CLXXIV. DE l'usage qu'on doit FAIBE DES SENTIMENTS IltMAINS
1. (le que je vous conseille pour maintenant sur le sujet contenu aux deux papiers que vous m'avez envoyés, est de vous présenter à Dieu en la |»ensée de sa grancJeur et de votre néant, comme une chose trèsdigne d'ôtre à Dieu et de le servir en quelque manière que ce soit ; et de lui offrir une volonté humble et constante d'ôtre à lui sans ditlerence, et sans application aucune à la manière de le servir, soit en peine, soit en consolation, ne voyant et ne choisissant que ce point d'être àDieu et de le servir ; et u'ayant aucun égard, ni élection des manières et différences de le servir, comme étant chose qui doit dépendre purement et pleinement de Dieu et à ijuoi vous ne devez avoir aucune pari.
2. Soit que vous ayez présentement à embrasser la peine, ou répugnance à icelle, demeurez en celle intention et disposition susdite, sans regard et sans application, ni à la peine, iii à la répugnance, ni au pressement, comme une âme qui va simplement à son Dieu parmi ces choses, sans la vue etsan.s l'application à ces choses.
3. Sur la pensée qui vous occupe de la cause et origine qui vous est suggérée de ces choses , entrez en iiumililé et simplicité intérieure. Par humilité croyant que vous ôtes bien digne de ces peines et de plus grandes de quelque part qu'elles procèdent; el par simplicité, n'entrez en aucune pensée par vous-même, ni de la cause, ni de la (jualilé de ces peines. Notez ces deux termes, c'est-à-dire, n'ayez ni jugement, ni pas môme pensée, ni ûe ce que c'est que cela, si c'est de vous ou d'ailleurs que cela vient, ni de l'origine de ces choses. El quelque pressemenl que vous ayez au contraire, persévérez en celle simplicité, ne pensant volonlairemenl ni à vous ni h la cause de
Œuvres compl. de de Béullle.
cela, non plus que si vous n'étiez point au i::ondu ou ijue iclle pein(! ne fill point du Kjui en vous, ou (ju'il n'y eût aucun esprit créé duquel ces ellels pussent jirocéder en vous.
'». Ayez patience intérieure h supporter ce.s peines, plutôt (jue résistance h icelles.
5. Quant à ralfeclion (pie vous avez pour celle bonne âme, el où vous craignez quelque allachemeiit lorsqu'il se présenic, où senlimenl ou suggestion [>ar laquelle celle peine y est attribuée, faites un iiumble et entier désaveu de toute alfeclion, voulant n'avoir que Dieu [lour objet, ni aucun sentiment (pie pour Dieu ; el après ne vous embrouillez point el n'y pensez non plus, que si celle suggestion ne vous était point survenue.
G. Honorez beaucoup les peines et le.9 vertus de Noire-Seigneur Jésus-Christ, et spécialement son Iiumililé à vouloir jjrendre et porter les sentiments humains que l'histoire de sa vie nous représente, pleurant, s'atlrislant, frémissant, s'etfrayant et s(} troublant soi-même en la vue d'autrui, bien que ces choses semblassent plus convenables à noire infirmité qu'à la grandeur et [)erfection suprême de son humanité déitiée, et unie ijcrsonnelleruent à la Divinité.
7. Recourez humblement à la sainte Mère de Dieu, et vous mêliez de nouveau pour ces choses en sa protection. Pensez à elle el à son Fils et non à vous-iuême, ni à ces choses, non plus que si elles n'étaient point.
CLXXV. POUR DIRIGER ET ENCOURAGER UNE PERSONNE NOUVELLEMENT CONVERTIE A La PIÉTÉ
1. Quand vous serez traversée en la voie de Dieu, pensez à celle vue que vous avez eue autrefois de l'horreur du péché; avec une action de grâce à Dieu, de ce qu'il a voulu vous faire voir (|*ar une bonté particulière) la vraie face du péché, atin que sa face trompeuse, apparente et voilée du miel de quelque plaisir sensible, ne vous pût décevoir; et par cette pensée remettez en votre âme la môme horreur et le même éloignement de loule otfense que vous ressentîtes alors.
