OFFICIER D'ARTILLERIE, A NAPLES
Cassano , le la août 1806.
Si BiIaisoiuieuYe (1) Va remis ma lettre de Mateia , ta sais comment je suis yenu ici. — J'ai rejoint Reynier. Enfin nous l/avons retrouvé avec les débris dé sa gran* deur , les Milet (2) , les Sénécal , (Clayel (3) «est tué ; je le l'ai marqué ) tous en piteux équipage et de fort mauvaise humeur, eux du moins, car pour lui, le voilà raisonnable, abordable. On lui parle; il écoute à présent, et de tous c'est lui qui fait meilleure contenance. Il renonce de bonne grâce à la vice-royauté; mais eux, après le rêve , ils ne sauraient souffrir d'être Gros-Jean comme devant, et ils s'en prennent à lui du bien qu'il n'a pu leur faire. Ceux qu'il produisait, qu'il poussait, lui jettent la première pierre : c'est un homme faible, irrésolu, tête étroite , courte vue ; il devait faire ceci , ne pas faire cela. Chacun après le dé vous montre comment il fallait jouer. S'il n'e&t pas attaqué , il n^y aurait qu'un cri ; Lebrun dirait : Quoi! voir des Anglais, et ne pas tomber sur eux!
(1) Aîde^e-camp du général Verdier.
. (3) Aide-de-camp du général Reynicr.
(3) Commandant d*uu bataillon suisse , blessé seulement.
Mamtenant, ce n'éfaii pas son avis. Sotie chose en Té^ riié, pour un homme qui commande , d'aToir sur les épaules un . aide-de-camp de Temperenr, nn monsieur de k cour , qui vous arrÎTe en poste , habillé par Walter, et portant dans sa poche le génie de sa majesté. Reynier s'est trouvé li comme moi à Tarente^ avec un surfeîDant chargé de rendre compte. La bataille gagnée , c'eàtétéi'emperenr, le génie, la pensée, lés ordres de làhaut; mais la voilà perdue , c^est notre fiiute à nous. La troupe dorée dit : L'empereur n'était pas là ; et comment le iail-il que l'empereur ne puisse former un général ?
L'aventure est fâcheuse pour le pauvre Rejqiier. Nulle part on ne se bat; les regards sont, sur nous. Avec nos bonnes troupes et à forces égales^ être défaits en. si i>eu de minutes ! cela ne s'est point vu depuis la révolution.
Reynier a tâché de -se faire tuer , et il court encore oonune un fou partout pà il y a des coups à attraper. Je l'approuverais s'il ne m.'émmeniût ; moi , je n^ai pas perdu h bataille., je ne voulais point être vice-^oi, et tout nu que me voilà je me trouve bien au monde. Les fidUes nous laissent aller> et suirvivent trés-volontiers à leurs espérances. Que les temps sont changés depuis Monte- I^ctie, en quinze jours ! Au lieu de cette foule, de ce cortège, c'est à qui se dispensera de l'accompagner ; il n'y ▼a plus que ceux qui ne peuvent l'éviter. Je les trouve de bon sens , et j^ ferais comme eux. Je le pourra , je le devrais, et je le veux même quelquefois, quand je me rappelle sa cour et ses airs; mais dans le malheur il est bon
haimne) nofl hiunours se 09&TÎeBnenl ao fond ; randemie belle pasaioa et rallume tXjaini le Mottétcraur AêU m$ maihmtreu» AmpUtrfon. Bien entendu qu'an moindie tent qui le gooflerail encore » nous ferions bande A part, comaie la première foie* Ne mé troines*4i;L pas hairile?
si je m'allaohe aux gens, c'est seulement tant qo'ila amit brouillés att^ la fortune* Le rfauUatde tout ceci, c'est qu'il perd et son anciome réputation qu'on n'avait pu lui ôter^ et un crédit naissant dans oe nouyeau tripot; il retenait sur l'eau , et lé vùilâ noyé.
Morel aune blessure de plus , qu'il ne donnerait pas pour beaucoup : c'est une balle au-dessus du genou; il admire son bonheur. En ^fot, la croix , s'il l'obtient, aurait pu loi coAter plus cher , et c'est bon marché , certes , quand on n'a pas d'aïeux.
Masséna t et les nobles , et tous les gens bien nés sont AjBÎx milles d'ici , A Castroyillari; sa troupe dorée A M<h nùBO« M. de Golbert aussi est lA^qui trouve durdesuiyre le quartier^général sans sa voiture bombée. D a Uen fallu la laisser A Lago Negro et faire trois journées A cheval, n prétend ^ pour tant de fatigues et de périls , cpi'on le fasse officiel) de la légion, et je trouve sa prétention bien modérée pour un homme qui s'appelle M. de Golbert.
