‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 25 sur 138 · D’Aluye et de Fresne, secrétaires d’État · texte numérisé non relu

D’Aluye et de Fresne, secrétaires d’État

Eclogue II.

L’abondance de laict enflera vos mamelles ,

Et suffirez assez pour nourrir vos aigneaux Et pour faire en tout temps des fromages nouveaux.

Et toy, mon chien Harpaut, seure et fidelle garde De mon troupeau camus, leve l’œil et pren garde Que je ne sois pillé par les loups d’alentour, Ce-pendant qu’en ce bois je me plaindray d’Amour.

Or-sus, mon Aluyot, allon, je te supplie , Soulager en chantant le soin qui nous ennuye ,

Allon chercher le frais de cet antre moussu ,

Creusé dedans le flanc de ce tertre bossu :

Et là, nous souvenans de nos cheres amies ,

Qui sont de nos langueurs doucement ennemies, Tous deux, en devisant, par ordre nous dirons Nos plaintes aux rochers qui sont aux environs,

Afin que quelque vent rapporte à leurs aureilles Les soucis que nous font leurs beautez nompareilles.

Nous sommes arrivez dedans l’antre sacre :

Je m’en vay le premier (s’ainsi te vient à gré)

Te chanter ma complaite : ayant ouy la mienne , Secondant ma douleur tu me diras la tienne.

Fresnet.

Ma belle Marion (1), dont le cher souveni r Me fait en un rocher sans âme devenir,

Pour l’absence de toy je hay ma propre vie ,

La quelle, me laissant, maugré moy t’a suivie ,

Pour loger en tes yeux , qui ores de si loin Me remplissent le cœur de tristesse et de soin.

Rien ne m’est agréable apres si longue absence ; J’espere sans espoir; la peur et l’esperance Combatent ma raison , mais l’amoureuse peur Assaut ma patience et vainc tousjours mon cœur.

Rien ne me rejouit; soit que la jeune Aurore

1. Marie, sa seconde maîtresse, qu’il a tant chantée en la seconde partie de ses Sonnets.

Eclog UE II.

De roses et d’œillets l’Orient recolore,

Soit que le soleil pousse en la mer ses chevaux,

Il void mes yeux en pleurs et mon cœur en travaux.

Quand le soir est venu, je conte ma fortune Maintenant aux forests, maintenant à la lune;

J’erre de bois en bois , car en lieu de dormir, Impatient d’amour, je ne fais que gémir.

Ou si le long travail de fortune m’assomme

Et me fait par contrainte aux yeux venir le somme [a),

Cent fantosmes divers s’apparoissent à moy,

Qui me font en dormant trembler le cœur d’effroy ;

Je rêve , je discours , je bâille, je m’allonge.

Tantost son beau portraict, qui me revient en songe, Me fuit, me suit, me tient, et, en le poursuivant,

En lieu de l’embrasser, je ne prend que du vent. C’est grand cas que d’aimer! une amoureuse playe Ne se guarist jamais pour chose qu’on essaye ;

Plus on la veut guarir, et plus le souvenir La fait tousjours plus vive en nos cœurs revenir,

J’ay beau me promener au travers d’un bocage, J’ay beau paistre mes bœufs le long d’un beau rivage, J’ay beau voir le printemps, ame des arbrisseaux, Ouïr les rossignols, gazoüiller les ruisseaux,

Et voir entre les fleurs par les herbes menuës Sauter les aignelets sous leurs meres cornues,

Voir les boucs se choquer, et tout le long du jour Voir les beliers jaloux se battre pour l’amour;

Ce plaisir, toutefois, non plus ne me contente Que si du froid hyver la sifflante tourmente Avoit terni les champs et en mille façons Rué dessus les fleurs la neige et les glaçons,

Et que le sainct troupeau de cent Nymphes compaignes

a. Var. :

Si je dors de fortune, et si celuy qu’on nomme Le frere de la Mort me déçoit par le somme ,

(Ed. posth.)

48 Eclogue II.

Ne vinssent plus de nuict danser en nos montaignes.