2. Renouvelez celle douce pensée de la force et puissance de Dieu , el comme il e>t votre refuge : Vortitudo mea et refugium jneum es tu{Psal. xxx, 4) , el vous réjouissant en lui d'avoir une si douce et si assurée retraite, maintenant que vous êtes poursuivie de vos ennemis, retirez-vous enlre ses bras et dites-lui avec David : Suscipe me secundutn eloquium tuum, et vivam : et non confundas me ab exspectalione mea. aRecevez-moi. Seigneur, selon votre sainte parole, et giie je vive en vous ; ne me confondes point en cette attente. » {Psal. cxviii, 116.)
3. Elevez votre âme en un amour actuel envers Dieu, liant votre cœur à ce Dieu tout présent, tout puissant, tout aimable, dans une adhérence très-intime, vous aidant du verset de David : Deus cordis mei,
OLUVUES COMPLETES DU CARDINAL DE BEHULLE.
et pars mea, Deus, tn œternum. [Psal. lxxii, 2G.)
k. De là passer à un acte de charité spirituelle enver-s le prochain, priant Dieu ])Our toutes les âmes éloignées de ce saint amour, et combattues et même abattues de ce péché.
5. Considérez que voire âme, comme <?pouse de Dieu, lui doit être consacrée par amour, et le (;orps comme esclave, lui doit être immolé [lar crainte ; et sur ce, dites à Dieu avec David : Confîfje timoré tuo carnes meas. « Outrez, Seigneur, ma chair de votre crainte. » {Psal.cwui, 120.)
6. Renouvelez les saintes i)ensées et affections que Dieu vous a données en temps de paix, pour vous servir en ce temps de couibal; comme de vaincre par la force et jtuissanGe de Dieu toutes vos affections déréglées, de servir parfaitement Jésus- Christ crucifié, de haïr et mé[)riser ce corps qui n'a servi jusqu'à présent qu'à faire offenser Dieu, et à retarder l'âme de sft vraie et souveraine félicité ; de mourir du tout à vous-même et ne vivre qu'en Dieu, et autres contenues en votre mémorial.
7. Elevez votre pensée à Jésus-Christ en croix, et, le voyant plein de douleurs, couvert de plaies, amortissez en vous tout plaisir sensuel, pesant fort le titre et la qualité que l'Ecriture sainte donne à Jésus-Christ lorsqu'elle ra[>pelle : Virum dolorum :
« Homme de douleur. » [Isa. lui, 3.)
8. Considérez la qualité et la récomj)ense de cette béatitude que Notre-Seigneur annonce en l'Evangile : Beali nmndo corde, quoniam ipsi Deum vidcbunt [Mutth. y , 8) ; et, soupirant avec David après icelle, vous direz à Dieu : C or mundum créa in me , Deus, et spiritum rectum innova in visceribus meis. {Psal. L, lî2.) Et en cette pureté de cœur vous renouvellerez votre vœu, ayant égard à ce que Dieu seul soit celui qui vous porte à faire cette sainte oblation. Car il vous faut embrasser la vertu plus pour l'amour de Dieu, que non pas pour l'amour de la même vertu.
9. Humiliez-vous profondément devant Dieu, faisant comme une démission de toute la force ou naturelle ou acquise que vous jiourriez présumer d'avoir ; la tenant et réputant comme rien, selon la vue que vous avez autrefois eue du néant de toute chose créée, et vous appuyant totalement et uniquement eu celui que vous avez ciuticlois a[)pelé votre force et votre refuge. VA [)Our vous dé[)rimer davantage devant Dieu en l'usage de cette môme vertu , pensez à cette parole de Jésus-Christ ; Pubiicani et meretrices prœcedent vos in regno JJci [Mutth. XXI, 31), qui a éié accomplie en la pureté singulière que tant de [)éclieresses ont acquise |)ar la grâce de Dieu, comme Madeleine, sainte Marie Egyptienne et autres.