‹ Œuvres complètesChapitre 31 sur 540 · AU ROI · texte numérisé non relu

AU ROI

Sire,

Lorsque Votre Majesté daignait penser à moi, je pensais à ceiui qui la régit par sa grâce, et la conduit })ar sa main dans les œuvres de son service et de sa gloire. Et lorsqu'elle s'employait à me faire changer de vie, je m'employais à décrire la Vie de Jésus-Christ Notre-Seigheur, qui s'appelle la Vie, et qui est la vie "et le salut du monde ; et je travaillais, selon ma petitesse, à imprimer sur le papier ses actions et mystères, tandis que Voire Majesté travaillait, selon sa grandeur, à imprimer sa loi, son culte et son service dans les cœurs de ses sujets, et dans les dernières villes rebelles.

C'était mon labeur, ou pour mieux dire mon repos; el c'était l'œuvre que je préparais à Votre Majesté lorsqu'il vous plut me mander ce que vous aviez ordonné de moi, et l'honneur que vous m'aviez procuré de Sa Sainleté à Rome. Je m'étais. Sire, établi dès longtcmus en une vie bien dillercnle. J'étais en une condition retirée, mais douce et tranquille, à l'abri des vents et tempêtes, sans ambition et sans envie. J'avais choisi cette condition, et je n'avais autre dessein que d'y vivre et d'y mourir. J'y étais comme en un port assuré, d'où je voyais sans péril et sans alteinle les orages du nionde. J'y vivais comme en un lieu élevé qui tient de la qualité du ciel, et n'est [)oint otrensé des orages de l'air, ni des vapeurs de la terre. Ce m'était une école où j'apprenais à regarder les choses présentes, comme mortel; et celles avenir, connue immortel. Le monde était mou chemin, et non pas mon but. C'était mon passage pour tendre ailleurs , et j'y passais comme par un théâtre, sur lequel je voyais les œuvres de la nature et de la g'âce. J'admirais ces ouvrages, et j'en adorais l'ouvrier, lequel ayant fait le ciel et la terre, de la terre nous tire au ciel ; et s'étant fait lui-même homme pour les hommes, se donne à l'homme; et s'étant fait partie de nous, par un retour heureux, il nous fait partie de lui-môme, et nous incorpore en lui : et ainsi nous transforiuc(si nous le voulons), en ses qualités saintes, heureuses et glorieuses.

1. En celle vie, je trouvais le repos dans le travail , la douceur en la croix , le ciel en la teiTc , Dieu en sa créature : et j'essayais (selon le peu (lue Dieu a mis en moi ), de servir au

405 VIK DE JESIS, — I)i:DICAtl-: AU ftOI.

reiii.irijiiablo dans la rnoit, où tous les rois, [icrdaiil la vin, iienlem leur royauté, ce nouvi'iiu roi conserve saiju.ililé de roi ne cotjservanl pas >n vie, et la conserve parla sentence (In jn;^e niùnie ijui le condamne, le(]iiel il l'ail un ilos organes de celle vérité, et un des hérauts de sa royauté: tant (die lui est cli(>ro et précieuse, niônie dans les angoisses de la mort ! Tant il lui plaît faire en faveur de ce titre glorieux un elfet de sa [luissance, dans son impuissance même! Kl tant il veut (|ue l(,' m("^me tilie de sa croix soit le litre (Je sa gloire, de sa puissance et de sa royauté ! Il est dfjnc roi et en sa naissance et en sa mort, lioi faisant oflice de roi, et exer(;ant jar lui-même sa royauté, roi attirant les rois h ses pieds, lorsipi'il ne peut ni parler ni marcher dans son enfance ; roi faisant puhlier sa royauté, et par des rois en sa naissance , et par ses juges en sa mort. H est roi, et roi éminenl par-dessus les rois. Kt son royaume (|ui n'est pas de ce monde est dans co uionde, et il veut régner dans nos c(Durs , ou bien nos cœurs seront llétris et navrés de douleur immortelle. Nous y pensons trop peu, et nous ne voyons [las fju'i! vient en la terre en qualité de roi, pour y établir sa [)uissance, cl l'italilir par des voies hautes et relevées de circonstances trés-remarqnahles. Il est (iroclamé roi par des rois des sa naissance. 11 C3t recherché et adoré des rois dés son eidance. Il est dit que tous fes rois lui rendront hommage, el les plus grands empires ont déjà tléchi sous son nom et sa croix. Kt pour marque de son as[)cct et irdluenco sur les puissances do la terre, il veut qu'en la personne d'Auguste l'empire de l'univers prenne naissance avec lui, [lour ne finir (ju'avec son lilgUse. Kt conmio en naissant sur la terre, il a attiré j>ar son esprit les rois h soi, il ruinera par rcsjiril de son souille, î\ la lin de l'univers, le roi (jui dominera lors ini<piement sur toute la terre : tant cet asire divin a de regard el de pouvoir sur la leirel VA tant ce roi nouveau el si peu connu veut ogir sur la terre! Après tant d'ellets et de merveilles , après tant de hérauts, de clairons, de trompettes qui [)ul)lient sa gloire, sa naissance, sa souveraineté , la terre ne la peut ignorer. Kl c'est le salut de !a terre qu'il exerce son {)Ouvoir sur elle. 11 veut régner dans la terre comme dans le ciel , dans les hommes comme dans les anges,, dans les grands comme dans les petits, dans les riches comme dans les pauvres, dans \rs vivants comme dans les morts. Car tout est vivant à lui, tout est obéissant à lui ; et les rois que nous voyons ne sont qu'un rayon de sa })uissance, une mouvance de son empire, et une image de sa royauté à laquelle tout doit être soumis.