Le trait de ton Dedon (i) est bon : je le savais déjé. Tu crois que le scandale de l'affaire lui pourra nuire?
(i) Gonmandast l'artillerie de rarmée derant Gaète.
( lis)
Ahl fl|*ik a soin àes.fiiailade ehaase, et qpi'il coate toujours de petites hisloites, c'est In^n cel^ qui rempéchen de derenir «B gras seigneur» II y a ici un odonel Gnd^îaski qn & fsît pis^ s'il estpÔBsible , et qui n'en- sera pasmoins géaéfal anoatpea, car ô'est un hoa Mrvit9ur, im homme qpdeatt ce qu'on doit iki ses: cfaelEi, uihoÉdme eâfin qui imloin, je tfen répoods^^ Saads nsqaersapeoii. A« frit , ces diOBes4à pe font nul. tort y pomt^m qiifon serre bien , (fâîHevrS) dans faoticliambref et suitoiit qtiandi on a iavantage d'être connu: pour va set. C'est bien li le cas ds ton Dedon ^ et je te conseille de lui faire ta cour.
J'ai reçu ta dernière lettre, comme tu Tois; tout de bon, cela est trop drôle ! Salyat , qui meurt réellement et en vérité de la peur, Dedon qui en est bien malade, l'autre qui se tient loin ; voilà de ces choses qu'on ne peut savoir i moins d'être du métier. En lisant la gazette , personne n'imagine qu'à travers tant de guerres on puisse parvenir aux premiers emplois de l'armée sans être en rien un homme de guerre. Ma foi , quant au reste du monde, je ne f en saurais que dire ; mais j'ai tu deux classes dans ma Tie, gens de lettres et gens d'épëe. Non! la postérité ne se doutera jamais combien , dans ce siècle de lomières et de batailles , il y eut de savants qui ne sa-« vaient pas lire et de braves qui faisaient dans leurs chausses I Combien de Laridons passent pour des Césars , sans parler de César Berthier !
Nous partons demain pour Coseuza , où nous devons joindre Masséna. Nous ne faisons rien , comme vous di-
tes; de petits pillages dans des villages. Adieu ; .ta peox m'écrire maintehant par la poste , si poste ily a*
Noos avons trois Fianoesclû, dont deux .génémux et an colonel aîdeHle-camp de Blasséna^ assez mal plaisant animal ; des deux généraux l'un est nn petit bancal , {Mn de feu , intrépide , donnant tête baissée partout. L'antre est un ci-devant procureur deBastia, et né pour toujomxs l'être. A dire vrai , il l'est toujours , et n'a guère changé que d'halnt. Adieu encore une fois; ce long volume te prouve combien nous sommes peu occupés.
A M. LE GÉIVÉRAL DUI4AUI.QY ,
. . A.HAPLES.
. ^ Cassano , la août 1806.
Mcm géAériil^ rien> ne {koinraii ttife iaife.pUis. dç plawr él d^onneui* que de yo«B Teir approtivdr iiiaicoadiftite^ dans la sotte d|]^ratfon^ (i)qûe^}/aYàift prise tant à céeur,^ par amitié (loùt vrr hùmme qui-êfpi^s Cela m'a fait là 'ndne; Voas saurez tout y quand je fous verrai: Un ràyoït Se* prospérité donne d'étranges vàpeuirs. Moi/âaboirdVje h& fâché de la i>erte des canons ; mais ici je vois que personne n'y pense , et je serais bien bon de m'en faire un chagrin , quand tout le monde s'en moque.
On nous dit que tous êtes en faveur prés de madame G... Parbleu! vous devriez bien, dans vos bons moments , TOUS souvenir de moi , qui depuis six mois n'ai guère eu de bon temps , et me faire un peu revenir à Naples. J y ai bien à faire autant que vous; j'y ai la nue-propriété d'an des plus beaux objets qui soient sortis des mains de la nature. Je ne connais point votre madame ; tout le monde dit qu'elle a de jolies choses. Si vous aimez toujours le change , nous pourrions faire quelque affaire :
(1) Sa mission à Tarente. Voir la lettre du a8 mai.
VOUS me devriez certainement dn relonr; mais à cause de TOUS , et pour aller A Na]rtes , je ferais des sacrifices. Si vous aviez la moindre idée de ce que je vous propose , vous m'enverriez Tordre de partir sur-ienshamp et en poste.
Le i3 août le général Yerdier marcha à Tarsîa , et le i4 ^ Gdsentà , où le marédial MsMéna se trouvait déjà. Courier fut ensuile détaché de divers cotés pour faire rentrer les insurgés dans Tordre. 11 en l^attit ui>e bande le 18 en sortant de Cosenxa ^tet i*avan{a le jour mâuie |usqu'i Scigliano^ U fut ensuite dàigé sur. la Hantea , place maritime , vers laquelle le général Yerdier marchait par Piume^F reddo.
