L’AMOUR MONDAIN
De deux Amours on voit la terre pleine,
L’un est sans mal, sans travail et sans peine, Prompt et soudain, qui loin de ce bas lieu
1 . Mot inventé par notre auteur pour dire mettre en éclats, ou rompre , en terme de lice.
MASCA RADES
Nos cœurs esleve aux mystères de Dieu ;
Si que laissant les terres et les nues ,
Cherche du Ciel les traces incognues ,
Et par un vol à l’esprit coustumier Reloge l’ame en son logis premier ;
Et la joignant à sa première essence ,
De ce grand Tout luy donne cognoissance,
Si bien que l’homme en contemplant se fait Non-plus terrestre, ains demy-Dieu parfait.
Or, telle amour est honorable et belle,
Qui d’autant plus toutes amours excelle,
Que l’esprit est de son bien jouissant,
Et que le Ciel la terre va passant.
De telle ardeur comme chainons dépendent Cent mille ardeurs qui çà bas se respandent Dedans nos cœurs, et nous servent de loy ,
Comme de craindre et reverer son Roy,
Jusqu’à la mort defendre sa patrie,
Et pour les siens abandonner la vie,
Son compagnon en armes secourir,
Et pour l’honneur les lauriers acquérir,
Et mespriser toute fortune extrême,
Et le publiq aimer mieux que soy-mesme.
Or, je n’appelle Amour, sinon celuy Qui nous maintient et nous tire d’ennuy ,
Nous pousse au Ciel, nous faict aimer nos Princes, Et d’un grand cœur secourir nos provinces;
Pour les amis se monstrer hazardeux ,
Afin d’avoir le mesme secours d’eux Quand quelque mal outrageux nous offence :
Pour tel effect l’amitié se commence.
Or, l’autre amour qui maistrise les cœurs,
Est l’artisan de toutes nos douleurs.
Enfant aveugle, inconstant et volage ,
Dieu Cupidon qui les hommes outrage!
Et corrompant leurs sens et leur raison Pauvres captifs les détient en prison,
Leur dérobant l’esprit et la mémoire,
ij4 Mascarades.
Pour faire d’eux une tragique histoire.
Tous les malheurs au monde sont venus.
Par Cupidon et sa mere Venus (a).
Thebes et Troye en furent saccagées ;
Car de l’Amour les fureurs enragées Par un despit s’attizans peu à peu ,
D’un petit bois allument un grand feu.
L’homme ne peut avoir plus grand diffame, Qu’idolâtrer les beautez d’une femme ,
Jeune aujourd’hui, demain vieille et qui n’est Belle, sinon d’autant qu’elle nous plaist,
Et par un teint qui pippe nostre veue :
Au reste elle est de bon sens despourveue , Prompte, legere, inconstante, et suivant Le naturel des vagues et du vent.
Malheureux est et digne de misere,
Qui fait appuy de chose si legere,
Qui comme fleur en rien s’évanouit,
Et de son bien à grand peine jouit.
Sans la beauté la femme est misérable ;
Car la beauté la rend seule admirable (b) , Beauté qui perd sa force en un printemps. Doncques ceux là seroient bien inconstans Qui appuieroient le bonheur de leur vie.
Sur une chose en peu de jours ravie.
L’homme grossier les femmes aimera , L’homme gaillard ne les estimera,
Et ne sera valet d’une Maistresse,
a. Var. :
Aveugle enfant , que l’humaine malice A mis au Ciel pour fauteur de son vice.
Mille combats au Monde sont venus Par le moyen de la folle Venus :
b. Var. :
Toute beauté n’est que chose fardée ,
Haïe autant comme elle est demandée.
M ASC ARADES.
Sinon d’autant que l’affaire le presse.
Par la contrainte il aura d’elle soin ,
Comme cherchant le remede au besoin,
Se souciant de soy-mesme et non d’elle ;
Laisser la vieille et prendre une nouvelle Sans passion ; car c’est un grand plaisir En n’aimant rien de changer et choisir.
Donc, Chevalier, pour chose malheureuse Nous détestons une flame amoureuse ,
Et soustiendrons contre tous assaillans ( Quant ce seroient de ces fameux Rolans)
Que Cupidon est un Dieu d’injustice,
Qui la jeunesse appaste de tout vice ,
Et qu’on le doit comme pernicieux,
Bannir bien loin de la terre et des Cieux.
AUTRE CARTEL FAIT PROMPTEMENT pour
L’homme qui n’aime est un Scythe sauvage , Vivant sans cœur, sans ame et sans courage ; Car on ne peut se passer de l’Amour Non plus qu’on fait du Soleil et du jour.
Ainsi que l’ame en nostre corps entrée Esmeut le corps, ainsi l’Amour sacrée Entrée en l’ame esmeut l’ame par soy ,
Pour lui servir de patron et de loy,
Et la pousser aux plus parfaites choses Qui soient en terre et dans le ciel encloses.
Or, cet amour qui gouverne les Cieux, Comme esloigné de l’homme et de ses yeux,
Mascarades.
Visiblement ne se donne à cognoistre Au sens humain ; car il est trop grand maistre Dè sa grandeur on ne sçauroit parler;
Si haut que luy l’homme ne peut voler ,
Pour concevoir ses divines puissances.
Mais de l’Amour, auteur de nos naissances, Terrestre et bas, qui nostre humanité Rend presque égale à la Divinité,
De pere en fils concevant nos semblables , Pour réparer les siècles perdurables,
De cet amour pere de volupté ,
Par qui le peuple est doucement dompté ,
Qui nous chatouille et se mesle en nos veines, Maistre et seigneur des affaires humaines ,
Je veux parler et dire que sans luy L’homme mourroit plein de soin et d’ennuy.
