons pas les émigrés ; a Paris on les honore fort. L'empereur les chérit et réTère ; c'est sans doute qu'il n'en peut faire , comme il fait des comtes et des princes.
Vous Yoyez bien, mes chers amis, qu'après yoos on trouve à glaner , mais de la gloire seulement; nous Tondrions quelque autre chose plus substantielle , plus pal- 'pable. Cela ne se ]^ut derrière tous; tous fkites partout place nette. Il faut se payer de lauriers qui heureusement coûtent peu. Pour moi> j'en quitte ma part, j'ai de la gloire in euh, comme disent les Italiens , ou plus poli-^ ment in tasea, depuis que j'entendis quelcpi'un de notre connaissance dire :j> suis couvert de gloire, et les courtisans répéter : il est couvert de gloire.
Adieu , nous ne voulons toujours point être sous vos ordres (i). En attendant une décision , nous méditons sur la carte. Nous espérons qu'on pourra bien se casser le nez à Saint-Polten ou ailleurs , et , comme vous pouvez croire, alors nous prendrions un autre ton.
(i) Allusion au général Saint-Cjr, qui désirait que les troupes continuassent à former un corps séparé.
Padoae, le i3 décembre t8o5.
YoxjB étea d^ mauvais plaisants , et votre ooate ne vaut rien; voici , en toute vérité , comme la chose s'est passée:
Dés qu'il eut les talons tournés , je voulus aller dire un mot à la belle ; il Tenfettne , comme tu sais ; mais elle a UDe double clef. Je fus me poster dans cette niche obs* coxe sur TescalietTi comptant qu'on m'ouvrirait. Elle dit, die jure ne m'avoir rien promis , et peut-être en effet m'étais-je trompé sur un signe qu'elle me fit : je croyais avoir un rendez-vous. Enfin j'attendais , depuis une heure oa plnstv le fortuné moment; mais porte dose , rien ne boQgeait dedans ni dehors. Je commençais à perdre patience^ quelqu'un monte; c'était M. le secrétaire : sans tousser ni frapper, sans faire aucun signal, il arrive , on lai ouvre, il entre en homme que l'on attendait. Loin de m'en ficher, j'en ai ri de bon cœur : ne voulant point du tout les troubler, je m'en allai rejoindre mon amimalaû^ eta 1 la revue.
Yoilà tout , et c'est bien assex pour vous divertir quelque temps , messieurs , à mes dépens.
Mais le lendemain , j'eus ma revanche , et c'est ce qu'on ne vous a pas dit. Sous les arcades , le lendemain je la vis
tfi baulia, qui se dérobait dans Tombre et courait. Je la suivis : elle entra où demeure le colonel d'Estrées; et moi, aussitôt à mon embuscade , sûr de n'attendre pas inutilement cette fois. Au bout d'un quart d'heure je la vois , toute affannaiaj toute rouge , monter les degrés q[uatreà quatre. Sans m'apercevoir, elle ouyrityetmoi, en deux pas et un saut me yoilà entré arec elle : iprand débat, scène de théâtre^ elle teut me cbaaser i )e leate^ «Ue ae désolait, je riais :
Pî«lise y pregd , ma ia v«no ogpi }«robi ii|>me.
Salvat potrvait iwnir } il Tenait .même; c'était Tiieiive , le dangev augmentait A chaque instant. Je lui dis,, sans finesse et sans fleur dé langage , le prix que je bieltais à ma retraite, — > Dimpté fa presto, dit>^lle : je fis preste 0t je parti*. J'en pourrais prendre désormais arec die tant que j!en Voudrais , car elle est A ma discrétion , ou bien lui faire quelque noirceur , et vous autres vauiiens TOUS n'y xËinnqaerieE pas. Mais tous saTS» que je ne me pique paâ de tous imiter : je la Tois, je lui parie tout ooaime Aupatutaat i même ton^'mémea manières; A table pas ffli mot qui puisse Tembarra^ser; seule, pas la moindre liberté : son secret , je le garde comme si die me l'eàt confié; Un pareil procédé la touche, lui semble rare et nouveau. Elle n'avait vu jusqu'ici que des gens de votre espèce, qui abusent insolenoiment de tous leurs avantages.
