A CASSANDRE
L’Absence, ny l’oubly, ny la course du jour, N’ont effacé le nom , les grâces ny l’amour Qu’au cœur je m’imprimay dés ma jeunesse tendre, Fait nouveau serviteur de toy, belle Cassandre, Cassandre, qui me fus plus chere que mes y(ux.
Que mon sang, que ma vie, et que seule en tous lieux Pour sujet eternel ma Muse avoit choisie,
A fin de te chanter par longue poésie.
Car le trait qui sortit de ton regard si beau Ne fut l’un de ces traits qui deschirent la peau ;
Mais ce fut un de ceux dont la poincte cruelle Perse cœur et poumons, et veines et mouelle.
Ma Cassandre, aussi tost que je me vy blessé,
Jeune d ans et gaillard, depuis je n’ay pensé Qu'à toy, mon cœur, mon ame, à qui tu as ravie Absente si longtemps la raison et la vie.
Et quand le bon Destin jamais n eust fait revoir Tes yeux si beaux aux miens, letrmps n’avoit pouvoir D’enlever une esquierre, ou d’amoindrir 1 image Qu’Amour m avoit portraite au vif de ton visage ;
Si bien qu’en souvenir jet’aiinois tout ainsi Que dés le premier jour que tu fus mon souci Et si l’âge, qui rompt et murs et forteresses,
En coulant a perdu un peu de nos jeunesses,
$96 Le Recueil
Cassandre , c’est tout un ; car je n'ay pas esgard A ce qui est présent , mais au premiér regard ,
Au trait qui me navra de ta grâce enfantine ,
Qu encores tout sanglant je sens en la poitrine. Bien-heureux soit le jour que tes yeux je revy ,
Qui m ont et près et loin de moy mesme ravy.
Et si j’estois un Roy qui toute chose ordonne,
Je mettrois en la place une haute Colonne
Pour remarque d’Amour, où tous ceux qui viendroient,
En baisant le pilier, de nous se souviendroient.
Je devins une idole aux rayons de ta veue,
Sans parler, sans marcher, tant la raison esmeue Me gela tout l'esprit, loin de moy m’estrangeant, Etvivois de tes yeux seulement en songeant Tousjours me souvenoit de ceste heure première Où jeune je perdi mes yeux en ta lumière ,
Et des propos qu'un soir nous eusmes, devisant, Dont le seul souvenir, non autre, m est plaisant.
Ce fut en la saison du Printemps qui est ores;
En la mesme saison jet’ay reveue encores;
Face Amour que l’Avril où je fus amoureux Me fasse aussi content que l’autre mal-heureux.
Elegie