CHAPITRE X
DEUX ÉTATS EXCELLENTS ET DIFFÉRENTS EN LA VIE DE 3IADELEINE : l'uN d'amOUR SAINT, l'autre DE RIGUEUR FAVORABLE , ET T0i;S DEUX OPÉRÉS PAR JÉSUS EN ELLE.
I. // semble que Jésus et Madeleine, deux personnes unies si étroitement, dussent quitter la terre ensemble ; mais son jugement est bien différent de nos pensées, et il veut que son corps demeurant en la terre, son a nour soit au ciel, et qu'elle passe trente ans ainsi divisée en elle-même. Deux états fort différents de Madeleine : Vun de trois ans avec Jésus, l'autre de trente ans privée de Jésus. Dans le premier, Jésus est sa vie et son amour dans les délices de sa conversation ; et dans l'autre, il est sa vie
3r,f> KI.EVATION SI ft SAINTK
et son amour dans hs rigueurs de sa privation. Jésus est objet de faveur et de riijueur, de jouissant e et de souffrance, selon tfu'il lui j)lait. Cette riijurur est sans foulpe aurn/ard dis âmes (jui ta portent, et est même amour et faveur, mais tellement détrempée dans la riijueur i/u'il faut lumière particulière pour l'apercevoir. Jésus oui conserve tes uavrurcs en son corps justjue dans la ijloire, se plaît d'être servi des cœurs navrés, et il h s navre de douleur et d'amour. II. explication de la grâce souffrante, où la vie et la mort se trouvent ensemble. Mais ceci est pour très-jieu de personnes, les unes n'en ayant uutle intellitjencc, et les autres étant trop faciles à se persuader d'if avoir quelque part. Explication de cet amour souffrant et de celle vie de mort par l'étal des damnés, ttù il y a une mort éternelle qui n'aie pas la vie, mais la suppose. Ces deux sortes de mort sont bien différentes : l'une est jointe à ta vie de la nature, l'autre èi la vie de ta (jràce ; en l'une on meurt par le péché , et en l'autre on meurt au péché. La qrdce a plus de pouvoir de faire mourir que le péché, mais d'une manière de mort qui est vie. La vie et la mort se trouvent en la grâce commune, selon cette parole de l'Apôtre : Exisiiincile vos nioiliios osse fieccalo, vivcntes aiiti'iii Deo. — 111. La jxistice et la miséricorde de Dieu font la mort des damnés et la mort des justes; mais la sainteté de Dieu opère une autre manière de mort dans les dmes émincnles. Dans les âmes éminentes il y a une manière de mort qui n'est pas simplement au regard du péché et de la nature, mais aussi au regard de la grâce excellente et de la vie qu elles y avaient , pour être ^triies à Dieu par luimême. Solitude inférieure qui va imitant et adorant la solitude de Dieu en soitnéme, et sa séparation de toutes choses. L'i grâce qui procède de Jésus vivant et mourant, opère vie et mort conformément à son principe. — IV. Il retourne à la Madeleine et explique ses avantages dans ces deux effets de vie et de mort. Madeleine en cet état de mort a le privilège de la vie, qui est de croître en amour, ce qui ne convient ni à la morl ni à la vie même des bienheureux ; et c'est un des desseins de Jésus sur elle, la tenant en cet état. Eminence de cette âme révérée des séraphins, admirée des anges, ignorée des hommes. — V. Madeleine suspendue entre le ciel et la terre : séparée de la terre par son amour, et du ciel par son impuissance. Mais so7i impuissance sert à son amour, et elle en devient plus puissante à s'élever à la sublimité et principauté d'amour que Jésus lui prépare. Son amour est plus fort que ni la mort ni la vie : car la morl sépare et n'unit pas, la vie unit et ns sépare pas; mais son amour sépare et unit tout ensemble, et unit en séparant.
I. A la vérilé, tonlemf»lanl la vie, la faveur et 1 amour de Jésus au regard de Madeleine, cl de Madeleine vers Jésu.s il semblait qu'un
MADIXIJNK. — CIIAP. X.