Que {satlte-vons f éttnéttriâ? f a^-it déB cnufteiuis? Noué n'en avonâ ntAU notiTelte depuis 1h demièîé allkirè.
De nos chevaux de prise le meilleur ne vatit guéres; je t'en enverrai dix si tu Veux les nourrir. Michel (i) en chevauche un qu'il a choisi entre tous, mais long, d'une longueur dont on ne voit pas la fin. Son dos parait fait pour une file , ou pour les ijuatre fils Âymon. Michel y est coHune isolé : enfin c'est ime Mte i porter tout l'état* ougox du génie et tout le génie de rétat-xaajpr.
Quand. nous ver£on»-nous? je ne sais) j'ai déjà cent choses à te dire , qu'assurém^t je n'éfcriraî point.. C'est dommage , car bien des traits dont je suis témoin tous les jours en vaudraient la peine , et cela vous divertirait. Mais, pour moi , écrire c'est ma mort , et puis je ne finirais jamais.
Tanto yi ho da dire che incomminciar non oso (a).
C'est le secrétaire qui a fait faire pou^ cette belle une bosse clef de sa prison. C'est lui qui l'a mariée au général Salvat, c'est lui qu'elle âime d'amour; bonne créature au fond, comme toutes les coquines. Adieu , je vous embrasse tous.
Après 1| paix qui suivit la victoire d*Austerlitz , Napoléon chargea le maréchal Masséna de tirer vengeance du roi de
(i) Michel , chef de bataiUon du génie, (a) Vers de Pétrarque.
Naples , qui avait yiolé la neutralité promise ; le gënâ^al Saiot- Gjr retourna en Fouille , mais Courier ne Taocompagna plus , et obtint d'être attaché au corps d'armée du général Reynier , qui mardiait directement sur la capitale.
Il partit donc de Bologne le i^ janvier 1806 , et joignit son général à Spoleto, le i5. On ne rencontra d'obstacle nulle part : Capoue capitula le 1 a février , et le i4 les Français entrèrent à Naples ; apr^ qudques jours de repos , le corps de Keynier fut envoyé en Galabre ; une petite affaire d'avantgarde eut lieu à Lago-Negro , le 6 mars | et le 9 , Tarmée napolitaine fiit entièrement défiiite à Gampo-Tenese; le m£me jour le général ooudia à Blorano.
OFnCIER D*ÂRTIUER1E, A NÂPLES.
MoraDO 9 le 9 man 1806.
Batauxb ! mes amis , bataille ! le n'ai gaére enyie de TOUS la conter. Xaimerais mieux manger que t'écrire ; mais le général Reynieri en descendant de cheval , demande son écritoire. On oublie qu'on meurt de faim : les voilà tous à griffonner l'histoire d'aujourd'hui ; je fais comme eux en enrageant. Figurez-yous , mes chers amis , qui avez là-bas toutes vos aises , bonne chère , bon gite et le reste, figurez-vous un pauvre diable non pas mouillé, mais imbibé , percé jusqu'aux os par douze heures de pluie continuelle , une éponge qui ne séchera de huit jours ; à cheval dés le grand matin , à jeun ou peu s'en faut au coucher du soleil : c'est le triste auteur de ces lignes qui vous toucheront si quelque pitié habite en vos cœurs. Buvez -et faites brindM à sa santé , mes bons amis , le ventre à table et le dos au feu. Voici en peu de mots nos nouvelles.
Les Napolitains ont voulu comme se battre aujourd'hui , mais cette fantaisie leur a bientôt passé. Us s'en vont et nous laissent ici leurs canons , qui ont tué quelques hommes du 1** d'infanterie légère par la faute d'un 4- 6
butor : tu devines qui c'est. Je t'en dirai des traits quand nous nous reyerrons. — N'ayant point d'artillerie (car nos pièces de montagne c'est une dérision) , je fais l'aidede-camp les jours comme aujourd'hui , afin de faire quelque chose; rude métier avec de certaines gens! quand, par exemple, on porte des ordres de Reynier au susdit, il faut d'abord entendre Reynier , puis se faire entendre à l'autre , être interprète entre deux hommes dont l'un s'explique peu , l'autre ne conçoit guère. Ce n'est pas trop, je t'assure, de toute ma capacité.
