ENVOY
DES CHEVALIERS AUX DAMES Au tournoy de monseigneur le Duc de Lorraine (1).
Bien que les traits d’amour qui blessent la jeunesse Soyentdedansson carquois languissans de paresse, Et que tous les brandons qui rendent allumés Les jeunes amoureux soyent presque consumés Par l’injure de Mars qui dedans la campaigne Du sang des chevaliers cruellement se baigne,
Ne voulant point souffrir qu’Amour dompte le cœur Des hommes valeureux dent il est le vainqueur;
Si est-ce toutefois que Mars n’a sceu tant faire Que douze chevaliers et douze, pour complaire Aux Dames , ne se soyent à ces joustes trouvés Où tous les combattans aux armes esprouvés Des quatre parts du monde, où toutes demoiselles
1. Imprimé pour la première fois à Paris, chez A. Wechel , ij 59, in -40, à la suite de : La Paix , au Roy.
des Mascarades.
Qu’on estime en beauté surpasser les plus belles Se dévoient convier, afin de faire honneur Au jour qui aux François promet tant de bonheur.
Ces combattans, qui sont en nombre vingt et quatre, Ont juré douze à douze ensemble de combattre A la lance, à l’espée, et pour juges ont pris Les chevaliers qui sont aux armes mieux appris.
Un si brave désir leurs courages allume Qu’ils mesprisent les dons que l’on a de coustume De donner aux vainqueurs, comme les rameaux verts Dont les jousteursd’Olympeavoientles fronts couverts, Ou vivre dans un marbre, ou se rendre admirable Par une pyramide aux siècles mémorable,
Ou vendre leur vertu pour les présents d’un Roy Attachez au perron au devant au Tournoy ;
Ains se sont contentez en monstrant leurs prouesses De faire par espreuve entendre à leurs maistresses Que non tant seulement se voudroient hazarder,
S’il en estoit besoin, pour leurs honneurs garder; Mais qu’ils sont suffisans, soit en guerre ou en lice, De forcer les plus forts à leur faire service ,
Et de contraindre ceux lesquels ne voudroient pas A soustenir la loy des joustes de ce Pas.
Et pour ceste raison un chacun de la bande A choisy sa maistresse à laquelle il demande Quelque honneste faveur, nous suppliant aussy De prendre de leur part ces petits dons icy.
S’ils obtiennent de vous une faveur si belle,
Ils ont gagé leur foy par promesse fidelle Que ceux qui gaigneront la victoire, pourront Faire service après de tout ce qu’ils voudront (Avecques tout honneur et toutes courtoisies)
Des autres chevaliers les maistresses choisies.
Pource ils vous ont transmis cet escript pour avoir De vous quelque faveur, vous priant de vouloir Leur faire cet honneur de voir rompre leur lance; Car, se fiant en vous, ils ont bonne esperance De monstrer aujourd’huy que celles qui auront
2o8 Le Recueil des Mascarades.
De si bons chevaliers contentes se tiendront;
Et que celles aussy qui tel bien ne reçoivent , Pour telle occasion courroucer ne se doivent, Mais tenir leurs faveurs pour très bien employées Que par affection elles ont envoyées Aux autres chevaliers, qui ont perdu l’honneur Du prix, par la fortune et non faute de cœur.
LES ELEGIES