‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 12 sur 33 · LE VIJ« LIVRE · texte numérisé non relu

LE VIJ« LIVRE

Le Roy Loys.

r avons-nous, parroyalles puissances, Selon raisonfait bonnes ordonnances, Et ung Prévost eslu en Paris, somme, Q ui se monstre vertueux et saige homme,

Sans justice corrompre par finances;

Rien n'y servent faveurs, ne congnoissances,

Parens, amys, promesses, dons; le vice

Est corrigé par luy selon justice.

Chevallerie.

Très cher seigneur, comme je puys entendre. Son compère, puis ung peu, a fait pendre Et son filleul, qui estoient malfaicteurs.

Le Roy.

Larrons, pillars, murtriers, sans plus attendre.

4793] Vie Ms S. Loys. 219

On doit pugnir; car juge doit prétendre A estre mis avec les correcteurs.

Bon Conseil.

Au temps passé estoient des inventeurs Qui justice metoient en piteux point; Ce Prévost cy telles gens n'ensuit point. Bon Conseil et Chevallerie, Aprestez vostre seigneurie ; Car aller vueil, sans plus debatre, Parmy la ville, pour m'esbatre ' Et passer ung petit le temps.

Bon Conseil.

Faire vostre plaisir prétends , Cher Sire.

Chevallerie.

Nous vous suyvrons ; Par tout où vous plaira yrons, Comme sommes tenus de faire; Aussy certes le Popullaire A vous veoir prent affection.

Le premier Forestier.

Avons-nous point intention De nous resjouyr ung petit .?

Le ije Forestier.

D'aultre chose n'ay appétit; Car dedens ses boys il m'ennuye.

Vray est que gaignons nostre vie A estre forestiers ycy ; Messir' Enguerran de Coucy Nous en donne de très bons gaiges.

220 GrINGORE. [4817

Le premier Forestier.

Aussy gardons-nous les passaiges En tous temps, en toute saison, Qu'on ne robe sa venaison Ne son gibier; velà le cas.

Le ije Forestier.

Allons, par manière d'esbas Pour récréer noz esperitz, Passer temps jusques à Paris; Tousjours estre au boys l'on s'ennuye.

Le premier Forestier. Tu n yras pas sans compagnye ; Je te suyvray très voulentiers.

L'Abbé de S. Nicolas.

Or çà, mes gentilz escuiers, Aprenez-vous bien le langaige De France?

Primus.

De très bon couraige, Père Abbé, tachons de l'aprendre.

L'Abbé.

Enffans, je vous ay voullu prendre En ma garde; or je congnoys Qu'allez bien souvent en mon boys Où à chasser prenez deduyt; Noblesse à cela vous instruict.

Pour le vous donner à entendre La chasse ne vous vueil deffandre; Mais vueil que prenez vostre esbat En chassant aussy; c'est l'esbat De Gentillesse.

4837] Vie Ms S. Loys. 221

Secundus.

Nous yrons En la forêt, et chasserons Seulement aux petis conyns.

L'Abbé.

EnfFans gracieux et begnins, Je vous pry que monstrez le lieu D'ont estez venus, servans Dieu, Qui a sur tous humains puissance.

Secundus.

Selon vostre bonne ordonnance Nous ferons, s'il plaist à Jhesus.

L'Abbé.

Toutesfoys, enfans, j'ay conclus Qu'estudirez premièrement Qu'aller à l'esbat.

Primus.

Aultrement,^ Père Abbé, ne voulions parfaire.

Secundus.

Aussy, comme il est d'ordinaire, Ferons, et puys yrons jouer.

L'Abbé.

Tant plus en serez à louer, Mais que ne perdez point saison; Les enfans de riche maison Et noble doyvent estre doulx.

Secundus.

Bon père Abbé, nous sommes tous Prestz de faire vostre plaisir.

222 g ri n go re. u^^

Le premier Forestier.

Cuyde-tu que j'ay grant désir De trouver quelque compaignie.

Le ije Forestier.

Geste ville en est bien garnie.

As tu peur que soyons seulletz.''

Le premier Forestier.

Se quelques nyais nyveletz S'adressent à nous...

Le iJ^

Je suppose Que, s'ilz apportent quelque chose, Qu'ilz ne le remporteront pas.

Le premier.

Je croy que velà nostre cas.

Le ije. Qui est-il.'^

Le premier.

Je ne le congnoys, Mais je croy que c'est ung Bourgois De Paris bien délibéré.

Le ije.

11 est honnestement paré A tout le moins.

Le premier.

Dieu vous gard, Sire.

Le Bourgoys.

Et que veullent les gallans dire.?

Le ije.

Passer le temps et nous esbatre

4867] Vie Ms S. Loys. 225

Joieusement et sans débattre, En despendant le nostre argent.

Le Bourgoys.

C'est parlé de couraige gent.

Puys qu'avez la bource garnye Vous avez trouvé compagnye ; Il ne vous fault que mettre icy.

Le premier.

J'en suys contend.

Le ije.

Et moy aussy.

Faictez ainssy que l'entendez.

Le Bourgoys.

Passons le temps.

Le premier.

A quoy?

Le Bourgoys.

Aux dez.

Le ije.

Je le vuell.

Le premier.

Et j'en suys d'acord.

Le Bourgoys.

Par le sang Dieu, sy suys-je ; au fort Jouons; plus ne soit barguygné.

Le ije.

J'aurai tost perdu ou gaigné.

Le premier.

L'un de nous sera eschauldé.

224 Gringore. [4882

Le Bourgoys.

Jouons à qui aura le dé.

Hz gettent l'un après l'autre le dé.

Le premier forestier.

C'est bien dit ; or y advison.

Le ije.

Il est à mov.

Le Bourgoys.

C'est la raison; Je n'y metz aucuns contreditz.

Le premier.

Gecte hardiement.

Le ije.

Et de dix.

Quinze, ou dix, ou chause; j'ay treize.

Le Bourgoys.

Gecte lay du tout à ton aise ; Car je ne sçay pas bien compter.

Le ije Garde n'ay de te mescompter.

Le Bourgoys.

Cette tout en paix, se tu veulx.

Le ije.

Tu l'as perdu; j'ay cinq, trois, deux; C'est à moy, j'ay gaigné ce gieu.

Le Bourgoys.

Et s'ay mon; qu'en despit de Dieu Je pairay bien cher ton escot.

Le Roy Loys.

0 que velà ung villain mot!

^joi] Vie Ms S. Loys. 22$

Que ce mot me desplaist, hélas !

Despiter Dieu, velà ung cas Qui doit par droit estre repris.

Hérault d'armes, tost, qu'il soit prins. Et admené en jugement Devant moy.

Le Hérault.

Tout présentement Je mettray la main dessus luy.

Le Roy.

Je luy monstreray aujourduy Qu'il ne doit ainssi blasphémer Le nom de Dieu, qu'on doit amer Comme soy-même; c'est la loy.

Le Hérault.

Je vous fais prisonnier du Roy.

Le Bourgoys.

Prisonnier, et pour quelle cause .f*

Il fault venir à peu de pause Parler au Roy.

Le Bourgoys.

Cecy m'estonne.

Le Hérault.

Aussy la raison y est bonne ; Car vous avez fait aujourduy Ung villain serment devant luy Qui luy desplaist.

Le Bourgoys.

C^est par chaleur.

Gringorejl. ij

226 Gringore. [4525

Le Hérault.

Baillez au Roy quelque couleur Que vous vouldrez pour votre excuse.

Le Bourgoys.

Aller devant luy ne reffuse.

Le Hérault.

Et aussy ne sauriés-vous.

Marchez avant.

Le premier Forestier.

Retirons-nous En nostre boys, mon compagnon.

Le ije Forestier.

Je le vueil bien; car ce mignon, Qui jouoit avec nous aux dez, Est, affm que vous l'entendez, En grant dangier de sa personne.

Le premier.