On doit avoir tué douze ou quinze cents Napolitains , leé autres courent, et nous courrons demain après eux, bien malgré moi. — Remacle a une grosse mitraille au travers du corps. Il ne s'en moque pas autant qu'il le disait. A l'entendre , tu sais , il se souciait de mourir
comme de mais point du tout, cela le fiche : il
acmmie sa mère et son pays.
On pille fort dans la ville et l'on massacre un peu. Je pillerab aussi , parbleu , si je savais qu'il y eàt quelque part à manger. J'en reviens toujours là , mais sans espoir! L'écriture continue , ils n'en finiront point. Je ne vois que le major Stroltz qui au moins pense encore à faire du feu; s'il réussit , je te plante là.
Ton ami Cerisier s'est distingué comme à son ordinaire : fais-toi conter cela par L..... , qui fut témoin. U était en avant avec quelques compagnies de voltigeurs : tout-à-coup le voilà qui accourt à Dufour : Colonel ! je suis tourné, je suis coupé , j'ai là toute l'armée ennemie.
L'antre d'abord lui dit : Qaoi ! toqs prenez ce moment pour quitter TOtre poste? On 7 ya , il n'j arait rien.
Je me donne an diable si le général Teut cesser d'écrire! Que te manderai-je encore? Xai nn cbeTal enragé qne mes canonniers ont pris. Il mord et rue â tout menant ; grand dommage, car ce serait un joli poulain calabrois, s'il n'était pas si misanthrope , je veux dire sauvage , ennemi des hommes.
Nous sommes dans une maison pillée ; deux cadavres nus à la porte ; sur l'escalier , je ne sais quoi ressemblant assez à un mort. Dans la chambre même , avec nous , une femme violée, i ce qu'elle dit, qui crie, mais qui n'en mourra pas, voilà le cabinet du général Reynier; le feu i la maison voisine, pas un meuble dans celle-ci, pas un moroeau de pain ! Que mangerons-nous? Cette idée me trouble. Ma foi , écrive qui voudra , je vais aider à Stroltz. Adieu.
Après le combat de Gampo-Tenese , Reynier eoutinua de poursuivre les Napolitains , qui se dispersèrent entièrement et n'opposèrent aucune résistance : de toute leur armée , deux mille honmies seulement parvinrent à passer en Sicile. Cosenza fut occupé le i3 mars ; le 39 du même mois les Français entrèrent à Reggio et parurent en vue de Messine ; Courier accompagnait le général Reynier.
Joseph Bonaparte , qui avait le commandement supérieur de tontes les troupes envoyées contre Naples , quitta cette capi-
taie le 3 avril, pour aller visiter les Galabres et la Fouille ; il arriva le la à Cosenza , et reçut le 1 3 , à Bagnara , Tordre de prendre le titre de roi des Deux-Siciles : il fut reçu en cette qualité à Reggio , d'où il partit le ao pour aehever sa tournée en passant par Tarente.
A mADAniE ***,
A Reggio , en Calabre , le i5 avril x8o6.
