POUR LE CHEVALIER MAL-CONTANT
Ayant l’œil triste et pesant le sourci,
J’ay mille fois, tout rempli de souci,
Entre les bois, les monts et les rivages Conté ma plainte aux bestes plus sauvages, Eschaufant l’air de souspirs amoureux,
Pensant au bien qui me fait malheureux.
Il n’y a bois ny roche tant soit dure,
Antre, desert, ny ruisseau, ny verdure,
Las ! qui ne soit tesmoin bien asseuré Du mal que j’ay si long temps enduré.
Mais, cognoissant que les roches desertes, Antres et monts, et hautes forests vertes, (Comme n’ayans ny cœur ny sentiment)
N’avoient pouvoir d’entendre mon tourment,
Je viens des bois aux hommes pour me faire Entendre d’eux, qui seuls de mon affaire Peuvent juger, blasmant la cruauté D’une si rare et parfaite beauté.
Quelle asseurance est seure entre les Dames,
Si , leur donnant le sang, le corps, les âmes,
Si leur prestant et faveur et support,
Pour recompense on n’a rien que la mort?
O sexe ingrat et remply de malice,
Indigne, helas, qu’on lui face service!
O fier Destin! ô Ciel infortuné !
M ASCARADES.
Pourquoy m’as-tu cruellement donné,
Pour me tuer, une Dame si belle?
Elle sçait bien que je languis pour elle,
Que je l’adore et que je l’aime mieux Cent mille fois que je ne fais mes yeux,
Mon cœur, mon sang : car je n’aime ma vie Sinon d’autant cju’elle en sera servie.
Douce beauté qui fais honte au Soleil, Regarde un peu mon travail nompareil,
Ne sois ensemble et si belle et si fiere! Toute rigueur s’amollit par priere,
Tout gentil cœur s’eschauffe d’amitié;
Sois donc plus douce et prensde moi pitié.
C’est aux serpents et aux bestes félonnes, Aux tigres fiers, aux ours et aux lionnes, D’estre cruels, et non pas à tes yeux,
Qui sont si beaux, si doux, si gratieux. Garde-toy bien que Dieu ne te punisse : L’ingratitude est un horrible vice,
Vice cruel, meschant et malheureux,
Et non logeable en un cœur genereux.
Las! si ma foy, si ma douleur extrême, Si t’aimer plus mille fois que moy-mesme, Si mes souspirs, mes plaintes et mes pleurs, Pour recompense ont cent mille douleurs, Mauvaise chere, espérances trop vaines, Refus, desdains, paroles incertaines,
Et un propos non jamais asseuré,
Et un espoir qui est desesperé;
Si j’ay senti les ruses dont les femmes Sçavent tromper les plus gentilles âmes,
Je veux mourir pour ne nourrir au cœur Si longuement une telle langueur;
Car par la mort l’ennuy se peut desfaire.
Et toutefois la mort ne sauroit faire Que je n’honore et prise mon trespas,
Et qu’aux Esprits je ne conte là bas Que la Beauté pour qui je meurs est telle
Mascarades.
Qu’on n’en void point au monde de plus belle.
Donq, si quelqu’un veut soustenir ici Que la douleur où je suis endurci Ne vaille mieux que toute jouissance,
Vienne au combat esprouver ma puissance :
Je soustiendray que telle cruauté Me rend heureux pour si grande beauté.
Cartel III
Si le renom des chevaliers françois,
Et la vertu des magnanimes Rois Dont vous tirez vostre race si belle, N’eussent voulu de tout temps soustenir Les affligez, vous ne voirriez venir Vers vous ici ceste humble Damoiselle;
Laquelle vient, Sire, vous requérir De nous vouloir au besoin secourir, Nous redonnant la liberté ravie,
Et pour avoir de nous compassion.
Vous plaise ouïr de quelle oppression Un fier tyran tourmente notre vie.
De maison riche et de sang noble aussi Nasquimes deux damoiselles icy (a),
En bonne grâce et en vertus parfaites ; Heureuses las! si nous n’eussions porté Dessur le front tant de jeune beauté,
Et si le ciel plus laides nous eust faites !
ci. Var. :
D’illustre sang et d’antique maison Fusmes deux sœurs qui vivons en prison.
Mascarades.
Nostre beauté nous a fait un grand tort :
Car, pour avoir trop de beautez, trop fort D’un grand tyran, hélas! sommes aimées,
Qui, ne pouvant nos chastetez forcer,
Son trop d’amour en haine a fait passer,
Nous retenant en prison enfermées.
Ce glorieux d’Arcalaüs (i) yssu Par artifice édifier a sceu Une grand tour inaccessible et forte,
Où il nous fait cent mille maux sentir,
Et pour n’avoir liberté de sortir.
Deux chevaliers a mis devant la porte.
