A LA MÊME PERSONNE
// lui donne divers avis pour sa conduite en Voraison.
Madame, je mets le soin que je dois avoir de votre âme entre les occupations queje ne veux point abandonner en ma retraite, ni commettre en autre main, puisque vous le désirez ainsi, encore qu'en conscience je me reconnaisse fort inutile et incapable à vous aider en un effet si salutaire que celui lequel vous procurez, si ce n'est le bon plaisir de Dieu de m'y assister extraordinairement. Je vois, ce me semble, en votre état des préparatifs à une autre sorte d'occupation d'esprit avec Dieu, que celle en laquelle vous vous êtes exercée jusqu'à présent ; mais je ne pense pas emore à propos que je vous en fasse aucune ouverture. Je vous dirai seulement que si cette condition d"esprit nu et simple devant Dieu, vide de tout autre objet, comme s'il n'y avait que Dieu et vous au nionde; si, dis-je, elle se présente sans être ni désirée, ni recherchée de vous, vous ne la devez interrompre, encore qu'elle occu[)e toute votre heure et plus; et à l'issue d'icelle, au lieu de prendre les autres parties de votre exercice ordinaire, et de vous élever en l'affection , je vous conseille de ne passer en aucune autre occupation intérieure, sinon celle d'un esprit humilié, simplifié et anéanti devant Dieu, m'avertissant, s'il vous plaît, de l'effet qui réussira de cette pratique que je vous propose.
Et quant à votre exercice ordinaire, pour éviter la peine que vous avez à l'entrée d'icelui, je vous su(»plie remarquer que comme toute créance en général suppose une sim- ])licilé en l'esprit de celui qui croit, et une humilité et soumission intérieure au regard de la créance qu'il accepte; ainsi en renouvelant et actuant la créance particulière de la grandeur de Dieu, vous devez avoir soin de renouveler aussi et actuer en votre âme cette même simplicité, humilité et soumission, que vous reconnaissez devoir accomj)agner toute créance en général; et en confessant intérieurement que votre esprit est indigne de pénétrer cette grandeur, et incapable de la considérer , vous le devez rendre simple, humble et soumis à la croix (et non pas le tenir élevé vers l'objet, comme vous me mandez, pour le pénétrer jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu jeter l'œil de sa miséricorde
sur votre âme; et que la voyant ainsi humiliée et abaissée devant lui, il l'élève et l'applique par sa grâce à la pénétration de tel objet qu'il lui plaira.
Et d'autant que je vois des larmes au progrès de- votre exercice , lorsque vous êtes aidée de Dieu; je vous dirai succinctement sur ce sujet que les larmes sont indices d'unamoUissement intérieur que Dieu opère en votre âme, et que cet amollissement est une disposition qui rend l'âme capable de quelque autre effet que Dieu opérerait lors en vous s'il avait pleine liberté d'agir en votre intérieur, et si vous n'occupiez et ne divertissiez lors votre âme, à aucun autreobjet qu'à lui-même. Partant je vous supplie de remarquer que les larmes même vous serviront d'un sujet de distraction et de divertissement de Dieu, si elles sont volontairement reconnues ; et si les ayant af)erçues, vous n'essayez de les mettre en oubli, pour vous convertir et appliquer toute, non aux larmes, mais à l'effet des larmes, qui est différent, selon les divers sujets sur lesquels elles nous arrivent. Quelquefois cet effet est componction, quelquefois compassion, quelquefois jouissance de quelque grâce de JJieu, etc.
Bien que le messager me presse, si ne désirai-je pas finir sans vous faire quelque petite ouverture sur la présence de Dieu, que vous avez peine de pratiquer parmi vos actions extérieures. Je vous dirai donc que lorsque votre esprit est plus éloigné et indisposé aux choses divines, après avoir considéré que Dieu vous est présent partout et en tout temps, partout attentif à vousmême, et occupé à vous bien faire, etc., il doit s'élever en cotte manière. Laisserai je un Dieu si grand, si présent, si aimable pour une chose si vile que la créature? Et lorsque vous avez l'esprit plus doux et plus tranquille, et plus recueilli en vous-même, il est à propos que vous fassiez une simple rentrée de l'âme en Dieu : 1° en retirant doucement votre esprit de l'action qui l'pccupe tout ; 2° et en considérant lors Dieu comme habitant en vous, et par ces deux degrés disposant votre âme à rentrer actuellement en Dieu, lequel elle croit habiter en elle. J'aime mieux que vous ressentiez les effets de celte présence de Dieu entretenue que de les vous représenter; et suis contraint de finir en hâte, remettant le reste de ce que je remarque en votre papier, à votre retour, puisqu'il sera si prompt. Je suis à jamais sans cérémonie.