OFFICIER D'ARULLEME, A HAPUSS.
Scîgliaao , le ^i aoAt 1806..
Ton pstrOB iMBia écrit : foi refu une lettre du giniral, umme vùuê ypae ir&p honnête. H yeut dire : 4iomme celte fne voue egoez reçue. Tout le reste est de ce style : ce gaiçon-là ira loin.
Or, édoutez', toiIs qtri ditesl que nous ne faisons rien; soos pendîmes un capucin i SanGioYanni in Fiore, et une vingtaine de pativfes diables ijui avaient plus la mine
de charbonniers que d'autre cbose. Le capucin , bbmme d'esprit, parla fort bien àHèynier. Reynier lui disait: Vous avez prfiché contre nous; il s*en défendit ; ses raisons aie paraissaient asseâs bonnes. Nous voyant partis en sens qui ne devaient pas revenir, il avait prêché pour ceux à qui nous cédions la place. Pouvait-il faire autrement? Mais si on les écoutait , on ne pendrait personne*. Ici nous n'avons pu pendre qu'un père et son fils , que Ton prit endormis dattirtm ioeoè. Monseigneur excusera \ il nié s^èst trouvé que cela , pas une ame dans la ville; tout se sauvé, et , dans les maisons , il n'est resté que les cbats.
Nous rencontrons , par-ci par^la , des bandes qui A'osent pas même tenir le sommet des montagnes ; leur plus
grande audace fat à Coaenza (i ) où l'Anglais les amena (3). Il les fit venir jusqu'à la porte du câté de Scigliano , et ils y restèrent toute une nuit , sans que personne dedans s'en doutât. S'ils fiissententvés tout bonnement (carde gardes aux portes, ah! oui, c'est bien nous qui pensons à cela!}, ils prenaient au lit monseigneur le maréchal avec la femme du major; l'Anglais fut tué là. Le matin nous autres déconfits qui Tenions de Cassano, traversant Cosenza, nous sortîmes par cette porte, i la pointe du jour , et les trouvames là dans les vignes., U s'était avancé , lui j mais sa canaille l'abandonna., Je le vis environi^é; il jeta son épée en criant : prisonnier! mais on le tua ; j'en fus fikîhéy j'aurais voulu lui rendre un peu les. bpns traitements que i'ai reçus de ses compatriotes. C'était un bel homme ^ équipé magnifiquement; on le ^éppjiiiîlla en un. clin d'œil . Il avait de l'or beaucoup. ,
Nous allons â la Mantea, mais si nous trouvons porte dose, je ne sais conunent nous ferons» Yeidier a, je croiai quelques canops ; nous pandaurê ^ nous n'avons que de^ cordes.
A Ajello, entre Scigliano et,)a.Mantea« Courier flûUiteiioK»« t(miber entre les mains des brigands. lie canoniser d'ordpn-
^1) Le 18 août. M Chef de bande.
-( lai ) ^
nanoe qui raccompagnait fut tué , et il perdit son portermanteau. . ^ •
L'entreprise sur la Mantea n'ayant pas eu de suite , le général Beynier revinti ScigUano le a6, d*où il mardba le 3i à Soveria. Le i*' septenal>re il descendit à Nicastro : le 5 il vint àMaida , où le commandant CHavel fut retrouvé presque guéri de ses hiessuies. Enfin le 7 iV s'établit à Hileto , d'où son quartier-général ne sortit pas pendant les deux mois que Ck)urier passa encore à ce corps d'armée.
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A IHADAIHE mari ANNA DIOIflOI
A BOME.
MUeto, le 7 leplamlnre %^&6.
Mabamb 9 Dieu veuille que ma dernière lettie ne vous soit pas parvenue! Je serais bien fâché vraiment que oe que je vous demandais fût parti ; c'étaient des papiers et des livres. Quant à mes habits , je ne les ai pas reçus; mais je sais qui les a reçus pour moi , ce sont les Anglais. Vous aurez appris que nous perdîmes contre eux » il y a deux mois , une bataille et toute la Galabre : nous re-gagnerons peut-être la Calabre , mais non la bataille. Ceux qui sont morts, sont morts ; tout ce que nous pourrons faire, ce sera de leur tuer autant de monde qu'ils nous en ont tué; bientôt, selon toute apparence, nous aurons cette consolation , ou pis que la première fois. Quoi qu'il en soit, la guerre m'occupe tout entier, et je ne pourrai de long-temps penser à autre chose ; ainsi , Madame , je souhaite que , jusqu'à mon retour , vous conserviez chez vous les petits effets dont vous avez bien voulu vous faire dépositaire.
