‹ Œuvres complètesChapitre 3 sur 91 · A J.-K. HUYSMANS · texte numérisé non relu

A J.-K. HUYSMANS

Simplement, comme on verse un parfum sur une flamme Et comme un soldat répand son sang pour la pairie, Je voudrais pouvoir mettre mon cœur avec mon âme Dans un beau cantique à la sainte Vierge Marie.

Mais je suis, hélas! un pauvre pécheur trop indigne. Ma voix hurlerait parmi le chœur des voix des justes : Ivre encore du vin amer de la terrestre vigne, Elle pourrait offenser des oreilles augustes.

Il faut un cœur pur comme l'eau qui jaillit des roches, Il faut qu'un enfant vêtu de lin soit notre emblème, Qu'un agneau bêlant n'éveille en nous aucuns reproches, Que l'innocence nous ceigne un brûlant diadème,

Il faut tout cela pour oser dire vos louanges, 0 vous, Vierge Mère, ô vous Marie Immaculée, Vous, blanche à travers les battemeuis d'ailes desanges, Qui posez vos pieds sur notre terre consolée.

Du moins jn ferai savoir à qui voudra l'entendre Comment il advint qu'une ûmc des plus égarées, Gr&ce à ces regards cléments de votre gloire tendre, Revint au bercail des Innocences ignorées.

Innocence, ô belle après l'Ignorance inouïe, Eau claire du cœur après le feu vierge de l'àmc. Paupière de grûcc sur la prunelle éblouie, Désaltèrement du cerf rompu d'amour qui brame 1

Ce fut un amant dans toute la force du terme : Il avait connu toute la chair, infâme ou vierge, Et la profondeur monstrueuse d'un épiderme, Et le sang d'un cœur, cire vermeille pour son cierge!

Ce fut un athée, et qui poussait loin sa logique - Tout en méprisant les fadaises qu'elle autorise, Et comme un forçat qui remâche une vieille chique Il aimait le jus flasque de la mécréantise.

Ce fut un brutal, ce fut un ivrogne des rues, Ce fut un mari comme on en rencontre aux barrières; Bon que les amours premières fussent disparues. Mais cela n'excuse en rien l'excès de ses manières.

Ce fut, et quel préjudice ! un Parisien fade. Vous savez, de ces provinciaux cent fois plus pires Qui prennent au sérieux la plus sotte cascade. Sans s'apercevoir, ô leur âme, que tu respires;

Race de théâtre et de boutique dont les vices Eux-mêmes, avec leur odeur rance et renfermée, L^.veraient le cœur à des sauvages, leurs complices, Race de trottoir, race d'égout et de fumée 1

Enfin un sot, un infatué de ce temps bête -(Dont l'esprit au fond consiste à boire de la bière) Et par-dessus tout une folle tête inquiète, Un cœur à tous vents, vraiment mais vilement sincère.

Mais sans doute, et moi j'inclinerai fort à le croire, Dans quelque coin bien discret et sûr de ce cœur même, Il avait gardé comme qui dirait la mémoire D'avoir été ces petits enfants que Jésus aime.

Avait-il, — et c'est vraiment plus vrai que vraisemblable,

Conservé dans le sanctuaire de sa cervelle

Votre nom, Marie, et votre titre vénérable,

Comme un mauvais prêtre ornerait encor sa chapelle?

Ou tout bonnement peut-être qu'il était encore. Malgré tout son vice et tout son crime et tout le reste, Cet homme très simple qu'au moins sa candeur décore En comparaison d'un monde autour que Dieu déteste.

Toujours est-il que ce grand pécheur eut des conduites Folles à ce point d'en devenir trop maladroites Si bien que les tribunaux s'en mirent, — et les suites! Et le voyez-vous dans la plus étroite des boîtes?

Cellules! Prisons liumanitalres! il faut lairc Voire horreur fadasse ot co progrès d'hypocrisie... Puis il s'attendrit, il réfléchit. Par quel mystère, 0 Marie, 6 vous, de toute éternité choisie?

Puis il se tourna vers votre Fils et vers Sa mère, 0 qu'il fut heureux, mais là promptement, tout de suite ! Que de larmes, quelle Joie, ô Mère ! et pour vous plaire, Tout de suite aussi le voilà qui bien vile quille

Tout cet appareil d'orgueil et de pauvres malices, Ce qu'on nomme esprit et ce qu'on nomme la Science, Et les rires et les sourires où tu te plisses, Lèvre des petits exégètes de l'incroyance !

Et le voilà qui s'agenouille et, bien humble, égrène Entre ses doigts fiers les grains enflammés du Rosaire, Implorant de Vous, la Mère, et la Sainte, et la Reine, L'affranchissement d'être ce charnel, ô misère !

0 qu'il voudrait bien ne plus savoir rien du monde Qu'adorer obscurément la mystique sagesse, Qu'aimer le cœur de Jésus dans l'extase profonde De penser à vous en même temps pendant la Messe.