Fortune ne luy est pas bonne, Et aussy il ne devoit point Despiter Dieu, velà le point, Veu qu'on ne luy faisoit nul tort.

Le Popullaire.

Le Roy c'est courroussé très fort D'un Bourgoys, qui publiquement A fait ung très villain serment; Par devant luy le fait mener.

Le vouldroit-il bien condampner A souffrir peine pour cella.'* Vrayment j'yray veoir jucques là Qu'il en sera dit.

4S49] V'E Ms S. LoYs. 227

Le Hérault.

Vécy l'homme, Lequel a blasphémé Dieu, comme L'avez ouy, puissant seigneur.

Le Roy.

Mon amy, as-tu point orreur.

En ton cueur et en ton couraige, D'avoir fait sy villain oultraige A Jésus, notre rédempteur ?

Le Bourgoys.

De la bouche et non pas du cueur Je l'ay dit et à chaude colle.

Le Roy.

C'est une villaine paroUe Qui doit desplaire à tous humains, Et fault que telz sermens villains Soient pugnys. Prenons le cas tel.

Je ne suys qu'ung homme mortel ; Mais, quant on me despiteroit, Par la justice on pugniroit Le despitant pour son mérite, Et celuy qui Jésus despite, Qui nous a du dangier ostez D'estre dampnez et rachetez En souffrant mort et passion.

N'en aura pas pugnicion.

Seroit laschement fait à moy.

Bon Conseil.

En effect, à ce que je voy.

Le Roy est courroussé très fort De ce serment villain et ort Qiie le Bourgoys a voullu faire.

228 Gringore. [4571

Chevallerie.

Aussy tel serment doit desplaire A gens de bien.

Le Roy.

Blasphémateur Du nom de Dieu nostre Seigneur, Signé seras, sans nul default Parmy les lèvres d'un fer chault, Car serment as fait détestable, Affm que tu ayez perdurable Mémoire de ton grief meffait Et péché; aussy en effait Affm que ceulx qui te verront Ton péché remémoreront, Eulx gardans de telz sermens faire.

Le Bourgoys.

Noble prince très de bon aire, Aiez pitié de moy.

Le Roy.

Ostez Cest homme ; tost exécutez

Mon édit sans dissimuler.

Rien ne gaignes à reculler ; Force est que vous passez par là.

Le Bourgoys.

Mon amy, j'entens bien cella ; Je n'y puys mettre resistence ; A Dieu crie mercy de l'offence Que j'ay commise.

4587] Vie Ms S. Loys. 229

Le Varlet du Bourreau.

Hau, mon maistre.

Le Bourreau.

Que dis-tu, varlet ^

Le Varlet.

Il fault mettre [Ung fer au feu, sans altercas].

Le Bourreau.

Pourquoy, varlet .?

Le Varlet.

Voyez-vous pas Ung homme qui est condampné ?

Le Bourreau.

Se n'est pas mal imaginé ; Je voy le Hérault qui le maine.

Le Hérault.

Despesche-toy, maistre Mytaine D'exécuter en ma présence Dessus cest homme la sentence Que le Roy a donné sur luy.

Et quelle est-elle ?

Le Hérault.

Qu'aujourd'huy D'un fer chault, et sans plus attendre Ses deux lèvres te convient fendre, Sans l'espergner, jusques aux dens.

Le Bourreau.

Je donneray tantost dedens.

Mais que j'aye mis à point mon cas.

2^0 Gringore. [4604

Çà, du feu.

Le Varlet.

Et voyez-vous pas Que je souffle jà le charbon ?

Le Bourreau.

Metz le fer dedens.

Le Varlet.

Et quoy donc ?

Le Bourreau.

A ce pillier je te lieray.

Le Varlet.

Voère, et tandis je souffleray; Mais il le fault estroit lyer.

Le Bourreau.

Fièvres te puissent relyer.

Me veulx-tu mon mestier aprendre ?

Le Varlet.

Mon maistre, hastez-vous de prendre Le fer chault ; il se rafreschit.

Ce pauvre homme de paour blanchit ; J'en ay grant pitié, sur mon âme.

Le Bourgoys.

Or seray-je à jamais infâme ; Chascun me monstrera au doy.

Mais velà ; puysqu'il plaist au Roy, Force m'est de' passer par là.

Le Bourreau luy fent les lèvres.

Esse besongné ?

4623] Vie Ms S. Loys. 251

Le Varlet.

Le velà Acoultré ainssy qu'il le fault.

Vous lui avez de ce fer chault Fait quatre lèvres.

Le Bourreau.

Or serrons Nos ostilz et nous retirons ; Car je vueil, sans dissimuler, Dedens troys jours, à Laon aller, Puysque j'ay la bource garnye.

Le Varlet.

Je vous y tiendray compagnie.

Le Bourreau.

Serrez tout ; trop sommes icy.

Le Popullaire.

Je grumelle de veoir cecy.

Je sçay bien que grant tort avoit De jurer ; mais le Roy devoit Le pugnir en aultre façon, Veu qu'il est homme de façon ; Le jugement est rigoureux.

Dessus ce pauvre malheureux La centence est exécutée ; Mais el' a esté bien notée Du peuple.

Le Roy.

Comment .?

Le Hérault.

En effect

Le Peuple dit que c'est mal fait Et dit que c'est contre droicture.

Le Roy.

Je remémore l'Escripture Qui dit que ceulx qui droit feront Sire Dieu, ilzles maudiront; Mais tousjours auront la main forte.

Plust à Jésus qu'en ceste sorte Fusse d'un fer chault aujourduy, Ainssy comme a esté celluy, Et au royaulme on ne jurast Le nom de Dieu ne parjurast; Je le prendroye en pacience De bon cueur.

Bon Conseil.

En ma conscience.

Le Roy parle bien saigement.

Chevallerie.

c'est ung terrible jugement Toutes foys ; or n'en parlons plus ; Le Roy en a dit et conclus Tout ce qu'il en falloit conclure.

Le Roy.

Je regarde entour la closture Des Innocens qu'il n'y a rien, Et toutesfoys je voulcfroys bien Qu'il put servir d'aucune chose.

Or, ainssy comme je suppose, En Paris, en maintes manières, A de povres femmes lingières Qui vendent de vielles chemises; Seullement à ce se sont mises

4677] Vie Ms S. Loys. 233

Par pauvreté ; il est ainsy ; Povres ferrons y a aussy, Qui ne peuent, ainssy qu'advisons, Avoir des ouvrouers ne maisons ; Par quoy la place je leur donne Sans rien en paier, par aumosne ; Fermes n'en payeront ne enchères, Pourveu que charrons et lingières Soient gens de bien, non aultrement.

Le Popullaire.

0 que le Roy benignement

Aide aux povres ! Il est piteux,

Doulx et miséricordieux

Sans orgueil ne sans avarice ;

Oultre plus il ayme Justice,

Qui est pour ses subgetz grant bien.

L'Abbé.

On ne sçauroit dire combien

Je suys joyeux de ses enfans

Qui sont sy beaulx, sy triumphans.

Et sy doulx; point ne les fault batre ;

Je vueil qu'ilz se voysent esbatre

En la forest, pour passer temps.

Beaulx enfans, à ce que j'entens,

Estudié avez assez ;

Je vueil bien que le temps passez

En la forest.

Primus.

Bien nous yrons Et chascun son arc porterons Pour tirer au gibier.

2^4 Gringore. [4699

Secundus.

Vrayment Il y a bel esbatement En ses boys.

Tertius.

Or, sans plus débattre, Icy, allons nous y esbatre.

Pour veoir se nous rencontrerons Gibier, que nous enferrerons ; A ce nous convient occuper.

Primus.

Cela seroit bon pour soupper Avec l'esbat qu'on y peut prendre.

Le premier Forestier.

Se quelqu'un voulloit entreprendre De venir en ceste forest Pour chasser, je seroys tost prest De mettre dessus luy la main.

