‹ Œuvres complètesChapitre 256 sur 540 · CL. DB LA FIDÉLITÉ DANS LES VOIES DE DIEU · texte numérisé non relu

CL. DB LA FIDÉLITÉ DANS LES VOIES DE DIEU

L'un des principaux points de la vie intérieure, consiste en la fidélité que chaque âme doit rendre à son Dieu, en la voie en laquelle ij la met et la réduit pour sa gloire, (x'tte fidéiiiérequiert que l'âme ne choisisse que Dieu, et ne choisis>e [)oint d'autres voies, aissani à la divine volonté de les choisir pour elle, et de les ordonner sur elle; et cela est un des hommages que la créature doit à l'autorité suprême de son Créateur. C'est une des plus grandes 0()érations du Créateur en sa créature, après la création, de choisir, accomplir et ordonner sur elle la voie par latjuelle elle doit rentrer en lui et lui en elle. C'est un des plus grands anéantissements de l'humaine volonté en l'usage de sa liberté de n'avoir point de choix, de liberté, ni même de pensée en une chose qui la concerne si fort, et d'être en ce sujet, comme n'étant point au regard de la volonté incréée.

Celte fidélité requiert, en second lieu, que l'âme s'a[»plique toute à Dieu en la voie qu'il a choisie et ordonnée, comme s'i! n'y avait point d'autre voie que celle là, comme vraiment il n'y en a point pour elle ; et pour son regard, elle doit être sans goût et sans connaissance volontaire de toutes les autres voies que Dieu tient sur ses créatures , comme s'il n'y av.ut qu'e'Ie et Dieu au monde, et comme s'il n'y avait qu'une voie pour rentrer en scn Dieu, et on celte unité d'application se commence la parfaite adhé-

OlicVRES COMrL. DE DE BÉRL'LLE.

rence do l'esprit avec Dieu, (pji nous conduit à l'unité d'esprit avec lui. Celle fidélité, en troisième lieu, recpiiert que l'Ame emploie tfMites ses puissances h se perdre et anéantir en Dieu en la voie qu'il tient sur elle, afin rpie Dieu, par nfirès, ('1111)1018 sa puissance divine sur l'âme, à l'anéantir luimême [>ar ses opérations intimes et secrètes, ipii opèrent une sorte d'anéantissement sur I Ame même. bi(.>ii diirérente de celui que l'Ame exerçait auparavant par sa [iropre puissance sur soi-même. Car la [luissance flivine est bien [)lus efiicace à anéantir l'Ame que n'est pas celle de lAme [tropre, qui a un jtouvoir fort petit et limité à opérer sur ellemême. Et comme Dieu a voulu employer a puissance h tirer l'âme du néant par créalion, il veut aussi employer sa puissance suprême à la réduire à un autre néant, afin (lu'elle ne soit plus qu'une capacité de Dieu (pii veut être (Jésormais tout en elle par grâce, en quelque manière approchante de celle par laquelle il sera tout à tous en sa gloire.

Cestroispointssontgénérauxen toute voie.

Je viendrai par a[)rès à la voie particulière (jui est proposée. Seulement je vous [)rie d'observer que j'ai dit, au second [)0int, que l'âme se doit appliquer à Dieu en sa voie, et non qu'elle se doit appliquer à sa voie, parce qu'il y a des voies si simples et inconnues, que l'âme ne se peut appliquer à icelles, tant elles ont peu de forme et de subsistence. Ce()enilant elle peut et doit s'appliquer à Dieu en icelle, et l'âme se liant fidèlement à Dieu par celte voie simple, inconnue et dénuée de toute forme qi/elle puisse apercevoir et connaître, Dieu lie celte Ame, ou plutôt lie cette voie à l'âme, l'établit, la"consomme et la perfectionne ea elle, étant le propre de Dieu de faire l'un, et le propre de l'âme de faire l'autre; c'està-dire étant lors l'ouvrage de Dieu de faire en l'ânje ce qu'elle ne (leut pas faire, qui est de la lier à Dieu en cette voie simple et inconnue; étant lors l'ouvrage de l'âme de se lier à Dieu en cette voie en laquelle Dieu la pose et établit pour sa gloire. Quand les voies sont plus connues et sensibles, encore est-il mieux, à mon avis, de se lier à Dieu par icelles, que de se lier à icelles pour éviter l'engagement secret et subtil que l'amourpropre sait bien faire entre l'âme et les grâces et voies de Dieu sur elle, pour divertir subtilen:ent l'âme, et la désunir de Dieu même.

Quant aux effets que produit, en l'âme, cette voie (ju'on appelle de la foi, [)arce qu'elle est destituée de lumière et de connaissance particulière de ce qui se passe en l'Ame, j'aime mieux dire que Dieu produit ces effets, que non pas celle voie. Les aitrit)uant donc à Dieu, parce que c'est Dieu qui daigne ()lus opérer iminédialement dans cet état inconnu, je vous dirai que le jiremier effet qu'il opère en cette voie, lorsque l'âme s'y rend et soumet entièrement, c'est une pauvreté intérieure par laquelle il ap|)auvrit notre âme en ses richesses et facultés spiri-

i!GS

(fnjVRES COMPLETES DU CARDINAL DE BKRLLLE.