II. Kn la force et douceur de ces pensées, je me laissais aller volontiers aux mouvements d'une majesté si liaulc el si puissante; et j'avoue ingénument que les grandeurs périssables de la terre ne faisaient pas grande impression en mon esprit. J'avais compassion de ceux (pu se laissent décevoir à leur vanité , inconstance et bassesse. Je voyais, avec douleur qu'elles leur font éprouver en terre ferme les orages de la mer, comme si elles avaient changé d'élément ; et je voyais qu'après leurs vagues et tempêtes , leurs agitations et tourmentes, le havre et le jiort où elles les conduisent, c'est un tombeau. Tout ce que les hommes admirent se i)rise contre cet écueil. C'est la fin et le couchant des grandeurs plus relevées. C'est où se réduit h néant la pom|)e el la gloire du monde. Klle passe légèremetU sur notre horizon connue une ombre qui s'évanouit en un moment, et ne laisse aucune marcjue cl impression de soi. Celui-là même aucpiel il a pla à Voire Majesté me substituer en cette grande dignité, me faisait loucher au doigt cette vérité : car ayant été dès longtemps destiné 5 ces espérances, vivant en un air étranger pour ce sujet , et attendant celte qualité vingt ans durant, il ne l'a possédée que six. mois; et il e^t en un si peu de temps couvert de la [loussière de la terre, et n'est plus que poussière lui-môme.

III. J'ignore, Sire, pourquoi.Votre Majesté a voulu preniire en ma faveur unotelû résolttlion si éloignée de mes pensées, si disjiroportionnée à ma faiblesse. Je sais bien ne l'avoir méritée ni de la majesttj suftrême que j'adore dans le ciel, ni de la v(jtre, q-ji relève de la sienne, que je dois révérer en la terre. C'est un conseil au\ m'est caché et inconnu, auquel Votre Majesté ne m'ayant donné aucune part, il ne m est pas permis de faire aucun etl'ort pour le pénétrer. Mais il m'est loisible, selon les lois de la modestie chrétienne, J'en craindre et appréhender l'événement. Aussit(jt que la matière dont est formé le verre commence à ôlre luisante, elle commence à être fragile ; et l'homme, beaucoup plus fragile quele verre, aussit(jt qu il est exposé à l'éclat, il est ex{)osé à sa ruine. L'expérience journalière des succès Inimains nous en donne trop de preuve ; et le livre de vie et de vérité (iu(î nous avons lous les jours ouvert devant les yeux nous oblige en plus forls termes à craindre et non à désirer, à fuir et non à respireV l'air des grandeurs de la terre. Il nou.* enseigne que les grands seront grandement tourmentés. 11 nous enseigne que le jugement décisif de leur état et de leur éternité se fera sur eux avec rigueur. Kt c'est un grand, un sage, el un roi qui prononce ces vérités, et les prononce au nom de Dieu qui la fait grand, sage et roi tout ensemble. Ces oracles, ou plutijt ces foudres, nous doivent épouvanter, et arrêter le cours de l'ambitron humaine. Mais si l'homme est sourd à la voix d'un si grand homme. Dieu a préparé aux hommes une voix plus puissante ^ mais plus dou^e, et qui, en sa douceur, doit confondre et anéantir l'orgueil de tous les humains,, puisqu'elle anéantit môme en quelque sorte la majesté de Dieu. C'est la voix du Verbe