Le ij^ forestier. Imaginez que j'ay grant fain Que quelq'un tumbe sous ma patte.

Sy fort n'y a que je n'abatte Qoiant je metz dessus luy la poue; Puys notre maistre nous advoue De tout ce que faisons icy.

Le premier Forestier.

Messire Enguarran de Coucy Nous a commis garder ses boys.

Le ije.

Le corps bieu, je ne me congnoys En son cas ; c'est ung terrible homme,

4721] Vie Ms S. Loys. 235

Et cuyde que d'icy à Romme On n'en saroit trouver ung tel.

Le premier.

Il est son ennemy mortel

Qui vient en ses boys chercher proye.

Messire Enguerran de Coucy.

Plus tenir je ne me sauroye Icy, sans aller passer temps En ma forest. Comme j'entends, Restez roussez y a assez ; Je sçay bien qu'en ces jours passez J'en ay veu grande quantité.

Se quelq'un s'estoit incité De venir dedens ma forest Pour chasser, sans aucun arrest Estrangler leferoye ou pendre.

Forestiers .?

Le premier Monsieur.

Il fault tendre Le fillé, affin que prenons Quelque proye, car nous voulions Passer temps et nous resjouyr.

Le ije.

Le gibier ne pourra fouyr Que n'en ayons ou pié ou elle.

Messire Enguerran.

Qui en orra quelque nouvelle, Qu'il corne hault.

2^6 Gringore. [4739

Le premier.

Sy ferons-nous.

Messire Enguerran.

Vous ferez le guet entre vous Près du fiUé. Je m'en yray Parmy le boys, et chasseray Ainssy que je sçay qu'il fault faire.

Le ije.

Nous entendons bien cest affaire ; Monsieur, ne vous en soucyez.

Messire.

Cornés bien fort, se vous voyez Quelque proye ; je corneray.

Si tost aussy que j'an verray ; Que chacun entende à son cas.

Primus.

Mes compagnons, et vécv pas Ung bel esbat r

Secundus.

Sy est vrayment.

Tertius.

Or chassons, tout doulcettement Passant temps.

Primus.

Ces arbres sont beaulx, Et puys le doulx chant des oyseaulx Nous resjouyssent à merveilles.

Primus.

Nous voyons choses nompareilles En ce boys .

47^6] Vie Ms S. Loys. 257

Tertius.

Tirons hardiment, Par manière d'esbatement, De nos arcs.

Ycy tirent.

Primus.

Nous avons frappé Ce connyn ; qu'il soit atrappé ; Après, après ; suyvons lay tost.

Le premier forejstier.

Or escoutons.

Le ije.

Las, ne dy mot ; Lesse les chasser; attendons.

Le premier.

Plus ne fault que les regardons.

Puys qu'ilz sont sur nostre dangier Prendre les fault ; pour abréger, S'ilz sont prins, il fault qu'on l'entende, Qu'ilz payeront une bonne amende A laquelle nous partirons.

Le IJ^ A mort, ribaulx.

Le premier Forestier.

Nous vous tuerons.

Se ne vous rendez tost à nous.

Primus.

Mes amys, que nous voullez-vous ?

Le premier.

Messire Enguerran de Coucy N'a point permis chasser icy.

258 Gringore. [4777

Sans son congé et sa licence.

Sécundus.

Celuy de nous n'y a qui pense Nul mal.

Le ije.

Nous n'en sçavons rien.

Icy ne venez point pour bien ; On saura qui vous y admaine.

Tertius.

De ceste abbaye, qu'est prochaine, Sommes présentement issus.

Le premier.

Je vous prie, n'en enquerons plus ; Sonnons notre cor, qui fera Venir Monsieur, puys en dira Tout ce qui luy en plaira dire.

Ycy corne, Messire Enguerran.

Il est saison que me retire Devers mes gens ; car j'ay ouy Leur cor ; je seray resjouy Mais qu'ilz ayent prins aucune proye, Et toutesfoys bien je vouidroye Estre à la prise.

Primus.

Messeigneurs, Nous ne sommes point malfaiteurs ; En rien nous n'avons offencé.

Sécundus.

Certes, jamais n'eussions pensé Vous faire quelque desplaisir.

4797] Vie Ms S. Loys. 239

Tertius.

Hélas, nous vouUez-vous saisir, »

Et nous n'avons en rien meffect.

Messire Enguerran.

Qu'esse que ces paillars ont fait, Forestiers ?

Le premier.

Monsieur, ils chassoient En vostre boys, et pourchassoient Le gibier parmy ses buissons.

Messire Enguerran.

Ha, traistres, ha, paillars garçons,

Filz de putains, larrons, villains,

Chassez-vous mes cerfs, ''bischez, dains.

En ma forest .? Je regny bieu

Si jamais partez de ce lieu

Sans souffrir mort dure et cruelle,

Car oiïence trop criminelle

Faictez à l'encontre de moy.

En despit de Dieu et la loy,

Fault-il que ses paillars icy

Me desrobent ? Heu, qu'esse cy ?

Pas n'en demourrez impugnys.

Le Varlet DU Bourreau.

Mon maistre ï

Le Bourreau.

Qu'esse que tu dis ?

Le Varlet.

Et j'enraige que je ne boys.

240 Gringore. [4815

Le Bourreau.

Mais que soyons hors de ce boys, Nous ferons ung très bon repas.

Le Varlet.

Nous yrons à Lan, ferons pas ?

Le Bourreau.

Et ouy dea, c'est notre entreprinse ; Nous avons ceste sente prinse Pour y estre plus tost.

Le Varlet.

Allons ; Mais que par ycy dévalions, Nous trouverons tantost la plaine.

Messire Enguerran.

Où vont les gallans ^ Qui les maine ^

Nous allons à notre adventure.

Quoy, venez-vous chercher pasture En mes boys ^

Le Bourreau.

Non, sauf votre grâce, Mais le chemin, qui par cy passe, Nous suyvons pour à Lan aller.

Messire Enguerran.

De quoy vous sçavez-vous mesler.^*

Le Bourreau.

Pardonnez-moi de mon office; Suys Exécuteur de Justice; Monseigneur, je ne vous mentz point.

4835] Vie Ms S. Loys. 241

Messire Enguerran.

Tu es venu aussy à points Le sang bieu, qui t'auroit mandé.

Le Bourreau.

Ce qui me sera commandé J'accompliray.

Messire Enguerran.

Prens ces paillars, Maistres larrons, pendars, pillars, Et à cest arbre me les pends.

Le Bourreau.

C'est assez dit, je vous entends ; Il n'est plus requis qu'on m'en presche ; j'en feray tantost la despesche; Ouvryer suis touchant cest affaire.

Çà, venez.

Ycy prent le premier.

Primus.

Que vouUez-vous faire ^ Je vous vueil, pour le faire court, En ce bel arbre, hault et court, Estrangler, les aultres aussy Qui sont avec vous.

Primus.

Qu'esse cy, Jhesus, et d'ont vient cest oultraigeP Nous n'avons fait aucun dommaige En vostre forest .

Le Bourreau.

Il vous fault, Gringore II *• 16

242 Gringore. [4855

Pour passer temps, monter là hault, Et puys devaller enmy voye.

Secundus.

Helas, et fault-il que je voye Mourir sy gracieulx enfant ?

Le Varlet.

Vous en aurez tantost autant, Et sy estez bel et mignon.

Le Bourreau.

Aussy aurra son compaignon.

Car il m'est commandé.

Tertius.

Hélas, On nous vent bien cher le soûlas Qu'en ce boys avons voulu prendre.

Le premier.

Mes compagnons, il fault entendre Que vécy la fin de nos jours ; Nul ne nous peult faire secours ; Mourir fault, sans nulz contreditz ; Je pry Dieu qu'en son Paradis Aujourduy le voyons tous troys.

Adieu, mes amys.

îcy le geîîe le Bourreau.

Le Bourreau.

Hault le boys.

En velà jà ung despesché.

Le Varlet.