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iiiôino iour cl une m<^uie heure devait U'.* ravir h la lerre et les tirtr au ciel. Mais Dieu, adiiiir.ililc en ses (on^eils cl en s'vs voies sur les entanls des hoiuines, cl plus cui-ore .sur SCS saillis, juge cl (iisposc liicn aiilrcmenl de .Madeleine. H veut <|iie son corps soit en la lerre et son aiiiour ;iu ciel, cl <|u'ainsi divi'-d'e en (dle-mftiiie, elle mcme «;t vive tout eiiseiiilde par l'espace de iienle ans, et (ju'ellc' jiorle dans un désert uim; rigueur exlréine cl un niarlyre d'aiiif)iir, qui en .s« rigueur surpasse le> laveurs (|uelle a reçues au monde par la présence et pos-essi<in (ju'elle avait de Jésus, ipii était sa vie, sou tout et son unujiie amour, ('e sont deux élals excellents et bien dilîérerils de Madeleine, l'un de trois ans aux pieds de Jésus, l'autre de trente ans séparée de Jésus. Kn l'un elle est et possédant et possédée de Jésus, en l'autre elle est et possédée et séparée de Jésus tout ensemble. En l'un et en laulre étal, Jésus est sa vie, Jésus est son amour. Mais, durant les trois ans précédents, Jésus est sa vie et son amour dans les délices de Jésus présent, le [)0ssédant cl [lossédée de lui par un amour et [)uissanco réciproque. Et durant ces trente ans Jésus e>l son amour et sa vie dans les rigueurs d'un amour vif et puissant, d'un amour languissant a[)rès un objet tant aimable et lant aimé, mais tant éloigné.
II. Outre cette langueur, il y a encore d'autres sortes de soullrances et de rigueurs que portent les âmes éminentes dans les voies divines. Ce n'est pas ici le lieu de traiter et prouver ces matières ; il les faut sup|)0ser d'ailleurs. Les âmes saintes le savent par expérience; les âmes plus communes le croient par révérence. Par ces deux voies difl'érentes, les âmes rendent leurs vœux, leur hommage et leur vie au temple de cet amour. El nous leur annonçons que Jésus est objet de faveur et de rigueur, de jouissance et de soullVance, selon qu'il lui plaît s'appliquer divinement mais ditlérerament aux âmes. 11 est tellement objet de souffrance et de rigueur, que c'est sans coulpe aucune de la i^art des âmes qui le portent en cette qualité. Au contraire, celle rigueur est faveur et amour à qui le sail bien com- |)rendre. El est amour et faveur d'autant plus grande, que la rigueur est grande. .Mais c'est un amour et faveur détrempés tellement dans l'amerlume de la rigueur que l'esprit et le sens n'y aperçoivent et expérimentent que rigueur. El *il faut une lumière toute parliculière jour pénétrer l'amour et la faveur cachés dans la sévérilô de celte rigueur.
C'est l'amour consacré à la croix de Jésus: Jésus est une source vive d'amour, Jésus est vie et amour partout, en la crèche et en la croix, en l'Egypte et en la Judée, en Thabor et au Calvaire, au désert et aux villes. 11 est source de plusieurs sortes de vie, et il est source de plusieurs sortesd'amour.Cetamour non de délices, mais de rigueur, eslTamour propre à la croix de Jésus. Il est procédant de ces saintes ploies qu'il a reçues en la
CF.UYRES COMrLET[:s DU CARDINAL DE BKULLLE.
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croix et qu'il a conservées mênieen la gloire; tant la croix, la doiilcar et la ravrure lui plaît, puisqu'elle lui plaît même en la gloire, et pour Téternité. Si son corf)S est navré, et navré dans le ciel, et navré pour jimais, ne nous étonnons [)ass'il veut avoir à soi des cœurs navrés. Il les navre de douleur et d'amour, il les presse de rigueur et faveur, il les comble de jouissance et souffrance tout ensemble. Et comme la navruro fait et suppose division , aussi ces cœurs navrés sont divisés d'avec eux-niAmcs. Car un cœur aimant de cette sorte est un cœ-ur séparé de l'objet aimé; cet objet par rigueur est séparé de celui qui aime ; cet objet par amour est un autre lui-même. C'est son cœur, c'est sa vie, puisque c'est son amour; c'est le cœur dont il vit ; c'est la vie dont il meurt; c'est la mort dont il est vivant, car il n'est vivant que pour sentir et souffrir cette perte, douleur et absence : c'est sa langueur, son tourment, sa navrure. 0 langueur ! ô rigueur! ô vie 1 ô amour ! ô mort vivante et vie mourante 1
Mais révérons ces secrets, et ne les ouvrons pas à la terre de crainte qu'elle ne les f>rofane ou i)ar impureté, ou par impiété. C'est le sanctuaire qui doit être voilé , mais ce voile est rompu en la mort de Jésus, et nous avons eu accès dans ce lieu saint, le Saint des saints. En cette entrée nous apprenons à l'exemple de Jésus même, le Saint des saints, le bien-aimé du Père, comme en l'état et en la voie d'amour, spécialement s'il est rare et excellent, et il y a des faveurs à recevoir, et il y a des rigueurs à porter aussi. Et la rigueur va augmentant l'amour, et après en son temps dispose à recevoir de plus grandes faveurs. C'est la loi d'amour, et cette loi est observée en Madeleine ; car si elle a vécu trois ans en faveur, en amour, en jouissance aux [)ieds de Jésus, elle sera trente ans séparée de Jésus, c'est-à-dire elle sera trente ans vivante, mais toute vive séparée de sa vie. Car Jésus est sa vie, et, si elle paraît vivante, ce n'est pas elle, c'est Jésus qui vit en elle; et par ainsi elle est vivante et non vivante, elle mourante et vivante tout ensemble; elle est trente ans en cet état de vie et non vie, en cet état de vie et de mort, en cet état de mort qui est vie, et de vie qui est mort.