incarné qui est venu nous enseigner la science de salut. Il est plus grand que Saiomon, et il sera mieux écouté que lui. Sans parler, il nous apprend en sa crèche et en sa croix l'estime que nous devons faire des grandeurs de la terre, si nous l'estimons lui-même selon ses grandeurs véritables. Et lorsqu'il a ouvert sa bouche sainte et divine pour prononcer ies oracles du ciel, son langage a été bien contraire à la vanité du sens humain , qui va cherchant la grandeur qui ne lui convient pas, et y trouve sa misère, sa confusion et sa propre ruine. Cette divine sapience revêtue de notre humanité, nous tire doucement et fortement aux choses humbles, et nous retire des choses grandes selon le sens du monde. Elle emploie à cet effet son esprit, sa parole et son exemple. Trois liens forts , trois moyens jiuissants, pour nous séparer de la terre, nous élever à lui, et nous disposer h le suivre. Il répand son esprit dans nos cœurs, il joint son exemple à sa parole, pour nous tirer à lui, et nous faire entrer en ses voies. Il est le Fils du Très-Haut, et il choisit les choses basses en sa naissance, en sa vie, en sa mort. Môme il fuit les grandeurs, lorsqu'elles lui sont otfertes : et toutefois les grandeurs ne lui peuvent être dommageables, à cause de l'éminence de sa sainteté ; et toute grandeur lui appartient par essence, par naissance et par mérite. Pesant ces oracles et exemples divins, nous devons aimer une condition médiocre, en appréhender le changement , craindre qu'il n'arrive par un secret jugement de Dieu, qui pénètre nos cœurs, et peut-être nous réputé indignes de sa récom|)ense dans le ciel, et nous donne ce peu de récomi)ense dans la terre. Que si Dieu nous appelle à un tel changement, son esprit nous porte à nous abaisser quand on nous élève, au lieu de nager sur les grandeurs qui nous sont otfertes; et la nature même nous apprend cet excellent usage par une de ses liqueurs plus excellentes; car le baume étant jeté en l'eau, s'il est vrai et non sophistiqué, s'écoule au fond et conserve son odeur et son intégrité : mais s'il est faux et altéré, il nage sur l'eau, et fait connaître le peu de poids, de prix et de valeur qui est en lui. La grâce, conforme à la nature, nous donne cette même conduite, et nous abaisse dans les grandeurs, si nous suivons son mouvement. Je prie Dieu l'imprimer en mon âme, et me donner par grâce ce qu'il a donné par nature aux mères perles , les quelles étant au fond de la mer, s'ouvrent à la rosée du ciel, et pour conserver les perles, qu'elles ont conçues en leur sein, elles se ferment et resserrent si [;roprement, que les eaux de la mer ne les peuvent pénétrer.

IV. Mais c'est trop parler de moi à Votre Majesté. Je dois lui parler de choses meilleures et plus grandes. Je vous dois parler de Dieu et de vous-même. Je dois vous faire voir sa bonté, son amour, sa conduite sur Votre Majesté. Vous pensez à lui, et il pense à vous. Vous cherchez sa gloire, et il établit la vôtre. Vous affermissez son Etat qui est son Eglise, et il atfermit votre Etat et couronne. Vous étendez les bornes de sa créance, et il agrandit votre em[)ire. Vous êtes dans les combats, et il surmonte pour vous. Et celui qui, dans ses titres et ses Ecritures prend le nom de Dieu des armées, marche devant vous, pour faire place à vos armes et à votre puissance. Vos mers sont assiégées et fermées de cent cinquante voiles ennemies, et Dieu les ouvre sans vaisseaux aux soldats de Votre Majesté. Les ennemis sont puissants, sont retranchés dedans vos îles ; mais leurs retranchements ne servent cpie de rempart contre eux et de moyen de les opprimer: et sans perte d'un soldat on les délait, et on en laisse plusieurs mille étendus sur la place. Ainsi le ciel, la terre et la mer sont favorables à votre autorité : et ce fier Anglais , qui voulait braver la France, est contraint de fuir honteusement à la vue de la France, et d'être conducteur non d'une armée ou triomphante ou au moins combattante, mais d'une troupe fuyante et d'une flotte désolée, qui laisse et en la terre et en la mer les marques de son opprobre et de sa confu-= sion. C'était assez pour n'y plus retourner, pour n'y plus penser. Mais, oubliant Dieu et le châtiment qu'il avait reçu," il veut encore se faire voir en nos côtes, et voilà que la main de Dieu courroucé est étendue sur lui : car ayant le pied dans le vaisseau pour revenir, il meurt en un instant; et un Anglais, ennemi naturel de la France, venge la France, et le punit de son outrecuidance : et non-seulement en un même jour ou en une même heure , mais en un même moment le soleil éclaire ses délices et vanités, et l'enfer couvre ses misères, et punit son iniquité. Pauvre misérable! d'avoir vécu ainsi, et d'être mort ainsi; d'avoir méconnu Dieu, et en ses faveurs et en ses châtiments; d'être du nombre de ceux qui in inomento descenduntad inferna {Job xxi, 13), et d'être exemple à la postérité de la sévérité de Dieu sur les grands, sur les favoris, qui abusent de leur tem[)s, de leur faveur et de leur puissance. ,, , •