Il n'a guères longtemps presché.

Mon maistre.

4872] Vie Ms S. Loys. 245

Le Bourreau prent le ij^.

Au plus près de luy Serez ataché aujourduy, Car vous estez enfant de sorte.

Secundus monte.

En Jesucrist me reconforte ; En luy seul est mon espérance.

Hélas, hélas, notre plaisance Est montée en dueil et courroux.

Tertius.

Haa, beau cousin, que ferons-nous ?

Mourir nous fault cruellement, Et le porter paciemment, Mon amy.

Secundus.

Helas, que diront Noz nobles parens, quand sçauront Nostre mort très dure et amère .?

Tertius.

Je plains mon père.

Secundus.

Et moy ma mère.

Tertius.

Je ne croy point, je vous affie, Que de dueil ne perdent la vie Si tost que notre mort sauront.

Messire Enguerran.

Ces coquins icy prescheront Meshuy ; despesche lay paillart.

Le Bourreau le gette.

Respondez si je suys fétart;

244 Gringore.

Le velà despesché soubdain.

L'autre ?

Le Varlet.

Je le tiens par la main Tout ainssy comme une espousée ; Il est tendre comme rosée Le jeune enfant.

Le Bourreau.

Tay toy, tay toy.

Mon amy, montez après moy, Et pensez à Dieu.

Cy Fatache.

Tertius.

A grant tort Nous faictez endurer la mort ; Mais force est prendre en pacience.

Notre bon Père Abbé ne pense Pas le desplaisir qu'on nous fait ; On nous monstre rigueur, de fait Sans avoir aucun mal commis.

Tous troys sommes à la mort mis Par ung homme plain de malice.

Las, OLi est droit, où est justice.

Où est amour, fraternité.

Où est pitié et charité ?

Il ne les fault plus ycy querre.

Le Bourreau le gette.

Despesché est sans plus enquerre; Il nous faisoit trop long sermon.

Messire Enguerran.

Velà le vin du compagnon.

4923I Vie Ms S. Loys. 245

Le Bourreau.

Pren, mon varlet.

Le Varlet.

J'y voys.

De bonne heure vinsmes au boys Puis qu'avons eu si bon payement.

L'Abbé.

Mes enfans sont trop longuement En ses boys ; j'ay peur qu'ilz n'ayent mal. Je vueil aller amont, aval, Pour sçavoir se les trouveray, Et jamais ne retourneray Se je n'en ay quelque nouvelle.

Ycy regarde les enfans.

Glorieuse Vierge pucelle, 0 doulx Jésus, et qu'esse-cy ?

Las, las, d'ont est venu cecy ?

O quel desplaisir, quel oultraige !

O quelle perte! Quel dommaige, Que le malfaicteur ne peult rendre !

Avoir fait ses innoscens pendre.

Messeigneurs, et d'ont vient cecy ^

Le premier Forestier.

Messire Enguerran de Coucy L'a fait faire.

L'Abbé.

Dictez-moy la cause.

Le ije Forestier.

Conclusion, à peu de pause, Hz vouloient tous troys pourchasser Leur proye en ce boys et chasser, Ce qu'ilz ne pevent ne doivent faire.

L'Abbé.

Les falloit-il pour tant deffaire D'une pugnicion mortelle ?

Oncques hommes ne vit mort telle Ne qui coustast sy chèrement.

Despendés les hastivement, Et en mon abbaye portez Ses nobles coî-ps ; qu'ilz soient ostez De cest arbre.

Le premier.

Très voulentiers.

L'Abbé.

Q^u'ilz soient despendus, Forestiers, Et portez à mon monastère.

Le ije.

Il sera fait, Révérend Père ; Voulentiers nous vous aiderons.

L'Abbé.

En notre abbaye les porterons Enterrer solempnellement.

Ycy les despendent.

Messire Exguerran.

J'ay fait ung soubdain jugement Pour monstrer que ceulx qui viendront En mes boys autant en auront ; Car, ainssy que je puys entendre.

On viendroit ma venoison prendre, Se remède n j estoit mis.

Je regny bieu ; se mes commis Forestiers en lessent aller Ung sans le pendre, à bref parler,

4970 Vie Ms S. Loys. 247

Pendre les feray par le col.

Que bon gré sainct Pierre et sainct Pol,

Des paillars, qui veullent chasser

j Je saurai bien me ]

En mes boys ; ilz ne demourront

Pas impugnis, mais souffreront

Une mort très âpre et cruelle.

L'Abbé.

Je raconpteray la nouvelle Au Roy devant qu'il soit deux jours , C'est à luy que j'auray recours ; Correcteur sera de ce mal ; Il est en son palais royal, A Paris, où tient cour plenière ; Je luy compteray la manière De ce meffait et gref oultraige.

Le premier Forestier.

Pour Dieu, s'a esté grant dommaige De ses enfans, quoy qu'on en dye.

Le ne Forestier.

Je pry à Dieu qu'il me maudie Quant j'eusse sçeu que notre maistre Les eust ainssy fait à mort mettre, Se j'eusse mis la main sur eulx.

Le premier.

Hz estoient les plus gracieux Que je véisse onc en ma vie.

Le ije.

Je vous promectz et certiffie Que l'Abbé ne s'en téra pas.

248 Gringore.

Le premier Forestier.

Qui ? L'Abbé de saint Nicolas^ Près de Lan, qui les fist despendre.

Le ije.

Non dea ; comme je puys entendre, Il est allé devers le Roy.

Le premier.

C'est contre raison et la loy D'avoir fait ung tel jugement.

L'Abbé.

Par devers vous piteusement Devant vous me viens rendre, sire.

Le Roy.

Qu'i a-il .^ Que voullez-vous dire-f* De paour me semblez tout transsy.

L'Abbé.

Messire Enguerran de Coucy, Comme enragé et hors du scens, A fait mourir troys innoscens En ses boys.

Le Roy.

La raison pourquoy ?

L'Abbé.

Sire, je vous promectz ma foy Que troys enfans Flamans avoye Très nobles, ausquelz j'aprenoye A parler françoys ; ilz allèrent Passer temps'ès boys et chassèrent Es boys de messire Enguerran De Coucy, assez près de Lan,

50i6| Vie Ms S. Loys. 249

Qui les trouva dessus le faict, Et pour ce cas cy en effait Les a fait pendre.

Le Roy.

Qu'esse cy ?

Messire Enguerran de Coucy, Vous monstrez-vous sy inhumain ^ Le cas est obobre et villain Et qui requiert pugnicion De mortelle exécucion ; Trop criminel est le deffault.

Allez tost le quérir, Hérault, Et luy dictez qu'il vienne en Court.

Le Hérault.

Tantost le verray bref et court, Puisque la charge m'en donnez.

Le Roy.

C'est assez pour estre estonnez D'avoir ouy ung tel rapport.

L'Abbé.

11 est ; a faict livrer à mort Tous troys ; le plus viel des enfïans N'avoit qu'environ xiiii ans ; C'est de leur mort ung grant dommaige.

Le Roy.

Estoient-ilz de noble lignaige .''

L'Abbé.

L'un est cousin, il est commun, A Messire Gilles de Brun, Votre Connestable de France ; Les aultres, n'en faictes doubtance

250 Gringore. [$o?6

Ne sont pas de moindre lignie.

Le Roy.

C'est une grande villenye A luy d'avoir commis ce cas.

Impugny n'en demourra pas ; C'est raison que justice face.

Le Hérault.

Le Roy par devant votre face Me transmet pour vous avertir Qu'il vous fault tout soudain partir Pour venir à son Parlement A Paris.

Messire Enguerran.

Tout présentement Partiray, puis qu'il le commande.

Je sçay bien pour quoy il me mande ; Mais il n'a que veoir dessus moy Touchans ce cas.

Le Hérault.

Je vous en cro}^, Mais je viens faire mon messaige.

Chevallerie.

Le Roy est courcé de l'oultraige Du Seigneur de Coucy.