PouB. peu qu'il vous souyienne , madame, du moindre de Tos serviteurs, yous ne serez pas fAchée, j'imagine , d'apprendre que je suis yiyant à Reggio , en Calabre, au boni de l'Italie , plus loin que je ne fus jamais de Paris et de TOUS, madame. Pour tous 'écrire, depuis six mois qpe je roule ce projet dans ma tête, je n^ai pas faute de ma-^ tîére , mais de temps et de repos : car nous triomphons encourant, et ne noua sonmies encore arrêtés qu'ici, où terre nous a manqué. YoiU , ce me semble , un royaume assez lestement conquis , et vous dcTCz être contente de nous. Mais moi , je ne suis pas satisfait. Toute l'Italie n'est rien pour moi , si je n'y joins la Sicile. Ce que j'en dis est pour soutenir mon caractère de conq[uérant , car entre nous, je me soucie peu que la Sicile paie ses taxes à Joseph , ou à Ferdinand ; là-dessus , j'entrerais facilement en composition, pourvu qu'il me fût permis de la parcourir â mon aise; mais en être Tenu si prés, et n'y pas pouToir mettre le pied , n'est-ce pas pour enrager? Nous la Toyons en Térité, comme des Tuileries tous Toyez le faubourg Saint-Germain ; le canal n'est ma foi guère plus large; et, pour le passer, cependant nous sommes en peine. Croiriez-TOus que ce peu d'eau salée
nous arrête 7 S'il ne nous fallait que du vent, nous ferions comme Agamemnon ; nous sacrifierions une fille : Dieu me^ci, nous en avons de reste. Mais pas une seule barque, et voilà l'embarras : il nous en vient, ou du moins on le dit; tant que j'aurai cet espoir, ne croyez pas, madame y que je tourne jamais un regard en arriére , vers les lieux que vous babitez , quoiqu'fls me plaisent fort. Je veux voir la patrie de Proserpine , et savoir pourquoi le diable a pris femme en ce pays-lâ. Je ne balance point, madame, entre Syracuse et Paris; tout badaud que je suis, je préfère Aréthuse d la fontaine desinnocents. Ce royaume que nous avons pris n'eât pourtant pas i dédaigner : c'est bien, je vous assure , la plus jolie con-qùéte qu'on puisse jamais faire en se promenant. Tadmire surtout \à complaisance de ceux qui nous le cèdent; s'ils se fussent avisés de le vouloir défendre , nous l'eussions bonnement laissé là ; nous n'étions pas venus pour faire violence â personne. Yoilà un commandant de Gaè'te , qui ne veut pas rendre sa place ; eh bien , qu'il la garde! si Capoue en eût fait de même, nous serions encore d ta porte , sans pain ni canons. Il faut convenir que l'Europe en use maintenant avec nous fort civilement. Les troupes en Allemagne nous apportaient leurs armes , et les gouverneurs leurs clefs , avec une bonté adorable. Voilà ce qui encourage dans le métier de conquérant; sans cela on y renoncerait. Tant y a que nous sommes au fin fond de la botte, dans le plus beau pays du monde et assez tranquilles , n était la fièvre et les insurrections , car le
peuple est impertinent; des coquins de paysans s attaquent aux yainqueurs de l'Europe ! Quand ils nous prennent, ils nous br&lent le plus doucement qu'ils peuvent. On fait peu d'attention à cela : tant pis pour qui se laisse prendre. Chacun espère s'en tirer avec son fourgon plein, ou ses mulets chargés, et se moque de tout le reste.
Quant à la beauté du pays , les villes n'ont rien de remarquable, pour moi du moins; mais la campagne, je ne sais comment vous en donner une idée ; cela ne ressemble à rien de ce que vous avez pu voir. Ne parlons pas de Jbois d'orangers et de haies de citronniers, mais tant d'autres arbres et de plantes étrangères que la vi<^ gueur du sol y fait naître en foule, ou bien les mêmes que chez nous, mais plus grandes, plus développées, donnent au paysage un tout autre aspect. En voyant ces rochers , partout couronnés de myrte et d'aloès , et ees palmiers dans les vallées, vous vous croyez au bord du Gange ou sur le Nil , hors qu'il n'y a ni pyramides ni éléphants; mais les buffles en tiennent lieu et figurent fort bien parmi les végétaux africains, avec le teint d^s habitants, qui n'est pas non plus de notre monde. Adiré vrai, les habitants ne se voient plus guère hors des villes ; par là ces beaux sites sont déserts, et l'on est réduit i imaginer ce que ce pouvait être, alors que les travaux et la gaieté des cultivateurs animaient tous ces tableaux.
