‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 135 sur 138 · A NICOLAS DE NICOLAY · texte numérisé non relu

A NICOLAS DE NICOLAY

Daulphinois, seigneur d’Arfeuille, varlet de chambre et géographe ordinaire du Roy Charles IX ( 1 )

’ oit que l’homme autres fois d’argile retastée ) F ust au pourtrait des Dieux moulé par Promethée,

i. J’ai trouvé ces yers en tête d’un volume in-40 intitulé

dés Elégies.

Soit que l'humeur du Nil, miracle nompareil,

L’ait produit, eschauffée aux rayons du soleil,

Quand la terre pesante au centre demourée Du ciel son compaignon se trouva séparée;

L’homme est vrayment divin, sçavant, ingénieux,

Et sur tous animaux le plus semblable aux Dieux, Parfaict quoique divers; car de cent mille ensemble Un ne peut se trouver qui à l’autre ressemble.

Non les peuples qui sont diversement lointains,

Mais les frères, les sœurs et les cousins germains.

Et tout ainsi qu’ils sont differens de visages,

Ils different aussi de mœurs et de courages.

L’un ayme sans renom le casanier repos ,

L’autre à ses ennemys ensanglante le dos.

L’un, revesche et chagrin, languit dessus un livre; L’autre de la faveur des grands Princes s’enyvre.

L’un ayme le barreau et, suant au parquet,

Revend au poids de l’or son avare caquet.

L’autre fend un rocher pour un palais du Louvre, L’autre près des enfers les minières descouvre.

L’un sillonne la mer, voguant de toutes pars ,

Et prodigue sa vie, hostesse des hazars;

L’autre parmy les champs exerce son ouvrage Et courbé sur le soc travaille au labourage.

Mais j’estime sur tous celuy le plus heureux Qui, devant que vestir le cercueil tenebreux,

Laisse, par la vertu, maugré la Parque noire,

D’avoir jadis vescu quelque belle mémoire.

A toy, Nicolay, appartient ce bon heur Qui as dez ton enfance aymé tousjours l’honneur,

Aux armes t’adonnant, à la cosmographie,

Aux dessaings, aux pourtraicts , à la géographie,

Et à mille beaux-arts, que ton divin esprit

Les navigations , pérégrinations et voyages , faicts en la Turquie par Nicolas de Nicolay , etc. Anvers, Guill. Sylvius, 1 676. — La préface, datée du chasteau de Molins , en Bourbonnais, 1 567, fait penser que les vers de Ronsard doivent être de cette époque.

Le Recueil

Presque dez le berceau divinement apprit.

Puis, jeune abandonnant les Françoises provinces Pour obéir aux Roys qui lors turent nos princes,

A ce grand roy François et à son fils Henry,

L’un du docte Apollon, l’autre de Mars chery;

L’un que tout l’univers aprez sa mort honore,

Et l’autre qui aux siens serviroit bien encore,

Prince doux et bening, lequel n’a desdaigné,

De ses plus grands seigneurs estant accompaigné, D’aller en ta maison veoir mille belles choses,

Qui dans ton cabinet proprement sont encloses, Aussy pour inciter à l’exemple de toy L’esprit de ses vassaux à bien servir le Roy.

Doncque dez ton enfance aymant les choses belles, Et curieux de veoir mille terres nouvelles,

Amoureux de vertu, ennemy de repos,

Ayant comme le corps l’esprit sain et dispos,

Tu courus veoir premier les nations prochaines,

Ceux qui vont habitant les Bourguignones plaines, Hennuyers , Brabançons, Liégeois et Flamans ;

Puis tu passas le Rhin et vis les Allemans,

Les Hongres et tous ceux qui, d’une bouche froide, Boivent les eaux d’Ister, de glace tousjours roide.

Tu vis les Transylvains, Daces et Polonnois,

Et les Franconiens, les ayeux des François.

