‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 80 sur 138 · ANNE DUC DE JOYEUSE · texte numérisé non relu

ANNE DUC DE JOYEUSE

Admirai de France

Aux Dames

Je verrois à regret la lumière du jour,

J’aurois ingrat soldat combatu sous Amour,

Porté ses estendars, et suivi ses armées,

Si voyant maintenant ses armes diffamées ,

Et luy fait prisonnier, lié contre un rocher,

Je ne venois icy ses liens détacher,

Et luy rendre aujourd’huy sa liberté passée,

Comme Andromède l’eut par les mains de Persée.

C’est bien fait de domter ces cruels animaux ,

Et ces monstres qui font aux hommes tant de maux, Qui de sang et de meurtre ont sanglante la face ;

Mais d’outrager Amour pere de nostre race,

Le mener en trophée, et luy serrer les mains,

C’est ensemble offenser les Dieux et les humains.

Celuy suça le laict d’une fiere lionne.

Qui Venus injurie, et son fils emprisonne,

Sans respecter ce Dieu , qui vengeur doit venir Bien tost l’arc en la main à fin de le punir.

Dés le premier regard, sans autre tesmoignage, Voyant son poil, son front, ses yeux et son visage.

Il devoit bien penser qu’une divinité Estoit en cest enfant; mais trop de vanité Aveugla sa raison pour ses fautes accroistre,

Comme aux Tyrrheneans qui ne peurent cognoistre Bacchus en leur navire, et depuis en la mer Se virent par leur faute en Dauphins transformer;

Mascarades. 171

Ainsi Niobe apprit par son orgueil funeste Qu’on ne doit offenser la puissance Celeste.

Est-ce pas faire au Ciel injure et deshonneur De dire que l’Amour du monde gouverneur Soit meschant et cruel et autheur de tout vice,

Et luy attribuer nostre propre malice?

Contre sa Deité Geans nous bataillons;

Amour ne faut jamais, nous sommes qui faillons; C’est luy qui de grossiers nous a rendus honnestes, Qui nous apprivoisant nous sépara des bestes,

Et de ses beaux desseins remplissant nos raisons , Nous apprist à bastir bourgades et maisons.

C’est luy qui des Vertus nous enseigne la voye , C’est luy qui par esprit aux Démons nous envoyé, Qui nous ravist de nous, et qui nous loge aux Cieux, Et nous repaist de manne à la table des Dieux.

Porté dessus son aile , esclairé de ses fiâmes ,

Couvert de vos faveurs, je viens icy, mes Dames, Pour venger son injure, et Poster hors d’esmoy.

Le devoir d’un sujet c’est aider à son Roy.

CARTEL

POUR LE COMBAT A CHEVAL en forme de Balet

Ces nouveaux Chevaliers par moy vous font entendre Que leurs premiers ayeuls furent fils de Meandre , A qui le fleuve apprit à tourner leurs chevaux Comme il tourne et se vire et se plie en ses eaux.

Pyrrhe en celle façon sur le tombeau d’Achille Fit une danse armée ; et aux bords de Sicile

172 Mascarades.

Enée, en décorant son pere de tournois,

Fit sauter les Troyens au branle du harnois ,

Où les jeunes enfants en cent mille maniérés Meslerent les replis de leurs courses guerrières.

Pallas, qui les conduit, a de sa propre main Façonné leurs chevaux , et leur donna le frein, Mais plustost un esprit , qui sagement les guide Par art obéissant à la loy de la bride.

Tantost vous les verrez à courbettes danser, Tantôt se reculer, s’approcher, s’avancer, S’escarter, s’esloigner, se serrer, se rejoindre , D’une poincte allongée, et tantost d’une moindre , Contrefaisant la guerre au semblant d’une paix , Croisez, entrelassez de droict et de biais ,

Tantost en forme ronde, et tantost en carrée;

Ainsi qu’un Labyrinth, dont la trace égarée Nous abuse les pas en ses divers chemins;

Ainsi qu’on voit danser en la mer les Dauphins; Ainsi qu’on voit voler par le travers des nues En diverses façons une troupe de Grues.

Or pour voir nostre siecle où présidé Henry,

En toute discipline honnestement nourry,

Où la perfection de tous mestiers abonde ,

Autant qu’il est parfaict et le plus grand du monde , Ces Centaures armez à nostre âge incognus ,

Au bruit d’un si haut prince en France sont venus Pour les peuples instruire, et les rendre faciles Autant que sous le frein leurs chevaux sont dociles , Et faire de son nom tout le monde ravir,

Afin que toute chose apprenne à le servir.

Mascarade s.

CARTEL

POUR LES CHEVALIERS CELESTES ou Dioscoures

Nous sommes ces Gemeauxdont la valeur extresme Nous fit estimer fils du grand Jupiter mesme, Qui fendismes premiers, compagnons de Jason, Neptune d’avirons allant à la Toison;

Qui par terre et par mer vainquismes les bravades Des Colchiens en terre, en mer des Symplegades,

Et qui, fuyans le peuple et son chemin battu,

Fusmes astres du Ciel conduits par la Vertu,

Dont les rayons pour marque encore sur nos testes Reluisent, redoutez des vents et des tempestes.

Tous deux memoratifs de nos premiers mestiers, Le Ciel pour ceste nuict nous quittons volontiers,

Et desirons encore , Immortels que nous sommes, R’essayer les combats et les travaux des hommes. Donc si quelqu’un vouloit en armes maintenir Que les jeunes guerriers que le temps fait venir, Passassent de valeur ceux à qui l’âge antique Imprimoit dedans l’ame une ardeur héroïque,

Et vueille les mortels sur les Dieux eslever,

Qu’il vienne sur les rangs ; nous voulons luy prouver A combat de cheval, par lance et par espée,

Que son opinion faussement est trompée,

Et que les demi-Dieux, par la vertu nourris,

Sur tous les Chevaliers doivent gaigner le pris ,

Leur faisant confesser par preuve manifeste Que l'homme doit ceder à la race celeste.

Mascara des.

CARTEL

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