Car Jésus qui est sa vie, n'est vivant en elle que pour la faire mourir, c'est-à-dire n'est vivant en elle que d'une sorte de vie qui la fait mourir en la privant de son amour et de sa vie. Et la faisant ainsi mourir, il la fait vie, vivre, car il la tient en vie, et il ne ici tient en vie que pour porter, sentir et souffrir cette privation et séparation de lui qui est sa vraie vie. La foi nous enseigne que les esprits damnés sont^uorts de la mort éternelle, car la mort des corps n'est qu'une mort temporelle et une ombre de la vraie mort, et toutefois ces espritts sont luiuiortels; mais ils n'ont vie que pour sentir leur mort, mort de coulpe et de péché, mort horril)le et malheureuse. Faut-il qu'en un sujet de grâce si éminenle , j'entre-
mêle un propos de si grande disgrâce, et que, |)arlanl de la vie, et d'une telle vie, je parle de la mort, et d'une mort éternelle? Mais ce qui ne convient pas à la douceur de ces discours, ni à la dignité de cette âme» est nécessaire à vaincre (]uel(iues esprits du temps, qui prennent pour des songes ce qui passe leurs sens. Ils ne peuvent approuver ce qu'ils n'ont éprouvé. Même ils ne j)euvent supporter ce qu'ils ne peuvent comprendre, comme si la conduite et l'opération de Dieu dedans les âmes devait être limitée, ou à leur connaissance, ou à leur expérience. Et toutefois non-seulement les profanes donnent contre cet écueil, mais quelques autres encore, lesquels au lieu de s'humilier, ou de ce qu'ils traitent si peu avec Dieu, ou de ce qu'ils ne méritent pas d'avoir part en ses voies plus particulières, se veulciit rendre les arbitres de toutes les voies de Dieu, et osent pénétrer ce sanctuaire, bien qu'il soit plus voilé, plus séparé, plus réservé que n'était pas celui du temple.
C'est le secret de Dieu , c'est la conduite de son amour, c'est un don différent, c'est une science à part , c'est la science des saints. Les plus savants ne sont pas les plus saints ni les plus intelligents en cette matière, mais les plus humbles et les plus aimants, et ceux à qui Dieu daigne donner ce discernement. Il est fondé sur son vouloir, et non sur notre mérite : car Dieu donne ses dons pr'out vult, ce dit saint Paul, le grand maître de cette discipline, [l Cor. xii,ll.) Mais ils n'ont pas été à son école, ils n'ont pas celte pensée ni cette modestie. Leur dureté, leur bassesse dans les choses de Dieu, oblige quelquefois à leur couvrir ces vérités, ou bien à conforter la lumière de la piété par la lumière de la foi. C'est ce qui maintenant me fait employer cet exemple irréfragable de la mort des damnés, pour leur faire comprendre que, comme en la nature vivante et immortelle, c'est-à-dire en ces esprits réprouvés , il y a une sorte de mort qui ne la détruit pas et supjiose même sa vie et son immortalité, et dans cette vie. la justice de Dieu met un état de mort; aussi, en l'ordre de la grûce, il peut y avoir une sorte de mort nouvelle et diflérente, qui n'ôte point la vie et l'amour que la grâce communique aux âmes qu'elle justifie.
Ces deux sortes de mort sont bien différentes : l'une est faite par la justice de Dieu, l'autre est faite par sa miséricorde; l'une compatit avec la vie de la nature, et l'autre compatit avec la vie de la grâce; l'une est mort dans le péché, l'autre est mort au péché même. Ce sont deux morts qui concernent des esprits de condition bien éloignée, mais deux sortes de mort en un certain sens réelle et véritable, l'une damnable et l'autre heureuse ; l'une très-effroyable et l'autre très-souhaitable; l'une très-déplorable, l'autre très-vénérable; l'une iiroftre au péché, l'autre propre à la grâce, qui a plus de puissance et d'industrie pour faire vivre et mou-