Je remets au temps où j'aurai l'honneur de vous voir. Dieu aidant, le détail de nos désastres. C'est une histoire qui commence mal, et dont peu de nous verront la fin.
Je ne suis pas des plus à plaindre y puisque j'ai encore tous mes membres ; m^ûs la ohemise que je porte ne m'appartient pas; jugez par-là de nos misères.
Si , en conséqoenee de ma dernière lettre , vous m'aviez adressé quelque paquet à Naples, ayez la bonté de m'envoyer les renseignements nécessaires pour le réclamer. Je resterai ici tant qu'on y fera la guerre; mais ai l'on cesae de se battre, je cours aussitôt i Rome, et tous m^ maux ne finiront que quand j'aurai le bonbe w d^ vous revoir.
Permettesi madame, que je wus prie de présenter mou retpeot i madame votre m/toe, à mademoiselle Henriette , et i monsieur d'Agincourt , qu^ vouqi voyez sàremeat quelquefois ; me donner de leurs nouvelles et des vAtrse , c'est le plus grand plaisir que v<w puissiez me Cure de si loin.
:ttsc;
A. H. LE GIËNÉRAL MOSSEL.
Hâleto, le 10 septembre 1806.
Ta\ reçu , mon général , la chemise dont vous me faites ptésent; Dieu vous la rende, mon général, en ce monde-CT on dans lautiëJ Jamais charité ne fat mieux placée que celle-là ; je ne suis pourtant pas tout nu , j'ai même une chemise sur moi, à laquelle il manque, à yrai dire , le derant'etle derrière, et voici èomment : on me la 'fit d'une toile à sac que j'eus au piHage d'un village , et c'est là encore tine chose à vous expliquer. Je vis tin soldat qui emportait une pièce de toile ; sans m'informer s'il l'avait eue par héritage ou autrement , j'avais un écu et point de linge; je lui donnai l'écu , et je devins propriétaire de la toile , autant qu'on peut l'être d'un effet volé» On en glosa ; mais le pis fut que , ma chemise faite et mise sur mon maigre corps par une lingère suivant l'armée , il fut question de la faire entrer dans ma culotte , la chemise s'entend , et ce fut là où nous échouâmes , moi et ma lingère. La pauvre fille s'y employa sans ménagements, et je la secondais de mon mieux, mais rien n'y fit ; il n'y eut force ni adresse qui put réduire cette étoffe à occuper autour de moi un espace raisonnable. Je ne vous dis pas , mon général , tout ce que j^'eus à souffrir de ces tentatives, malgré Tattenlion
et les soins de ma femme de chambre , on ne peut pas plus expeite à pareil service. Enfin néces^té^ mère de rindôstrie , nous suggéra l'idée de retrancher de la chemise tout ce qui refusait de loger dans mon pantalon , c'est-à-dire le devant et le derrière , et de coudre la ceinture au corps même de la chemise, opératidn qu'exécuta ma bonne couturière avec une adresse merveilleuse et toate la décence possiblerll n'est sorte de calembourgs et de mauvaises plaisanteries qu'on n^Âit faits lâ-^essus; et c'était un sujet à ne jamais s'épuiser, si votre générosité ne m'eàt mis en état de faire désormais plus d'envie que de pitié. Je me moque à mon tour des railleurs , dont aucun ne possède rien de comparable au don que je reçois de vous.
D n'y avait que vous , mon général , capable de cette bonne œuvre dans toute l'armée; car, outre que mes camarades sont pour la plupart aussi mal équipés que moi, il passe aujourd'hui pour constant que je ne puis rien garder, l'expérience ayant confirmé que tout ce que l'on me donne va aux brigands en droiture. Quand j'échappai nu de Corigliano , Saint-Vincent (i) me vêtit et m'emplit une valise de beaux et bons e£fets, qui me fureat pris huit jours après sur les hauteurs de Nicastio(2). Le général Yerdier et son état-major me firent une autre pacotille , que je ne portai pas plus loin que la
(i) Dqiais colonel d'arlillerie.
(a) Le 20 juin.
Mantea, ou Ajello (3), pour nri^ux due, où je fus dépouillé pour h quatrième foi«. On s'est doue lassé de xn'habiller et de me faire Taum^e , et ou croit géoéra«lemeut que mou destin est de ipajaurir uu, comme je sois né. Avec tout cela, on me traite si bien , Je général Rey*nier a pour moi tant de bonté , que je ne me repens pQÎnt encore d'avoir demandé â faire cette campagne^ oi je n'ai perdU) après tout, que mes chevaux, mon ai^iU , mon domestique j mes nippes et celles de mes amis.
(i) Ijea4 août.
aBaBBBOBBSBBaawBivaBv
A M. DE SAINTBHSIOISL ,
A PARIS
MUeto , le la teptanlire 1806.