Bon Conseil.

C'est mon, Et croy qu'il a oppinion De donner cruelle sentence.

Le Roy.

Quant au villain meffaict je pense

Du Seigneur de Coucy, j'en suis Si courroussé que plus n'en puis, Et feray à Justice tort S'il ne meurt de pareille mort Qu'il a faict les enfans mourir.

Chevallerie.

A peine pourrons secourir Messire Enguerran de Coucy Qu'il ne meure, s'il vient icy ; Le Roy a la matière à cueur.

Messire Enguerran.

Reverance, hommaige et honneur Je rens à votre Seigneurie.

Le Roy.

Messire Enguerran, grant follie Avez faict, puis peu de temps.

Messire Enguerran.

Comme quoy ^

Le Roy.

Aussi que j'entens En votre boys, par grant oultraige, Trois enffans de noble lignaige Avez fait pendre.

Messire Enguerran.

Il est ainsi.

Le Roy.

Messire Enguerran de Coucy, C'est pour quoy vous ay faict semondre Devant moy.

Je ne doy respondre Devant vous ; car la congnoissance En appartient aux Pers de France Par coustume de Baronnie.

Bon Conseil.

Messire Enguerran, je le nye ; Affm que bien le retenez, Coucy maintenant ne tenez En fief de Baronnie, par quoy Vous respondrez devant le Roy, Sans povoir sa Court décliner.

Le Roy.

Je ne vueil rien déterminer Que par Conseil.

Chevallerie.

Le Conseil dist Que respondrés sans contredict Devant le Roy.

Messire Enguerran.

Qu 'est-il de faire?

Conseilliez-mioi sur cest affaire, Chevallerie.

Chevallerie.

Vous avez faict Ung infâme cas ; en effet Je ne sçay d'où cella procède.

Messire Enguerran.

Voire, mais il ny a remède; C'est faict ; le Conseil en est pris.

5095] Vie Ms S. Loys. 255

Certes le Roy a entrepris Que, sans nul espoir de confort, Vous mourrez de pareille mort Qu'avez faict les enfans mourir.

Messire.

Lors me sauroit-on secourir.

Chevallerie.

Ouy bien. Vécy que ferez :

A deux genoux vous gecterez Devant le Roy, et humblement, Sans attendre son jugement, Luy requerrez pardon et grâce.

Messire.

Il vault mieulx que cela je face Que mourir.

Chevallerie.

Soit tost abrégé ; Le procès est quasi jugé ; Allez crier mercy au Roy.

Le Roy.

Faictes tost venir devant moy Messire Enguerran de Coucy.

Chevallerie.

Le vellà.

Messire Enguerran.

Je vous crie mercy.

Père de paix et de concorde, Vous requérant miséricorde Devant votre bénigne face.

254 Gringore. [$U9

Chevallerie.

Il se submet à vostre grâce, Chier sire.

Je congnois ma faulte, Qui est criminelle et bien haulte, De quoy je demande pardon.

Le Roy.

Chacun doit avoir le guerdon Qu'il a deserv-y.

Chevallerie.

Hellas, sire, Ne vous plaise pas esconduire Votre noble Chevallerie ; Plaise vous luy saulver la vie ; Car il paiera amande telle Qu'il vous plaira.

Le Roy.

De mort mortelle Il mouroit, et en pareil cas Qu'a faict mourir, n'en doubtez pas, Les entîans, justes, innocens.

Si n'estoit que je me conscens Beaucop plus à Miséricorde Qu'à Justice, et si vous recorde Que, pour sa vie acquiter.

Il en payra, sans point doubter, Dix mille livres pour l'amande, Et, oultre plus, je luy commande Qu'il soit, sur paine de le pendre, Troys ans pour aider à deffendre La terre saincte d oultre mer

5144] Vie Ms s. LOYS. 255

A ses despens ; car trop blasmer Ne le puis de ce qu'il a faict, Et aussi j'ordonne en effect Que deux chappelles on fera A ses despens, où on dira Le service de saincte église , Ainsi que la chose est requise, Pour l'âme des enffans, aussi Pour tous trespasséz.

Je mercy Votre Royalle Magesté.

Le Roy.

Quant l'argent sera appresté Soit en monnoie, ou soit en or, Ne soit pas mis à mon Trésor ; Mais je vueil que faire on en voise Une Maison Dieu à Pontoise, Et le Dortouer des Jacobins ; Puis apprès, tous ses deniers prins, En ferez, selon ma devise.

Aux Frères Meneurs une église A Paris.

Bon Conseil.

Bien nous le ferons.

Le Popullaire.

Dévot peuple, considérons Que le Roy veult mettre police En son royaulme, et que justice Veult garder au grant et petit, Aussi qu'il n'a point d'appétit

2^6 Gringore.

D'appliquer les trésors mondains A son proffict ; à toutes mains Le baille, et donne à saincte Eglise.

Faire puissions telle entreprise, Partant de ce lieu territoire, Qu'aquerrions Tétemelle gloire.

Amen.

LE Ville LIVRE.

Le Roy Loys.

uis que je voy que Justice domine En mon pais par la grâce Divine Aussi qu'en paix est la Xrestienté; Je n'ay pas tort, se je me détermine De corriger et bailler discipline A ses faulx Turcs remplis d'iniquité.

Chacun sayt bien comme j'y ay esté En grant dangier prins prisonnier en guerre. Mais toutesfoys il m'est prins voullenté De visiter encor la saincte terre.

Chevallerie.

Vous y povez honneur et bruit aquerre Se de rechef y faictes le voyaige ; Preste à partir seray, sans plus enquerre, Pour vous sursoir, prince prudent et saige ; Soyez certain qu'ay espoir et couraige De m'y trouver en belle compaignie.

Gringorell 17

2^8 Gringore. [5191

Le Roy.

Vous dictes bien, dame Chevalierie.

L'Eguse.

Quant est à moy, en grant devocion Je partira^/ pour le voyaige faire, J'ay bon espoir et ferme intencion Que Jhesuscrist nous aide en cest affaire. Le Roy.

Pour gouverner mon Popullaire, Tandis qu'au sainct voyaige yray, De bon cueur y ordonneray Fors Monseigneur Symon de Neelle, Qui la justice temporelle Gouvernera par bon advis ; De la chose spirituelle Aura la charge solempnelle Monsieur l'Abbé de Sainct-Denis.

Chevallerie.

Mais que telz Seigneurs soient amis, La chose bien se portera, Et malfaicteurs seront pugnis, Vertueux prisez et benys ; Par ce point Dieu nous aidera.

L'Eglise.

De cecy parler on orra En plusieurs lieux, je vous prometz.

Le Roy.

Le plus grant honneur, qu'euz jamais En ma vie, fut à Poissy.

Chevallerie.

Comment entendez-vous cecy ?

De vous dire sommes contrains

$22o] Vie Ms S. Loys. 259

Que grant honneur eustes à Rains Où fustes sacré.

L'Eglise.

Mais se fust A Paris que plus d'honneur eust, Quant il fist sa très noble entrée ; Tous les princes de la contrée Luy rendirent foy et hommaige.

Le Roy.

Mes amys, à peu de langaige, Votre entendement est déçeu ; C'est à Poissi que j'ay reçeu L'honneur le plus grant de se monde.

Oyez le point où je me fonde, Lequel vous sera devisé.

Ay-je pas esté baptisé A Poissi? Bref, Notre Seigneur Ne sait faire plus grant honneur A l'homme que de lui donner Baptesme ; car habandonner Ne peult Paradis autrement.

Ainsi qu'est véritablement Dit au texte de l'Evangille.

Chevallerie.

Il nous a esté difficille A exposer ; mais aultre chose, Chier sire, il fault qu'on nous expose. S'il vous plaist, voz prédécesseurs.