0 faites cela, faites celle grâce à celte âme, 0 vous, vierge Mère, ô vous Marie Immaculée, Toute en argent parmi l'argent de l'épilhalame, Qui posez vos pieds sur notre terre consolée.

BOURNEMOUTH

A FRANCIS POICTEVIK

Le long bois de sapins se tord jusqu'au rivage, L'étroit bois de sapins, de lauriers et de pins, Avec la ville autour déguisée en village : Chalets éparpillés rouges dans le feuillage Et les blanches villas des stations de bains.

Le bois sombre descend d'un plateau de bruyère,, Va, vient, creuse un vallon, puis monte vert et noir Et redescend en fins bosquets où la lumière Filtre et dore l'obscur sommeil du cimetière Qui s'étage bercé d'un vague nonchaloir.

A gauche la tour lourde (elle attend une flèche) Se dresse d'une église invisible d'ici, L'estacade très loin ; haute, la tour, et sèche : C'est bien l'anglicanisme impérieux et roche A qui l'essor du cœur vers le ciel manque aussi.

^ fait un de ces temps ainsi que je les aime, Ni brume ni soleil! le soleil deviné, Pressenti, du brouillard mourant dansant &même Le ciel très haut qui tourne et fuit, rose de crème; L'atmosphère est de perle et la mer d'or fané.

De la tour protestante il part un chant de cloche, Puis deux et trois et quatre, et puis huit à la fois, Instinctive harmonie allant de proche en proche, Enthousiasme, joie, appel, douleur, reproche, Avec de l'or, du bronze et du feu dans la voix ;

Bruit immense et bien doux que le long bois écoute! La musique n'est pas plus belle. Cela vient Lentement sur la mer qui chante et fiémit toute. Comme sous une armée au pas sonne une route Dans l'écho qu'un combat d'avant-garde retient.

La sonnerie est morte. Une rouge traînée

De grands sanglots palpite et s'éteint sur la mer,

L'éclair froid d'un couchant de la nouvelle année

Ensanglante là-bas la ville couronnée

De nuit tombante et vibr à l'ouest encore clair.

Le soir se fonce. Il fait glacial. L'estacade Frissonne elle ressac a gémi dans son bois Chanteur, puis est tombé lourdement en cascade II. S

Sur un rythme brutal comme l'ennui maussade Qui martelait mes jours coupables d'autrefois :

Solitude du cœur dans le vide de l'âme, Le combat de la mer et des vents de l'hiver, L'orgueil vaincu, navré, qui râle et qui déclame, Et cette nuit où rampe un guet-apens infâme, Catastrophe flairée, avant-goût de l'Enfer...!

Voici trois tintements comme trois coups de flûtes, Trois encor, trois encorl VAngelus oublié Se souvient, le voici qui dit : Paix à ces luttes ! Le Verbe s'est fait chair pour relever tes chutes, Une vierge a conçu, le monde est délié !

Ainsi Dieu parle par la voix de sa chapelle Sise à mi-côté à droite et sur le bord du bois... 0 Rome, ô Mère! Cri, geste qui nous rappelle Sans cessse au bonheur seul et donne au cœur rebelle Et triste le conseil pratique de la Croix.

" — La nuit est de velours. L'estacade laissée Tait par degré son bruit sous l'eau qui refluait, Une route assez droite heureusement tracée Guide jusque chez moi ma retraite pressée Dans ce noir absolu sous le long bois muet.

Janvier 1877.

TIIERE

A <VILB LB BRUN

« Angels I » seul coin luisant dans ce Londres du soir, Où (Ïambe un peu de gaz et jase quelque foule, C'est drôle que, semblable à tel très dur espoir, Ton souvenir m'obsède et puissamment enroule Autour de mon esprit un regret rouge et noir :

Devantures, chansons, omnibus et les danses Dans le demi-brouillard où flue un goût de rhum, Décence, toutefois, le souci des cadences. Et même dans l'ivresse un certain décorum. Jusqu'à Iheure où la brume et la nuit se font denses.

« Angels! » jours déjà loin, soleils morts, flots taris; Mes vieux péchés longtemps ont rôdé par tes voies. Tout soudain rougissant, misère! et tout surpris De se plaire vraiment à tes honnêtes joies, Eux pour tout le contraire arrivés de Paris!

Souvent l'incompressible Enfance ainsi se joue, Fût-ce dans ce rapport infinitésimal, Du monstre intérieur qui nous crispe la joue Au froid ricanement de la haine et du mal, On gonfle notre lèvre amère en lourde moue.

L'Enfance baptismale émerge du pécheur, Inattendue, alerte, et nargue ce farouche D'un sourire non sans franchise ou sans fraîcheur, Qui vient, quoiqu'il en ait, se poser sur sa bouche A lui, par un prodige exquisement vengeur.

C'est la Grâce qui passe aimable et nous fait signe.

0 la simplicité primitive, elle encor!

Cher recommeneement bien humble! Fuite insigne

De l'heure vers l'azur mûrisseur de fruits d'or!

« Angels ! » ô nom revu, calme et frais comme un cygne I

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