V. Ainsi Dieu, Sire, venge sa querelle et la vôtre, car votre querelle est la sienne. Vous êtes armé non pour vos passions (comme les rois sont d'ordinaire), mais [lour la gloire de Dieu, et pour sa loi, comme saint Louis. Vous héritez de son nom et de son Etal, vous héritez aussi de sa foi et de sa piété. Vous portez son diadème, et vous suivez ses pas et ses conseils saints et généreux en l'établissement de la foi en la terre; et, ce qui est digne de remarque, conduit d'un môme esprit que lui en ses saintes et hautes entreprises, vous n'avez pas même issue que lui , et vous y êtes porté d'un vent plus favorable. Ce grand prince soutlVe dans ses desseins d'outre-mer. La première fois il y est ca[.tif, et en la seconde il y meurt : au lieu que Votre Majesté a ses mains pleines de palmes et de lauriers , et est couronnée de gloire et de triomphe. \'ûlre règne a commencé [)ar l'innocence de votre âge, comme le sien. Il a coniinué par justice et piété, qui sont les plus fermes colonnes des Etals, les plus illustres ornements des rois, et les plus assurés augures de leur prospérité,

409 VIK DK JF.Sl'S. — DEDICACE AU KOI. ilO

Aussi voir»» honlicur va plus viU; quo vos nus ; l'I vous [irotneiianl par votre rovautnc, vous avrz ravi en un an i\ Vkévés'u; ceiil cinqiiaiile places (juu vous avez assurées h l'Klat et h l'Eglise. Votre vie est inia^e (le grandeur : elen la (leur de voire â^çe, nous recueillons les fruits de votre puiss.nnrt' cl lionlé. l'A vos voisins éjtrouvenl (|ue, dus vos jeunes ans, vous <^ies l'espérance de i'allliyé, la dél'ense de l'opprimé, la halancede l'équité, et l'arbitre de la chrétienté. Vos succès vi»torieu\ sont les dons du (;i(d, le; salut de la terre, la merveille de nos jours, le triomphe d(^ l'ICglise, la confusion de l'hérésie, la terreur de vos etmemis et l'élonnemenl de vos voisins. Il fallait (pie l'Anglais en fil ré.ireuve. et par sa faute : car Votre Majesté, par ses propres desseins, ne respire (jin; douceur, paix et justice. Ccl étranger recherchant NOlre Majesté, et Irailanl d'alliance si auguste, si sairrte connue celle de mari ige avec uiu! des s(uuis de \otre Majesté, no peut durer trois mois en ses devoirs. Il fausse la foi pulili(|uo, il persécute' les catholiques, il |tille vos sujets, il chasse indignement les Fran«;ais de son île, et ajoute à ses olfenses une olfense nouvelle hors de son pays; car, aprùs avoir violé la nu)j(;sté puMitpio des lois, dos serments et d(;s traités sacrés entre les mis, et ciVcnsé la France dans son litat, il veut olfen^er la France dedans la France môme; il vient armé dans vos c(3les; il outrage vos sujets et il api>uie vos rebelles; mais Votre Majesté le chasse honteusement de la France et assiège la place «jui l'avait attiré, et preird, h la vue dos Anglais, celte jjlace (jne J'hérésie publiait imprenable. Et [lour rendre ce succès heureux et glori(iux en toutes ses circonstances, vous gagnez cette place sans perdre aucun de vos serviteurs. Le malheur n'est tombé que sur les rebelles, (|ue le glaive de leur impiété a occis, et non le glaive Uambloyant de Votre Majesté, étant eux-mêmes la seule cause de leur malheur.

Béni soit le Dieu des ro's et des armées qui vous a donné ce conseil, ce courage et celte prospérité 1 Kéiii soit Dieu qui honore saint Louis sur la terre en la personne de Votre Majesté, et veut (jue sa race ruine l'hérésie dans la France et peut-être hors de la France. C'est Notre Majesté qui recueille et porte en la terre cette bénédiction ordonnée de Dieu sur la postérité de saint Louis, en l'honneur et faveur de saint Louis. Vous êtes la fleur de celte digne tige, rex[iression et la vertu de ce grand saint, et comme une [terle de la rosée de saint Louis. Vous êtes le nouveau lis de la France, donné du ciel pour répandre sur elle tant de douces et suaves odeurs. Vous êtes comme une plante choisie que Dieu a plantée lui-même dans son Etal, dans le verger de son Eglise, qu'il cultive de sa grâce et qu'il fait fruclifi(!r à sa gloire. Même il semble que le feu roi, votre père, n'a été donné à cet Etat que pour préparer le théâtre de la Fi-ance à vos grandeurs et trophées; [)0ur vous rendre ce royaume pacifique; f)Our vous faire maître en icelui, et puis vous laisser ces conquêtes et ces triomphes. De \h vient qu'en la force, en la terreur de sa puissance, il n'a point attaqué, il n'a point ébranlé ce grand cor|)s de l'hérésie, dont les mouvements ont été si violents et si dangereux. C'est à vos pieds que ce monstre furieux devait être abattu. Le ciel vous a réservé celle gloire, et nous espérons voir en nos jours et sous votre puissance, l'Eglise qui se dit réformée, et qui a été longueuient invisible en l'univers, être dereclief heureusement invisible en la France.