Bien que mon parc soit riche en vaches et taureaux, Et que sous ma faveur vivent cent pastoureaux Qui savent tous jouër des douces cornemuses ,

Les mignons d’Apollon, de Mercure et des Muses; Et bien que mon flageol, sur tous le mieux appris, Quand il me plaist chanter, seul emporte le prix; Bien qu’en nulle saison le doux laict ne me faille; L’une part devient cresme et l’autre part se caille, L’autre devient fromage, un mol, l’autre seiché:

Le mol est pour manger, le sec pour le marché ;

Et bien que mes brebis ne soient jamais brehaignes, Bien que piille troupeaux beslent par mes campaignes, Je voudrois n’avoir rien, Marion, sinon toy,

Que je voudrois pour femme en mon antre chez-moy, Et parmy les forests, loin d’honneur et d’envie,

User en te baisant le reste de ma vie.

L’orage est dangereux aux herbes et aux fleurs,

La froideur de l’automne aux raisins qui sont meurs, Les vents aux bleds d’avril; mais l’absence amoureuse A l’amant qui souspire est tousjours dangereuse.

J’ay pour maison un antre en un rocher ouvert,

De lambrunche sauvage et d’hierre couvert,

Qui deçà qui delà leurs grands branches espandent , Et droit sur le milieu de la porte les pendent.

Un meslier noüailleux ombrage le portail,

Où , sans crainte du chaud , remasche mon bestail; Du pied naist un ruisseau dont le bruit délectable S’enrouë, entre-cassé de cailloux et du sable,

Puis, au travers d’un pré serpentant de maint tour, Arrouse doucement le lieu de mon séjour.

De là tu pourras voir Paris la grande ville,

Où de mes pastoureaux la brigade gentille Porte vendre au marché ce dont je n’ay besoing,

Et tousjours argent frais leur sonne dans le poing.

Là, s’il te plaist venir, tu seras la maistresse;

Tu me seras mon tout, ma nymphe et ma déesse, Nous vivrons et mourrons ensemble, et tous les jours

Eclogue II.

Vieillissans nous verrons rajeunir nos amours.

Tous deux nous estendrons dessous unmesme ombrage, Tous deux nous mènerons nos bœufs en pasturage Dés la poincte du jour, les ramenant au soir Quand le soleil tombant en l’eau se laisse choir.

Tous deux les mènerons quand le soleil se couche,

Et quand de bon matin il sort hors de sa couche ;

A toute heure en tous lieux ensemble nous irons ,

Et dessous mesme loge ensemble dormirons.

Puis au plus chaud du jour estant couchez à. l’ombre, Apres avoir conté de nos troupeaux le nombre ,

Pour chasser le sommeil je diray des chansons Que pour toy je compose en diverses façons.

Alors toy, doucement sur mes genoux assise , Maintenant tu ferois d’une douce feintise Semblant de sommeiller, maintenant tu ferois Semblant de t’éveiller, puis tu me baiserois,

Et presserois mon col de tes bras en la sorte Qu’un orme est enlacé d’une vigne bien forte; Maintenant tu romprois de ton baiser mon chant, Maintenant tu irois de ta levre cherchant A m’oster le flageol hors de la levre mienne,

Pour y mettre en son lieu le coural de la tienne;

Puis tu me baiserois , et , me voulant fîater,

Tu voudrois quelquefois avecque moy chanter. Quelquefois toute seule et comme languissante Je te verrois mourir en mes bras pallissante,

Puis te resusciter, puis me faire mourir,

Puis d’un petit sousris me venir secourir,

Puis en mille façons de tes lèvres vermeilles Me rebaiser les yeux, la bouche et les aureilies,

Et coup sur coup jetter des pommes sur mon sein , Que j’aurois et d’œillets et de roses tout plein ,

Pour rejetter au tien, qui maintenant pommelle Comme fait au printemps une pomme nouvelle;

^Sein où logeoit Amour, qui le trait me tira ^Au cœur, qui autre nom depuis ne souspira Que le tien, Marion; tesmoin en est ce chesne Ronsard. IV. a

Eclog U E 1 1.

