LETTRE CXCIV
A M. LE BAHON DE SANCY, LORS AMBASSADEUR A C0NSTA>T1^0PLE , DEPUIS ÉVÊQUE DE SAINT-MALO.
// le remercie du soin qu'il prend des affaires de Dieu en ce pays-là, et le supplie de continuer. Il lui représente combien il importe d'. vaquer aux bonnes œuvres que Dieu nous adresse, et que les œuvres que nous faisons pour Dieu sont les œuvres et les seules œAivres éternelles. Il lui parle d'un établissement des Pères de l'Oratoire en la Terre-Sainte, plus pour y rendre hommage à Jésus-Christ et à ses mystères que pour y servir.
Monsieur, J'ai appris par diverses fois de sœur Marie de Jésus le soin que vous prenez des atîaires de Dieu en ce pays oiî vous êtes, et maintenant je reçois moi-même témoignage de la pensée que vous avez de nous y employer. Je loue Dieu de sa grâce et miséricorde sur votre âme, car c'est de lui que viennent ce soin et ces pensées, et il vous les donne, à mon avis, comme semence encore et indices de plus grandes grâces qu'il veut faire à votre âme, si elle se rend humble et fidèle à recevoir celles-ci et en profiter. Dieu est si grand que nous ne pouvons être dignes de le servir que par lui-même. Dieu est si bon qu'il va recherchant des sujets et occasions de nous faire grâce, et grâce plus abondante. Sa grandeur nous oblige à recevoir avec beaucoup d'humilité la grâce qu'il nous fait de le servir aux occurrences qu'il nous présente; et sa bonté nous convie à être bien exacts et fidèles à recueilir et employer cette grâce; car elle porte conséquence d'un plus grand dessein de Dieu sur vous. Si Zachée eût perdu la première pensée qu'il eut de voir le Fils de Dieu sur le chemin (ce qu'il pouvait aisément faire), il eût perdu quant et quant la grâce de le loger chez lui; la grâce de sa conversion, et conversion exem|)laire; la grâce et dignité de 1 un des principaux disciples de Noire- Seigneur, et peut-être son éternité. O combien [)ouvait-il aisément être diverti de sa première pensée ! ô combien de grâces étaient cachées en cette première grâce qui lui était inconnue! ô combien eût-il perdu en la perdant 1 Et il eût ignoré sa perte jusqu'à l'heure de sa mort et de son jugement, auquel ce secret lui eût été manifesté. Ne laissez écouler aucune des bonnes pensées que Dieu vous donne, car vous ignorez souvent où elle tend et ce que vous peidez en la perdant. Ne perdez aucune occasion de servir à Notre-Seigneur et à son Eglise, et croyez que telles œuvres sont les seules œuvres éternelles que vous pouvez faire en la terre. Je dis œuvres éternelles, car tout ce que l'on fait pour Dieu durera autant que Dieu même. Je dis les seules œuvres éternelles, car tout ce qui se fait pour les grands et pour le monde [)assera, périra comme le nionclemôme. En l'apparence, c'est un grand roi qui vous a envoyé en ce pays-là pour
CARDINAL DE BERULLE
ses affaires; mais en effet, c'est un grand Dieu qui vous y a envoyé pour les affaires de son Fils sur la terre. "Chérissez plus, honorez plus et exercez plus cette commission que l'autre, et d'autant moins que le Fils de Dieu n'est reconnu en ces quartiers, d'autant plus honorez-le en votre âme, et prenez une dévotion spéciale à sa très-sainte Mère, afin que vous soyez compris dans l'étendue de ses pouvoirs et privilèges, ce qui nous préserve de grands périls et nous porte à choses grandes.
Quant au sujet duquel il vous a plu écrire de par deçà, si nous avions autant de |)uissance que de volonté, ce serait bientôt fait; mais nous sommes encore si peu et af)i.elés en tant de lieux, que Dieu nous fait assez connaître, par l'impossibilité, qu'il réserve cette grâce à d'autres ou à un autre temps. 11 y a bien longtemps que nous avons désir qu'il y ait quelques-uns des nôtres en Jérusalem, plus pour honorer Noire-Seigneur en ses saints lieux, par présence et par souffrance, que par désir d'y pouvoir b^^aucoup servir. J'en ai eu licence de Sa Sainteté, et si cela se pouvait obtenir, je le souhaiterais grandement, et peut-être que par après on [lourrait passer plus outre. Mais il n'y a pour l'heure présente aucun moyen de penser à plus. Dieu a suscité quelqu'un par deçà pour faire les frais de cette dévotion et résidence nôtre en Jérusalem, si elle se peut obtenir du Grand-Seigneur, en si petit nombre que l'on voudra et avec telle condition qu'il lui plaira. Ce que Notre-Seigneur a daigné faire et souffrir en cette terre-là pour notre amour, nous donne dès longtemps ce désir, plus d'y être et d'y pâtir que d'y servir; encore que peut-être on pourrait rendre quelque service aux pèlerins, et je vois que ce même désir entre en quelques-uns des nôtres. Si vous y jugez quelque ouverture et expédient, je vous supplie très-humblement de ne le point ompttre, et nous faire avertir des moyens qu'il faut tenir pourcela ; car nous estimons obtenir aisément du roi et de la reine tout ce qui sera nécessaire de leur autorité pour ce sujet; mais nous avons désiré de commencer.par vous, [»our être informés de tout. Je supi'iie Noire-Seigneur Jésus-Christ et sa très-sainte Mère de prendre celte pensée en leur protection, et de vous rendre di^ne pourjamaisde les servir en la terre et au ciel.
De Paris, ce 2 août 1615