VL Le pouvez-vous désavouer. Messieurs, qui n'avez que trop vécu et coinbatlu sous ses [)avillons et sous ses tentes? Votre Eglise, selon votre confession pro[)re, a été douze cents ans invisible au monde; il est temps qu'elle reprenne sa première et sa plus innocente cjualité et qu'elle soit invisible en la France. S.ins elle et avant elle, nous étions et bons chrétiens et bons Fr-ançais. Vous n'en pouvez douter, vous savez et avouez qu'il y a seize cents ans que le salut est |)ublié en l'univers, et (ju'il y a des Chrétiens sui la terre. Il y a douze cents ans que la monarchie fr-ançaise est établie. Il y a quatre-vingts ans que votre foi, votre Etal, voire Eglise étaient inconnus au monde. Depuis que vous avez commencé à paraître, ce n'a élé que désordre et ruine, et à votre ar-rivée, rien moins n'est apparu que la face d'une Eglise naissante, et rien moins n'a été ouï que le ton d'une voix publiant le salut en l'univers. Vos oracles ont été les canons; vos conciles ont élé les armées; vos miracles, la désolation des provinces; votre foi, sans œuvres; voire charité, sans eiïets; votre ministère, sans envoi; votre envoi extraordinaire, sans miracles; votre doctrine de la loi, impossible même dans l'état de la grâce, ne nous promettait pas grande réformalion. Nous l'avons assez épi'ouvé, et c'est assez avoir mal édifié et mal instruit le monde; c'est assez avoir désolé la Fr-ance, forcé nos villes, honni l'Eglise, abattu nos lem^ pies, profané nos mystères, violé nos cloîires, ruiné nos provinces, pourpré de sang et blanchi de carcasses nos campagnes. Ces efforts et ces ruines n'ont point servi à sauver le monde, qui avait son salut sans vous; ils n'ont servi qu'à former un ulcère dans l'Etat qui a rongé l'Etat; ils n'ont servi qu'à soulver des monuments qui ont ruiné la France et f.iilli à perdre cet Etal si nécessair-e et si florissant.

11 est tem|)s. Messieurs, de sonner la .retraite, de changer de desseins, de se rendre pacifiques. Contentez-vous de la foi et de la sagesse de vos pères, comme de leur terre et de leur soleil, et comme de leur baptême et de leur Evangile. Ecoutez la voix douce et puissante de l'Eglise, que fout le monde écoute. Vous l'avez méconnue, et elle est votre mère; vous l'avez combattue, et votre salut est en elle; vous l'avez mise en opprobi-e, et vous l'eussiez anéantie, si la dui'ée contre l'enfer môme ne lui était promise. Elle oublie vos fureurs; elle vous iend les bras; elle se souvient qu'elle est votre mère et que vou^ êtes ses enfants, ou vous n avez poim Dieu pour père. Ses qualités sont grandes, et vous

m ŒUVRES COMPLETES DU CARDINAL DE BERULLE. 412

ne les pouvez méiniser sans olVense de Dieu et sans la ruine élernelle de vos âmes. Reconnaissez-la bien, Mes>iours, elle e^t tille unique de Dieu, épouse de Jésus-Christ; héri tière de l'univers; sœur germaine de l'Eglise qui Iriomiihe dans les cieux ; mère des royaumes et era|)ires : elle est le royaume du ciel en la terre, et jiassera de la terre au ciel h [a tin de l'univers })0ur suivre son époux et son Sauveur et régner éternellement avec lui. Et en la terre et au ciel vous devez être à elle, ou vous ne serez |»oint à Dieu; car tout ce qui est à Dieu est à elle. Le rond de la terre lui a[)|)artient ; ne diminuez pas son partage; ne vous soustrayez pas de sa t)uissance; rendez-vous, non ennemis, mais enfants de cette Eglise, C'est votre salut au ciel et votre repos en la terre. Et jilûl à Dieu que nos vœux, nos larmes et notre sang, pussent servir à vous faire prendre une résolution si sainte et si salutaire. Si vous n'êtes encore si heureux, au moins vivez en paix -.Rendez à César ce qui est dû à César {Matth. xii, 17) ; et si vous voulez croire ce qu'il vous plaît, faites pour le moins ce que vous devez, et vivez tranquilles sous les lois du monarque que Dieu vous a donné. L'Eglise, que vous n'avez pas voulu souffrir en sa puissance légitime et en la doctrine de salut qui lui a été commise, vous tolérera en votre dureté jusqu'à ce que ses jirières aient ouvert le ciel et obtenu de Dieu que son esprit descende sur vous et opère ce changement en vos cœurs.