Or nous avons par Urgande (2) entendu Que le malheur dessus nous descendu,
Et la misère où nostre vie abonde,
Ne se perdra sinon par les efforts De deux guerriers jeunes, courtois et forts, Enfants d’un roy le plus vaillant du monde.
Et pour-autant, Sire, que la vigueur Qui de prouesse allume vostre cœur,
Et celle aussi de Henry vostre frere,
Vous font ensemble etvaillans et courtois,
Nous espérons qu’en vestant le harnois Tous deux pourrez l’entreprise parfaire.
Et 11e pourront ces deux grands chevaliers,
Bien qu’on les vante aux armes les premiers,
Vous résister que n’ayez la victoire,
Digne du lieu dont vous estes venus :
Ainsi serez par le monde cognus
Deux grands guerriers pleins de force et de gloire.
1. C’étoit un roi géant qui fit beaucoup de maux aux chevaliers de la cour du roi Lisvard de la Grande-Bretagne, et à Lisvard même , comme vous pouvez remarquer dans le premier et second livre d’Amadis de Gaule.
i. C’est la grande magicienne des Amadis , femme du sage Alquife.
M ASC A RADES.
Cartel IV (')
Demeure, Chevalier, et en la mesme place Arreste ton cheval et retiens ton audace :
Car, soit que la fortune ou soit que le malheur,
Ou soit que le désir d’éprouver ta valeur Te meine à ce chasteau, entens les aventures Que tu dois achever, difficiles et dures.
Encores que tu sois vaillant et martial ,
Si tu n’es chevalier à ta dame loyal,
Tu ne pourras passer une arche qui se treuve Où la fidèle amour des chevaliers s’espreuve.
Donques de passer outre essayer il ne faut Si la ferme amitié dans le cœur te défaut,
Et si parfaitement celle tu n’as servie Que tu devois tenir plus chere que ta vie.
Ce chasteau que tu vois n’a seulement le mur Sauvage , solitaire , inaccessible et dur,
Mais il est par dedans encore plus terrible,
Plein de peur et d’effroi et d’une crainte horrible, De fantômes d’esprits et de brasiers ardans; Toutefois agréable à ceux qui sont dedans Autant que par dehors à tous il est estrange.
Six vaillants Chevaliers d’éternelle loüange,
1. Dans l’île Vermeille étoit un château dans lequel on ne pouvoit entrer que premièrement on n’eût passé sous l’arc des loyaux amants , que ceux qui aimoient parfaitement pouvoient seuls passer ; les autres en étoient repoussés par les chevaliers et les esprits qui en gardoient l’entrée : Amadis et Oriane, de qui les amours étoient parfaites , y entrèrent. Ici un chevalier en arrête un autre qui veut éprouver cette aventure.
Ronsard. — IV.
Mascarades.
Favorisez de Mars, jeunes, avantureux,
Magnanimes et forts et loyaux amoureux,
Le gardent nuict et jour, et d’une estrange sorte Contre tous assaillans en défendent la porte.
Or, toi, quiconque sois animé de vertu,
Qui as en mille lieux pour l’amour combatu,
Regarde en quel danger follement tu te jettes ,
Et au prix de ta vie un repentir n’achettes.
Regarde, Chevalier, avant que t’esprouver,
Le moyen d’en sortir, si tu en peux trouver.
Voy le camp plein de sang de tant de forts gendarmes, Bordé de tous costez de toutes sortes d’armes , Piques, haches, poignards : de toutes tu prendras Pour venir au combat celle que tu voudras ,
A cheval et à pied esprouvant ta proüesse Contre un des six, armé d’amour et de jeunesse.
Or, si tu es vaincu, l’amant victorieux Portera pour trophée, hautain et glorieux,
Ta despouille à sa Dame; et si ton bras surmonte, Tu porteras la sienne à celle qui te donte ;
Et son corps enchaîné prisonnier demourra,
Qui, sans pouvoir mourir, cent mille fois mourra.
J’ai veu maints Chevaliers, dont la fiere asseurance, Les gestes et le port donnoient quelque espérance De forcer le chasteau, qui en fin s’en revont Remportans pour l’honneur la honte sur le front ,
Et en lieu de la gloire, ha récompense rude!
De libres Chevaliers sont mis en servitude,
Et, tousjours abaissant vers la terre les yeux, N’osent plus regarder leur Dame ny les cieux.
Ce chasteau que tu vois par arme n’est forçable ; Par fraude ou par surprise il est inviolable,
Il l’a tousjours été et le sera tousjours,
Comme estant le seul fort des fidelles amours.
Pour ce, mon Chevalier, arreste ta furie,
Et par le sang d’autruy, sois sage, je te prie;
Ne combas point, afin que, n’estant le plus fort, T’achetes^une^honte aux despens de lajnort,
Mascarades.
Ou pense bien devant qu’essayer l’entreprise :
Trop tard on se repent quand la faute est commise.