Voulez-vous, madame, une esquisse des scènes qui s'y passent à présent? Figurez-vous sur le penchant de quelque colline, le long de ces rochers décorés comme
je Tiens de tous k dire, on détacheneDt d'une oenbdne de nos gens, en désordre; on marche i raTentuie, on n'a sooci de rien; prendre des précantions , se garder, a quoi bon? Depuis plus de hait jouis il n'y a point en de troupes massacrées dans le canton. An pied de la hauteur coule un torrent mpîde «ju'il faut passer pour arriTer sur l'autre montée : jiaiiie de la file est déjà dans l'eau , partie en deçà , au ddâ. Tout-a-coup se lisent de difleienls cAlés mille tant paysans que bandits, forçats déchainéSi déserteurs, commandés par un 80o»4iacre, bien armés, bons til«urs; ils font feu sur les nôtres amit d*étre tus; les officiers tombent les premiers : les plus heureux meurent sur la place ; les autres, durant quelques jours , ser* Tent de jouet a leurs bourreaux.
Cependant le général , colonel ou chef, n'importe de quel grade, qui a fiiit partir ce détachement sans songer a rien, sans ssTOir, la plupart du tonps, « les passages étaient libres , informé de la déconfiture, s'en prend aux TÎllages Toisins; il y envoie un aide-de-camp arec cinQ o»ts hmnmes : on pille , on Tiole , on égorge, et ce qui échappe va grossir la bande du sous-diacre.
Me d^Biander-TOus encore, madame, à quoi s'occupe ce couunandant dans son cantonnement? s'il est jeune , il cherche des filles; s'il est Tieox, il amasse de l'argent; souvent il prend de 1 un et de lautre : la guerre ne se fait qu^ pour cela. Mais, jeune ou Tieui, bientôt la fièvre le Saisît : le voili qui o^ère en trois jours entre ses filles et son g^nt. Quelques-uns s'en réjouissent; personne
n'est filehé; tout le monde en peu de temps Toubliei et son sncoessenr fait comme lui.
On ne songe guère , où yous êtes, si nous nous massacrons ici ; vous ayez bien d'autres affaires : le cours de l'argent , la hausse et la baisse , les faillites , la bouillotte : ma foi votre Paris est un autre coupe-gorge , et vous ne valez guère mieux que nous. Il ne faut point trop détester le genre humain, quoique détestable; mais si l'on pouvait faire une arche pour quelques personnes comme vous, madame, et noyer encore une fois tout le reste, ce serait une bonne opération. Je resterais sûrement dehors, mais vous me tendriez la main ou bien un bout de votre ch&Ie , sachant que je suis et serais toute qia vie , madame. •••
Le géuëral Aeynier , voulant armer les cotes qui font face k la Sicile , et les châteaux de Grotone et de Sylla , avait obtenu du roi la permission de faire prendre à.Tarente Tartillerie néœssaire. Courier , qui connaissait cette ville , reçut en conséquence Tordre de s'y rendre : il se mit en route le 21 avril , et Tinta Crotone , où il monta, avec le capitaine d*artillerie Mon val et quatre canonniers , sur une barque chargée d'oranges qu'il trouva prête à mettre à la voile pour Tarente ; le temps était beau , et la traversée semblait devoir être heureuse , mais , à l'entrée de la nuit , le vent de nord-ouest s'élevant , excita une furieuse tempête ; les oranges furent jetées à la mer ; le patron , qui avec un seul matelot formait tout lequipage ,
pleurait et se recoromandail à la madone , tandis que les Fran* çais , tourmentés par le mal de' mer , étaient comme indiffi^ nnts au péril qui les menaçait. Enfin, yers la pointe du |our , le vent les jeta sur la côte , près de Gallipoli , k ^ingt lieues a Test de Tarente, où ib se rendirent par terre.
Courier s'occupa aussitôt de remplir sa commission ; mais il éprouya beaucoup de retards et d'embarras, causés par la présence du nouveau roi qu'il n'avait devancé que de quelques jours.
A n. LE GÉNÉRAL DVL AULO Y , (0