VU. C'est votre bonté, Sire, qui traite ainsi ses sujets rebelles, qui oublie leurs injures et se souvient de sa clémence; qui les veut ramener par douceur et exemple; qui n'em|iloie sa puissance que pour leur ôter le pouvoir de mal faire. Continuez en ce zèle et en celta douceur. Triomphez d'eux et de vous-même par un glorieux triomphe. Soyez entrant en leurs cœurs comme en leurs villes, et faites refleurir en nos jours l'olivier de la paix à j'ombre de vos palmes. La guerre ne se fait que pour la paix, et la paix est recherchée pour elle-même. C'est le don du ciel, c'est le salut de la terre, c'est le fruit des armes, c'est le bonheur des Etats, c'est la gloire des rois, c'est la voix et la prière de l'Eglise qui dit tous les jours en ses offices : Donnez la paix, Seigneur^ en nos jours, etc. Et celui-là même qu'elle adore et qui prend la qualité de Dieu des armées, prend aussi la qualité de Dieu <]& [)aix ; et ce qui est bien plus, et no convient qu'à la paix et non aux armes, il est la paix lui-même, il est la paix du ciel et de la terre, il est la paix de Dieu et des hommes, et il a son royaume et la gloire des siens on l'état et en la vision de paix. Il est votre souverain, Sire, et votre exemplaire. Il est l'original de vos grandeurs et il en est la conduite. Regardez-le, adorez le, et le servez en la guerre et en la paix. Et comme vous triouîphez en la guerre, vous fleurirez en la paix, et ferez ressentira votre Etat les douxlruits de la [)aix, soulageant votre peuple, polissant votre Etat et le portant au dernier point de la grandeur et félicité humaines.

VIII. La paix et la guerre sont les deux exercices plus signalés parmi les rois. En ces deux états se })asse toute leur vie. Il y a des rois qui ont acquis une superbe réputation en la guerre et l'ont perdue dans la paix. Il y on a qui ont été recommandables en la jiaix et n'ont ()as été heureux en la guerre. Je souhaite à Votre Majesté l'une et l'autre gloire. A la vérité, comme les dons du ciel sont partagés, aussi le sont les grandeurs et prospérités de la terre ; mais Dieu, qui partage ses dons selon le cours ordinaire de sa grâce et de sa conduite sur ses créatures, les réunit quelquefois en quelques éminents sujets de sa gloire. Vous êtes un de ce nombre, et votre règne sera couronné de cette double gloire et félicité, ayant un prince triomphant en la guerre et heureux en la paix. Nous sommes en l'attente de l'un, mais en l'expérience de l'autre ; nous avons les augures de la jiaix, mais nous voyons les merveilles de Dieu sur vous dedaiis la guerre. Je vois donc Votre Majesté» après un an de fatigues et labeurs, retourner heureuse et victorieuse en la ville de Paris, et prendre son repos en son lit de justice. Je vois en votre victoii'e plusieurs victoires, et en votre trioujphe plusieurs triomi)hes. Vous triomphez et de l'étranger et de vos sujets rebelles. Je vois les uns à vos pieds, et les autres fuyant honteusement les côtes de la France. Je vois l'Anglais ennemi de votre Etat et de votre gloire, abandonner trois fois ses côtes sans effet, mais non sans perte et sans ignominie. Vous avez dompté sa puissance et sur terre et sur mer, et réduit ses etfortsà néant. Vous avez surmonté doublement vos 'sujets et jiar votre puissance, et par votre clémence. Double victoire que vous gagnez sur eux ; et celle-ci est toute votre.