Ainsi comme vrays pocesseurs, Escripvoient, sans nulle doubtance, (( Par grâce de Dieu Roys de P'rance »; Quant escripvez à voz amys, Aultre escript y est par vous mis ;

26o Gringore. [5248

Vous y mettez, il est ainsi, Seullement : « Loys de Poissi «; C'est trop vcstre estât rabessé ; Veu qu'estes en honneur haulcé.

Que ne vous appellez-vous Roy ?

Le Roy.

Mon amy, je suis, par ma foy, Ainsi comme ung roy de la febve,

A qui sa Seigneurie est brefve ; De son royaulme au soir faict feste ; Lendemain il vous admonneste Que de son règne n'est plus rien ; Le royaulme aussi que je tien, Comme luy, puys perdre soudain ; Car nous n'avons point de demain; Au monde n'a quelque asseurance.

L'Eglise.

Il est vray, sans nulle doubtance, Et est très bien congnu à vous.

Le propos où nous sommes tous Fault continuer, mes amys; Vous savez qu'avons tous promis Passer la mer, ce n'est pas faincte.

Pour conquérir la Terre saincte, Où j'ay jà une foys esté; Mais guierre n'y ay proffité; Par quoy de partir il est temps.

Chevallerie.

Au regard de moy, je n'atemps Que la deliberacion De vous, chier Sire.

5272] Vie Ms S. Loys. 261

Le Roy.

Expédion ; La longue attente rien ne vault.

// s^en vont.

Le Popullaire.

Hellas, tout le sens me deffault Quant je pense à la départie Du bon Roy.

Bon Conseil.

Je vous certiffie Que son très hault povoir royal C'est monstre doulx et cordial Et si à tous a fait justice Pugnissant erreur et malice, Dont a la paix entretenue.

La chose a esté congnue En luy ; car à la vérité Concorde, Debonaireté Et Paix ont avec luy eu cours, Par quoy il a régné tousjours Paisiblement en son pays.

Nous devons bien estre esbahis Que ses trois filz il a menez; Las, s'ilz estoient emprisonnez Ou occis, mal nous adviendroit.

Le royaulme meclre fauldroit.

Comme on sait, en estrange main.

Bon Conseil.

Popullaire, il est tout certain ; Mais ilz ont vers Dieu leur reffuge; Qui est leur protecteur et juge;

262 Gringore. [529-

s'il luy plaist, il les conduyra.

Le Popullaire.

Las, je ne sçay quant ce sera Qu'en ce royaulme reviendront; Je fais grand doulte qu'ilz auront Des maulx, premier que revenir.

Bon Conseil.

Dieu les vueille en sancté tenir Par sa saincte miséricorde.

L Admiral de Thunes.

Toutes les foys que me recorde De ses faulx Xrestiens très maudis, De noz haulx Dieux sont interdis; De leur povoir j'ay si grand raige Dedans mon cueur que j'en enraige Et forcené de dueil et d'yre.

Oultraige.

Aussy les doit-on bien maudire, Principallement les Françoys ; Car ilz abolissent noz loix, Nous cuidant tenir en souffrance.

L'Amiral.

Oultre, on dit que le Roy de France Est sur mer et tout son Bemaige; Remédier y fault, Oultraige.

Oultraige.

Et où veult-il descendre ^

L'Amiral.

A Thunes.

Devant, devant, sus en besongne ;

i^] Vie Ms S. Loys. 265

Il est bien requis qu'on luy rongne Le passaige.

OULTRAIGE

Je suis en point Pour deffendre de point en point La loy de mon Dieu Macommet ; Car celuy trop de mal commet Qui en dit mal.

L'Amiral.

Il est ainsi ; Les Françoys sont bien près d'icy ; Il est requis de nous deffendre.

Le Roy.

Aussi comme je puys entendre Ces Turcs, payans et infidelles, Par leurs fallaces et cautelles Sont près de nous livrer l'assault ; Mon chier Philippe, il te fault Monstrer couraige vertueux.

Phelippe, filz du Roy Loys.

Pensez que je suis très joieux De leur venue, très chier père; Soyez asseuré que j'espère Servir Dieu en les combatant.

Aussy suis-je moy, en gardant La loy de Jhesuscrist, mon Dieu.

L'Eglise.

Hz approchent près de ce lieu Pour nous livrer dure bataille.

264 Gringore. [$?32

Phelippe.

Frappons sur eulx d'estoc, de taille Pour l'honneur de Jhesus.

Le Roy.

A tout J'ay espoir qu'en viendrons à bout, Et les tiendrons en noz lyens.

L'Admiral.

Rendez-vous, rendez, fauix Xrestiens ; A ce cop en aurez à moy.

Le Roy.

Faulx ennemy de Dieu, rens toy Et fais baptiser tes Payens.

OULTRAIGE

Françoys pervers...

Phelippe.

Infâmes chiens, Renoncez vostre faulce Loy.

L'Amiral.

Rendez-vous, rendez, faulx Xrestiens; A ce coup en aurez à moy.

Il nous fault trouver les moyens Soustenir de Jhésus la foy.

OULTRAIGE

A l'assault, à l'assault.

L'Admiral.

Je voy Sur nous grans inconvéniens.

5353] Vie Ms S. Loys. 265

OULTRAIGE

Rendez-vous, rendez, faulx Xrestiens ; A ce cop en aurez à moy.

Le Roy.

Faulx ennemy de Dieu, rens toy, Et fais baptiser tes Payens.

Icy bataillent.

Après la bataille :

Chevallerie.

Nous avons esté assailliz Asprement ; mais bien recueilliz Nos faulx ennemys ont esté ; Car la Royalle Magesté Du Roy a monstre sa vaillance.

Le Roy.

Mais qu'ayons en Jhesus fiance Au besoing nous fera secours.

L'Eglise.

Sire, à plusieurs les jours sont cours En vostre ost.

Le Roy.

Comment qu'on le die ?

L'Eglise. Plusieurs sont chuz en malladie, Qui les a par ses grans effors Si bien grevez qu'ilz en sont mors Et couchiez en oière à l'envers.

Jehan Tristan, Conte de Nevers, Le Légat, et d'aultres plusieurs Nobles hommes, et grans Seigneurs, Sont mors ; plus n'en fault sermonner.

266 Gringore. [557;

Le Roy.

Jhesus leur vueille pardonner Leurs deffaultes.

L'Eglise.

Ainsi soit-iL Mais plusieurs sont en grand péril En vostre ost véritablement Pour le mauvais aer ; mesmement, Pour les eaues, qui sont dangereuses, Malladies contagieuses S'en engendrent à peu de plet.

Le Roy.

Dieu soit loué ; puisqu'il luy plaist, Face de nous son bon plaisir.

L'Admiral.

A peine avons eu le loisir De nous retirer.

OULTRAIGE

Les Françoys Nous ont bien scoux à ceste foys.

Mais ilz ne sont pas eschappez ; De bien bref seront attrapez Et surprins en quelque passaige.

L'Amiral.

Ce n'est que bon vouiloir, Oultraige, D'avoir à ces Xrestiens rancune.

Advertir fault le roy de Thunes Du danger où est maintenant, Affm qu'il soit la main tenant Encontre noz faulx ennemys.

^02] Vie Ms S. Loys. 267

L'Amiral.

An ce puis bien estre commis, Veu que je suis son Admirai ; Se vers luy estoie desloyal, Je seroye réputé trop lâche.

OULTRAIGE

Allez, il est requis qu'il saiche Des nouvelles, et de par vous.

Le Roy de Thunes.

J'ay en mon cuer si grant courroux Qu'à peine le puis supporter ; Car j'aperçois que nos Dieux tous Sont yrités encontre nous ; Cella me faict desconforter.

Venus, Mercure et Juppiter Geictent sur nous leurs fiers regars , A nous se veullent despiter.

Et trop apprement irriter En férocité le Dieu Mars.

En champs, villes, cytez et pars, Les Xrestiens font leur assemblée, Garnis d'arballestres et ars, Piques, javelines et dars ; Turquie en est toute comblée.