Monsieur , depuis ma dernière lettre , à laquelle tous répondîtes d'une manière si obligeante^ il s'est passé ici des choses qui nous paraissent â nous de grands événements, mais dont je crois qu'on parlera peu dans le pays où TOUS êtes. Quoi qu'il en soit, Monsieur, si l'histoire de la grande Grèce durant ces trois derniers mois , a pour Toas quelque intérêt, je vous envoie mon journal (1) , c'est-â-dire un petit cahier, où j'ai noté en courant les hommes et les bouffonneries les plus remarquables , dont j'ai été le témoin. H est difficile d'en voir plus, en si peu
de temps et d'espace. C*est M. de la Ch qui se charge
de TOUS faire parvenir ce paquet, que j'ai mis sous enveloppe avec mon cachet. Je vous demande en grâce que cela ne soit vu de personne.
Si les traits ainsi raccourcis de ces exécrables farces ne vous inspirent que du dégoût , je n'en serai pas surpris. Cela peut piquer un instant la curiosité de ceux qui connaissent les acteurs. Les autres n'y voient que la honte de l'espèce humaine. C'est là néanmoins l'histoire , dé-
(1) Ce journal ne s^est pas retrouvé. ^
poaillée de ses ornements. Voilà les canevas qu'ont brodés les HérodoU eties TUuoydiàe. Pour moi , m'est avis que cet enchaînement de sottises et d'atrocités qu'on appelle histoire ne mérite guère l'attention d'un homme sensé. Plutaxque , avec
L*air d'homme sage ,
Et cette large barbe au miliea du visage ,
me fait pitié de nous venir pr6ner tous ces donneurs de batailles dont le mérite est d'avoir joint leurs nonois aux événements qu'amenait le cours des choses.
Depuis, notre jonction avec Masséna nous marchons plus fièrement et sommes un peu moins â plaindre. Sous retournons sur nos pas , formant l'avant-garde de cette
petite armée eit faisant aux insurgés la plus vilaine de
toutes les guerres. Nous en tuons peu j qou3 en prenons
encore moins. La nature du pajs, la connaissance et
l'habitude qu'ils en ont, font que , même étant surpris ,
ils nous échappent aisément; non pas nous  eux. Ceux
que nous attrapons , nous les pendons aux arbres ; quand ils nous prennent, ils nous briilent le plus doucement qu'ils peuvent. Moi qui vous parle, Monsieur ^ je suis tombé entre leurs mains : pour m'en tirer, il a fallu plusieurs miracles. J'assistai à une délibération (i) où il s'agissait de savoir si je serais pendu, brûlé ou fusillé. Je fus admis à opiner. C'est un récit dont je pourrai vous
(i) A Corigliano , le 12 juin
(IWertir quelqvej^iir^ Je Tai aoQvent échappé beH^'dans le cpiurs 4e œUe campagne ; .car, outre les kasardstooDH man5| j'ai fait deux fois lé voyage db Règgio â Taxeote , allée et retour, c'est^-dîrey plus de quatre' cents lieues i tzayers les insurgés ,. seul ou p^u aecolapàgné, tantôt i pied y tantôt i ekejBX f . quelquefois à quatre pattes , quel** ^fois glissant sur mon derrière- ou ;CttIbutant du alunit des montagnes. C'est dans unedeoesbouiaes que je fias pris par nos bons ^amis^ JQ U\j a ta bois ni coupë-gorge dans toute la Calabre où )e. n'aie iait de ces promenades , et poiurquoi 7.Ab ! c'eat eeleiqai tous ficcait pitié. Une fois, de sept hommes que ^'aTaia.pour esterte, trois furent tués a?eç quatre chevaux par lep montagnasfib (i). Nous sTOns peidn.et perdons chèque, jour de. cette maniéce une înft* njté d'officiers ou de petits détaçkemenls. Une autre foia^ ppar éviter pareille re.ncontre , je mofitfii sur une petite huque, et| aycint foreé le:patron, pcUstir malgré le mauvais temps > je fus emporté en pleine mer* Nos- mancNi-' vies furent belles ! Npus npus mîmes a genou » nous fîmes des oraisons : nous piromimes des messes à la Vierge- et i saint Janvier, tant qu'enfin me voilà encore.
Depuis» sur une autre barque je paaaai prés d'une frégate anglaise qui , m'ayant tiréjqnelquescoups , tous mes . rameurs se jetèrent à l'eauetaejaauvèrent à terre. Je restai seul conune Ulysse, comparaison d'autant plus juste que ceci m'arriva dams le détroit de Gharybde , à la vue
(0 A Nicattro , le a(V)aia.
d'ooe petite ville qui s'appelle eneoie Se^h, et oè je ne saîft c|iiel diea me fit aboxder paisiblement. J'avais coupé avec mon sabre le ootdage qjoi tenait ma petite voile la^ Une f sans quoi j'tuue été submergé.