Que s'il semble ({ue la victoire de Votre Majesté est moins considérable, n'étant que d'une ville, c'est ne l'entendre pas. Cette ville que vous [)renez est la Rochelle. En cette ville, vous surmontez toutes les villes rebelles. En cette ville, vous trouvez les clefs de toutes ces autres villes ; la surmontant, vous surmontez toute la réijellion ensemble, et vous coupez les nerfs de ce corps factieux lié par cette place à l'étranger. Vous surmontez ce ((ue les rois vos prédécesseurs, ou n'ont pu vaincre, ou n'ont osé attacfuer. Et comme un autre Alexandre, vous coupez le nœud gordien qui arrêtait nos destinées, et qui depuis soixante ans a empêché le bonheur de la France. Et ce qui est lrès-remari|uable, une si grande victoire est sans efl'usion de sang ; et Votre Majesté gagne une telle place sans faire por er le deuil à aucun en la France. Et alin que cette action soit relevée de toutes parts, celle heureuse conquête regarde également et l'Etat et l'Eglise, car la faction que vous surmoritez tend à la ruine de l'Eglise et de la monarcliie : et votre victoire aussi donne vie et salut à l'Etat et à l'Eglise. Que de vii-loires donc en une seule victoire ! Que de grâce et de gloire en une seule action, et (lue celle conquête est féconde ei> merveilles 1 Et com-

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i)ieii Je Iriomplios f.iudr.iil-il pour (^^nlcr le poi.lsci In di^iiin* d'une si faraude el heurouso vicloire ? Aii>-si j».' vois N'oiro M.'ijolé tMivirotiriéi' du |iliisi<'iirs iriomplieî», el ceux (jii'ori vous préjiflre sont les moindres. Ils no tej^.'irdeiil (|ii(; le dehors, et j'en vois d'aulres (jiii regardent el ornent votre propre personne. M»^iiie l'un de ces triomphes nsl lellenient proj)ru i Voire M.ijesl»'', (|U(^ nul ne le peut [lart.'iycr avec elle, car il esldùpendanl do sa bonté, de sa modestie el (h; sa piéttî.

Par celle pit4é et njodcsiic, vous Iriompliez de vous-mômo, (;'esl-.^-<iirc vous triomphez non-sculemenl de celte ville rehrile, m.iis ce (jni est hien [dus, vous Iriomphe/. de celui-là nu>me cpii triomphe de la Uocludlc; et il arrive encore (pie, [»ar ce moyen. Dieu triomphe de vous. Il me semhlu voir un secret condiat entre Dieu cl vous, où vous triomphez tous les deux : car Dieu rend ù (]é>ar ce (|iii esl à (;t">ar, en vous rendant la llocludle; et vous rendez .^ Dieu ceijui esl h Dieu, en vous doiniaiil vous-môme et lliorniour de votre victoire ^ sa majeslti suprùme. Kl d'autant plus ipie votre |iiélé en use ainsi, plus vous avez de {gloire ; lît vous paraissez non-seulement heureux dans les cond)nls, mais aussi religieux dans la victoire : el Dieu imprime plus avant dans le cœur de vos sujets le respect el l'amour dû h une si haule el si hundjle majesté. Celui, Sire, cjue vous adorez, esl le Dieu des condtals et des armées, esl le Dieu des lltals el des ro.vaumes, est le Dieu qui fait vaincre el régner, el (jui vous conduit par la main dans vos villes rebelles. Votre piété le sait bien connaître. HecouFiaissez aussi que tous les rois ne Irioraphenl pas en la terre. Tous ceux qui Iriomphent en la terre ne reconnaissent pas la main de Dieu qui les fait trionipher. Tous ceux (jui sont rois dans le ciel, tonmie étant en la pleine lumière, reconnaissent ce devoir et rendent leur luMumago h l'Agneau , c'est-h-dire à Jésus-Christ, selon saint Jean en l'Apocalypse. Vous imitez en terre ces rois célestes; comme eux et avec eux, vous meit-^z votre couronne el votre triomphe aux pieds de l'Agneau. El faisant ainsi, a()rès avoir triomphé de la llochille, vous lriom|thez de vous-même el Dieu Iriomphe de vous, et je vois en un seul lriom|>hc plusieurs triomphes. Mais le plus grand de tous ces triomphes est celui que Dieu môme fait en la personne de Voire .Majesté, vous donnant un nouvel éclat et une splendeur plus grande, et un éclat el splendeur que nul ne peut donner ijue lui. lia mis la main aucond)al |»our donner la victoire; il met la main au triomphe pour ho relever el l'endjcllir d'un plus grand ornement, et il rend Votre Majesté plus augusle qu'auparavant. 11 e.-t dit en TRcrilure que Dieu ajouta un nouveau lustre h la beauté do Judith, qui devait entreprendre un fait hasardeux el hardi pour la délivrance de son peuple : Cui eiiam Dcus addidit splendorcm. Kl Dieu aussi donne une splendeur nouvelle à Votre Majesté, el la rend plus éclatante. El vous voyant ainsi brillant el rayonnant, nous disons on nous-mêmes que nous avons deux soleils en la France, celui qui fait nos jours, el celui qui régit cl éclaire le royaume de la France.