L'Admiral.

Se vostre Majesté troublée Est pour cecy, c'est grand simplesse ; Car, premier que jamais je cesse.

Tous les Xrestiens voz ennemys Par vostre Oultraige seront mis En subgection, n'ayez double.

268 Gringore. [$424

Le Roy de Thunes.

Moy mesmes, fault que je me boute En armes avec mon Oultraige, Pour me venger du grand dommaige Que ces traistres Xrestiens me font.

Ont-ilz pas prins d'assaut Cartaige r

L'Amiral.

Prince très-puissant, ilz y sont ; Maiz au plus près d'icy ilz ont Mis leur ost.

Le Roy de Thunes.

Faisons noz apprestes Pour les occire comme bestes Par nostre très cruel Oultraige.

L'Admiral.

Se sont gens qui ont du couraige Et sont bien rusez en bataille.

Le Roy de Thunes.

Si ne fault-il pas qu'on leur faille A ce cop à les dépescher.

L'Admiral.

Quant est de les aller cercher En leur ost, on s'abuseroit; Jamais on ne les surprendroit ; Car ilz font bien guet jour et nuyct.

Le Roy de Thunes.

Regardons donc, sans faire bruit, Comme leur train se portera.

Et puis on les assaillira, Selon que nous verrons leur train.

544^] Vie Ms S. Loys. 269

Ung fleus de ventre tout soudain M'est prins, qui me gresve très fort ; Se Dieu ne me donne confort, Je suis en danger de mourir.

Phelippe.

Je suis prest de vous secourir A la vostre neccessité, Selon ma possibilité, Père très saige et vertueux.

Le Roy Loys.

La Mort son fier dard furieux Appreste pour frapper sur moy.

L'Eglise.

Chevallerie, j'aparçoy Le Roy en un très grant danger.

Ci est-il en lieu estranger, Loing de son royaulme.

Chevallerie.

Hellas, S'il alloit de vie à trespas Ce nous seroit ung grant dommaige.

L'Eglise.

Son filz Philippe est bien en aage Pour gouverner son Popullaire.

Chevallerie.

Si perdons ung tel parsonnaige, Qui est si loyal et si saige, J'ay peur qu'ayons beaucop à faire.

L'Eglise.

Il nous fault devers luy retraire,

270 Gringore.

Pour savoir comment il se porte.

Chevallerie.

c'est bien dit, qu'on le reconforte Au mieulx qu'il nous sera possible.

Ma maladie est si terrible Que plus supporter ne la puis ; Bien sçay que près de ma fin suis ; Pour ce, Phelippe, parle à moy.

Tu es mon filz et seras Roy Apprès ma mort ; la loy l'ordonne ; Bailler te vueil exemple bonne A temps, pendant que puis parler.

Phelippe.

Ce qu'il vous plaira reveller, De bon voulloir l'escouteray, Se Dieu plaist, et acompliray En toute place et en tout lieu.

Le Roy Loys.

Metz tout ton cueur à aymer Dieu; Mon filz, tu ne peulx aultrement Estre saulvé ; aulchunement Ne fais quelque péché mortel ; SeufFre plus tost tourment cruel Que le commettre, et, s'il te vient Adversité, comme il advient A plusieurs, en grant dilligence Rens grâce à Dieu, prens pacience.

Pensant que bien desarvy l'as.

L'habondance de biens tu as Et ton bien temporel foissonne ; Remercie Dieu qui les te donne.

J502] Vie Ms S. Loys. 271

Car le bien mondain n'est que vent.

Mon filz, confesse toy souvent Et eslis ung bon Confesseur, Saige, prudent, et qui soit seur T'enseigner ce que tu doys faire.

Ayes le cueur piteux, débonnaire Aux pauvres gens et les conforte.

Phelippe.

J'ay espoir faire en telle sorte Que Dieu sera content de moy.

Le Roy Loys.

Gouverner doys selon la loy Ton peuple, sans eslever tailles S'on ne te fait assaulx, batailles ; Fais bonnes coustumes haulser Et les mauvaises abaiser.

Que preudommes aient notamment En ta maison gouvernement, Aymant vérité et droicture ; Et remémore l'Escripture Qui dict: « Aymé gens doubtant Dieu Qui font justice en chacun lieu.

Craignant Dieu, hayant avarice, »

Et ne seuffre que paroUe ysse Deshonneste par devant toy.

L'Eglise.

Escoutons le très noble Roy Qui son filz veult endotriner, A cel fin qu'il puisse régner En paix, sacs desbas ne castilles.

Le Roy Loys.

Principalment les Bonnes Villes

272 Gringore. [)$35

De ton royaulme en leur franchise

Tu dois garder; car je t'advise

Que les \'illes me secoururent

Quand les Barons du pis qu'ilz peurent

Me firent, en la nouveaulté

Que fuz mis en la royaulté

Du noble royaulme de France,

Et n'eust esté eulx, ma puissance

N'eust résisté encontre iceulx.

Chevallerie.

Et que vouUez-vous dire mieulx ?

Le Roy Loys.

Mon chier filz, affm qu'on te prise, Aymé et honnore saincte Eglise, Et ne donne nulz Bénéfices A gens qui soient remplis de vices.

Mouvoir guerre te garde bien Contre nul homme Xrestien, S'il ne t'a offensé par trop ; Car du dangier y a beaucop, Et, s'il vient à toy à mercy.

Recevoir le dois. Par ainsi Place au Ciel tu pourras aquerre.

Garde aussi que dessus la terre Nulz villains sermans ne soient faitz.

Corrige erreurs et tous meffais ; S'as fais péché, si t'en reppens ; Prens bien garde que les despens De ton Hostel soient raisonnables, Hantant avec Princes amyables, Et en paix auras seigneurie.

En la fm, beau filz, je te prie, En mes brefz et mes derniers jours

5562] Vie Ms S. Loys. 275

Qu'à mon âme faces secours En messes et en oraisons.

Et toutes les benéissons Que père à son filz peult donner Je te donne sans séjourner, Et la benéisson de Dieu Te soit, en toute place et lieu, En aide, secours et confort.

L'Eglise.

Le bon Roy, voyant que la Mort Le veult assaillir à oultrance A faict à son filz remonstrance De se gouverner désormès.

Phelippe.

A son vouloir je me submetz Et ay espérance de faire Tout son plaisir et luy complaire Moyenant la grâce Divine.

Le Roy.

Toute ma puissance décline ; Le cueur me fault, je n'en puis plus ; Doulx Rédempteur, vray Crist, Jhesus, Tous tes sainctz nons si soient bénis ; Mon chef et patron saint Denis, Préserve moy d'avercitez Et les villes et les citez De mon bon royaulme de France.

Sainct Jacques, prens la congnoissance De mon âme, priant pour moy Mon Dieu, mon créateur, mon roy^ C'est Jhesus, que vueil honorer.

Chevallerie.

Il ne peult plus guière durer Gringore II. 18

274 Gringore.

Qu'il ne passe le pas de mort.

Phelippe.

0 quel dueil et quel desconfort Je dois avoir en mon couraige, De veoir ung prince si très saige Mourir en estrange pays.

Chevallerie.

Ne faisons point des esbahis, De peur que les Turcs tant rebelles Contre Françoys justes, tldèles, iNe livrent l'assault, droit ou tort, Si tost qu'ilz congnoistront la mort Du noble Roy.

L'Eglise.

Vous parlés bien ; Faire n'en fault semblant de rien ; La cause dictes raissonnable.

Le Roy.

Je sens ung mal si merveillable Qu'imposcible est que je ne meure Devant qu'il soit jamais une heure, Et pour ce vueillez tost entendre A préparer ung lict de cendre.

Sur lequel je me coucheray Et mon esprit à Dieu rendray Considérant, sans plus enquerre^ Que je suis venu de la terre Et qu'en terre retourneray.

L'Eglise.

Bien, Sire, je prepareray Ung lit de cendre pour vous mettre.