Tu vis Hongrie et Prusse et Suede et Gothie,

Les Vandales, Alains, grands peuples de Scythie;

Puis, gaillard, retournant en un pais plus chault,

Tu as veu l’iberie, où le soleil d’en haut

Plonge en l’eau ses coursiers, et, tournoyant la terre

Comme ce grand flambeau, tu as veu l’Angleterre,

L’Escosse, l’Ibernie , et tout ce que la mer

Peut en se promenant de ses bras enfermer.

De là tu vis l’Itale et la belle contrée Qui jadis chef du monde au monde s’est monstrée, Et n est ores plus rien, si non serve de ceux Qui jadis luy servoient de triomphes pompeux.

Puis tu osas dompter la tempeste enragée

DES ELEGIES

Des ondes d’Ionie et de la mer Ægée,

Et l'humide fureur des Propor.tides eaux,

Qui bornent aux deux bouts les Bosphores jumeaux.

Puis, laissant le travail de la mer escumeuse ,

Tu vins surgir au port de la ville fameuse Que le grand Constantin, accroissant son renom, Enrichist de l’Empire et orna de son nom.

De là tu allas veoir les Royaumes d’Asie ,

Infidelle demeure aux peuples de Turquie.

Tu n’as certes esté en ces terres oisif,

Ains les divers pourtraicts tu nous monstres au vif Des temp'es, des chasteaux, des régions entières, Des palais, des citez , des ports et des rivières , Partout où tu passois ne laissant rien de beau.

Sans le représenter en ton docte tableau ,

Et sans nous découvrir les vives pourtraictures Par encre et par couleur, des diverses vestures Des sciences, des mœurs et des religions Qui ornent les grandeurs de tant de régions.

Si bien que désormais, sans plus partir de France Nostre François aura parfaite cognoissance De ces peuples loingtains que Charles, ce grand roy, Doit surmonter un jour et leur donner sa loy.

Si n’as tu pas trouvé la France plus tranquille Que la mer qui tousjours de vagues est mobile ;

Tu l’as trouvée en guerre et pleine de soldars, Poussée à la fureur de Bellone et de Mars;

Et ce trouble fascheux est la cause première De quoy ce livre tien n’estoit mis en lumière;

Qui or comme un enfant nouvellement conceu Est de tous à l’envy avec faveur receu.

Le Roy le favorise , et les terres estranges Honnorent ta vertu de diverses louanges;

Car un si beau labeur mérite en tous endroits Le bon accueil du peuple et la faveur des Rois.

4oo

Le Reçu eil

Elegie

A M. NICOLAS Secrétaire du Roy

Bellot, à fin que mort tu puisses vivre, J’ay par ton nom encommencé mon livre Mais pour autant que tu n’es pas un Dieu , Tu n’auras pas la fin ny le milieu ,

Ainsy qu’avoit ce Jupiter antique Qui entendoit la chanson olympique Se commencer et se finir par luy.

Tu n’oirras donc, mon Bellot, aujourd’huy Finir par toy le bout de cet ouvrage.

Mais tout ainsy que ceux du premier âge, Sortant de table avant que leur coucher, Laissoient du vin sur la terre épancher,

En finissant le tour par leur Mercure,

Haut l’invoquant contre la nuit obscure, Dieu sous la terre et dans le ciel puissant.

Ainsy je vay mon labeur finissant,

Par Nicolas qui mon Mercure enflamme Et dont le nom m’est portrait dedans l’âme, Et par qui seul cent bienfaits je reçoy Appuy certain des Muses et de moy.

Pren donc, amy, ces vers que je te donne En attendant qu’Euterpe me façonne Un œuvre entier plus digne de ton nom ; Car celluy-cy, Nicolas, n’est sinon Un avant-jeu d’une chanson plus grande Qui hautement tes louanges respande ,

DES ELEG 1 E S. 40 t

De tous costez chantant le nom vainqueur Qui a donté les peuples et leur cœur.

ELEGI E (0

Madame, oyez le mai que je reçoy

Pour le plaisir de n’être plus à moy,

Perdant du tout l’esperance de l’estre:

Contre un grand Dieu un homme n’est pas maître.