La majesté des rois esl toujours pleine de s[)lendcur, toujours auguste et vénérable, toujours élevée j)ar-dessus le reste du monde. Mais il y a des temps et des sujets oiî Dieu la relève par-dessus elle-môiue, et lui donne un nouvel éclat de splendeur et de dignité. C'est lorsque Dieu prend les rois en sa main, nu'il les emploie à sa gloire, et que par eur il opère un nouvel etl'et de sa puissance, et qu il veut faire connaître que c'est lui et non un autre qui les porte dans les combats et les victoires. Un des grands historiens de notre siècle el de notre France, comparable- aux anciens, a remarriué que Charles VIII, en la plaine de Fornoue, combattant toutes les forces d'Italie Oj posées h son passage, parut tout autre qu'il n'était au|)aravant, el portait en sa face une lueur el majesté nouvelle, marque de la puissance de Dieu sur lui, qui lors lui faisait percer comme un éclair ses ennemis, el les terrasser comme un foudre.

IX. Permettez, Sire, que je dise à Votre Majesté que la main de Dieu est avec vous combattant Ihérésie, menant ce monstre à vos }tieds, lui donnant le coup n;ortel, redonnant vie et vigueur à l'Ktal el à l'Eglise, et faisant refleurir en piété, en puissance, en justice celle grande monarchie. Ce ne sont pas les œuvres do riionmic mortel, mais de Dieu immortel, <pii donne à l'homme sa grâce el son pouvoir pour opérer ses œuvres. Ainsi c'est Dieu qui arme voire dexlre de puissance, votre âme de courage, votre es|)rit de conseil, votre action de succès el prospérité; el c'est Dieu, Sire, qui vous donne la Uochelle. Ainsi |>arle l'Kcriture môme, en un sujet moins favorable : car elle dit (jue Dieu adonné Jérusalem à Nabuchodonosor ; son Isr-aël, son temple, sa ville h un païen. Combien donc plus est-ce Dieu qui donne la Uochelle à un roi très-chrétien, à un roi juste, à un descendant de saint Kouis, et qui peut dire, selon le style de Dieu : FtV/i sanctonon sumus?{Tob. viii, 5. ) 11 me semble (juo Dieu pratique en la personne de Votre Majesté ce que l'histoire m'apprend avoir été pratiijué autrefois en la [lersonne de quehpies rois. Un ancien peuple attaqué d'ennemis s'avisa de cette industrie, de porter leurs |)rinces jeunes sur leurs pavois, el les promener ainsi par le oamp, comme un astre propice et favorable :ei cette invention leui* réussit. Dieu vous promène par la France; Dieu vous met sur son bras, sur sa dexlre et sur le bouclier de sa puissance. Vous avez une nouvelle force et lumière, étant ainsi en ^a main, on sa garde, en sa [luissance ; el les rayons de Votre Majestédonnent terreur à vos ennemi^, courage 5 vos soldats, bonheur à la France, prospérité à vos conseils, victoire à vos combats, cl une majeslé plus augusle à Votre Majesté môme.

Ce vous est grâce el gloire tout ensemble, de ce que Dieu vous choisit el vous pr^nd en ta liiain pour accomplir ses œuvres, cl ses i)lus grandes œuvres eu lalerre el eu notre âge.

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ŒUVRES COMPLETES DU CARDINAL DE BERULLE

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Cette main heureuse et puissante donne la prospérité que nous voyons. Hors la main de Dieu, les plus grands rois et capitaines ne sont rien. Leur force n'est que fail)lesse ; leur gr*'-uJeur, petitesse ; leurs desseins, vanité; leur gloire, poussière et terre, à laquelle nous avons vu en un moment les plus grands princes être réduits, et leurs plus grandsdesseins à néant. Et si je l'ose ramentevoir ( c'est pour donner plus de gloire à Votre Majesté ) Iss j)lus hautes et dernières pensées du feu roi votre |;ère ont été en un moment ensevelies dans un tombeau ; et les vôtres prospèrent à la vue de l'Europe, au contentement de vos sujets, à l'étonnemenl de vos ennemis. C'est Dieu, Sire, qui met cotte différence, qui donne la vie et la mort, et l'envoie quand on y |)ense le moins; qui donne et qui ôlc les rois ; qui donne aux rois ]'es[)rit, le courage et la force ; qui donne les Etats et les provinces; qui vous donne la Rochelle ; qui conduit vos conseils et les fait prospérer; qui vous fait vaincre et vous fait triompher. Que le Dieu du ciel et de la terre, le Dieu des rois et des royaumes, le Dieu des comliats et des victoires, a|)rès vous avoir fait régner et triompher sur la terre, vous fasse régner et triompher avec lui sur les cieux. C'est le vœu de celui qui est, Sire, de Votre Majesté,

Le très-humble, très-obéissant et très-tidèlo sujet et serviteur

PiERRiî, cardinal de Bérulle.

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