ii96

luelles, qui soiU lumières et sentiments, [)Our l'enrichir vraiment non de ses dons mais de soi-même, (jui est le vrai fonds de toutes les richesses de l'âme. Et comme il a établi la voie de sa [laiivreté extérieure pour enrichir l'âme de ses grâces, en cette voie, il I'ai)}»auvrit même de ses grâces et richesses intérieures, pour l'enrichir de soimême. Mais elle sent et voit la pauvreté spirituelle en laquelle on la réduit, et elle ne sent point ni ne voit celui qui entre en elle et se communique h elle intimement en la ]»lace de ses dons qu'il lui ôte, parce qu'il est invisible et insensible même à l'esprit créé, et qu'il lui l'ait u^e communication de soi-même invisible et insensible. Ce bien est inconnu à l'âme, mais cette pauvreté intérieure lui fait encore un autre bien qui lui est fort pénible à recevoir. C'est que la créature a une imperfection quasi comme essentielle, en qualité de chose créée, se joignant et attachant facilement à ce qui est créé, comme étant une chose de môme nature et extraction (car tout ce qui est créé a quelque ressend)lance en tant qu'il f^st créé et qu'il est tiré du même néant), et par cette inclination, comme es.-entielle, l'âme s'attache défectueuseuient, même aux grâces de Dieu, et prend un moyen de désunion ou de moindre union avec Dieu, par les grâces et dons de Dieu même. Et Dieu, par cette voie inconnue et [)ar cette pauvreté inconnue, guérit l'âme de cette imperfection qui lui est comnje essentielle, et lui ôte cet attachement, ne lui laissant rien à quoi elle se puisse attacher, et la dispose à être unie à Dieu même plus intimement et parfaitement.

CLL 1)K LA MJDITÉ INTÉRIEURE.

La nudité est mise en l'âme par l'autorité de Dieu sur sa créature, et par une éminenee de celte autorité que Dieu a sur sa créature, par laquelle il a droit de la dénuer de l'usage de cet être (|u'il lui a donné par la création, en laquelle il nous a donné un être puissant et capable d'agir, au lieu qu'il nous pouvait donner une sorte d'être incapable d'agir. Voilà la source de la vraie nudité, c'est à savoir l'éminence de l'autorité divine sur nous qu'il nous faut et adorer et accepter. L'usage que nous devons faire de cette nudité est d'adorer, par ce dénûmcnt et appauvrissement de notre être, les richesses inefl'abies de l'être de Dieu qui est et être et acte et opération tout ensemble, ou l'infinité de l'être de Dieu. Comme par abaissement nous adorons la gjrandeur de Dieu, par dénûment et dépouillement ou appauvrissement de notre être, nous adorons les richesses infinies en l'infinie plénitude et abondance de son être, qui seul suffit et à soi et à toutes choses, et ce, très-abondamment. Il faut aussi adorer la nudité de Jésus dénué de choses toutes divines, pour adorer le Père éternel par une sorte de nudité qui n'est propre qu'à lui et à son état déifié.

Lesprilde cette nudité tend à nous dé-

nuer si profondément de nous-mêmes et si intimement , que notre être ne soit plus qu'une pure capacité de l'être divin.

CLIL l'esprit dk l'homme a deux sortes DE vies et de demeures '. l'une en dieu,

ET l'autre en son CORPS.

Entre les esprits créés de Dieu pour remplir le ciel, l'esprit de l'homme a cela de i)ropre qu'il est créé de Dieu pour animer un corps qui lui est propre et destiné, dans lequel il doit acquérir et à soi-même et à ce corps une gloire éternelle. En cet état l'esprit humain a deux sortes de regards et de demeures nécessaires à sa condition. Il est référé à Dieu comme à son principe et à sa fin, et il est référé à ce corps comme à son usage et ofiice. 11 a aussi deux sortes de résidences et demeures. Il réside en Dieu, car tout ce qui est émané de Dieu demeure en Dieu, qui esllacapacitéquicontient nécessairement tout être créé, et il réside au corps pour vivre et opérer en icelui et pour lui donner la vie. Ainsi Dieu a donné deux habilités et capacités à l'esprit de l'homme : l'une est de remplir le corps , et en le remplissant de le vivifier, ce qui ne convient pas aux anges, qui sont esprits bien plus actifs et excellents que l'esprit de l'homme, qui ne peuvent donner vie à aucun corps, bien qu'ils le puissent mouvoir et régir comme il leur plaît; l'autre est d'être rempli de Dieu, et en cette heureuse et sainte plénitude être sanctifiés de Dieu, tendre et aspirer à la vie et entrer en la viedeDieu même, pour vivre de la vie dont Dieu est vivant en soi-même.

Ces deux usages sont bien différents :

l'un est humain et l'autre divin; l'un n'est que pour un temps selon le cours et la puissance de la nature, l'autre est éternel, selon la puissance de la grâce; et toutefois nous avons plus d'ap[)lication, et nous faisons beaucoup plus d'usages de l'un que de l'autre, et plût à Dieu que nous ne fissions point d'opposition à cette vie grande et heureuse que Dieu daigne nous vouloir donner en luimême. L'esprit de l'homme, et est en Dieu, et est en ce cor[)s : en Dieu pour recevoir vie, mais vie divine; en ce corps pour y donner la vie, mais vie mortelle, basse et humaine. En Dieu, pour être régi de Dieu, et demeurer capable de Dieu môme : en ce corps pour régir ce corps, et le rendre capable d'être référé à Dieu, à sa grâce et à sa gloire.

Page 1