Où ces vers l’autre jour j’engravay d’une alesne :

« Les ondes refuiront contremont les ruisseaux, Sans feuilles au printemps seront les arbrisseaux, Venus sera sans torche, et Amour sans sagette, Quand le pasteur Fresnet oubli’ra Mariette.»

Sus, troupeau, deslogeons; j’ay d’esciisse et d’osier, Achevant ma chanson , achevé mon panier.

Voicy la nuit qui vient, il me faut mener boire Mon grand bouc encorné qui a la barbe noire.

Or, adieu, Marion, ma chanson et le jour :

Mon chant me lasse bien, mais non pas ton amour.

Ainsi disoit Fresnet. Aluyot, au contraire,

Pour l’amour de sa dame une chanson va faire.

Aluyot.

Ma Jeanette, mon cœur, dont je n’ose approcher Tant les yeux sont ardans, plus polie à toucher Que la plume d’un cygne, et plus fresche et plus belle Que n’est au mois d’avril une rose nouvelle;

Plus douce que le miel, plus blanche que le lait, Plus vermeille en couleur que le teint d’un œillet; Voicy (il m’en souvient) le mois et la journée (O douce souvenance , heureuse et fortunée ! )

Où premier je te vey peigner tes beaux cheveux, Ainçois filets dorez . mes liens et mes nœuds.

Je vy de sa main propre Amour les mettre en ordre , Et filet à filet en deux tresses les tordre ;

J’en coupay les plus blonds et les plus crespelets ;

Les tournant en cordons, j’en fy des brasselets Que je porte à mes bras, signe que tu tiens prise En tes crespes cheveux mon cœur et ma franchise. Je les garde bien cher, car en nulle saison Je ne veux eschapper de si belle prison.

Mainte fille, en voyant ma face jeune et tendre,

Où la barbe commence encores à s’estendre,

M’a choisi pour amy; hier mesme Margot,

Eclogue II.

Qui fait sauter ses bœufs au son du larigot,

Tu la cognois, Janette, envoya Jaqueline Vers moy, pour me donner de sa part un beau cygne, Et me dist : « Ceste-là qui te donne cecy Avecque son présent à toy se donne aussi ;

Pren son présent et elle, assez elle mérité,

Ayant les yeux si beaux, d’estre ta favorite.

Mais je la refusay; car plustost que d’aimer Autre que toy, mon cœur, douce sera la mer,

Le doux miel coulera de l’escorce d’un fresne,

Et les roses croistront sur les branches d’un chesne, Les buissons porteront les œillets rougissans,

Et les halliers ronceux les beaux lis blanchissans.

D’autant que du printemps la plaisante verdure Est plus douce aux troupeaux que la triste froidure , D’autant qu’un arbre enté rend un jardin plus beau Que le tige espineux d’un rude sauvageau ,

D’autant qu’un olivier surpasse en la campagne D’un saule pallissant la perruque brehagne,

Et d’autant qu’au matin la belle aube qui luit Surmonte de clarté les ombres de la nuict;

D’autant, ma Janeton, dessur toute pucelle Tu semblés à mes yeux plus gentille et plus belle. Ces houx m’en sont tesmoins , et ces pins que tu vois Surmonter en hauteur la cyme de ces bois ,

Où, m’esbatant un jour, j’engravay sur l’escorce D’un chesne non ridé ceste epigramme à force.

«Quand Aluyot vivra sans aimer Janeton,

Le bouc se vestira de la peau d’un mouton,

Et le mouton prendra la robbe d’une chèvre ,

Et aura comme un bouc grand barbe sous la lèvre. »

J’ay l’ame toute esmeuë et le cœur tout ravi, Quand je pense en ce jour où premier je la vy Porter un beau panier (ainsi qu’une bergere),

Allant cueillir des fleurs au jardin de ma mere.

Si tost que je la vy, si tost je fu deçeu ,

$2 Eclogu e I L

Je me perdi moy-mesme, et depuis je n’ay sceu Soulager ma douleur, tant l’amoureuse flame, Descendant jusqu’au cœur, m’avoit embrasé l’ame. Elle avoit les cheveux sans ordre desliez,

Frisez, crespez, retors, primes et deliez Comme filets de soye ; et de houpes garnie Luy pendoit aux talons sa belle souquenie.