Un plus grand bien ne se trouve en la vie , De soy fascheuse et bouillante d’envie, D’ambition et d’honneur importun ,
Que de trouver entre mille quelqu’un Auquel on puisse avecques confiance Dire sans fard tout cela que l’on pense.
Amour nous fait tel plaisir esprouver,
Câr sans amour on ne le peut trouver (a).
Comme pourrait un homme sociable Avoir party qui luy fust agréable Pour vivre ensemble en toute loyauté,
Sans s’allier à la douce beauté D’une très sage et vertueuse Dame ?
Pour n’estre plus que deux corps en une ame, Un seul esprit, qui se laisse enflamer Tant seulement du seul honneur d’aimer,
Ne cherchant point de son ardeur extrême Autre loyer sinon que l’amour mesme,
Qu’en bien aimant de se voir bien aimé?
a. Var. :
L’amitié fait le bon amy trouver.
Mascara des.
Qui d’autre sorte a le cœur allumé Ou d’avarice, ardeur ou convoitise,
Indigne il est qu’Amour le favorise.
Telle Amour est pleine de passion,
Qui ne cognoistque la perfection.
D’Amour n’est rien qu’une ardeur mutuelle,
Qui se commence et se finit en elle.
Pource, Seigneurs, qui les armes suivez,
Et aux Palais des grands Princes vivez ,
Si m’en croyez, apprenez dés jeunesse A bien choisir une belle Maistresse;
N’en prenez point de laides : la laideur Cache toujours dessous elle une horreur,
Qui hors du cœur la chaleur nous arrache :
Un corps difforme une ame laide cache.
Or, tout ainsi qu’un visage sans fard ,
Courtois et beau, tout gentil et gaillard Est le mirouer d’une ame bien parfaite.
Ainsi la face horrible et contrefaite Est le mirouer où l’on voit par dehors Estre un esprit aussi laid que le corps.
Pource autrefois les Muses immortelles Ont les Vertus peintes en Damoiselles,
Pour faire voir clairement à chacun Que les Vertus et les Dames n’est qu’un.
Les Dames sont des hommes les escolles;
Les chastians de leur jeunesses folles,
Les font courtois, vertueux et vaillants.
Tels ontvescu ces superbes Rolands,
Renauds, Tristans, pleins d’une ame amoureuse, Qui, désireux de gloire avantureuse ,
Comme les Dieux s’acquirent des autels,
Faisant partout des gestes immortels.
Ce fut Amour autheur de telle affaire,
Car sans ce Dieu ils n’eussent sceu rien faire.
Qui voudra donc soy-mesme se donter,
Et jusqu’au Ciel par louange monter ,
Et qui voudra son cœur faire paroistre
Mascarades.
Grand par-sur tous, et de soy-mesme maistre, Soit amoureux d’une Dame qui sçait Rendre l’Amant vertueux et parfait.
L’homme mal-né qui les amours mesprise, N’achevera jamais belle entreprise,
Ains tout perclus de sens et de raison Ne bougera, poltron, de sa maison.
Aux temps passez et Jason et Thesée De mainte affaire estrange et mal-aisée Sont retournez environnez d’honneur,
Ayant amour pour guide et gouverneur.
Les dames ont haute la fantaisie ,
Les dames sont pleines de courtoisie,
[Pleines d’honneur, de grâce et de vertu De qui l’esprit n’est jamais combattu Ni esbranlé de passion commune Car leur bon cœur surmonte la fortune].
On voit tousjours la femme de moitié Surpasser l’homme en parfaite amitié :
Tesmoin en est la vertueuse Alceste,
Qui se tua pour son espoux Admete,
Où nul Amant ne se sçauroit trouver Mort de sa main pour sa dame sauver.
Tout cœur de femme est armé de fiance ; Celuy de l’homme est plein d’impatience, Menteur, parjure, incertain et leger,
Double, fardé, trompeur et mensonger,
[ Et bref la dame honore trop un homme Quand serviteur de ses beautés le nomme.
Les Dieux sans plus et non les mortels sont Dignes des biens que les Dames nous font. ]
Or, s’il se trouve une amitié bien-faite, D’âge, de mœurs, de loyauté parfaite,
C’est un thresor qui bien-heureux se doit Garder, d’autant que bien rare on le voit,
Et que chacun contemple en sa partie La saincte amour dont la leur est sortie,
Qu’on ne voit plus comme on souloit icy ,
Mascarades.
Depuis le temps que le peuple obscurcy D’erreur, de fraude et de vices infâmes ,
Ainsi qu’il doit n’honore plus les Dames;
Car tousjours régné au Monde le malheur,
Quand plus n’y sont les Dames en honneur.
Donc si quelqu’un, ennemy de sa vie ,
Ou trop superbe, ou trop enflé d’envie ,
Veut soustenir comme présomptueux,
Qu’aimer n’est point un acte vertueux ,
Et qu’on ne doit servir les Damoiselles ,
Ou les servant en prendre de nouvelles,
Vienne au combat : je lui ferai sentir Que le mesdire apporte un repentir ,
Et vergongneux confesser par contrainte Que bien aimer est une chose saincte.
[Favorisez, Madame, s’il vous plaist De vos beaux yeux le chevalier qui est Tout blanc pour vous de cœur et de courage; Peignez dedans un amoureux ouvrage Telle couleur que mettre il vous plaira;
Vostre faveur pour jamais il aura Au fond du cœur peinte toute sa vie Avec le blanc qui la foy signifie. ]