Ce petit Dieu qui porte dans la main Un trait lavé de notre sang humain.

Qui ne se plaist que d’allumer nos âmes Du chaud brandon de ses cruelles fiâmes ,

Qui peut donter les hommes et les Dieux ,

Fut l’autre jour de mon aise envieux.

Rendant ma vie à ses pieds estouffée,

De ma franchise augmenta son trophée ,

M’osta le sens, l’esprit et la raison,

Puis m’enferma dedans vostre prison ,

Et me lia d’une si douce sorte Que j’ay plaisir des liens que je porte.

Tous prisonniers, tant soient-ils enferrez Dessous la terre à l’obscur enserrez,

Hâtent leur mal et vivent d’esperance D’avoir en bref de leurs maux délivrance,

Et de revoir du soleil la clarté ,

Estant remis en douce liberté.

Or, dès le jour que la belle lumière De vos yeux prit mon ame prisonnière,

Je n’ay voulu pour hoste recevoir

1 . Cette Elégie, que j’ai trouvée dans les éditions de 1 578 et 1 $84, ne se rencontre plus que dans celle de Lyon, Sou. bron, 1592.

Ronsard. — IV.

402 Le Recueil

Nulle esperance,et n’en veux point avoir.

Bien que flatteuse à toute heure elle essaye De soulager ma prison et ma playe ,

Me promettant de me faire jouyr De liberté; mais je ne veux l’ouyr Ny luy donner dedans mon cœur passage ,

De peur, hélas ! que mon penser volage Ne m’asseurast de me faire partir De la prison d'où je ne peux sortir.

Ceste esperance au soir, quand je me couche, Et au matin, quand je sors de ma couche,

Vient toute seule , afin de m’offenser, Secrètement pratiquer mon penser Pour me trahir ; mais plus elle s’efforce D’entrer chez moy, je résisté à sa force ,

Je la repousse et point ne la reçoy Pour ne loger mon ennemy chez moy.

Il ne faut point qu’une autre, tant soit belle, Pense esbranler ma constance fidelle :

Autre beauté je ne sçaurais aimer.

Je suis semblable au polype de mer Qui aime tant les branches de l’olive Qu’il sort de l’eau et vient dessus la rive Les caresser, festoyer, embrasser,

Et tellement il se laisse enlasser En l’arbre aimé que glaive ny espée Dedans son sang mille fois retrampée Ne peut Poster d’un tel embrassement;

Ains en serrant toujours obstinément N’a peur de voir sa vie consommée.

Mourant joyeux de sur la branche aimée.

Pareille mort je voudrois recevoir Si dans mes bras je vous pouvois avoir.

Souffrez au moins qu’icy je vous accuse De me charmer ainsy qu’une Meduse.

Toutes les fois que je sens approcher Vos yeux sur moy, je deviens un rocher Sans sentiment, et mon ame gelée,

DES ELEGIES

Qui par frayeur au cœur s’est en allée,

De froide peur me glace tout le sang.

Sans respirer je demeure tout blanc,

Pale, empierré, comme une roche dure En qui se voit d’un homme la figure.

Telle en Sipyle apparoist Niobé Dans un rocher dessus la mer courbé.

Je cognois bien que je ne suis pas sage,

Et que l’ardeur a forcé mon courage ,

Que mes desseins ne sont point avancez.

Je suis aveugle, et si je vois assez Que j’aime trop le mal qui me tourmente ;

Et toutefois si vous estiez constante Pour vous donner les biens que j’aime mieux Mon sang, mon cœur, mon esprit et mes yeux Je le ferois sans aucune prière.

Mon cœur, mon sang, ni ma douce lumière, Ame ni vie, hélas ! ne me sont rien Au prix de vous qui estes tout mon bien.

Or, pour la fin cest escrit je vous donne Pour le donner à une autre personne S’ainsy vous plaist, ou pour le retenir.

Rien ne sçauroit de vostre part venir Qui ne m’apporte une joye parfaite ,

Si par mon mal je vous voy satisfaite.

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