Sa sœur alloit apres, j’allois apres aussi :

Et comme je voulois luy conter mon souci,

Las! je m’esvanouy, et l’amoureux martyre Qui me pressoit le cœur ne me laissa rien dire.

A la fin revenu de telle pasmoison,

Le bouillant appétit surmonta la raison ,

Je luy contay mon mal; mais elle, non atteinte De ma triste douleur, se moqua de ma plainte.

Or, comme elle cueilloit une fleur de sa main, Par feintise, un bouquet luy tomba de son sein (Où mainte fleur estoit l’une à l’autre arrengée)

Lié de ses cheveux et de soye orengée :

Je l’amasse et l’attache au bord de mon chapeau,

Et bien qu’il soit fany, tousjours me semblé beau , Comme ayant la couleur de ma face blesmie,

Qui maugré mon printemps se flestrit pour m’amie.

Ainsi que je pleurois, pour mon mal appaiser Elle saute à mon col, me donnant un baiser.

Ha! jemeursquand j’y pense ! Et, de sa bouchepleine De roses , me versa dans l’ame son haleine.

Ce doux baiser passa (dont i’ay vescu depuis) Soudain de nerfs en nerfs , ae conduis en conduis, De veine en veine apres, de moüelle en moüelle, M’allumant tout le sang d’une chaleur nouvelle;

Si bien qu’en toutes pars , en toute place et lieux, J’ay tousjours son baiser au devant de mes yeux : J’en sens tousjours l’haleine, et. depuis, ma musette N’a pu chanter sinon le baiser de Janette.

Douce est du rossignol la rustique chanson ,

Et celle du linot et celle du pinçon ;

Doux est d’un clair ruisseau le sautelant murmure,

Eclogue 1 1.

Bien doux est le sommeil sur la douce verdure ;

Mais plus douce est ma flûte et les vers que de toy Je chante quand tu es assise auprès de moy.

J’oy tousiours dans mon antre une belle fontaine; Mon lict d’herbes est faict, ma place est toute pleine De toisons de brebis, que le vent fit broncher L’autre 'jour contre bas du faiste d’un rocher.

De l’ardeur du soleil autant je me soucie Qu’un amant enchanté des beautez de s’amie Se soucie d’ouïr son pere le tanser,

Car Amour ne le fait qu’en sa dame penser.

Autant qu’on peut songer en dormant de richesses , Autant j’ay de troupeaux; sur leurs toisons espesses Tous les jours je m’endors, sans me donner esmoy Du froid, car la froideur ne vient pas jusqu’à moy.

Mais ce-pendant qu’icy je chante ma Janette, Vesper reluit au cie.l d’une clarté brunette;

Le temps coule si tost que je ne le sens point,

Le soleil est couché; mais l’ardeur qui me poingt Ne se couche jamais et jamais ne s’alente ,

(Donnant trêve à mon cœur) tant elle est violente.

Remede contre Amour je ne sçaurois trouver, Voir eussé-je avallé tous les torrens d’hyver,

Et beu tous les glaçons des montaignes Rifées,

Tant j’ay de sa chaleur les veines eschaufées.

Je ne puis qu’en chantant ma douleur contenter;

Mon confort seulement ne vient que de chanter {a).

La cigale ayme bien la voix de la cigale,

Et pasteur j’ayme bien la chanson pastorale. L’aigneau suit l’herbe courte, et le doux chévrefueil Est suivi de la chèvre, et le bois du chevreil :

Chacun suit son désir, et je suis ma musette Pour y chanter dessus les amours de Jeanette.

a. Var. :

Par la langue mon cœur peut son mal enchanter.

(Editions posthumes.)

54 Eclogu e I II.

Or, adieu, Janeton, le jour et ma chanson.

D’un ruisseau murmurant si plaisant n’est le son.

Le sommeil n’est si doux , ny les tendres fleurettes Du printemps ne sont point si douces aux avettes, Que les vers me sont doux, voire autant que tes yeux. Qui font tousjours Amour sur moy victorieux.

Eclogue III

ou

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