J'avais sauvé , èa pillage de mes pauvres nippes, oeqne l'appelais mon btéviaire. Cétsit une Iliade de Timprimelie royale, un tout petit volume que vous aures pu voir dans les mains de Tabbé Barthélémy; cet exemplaire me venait de lui {guam dufori daminoi)^ et je sais qu'Q avait' coutume de le porter dans ses promenades* Pour moi, \t le p<»rtais partout; mais fautte jonri je ne sais pourquoi, Je le ccmflai à un soldat qui me conduisait un cheval en main. Oe soldat fiit tué et dépouillé. Que vous ditai-je , Monaienr? J'ai perdu huit chevaux , mes habits, mon linge, mon manteau, mes pistolets, mon argent. Je ne regrette que mon Amière, et pour le ravotri jjt donnerais la seule chemise qui me reste. C'était ma société ^ mon unique entretien dans lès haltes et les veillées* Mes camarades en rient. Je voudrais bien qu'ils eussent perduleur dernier jeu de cartes pour voir la mine qu'ils feraient.
Vous croirez sans peine , Monsieur, qu'au milieu de pareilles aventures je n'aie eu garde de penser aux antiquités : s'il s'est trouvé sur mon chemin quelques monu> ments , à l'exemple de Pompée, ne viêênda quidémpuiani. Non que j'aie rien perdu de mon goftt pour ces dioses-U, mais le présent m'occupe trop pour songer au passé : un peu aussi le soin de ma peau , et les Calabrais me font
(151) oublier la Grande Grèce. Cei^ enoore a«jmird'hm Cota- Irm ftfoa^. Remorquez , je tous prie, que » depnia Ânnibal, qui tromm m pays florissant, et le ratagea pendant seiie ans, il ne s'est jamais rétabli. Noos brûlons bien sans dottte , mais il parait qu'il s'y entendait aussi. Si nous nous arrêtions quelque part , si j'avais seulement le temps de regarder autour de moi , je ne doute pas que ce pays , oA tout est grec et antique , ne me fournit aisément de quoi TOUS intéresser et rendre mes lettres dignes de leur adresse. Il y a dans ces environs , par eafemple , des ruines considérables, un temple qu'on dit de Proserpine. Les superbes marbres qu'on en a tirés sont à Rome , à Naples et à Londres. J'irai voir, sije puis , ce qui en reste, et vous en rendrai compte , si je vis, et si la chose en vaut la peine.
Pour la Galabre actuelle , ce sont des bois d'orangers , des forêts d'oliviers , des haies de citronniers. Tout cela sur la côte et seulement près des villes : pas un Tîllage , pas une ihaison dans la campagne ; elle est inhabitable , £mte de police et de lois. Mais comment cultive-t-on , dires-vousf Le paysan loge en ville et laboure la banlieue ; partant tard le matin , il rentre avant le soir. Com*ment oaerait-on coucher dans une maison des champs? On y serait égorgé dès la première nuit. Les moissons ooAtent peu de soins; à ces terres soufrées il faut peu d'engrais ; nous ne trouvons pas à vendre le fimiier de nos chevaux. Tout cela annonce la richesse. Cependant le peuple est pauvre , misérable même. Le royaume est
riche ^ QfUri.-prodttisaiiiide tont, il yeiid. çt n'achète pas. Que fontri}§]d^ V^rg^i^? C^ n'cast pas sans xaisoa qii'oa a mmPdé wçi, Vivais de 17U4if), Ijo^i bornas awsi n'y manquent. pas. C'^st le.rofaiii^e dos .prêtres,, oà. tout leur appfurli^ntv Qa y £|tit toQujd^ pauyretjé popir ms marquer de ri^n^ ,de.€i^atQtéipoujr avoir toutes les lomm^.
Il n'y a poipt 4e fomillet qui ne soit gouvernée par un prêtre ju4qi)f:^^g|s )^ ji^ojn^rf^ dêtaila ; un mari n'açbête pas des souUçrspour sa femme sans l'avis du saint hpiuipe. Ce n'est pqini ici qu'il /aut prendrj^ exemple d^un bon gpuvernemçnti ootiai^ia natur^.ençhçMAtei Pour i^oi je^ne
m'habitue pas. «.voir jd^ citrqnsfdans les haies. Et cet air. embaumé aj^t^r de^K^ggip! pn.Ls'seatà deux Ueues au large quan4 le vent souffle , de t^^je^ La fleur d'o^nge^est cause qu'on y a un miel beaucoup meilleur. qu^,.celfDii de Virgile : Iqs abeilles d'Hybla ne.paiasaieqt q^'^ \f thyn j n'avaiei^:p.QiM. .tf §rwgflrs- . : rToutes . choses . laxy pyupd'hui valent mifpx< cju'autref ois; ,.\,,^ , /'
Je laiisien vous s^pp^anj^ deipprê^epter m^n peapect à madame <|e,$!ai9^-Çroix et 4 .AI* Larcher. Que n'af-jjs.îci sonHérodQberjCpmmQ je l'avais en Allemagne! Je le perdis justen^^t.coynn^^ jeivîeqs de fa^ mon Homère^. aor le ppini de,. le w^ojr p^r cce^ifr. Il n^ fut pr^; pa^ 4es hussards. Çerque je ne pejrd^i ja^lais^, ce sont.le^ aeutimen^ quf.vpua m'inspirez l'un et l'autre, dana l^fqmls i] entre. 4p Respect, de l'admiration, et, si ji'osele.dire, ^eVamiti^é. ' » . ,.i . .
OFFICIER VARTILLERIE^ A NAFLES.
Mileto j le 16 octobre 1806.
J'avais déjà ouï dire que ce pauvre Michaud (1) s'était fait égorger. Je ne m'en étonne pas ; il avait perdu la tête : ce n'est pas une façon de parler. Je le yis â Cassano , son esprit était frappé ; il vojait partout des brigands. Ce que cela produit, c'est qu'on se jette dans le péril qu'on veut éviter. Il y a une autre chose qui fait périr Ces gens4à , c'est l'argent qu'ils portent avec eux, comme Sucy et mille autres que la ehirê eoiêetU a conduits à mal. Au reste , £1 n'était pas le seul à qui la peur eftt troublé le sens. Je n'en pourrais dire autant de plusieurs qui oni faii la guerre p yui eaoent hien , qui ont M partout* Il fuaX convenir aussi que nos aventures n'étaient pas gaies. Voici celle de Cassano: elle fut assurément des moins tragiques pour nous , mais elle fit du bien , à cause du miracle dont on t'a parlé.
Après avoir saccagé sans savoir pourquoi la jolie ville de Corigliano, nous venions (non pas moi, j'étais avec Yeidier; mais j'arrivai trois jours après); nos gens mon-
(1) Gommissairedes guerres.
taient vers Cassano (i), le long d'un petit fleuve ou torrent qu'on appelle encore le Sibari, qui ne traverse plus Sibarisy mais des bosquets d'orangers. Le bataillon suisse marchait en tête , fort délabré comme tout le reste , commandé par Muller, car Clavel a été tué à Sainte-Euphémie. Les habitants de Cassano, vojant cette troupe rouge I nous prennent pour des Anglais : cela est arrivé souvent (a). Ils sortent , viennent à nous , nous embrassent , nous félicitent d'avoir bien frotté ces coquins de Français , ces voleurs , ces excommuniés. On nous parla, ma foi, sans flatterie cette fois-la. Ds nous racontaient nos sottises et nous disaient de nous pis encore que nous ne méritions. Chacun maudissait les soldats de maestro Peppe , chacun se vantait d'en avoir tué. Avec leur pantomime , joignant le geste au mot :fen ai poignardé sùe$ j'en ai fusillé dix. Un disait avoir tué Verdier; un autre avait tué mçi ! ceci est vraiment curieux. Portier, lieutenant du train , je ne sais si tu le connais , voit dans les mains de l'un d'eux sts propres pistolets, qu'il m'avait prêtés, et qu'on me prit quand je fus dépouillé. Il saute dessus : A qui sont ces pistoUu? L'autre, tu sais leur
style : Monsieur^ iU sont à vous. Il ne croyait pas dire si vrai. Mai* , de qui les avez-voue eus ? D'un officier frem^ gais que foi tué. Alors , moi et Verdier, on nous crut bien morts tous deux; et, quand nous arrivâmes, trois
(x) Le 4 août.
(a) En particulier àMarceUinara le soir du combat de Maida.
jouis aiMrèS) on était déjà en train de ne plus penser i nous.
Tu vois comme ils se recommandaient et arrangeaient leur affaire. On reçut ainsi tontes leurs confidences , et ils ne nous reconnurent que quand on fit feu sur eux , i bout touchant. On en tua beaucoup; on en prit cinquanie^eux, et le soir on les fusilla sur la place de Cassano. Mais un trait â noter de la rage de parti , c'est qu'ils furent expédiés par leurs compatriotes, par les Calabrais nos amiS| les bons Calabrais de Joseph , qui demandèrent comme une faveur d'être employés à cette boucherie. Us n'eurent pas de peine à l'obtenir ; car nous étions las du massacre de Corigliano. Voila les fêtes de Sibans ! Tu peux garantir à tout venant l'exactitude de ce récit. Le miracle fameux fut que peu de jours après , dans un village voisin , on égorgea cinquante^eux de nos gens, ni plus ni moins , qtii pillaient sans penser à mal. La Madona , comme tu peux croire , eut part i cette bonne affaire , dont les récits furent embellis et propagés é la gloire de la santa fide.
La scène de Marcellioara est du même genre. Nous f&mes pris pour des Anglais , et comme tels , reçus dans la ville. Arrivés sur la place , la foule nous entourait. Un homme chez lequel avait logé Reynier le reconnaît et veut s'enfuir. Rejnier fait signe qu'on l'arrête, on le tue ; la troupe tire toute i la fois ; en deux minutes la place fut couverte de morts. On trouva là six canonniers du régiment , dans un cachot , demi-morts de faim , entière-
ment nus. On les gardait pour an petit auio^a^fll qui devait avoir lieu le lendemain.
L^ventoie da grand-amiral est sans donte merveillense, on ne peat réchapper pins belle. Cependant, noas t'en citerions qui n'en doivent guère â celle-là. Il n'7 a pas encore quinze jours que nous décrochâmes un de nos hommes mal pendu et mal poignaïdé , qui mange et boit maintenant comme toi. On tue tant , on est si presséi qu'on ne fait les choses qu'a moitié. Tout cela n'est rien auprès de l'histoire de Mingrelot ; tu dois la savoir, puis^ qu'il est i Naples. Il t'aura pu conter aussi ce qui arriva à Maréchal , de son régiment, fusillé deux fois et vivant.
Mer, l'aide-de-camp de Saint-Gyr, n'a pas été si heureux : il est mort. Il fut blessé à la cuisse dans une embuscade , et achevé par les chirurgiens à Gartro-YiUarî. Âlquier et Lejeune , chef de bataillon du même régiment, ont péri à Scigliano. Gasselet fut tué â Sainte-Euphémie. Compère (1) a un bras coupé et une jambe qui ne vaut guère mieux.
Pour moi , je n'ai garde de me plaindre ; j'ai peidn plos que tous les autres en chevaux et en effets; mais ma peau est entière, et j'ai le compte de mes membres. Je me suis vu quelquefob assez mal i mon aise; mais plus souvent j'ai eu du bon. Presque toujours bien avec le patron (3); ma disgrâce a duré autant que sa prospérité ,
(1) Général de brigade.
(q) Le général Reynier.
e» fU0 durêm /«# rosêê.. Ayant tout ceci on n'eût daigné abaisser un regard jusqu'à moi; l'infortune l'humanise ,' et nous Toili de nouveau bons amis.
Les gens qui ne réfléchissent point, à la tète desquels tu peux me mettre | trouvent encore ici de bons moments; on y mange , on y boit. Parmi toutes ces diableries, on y fait l'amour comme ailleurs et mieux , car on ne fut que cela* Le pays fournit en abondance de quoi satisfSure tous les appétits , poil et plume , chair et pois* son ; du fin plus qu'on n'en peut boire , et quel vin I des femmes plus qu'on n'en veuL Elles sont noires dans la plaine , blanches sur les montagnes , amoureuses partout. Calabraise et braise c'est tout un. Les veritu que nous avons amenées ont eu de furieux assauts , prises et reprises par les Anglais^ les Siciliens, les Calabrais et toujours rendues sans tache. Madame Grabinsld, madame Peyri , madame François ont été fort respectées des Anglais, i ce qu'elles disent;^ elles se louent moins des Napolitains , qui auraient eu plus d'attentions pour un de nos petits tambours. Madame Grabinski est un ange de douceur et de complaisance ; je la vis un jour à Palmi ; je dînai avec eux. Comme il n'entend guère l'italien, j'eus toute la commodité de parler à la belle. Je lui contai bonnement comme je l'avais nuinquée d'un quart d'heure à Bologne, chez madame Williams, où l'on ne payait qu'en sortant. Je me plaignis fort du tour <iue m'avait joué Grabinski, et à nous tous, de l'en*^ lever ainsi pour la mettre en chartre privée ; que n'était--^
il venu uo qaart-d'lietiTe pins tard ou toob plus tôt , me dit^Ue.
Ces gens de Palmi me contèrent des merveilles de Michel (i). Dans Scylla, qa'ils Toient en plein de lenrs montagnes , il a fait pendant Tingt-trois jours tont ce qui se pouvait humainement^ C'était un feu d'enfer par mer et par terre. Si je t'enfile encore celle-là , tu n'en seras jamais quitte. Dors-tu 7 moi je vais me coucher. Adieu.
(i) Cliefdebataillon du génie.