5610] Vie Ms S. Loys. 275

Chevallerie.

A ce que nous povons congnoistre, Le Roy se monstre très benyn.

L'Eglise.

De bonne vie bonne fm ; Vous l'avez souvent ouy dire.

Phelippe.

Unglit de cendre veult eslire Pour mourir ; velià ung grant point.

Hellas,^ hellas, il ne veult point Estre richement inhumé.

L'Eglise.

Bref, il n'a point acoustumé D'aymer triumphes ne bobances, Mondanitez, esbas et dances, Ne quelque superfluité.

Mon humaine fragillité Déchet de touz poins. Je vous'prie, Au nom de la Vierge Marie, Que je soye, mes loyaulx amys, Dessuz ung lit de cendre mys ; Car j'y vueil rendre mon esprit.

Chevallerie.

Le bon Roy trespasse et périt En ceste vie transsitoire.

L'Eglise.

Ne doubtez que son ame en gloire Dieu ne reçoive sans atendre.

Chevallerie.

Couchons lay sur ce lit de cendre,

276 Gringore. [$^31

Puisqu'il luy plaist.

Phelippe.

Le bon Seigneur Endure très griefve doulleur ; Mais son mal paciemment porte.

L'Eglise.

S'il vous plaist, dictes en quel sorte Sur ceste cendre vous mectrons Affin que nous vous acoultrons A votre plaisir et devise.

Le Roy.

Tout à l'envers et en chemise Me coucherez, sans aultre chose.

Phelippe.

Soit faict ainsi comme il propose, Affm qu'il fme ses complaintes.

Le couchent.

Chevallerie.

Le bon Seigneur a les mains joinctes Eslevant ses corporelz yeux Très humblement devers les Cyeux. De pitié que j'ay, je m'an pasme.

L'Eglise.

Il a rendu sa dévote âme Entre les bras du doulx Jhesus, Si tost qu'il a esté dessus Ce lit de cendre.

Chevallerie.

Les mains joinctes, Priant Dieu, ses sainz et ses sainctes, A rendu l'ame.

5649] Vie Ms s. Loys. 277

L'Eglise.

S'en est faict.

Phelippe.

Si je vueil qu'il soit en effect Porté où ses ancestres sont.

Chevallerie.

Cuidez-vous que grant dueil en font Tous ceulx de l'ost.

Phelippe.

De l'inhumer Ne parlez, mais de l'embasmer; Car je vueil qu'il soit faict ainsi.

L'Eglise.

Le corps portons dehors d'icy Pour le livrer aux Cirurgiens, Qui trouveront façons, moyens De l'embasmer, comme est d'usaige.

Hellas, hellas, c'est grant dommaige De sa mort !

L'Eglise.

Il est trespassé ; Son esprit à Dieu a laissé A l'heure que le doulx Jhesus Souffrit mort.

Chevallerie.

Or est. Je conclus Qu'en France le corps porterons, Et les entrailles envoyrons En Cecille.

27% G p. IN GO RE. [<

Phelippe.

Qu'on y besongne Incontinant sans plus d'eslongne, Ainsi qu'il appartient au cas.

Le Roy de Thunes.

0 mon très puissant Dieu Athlas, Qui soustient le Ciel sur ton dos.

Souffriras-tu estre en repos Ces Xrestiens fiers et rebelles, Qui viennent, sans justes cjuerelles.

Corrompre Macomiste loy.'*

OULTRAIGE

Très puissant et redoubté Roy, Une escarmouche leur fault faire, Et, se possible est, les deffaire, En conquérant tout leur bagaige.

Le Roy de Thunes.

Tu les assalliras, Oultraige, Et je seray avecques toy.

L'Admiral.

Cuidez-vous que ce soit sans moy Qu'on face la desconfiture ?

Je regny le Dieu de Nature Se ne suis des premiers aux coups.

Le Roy de Thunes.

Aujourdhuy nous les mectrons tous A mort cruelle; n'en doubtés.

Oultraige.

Assaillons-les de tous costez.

Quant de plusieurs lieux nous verront

0931 Vie Ms S. Loys. 279

Venir vers eulx, ilz s'en fuyront; Puis nous les tuerons en fuyant.

Le Roy de Thunes.

Sire Oultraige, merchez devant ; Admirai, monstrez qu'ayez cueur.

L'Admiral.

Très noble et très puissant Seigneur, J'ay le cuer fier comme ung lion.

Le Roy de Thunes.

Par armes fault qu'humillion Ces faulx Xrestiens, noz ennemys.

Oultraige.

Sur les champs, à cop ; c'est trop mis; Je m'en vois faire l'avant-garde.

Phelippe.

Très noble prince, qu'on regarde Sur les chans se noz adversaires, Qui sont à nostre foy contraires, Viennent pour nous livrer l'assault.

Chevallerie.

Hz viennent d'en bas et d'en hault Nous envayr de tous costez; Mais ilz seront si bien frotez Qu'oncques ne furent à tel feste.

Phelippe.

Or sus, sus, que chascun s'apreste De résister à leur Oultraige.

L'Eglise.

Ilz ne l'auront pas davantaige Les incredulles maleureux.

28o Gringore. [5711

Saillons tous à cop dessus eulx; Moyennant Dieu, nous les aurons.

Hz se mettent en bataille.

OULTRAIGE

Qui me croira, nous enfuyrons ; Car les Xrestiens vers nous se tirent Et à tous notre mort conspirent ; C'est raige de veoir leur bataille.

Phelippe.

A mort, à mort, à mort, chiennaille.

Le Roy de Thunes.

Prenons vers les montaignes fuyte.

Phelippe.

Que de bon cueur on les assaille.

Chevallerie.

A mort, à mort, à mort, chiennaille.

L'Admiral.

De très puissans coups on nous baille.

L'Eglise.

Après, après; à la poursuite.

Phelippe.

A mort, à mort, à mort, chiennaille.

Le Roy de Thunes. Prenons vers les montaignes fuite.

Hz s'en fuient.

Phelippe.

La chose avons si bien conduicte Que les Turcs s'en sont enfouys, De quoy sommes peu resjouys ; Car, s'ilz nous eussent attendus.

^75^1 Vie Ms S. Loys. 281

One ne furent si espardus Qu'ilz eussent esté.

Chevallerie.

Je le croy ; Car tous y fussent, par ma foy, Demeurez, sans nul exepter.

L'Eglise.

Telz paillars ne fault redoubter, Car ilz n'ont vertu ne puissance.

Le Roy de Thunes.

Nous sommes pugnis à outrance ; Je ne sçay d'où cella procède.

Bien voions qu'il n'y a remède De résister à ces Xrestiens.

Voullentiers trouveroie moyens De traicter paix avecques eulx.

L'Admiral.

Sont gens puissans et vertueux, Et seroit bien faict, se me semble, De nous acorder tous ensemble, Veu la pestillence qui est En nostre ost.

Le Roy de Thunes.

Grant interest Nous en peult venir, messieurs ; Redoutter devons les fureurs Principallement des Françoys ; Car ilz nous ont souventes foys Chastiez, d'ont me fait grand mal.

Parv uoy, très puissant Admirai, Irez û^vers le Roy de France

282 Gringorf,. [5755

Affm qu'ayez quelque alliance Avec luy.

L^ÀDMIRAL.

Bien, Sire, j'y vois.

Comme vous dictes, je congnois Qu'ilz sont beaucop plus fors que nous. // s^en va vers le Roy de France.

Phelippe.

Puissans Seigneurs, que dictes-v-ous De la malladie qui court En noz tentes et notre court ^ Bien esperdus en devons estre.

L'Eglise.

Nul homme ne s'i peult congnorstre, Pour parler véritablement.

Les ungs meurent soudainement ; Ceulx qui reschappent d'aventure Sont si foibles, je vous asseure, Qu'ils ne se sçayvent soutenir.

Chevallerie.

Vecy ung Sarrazin venir Par devers nous.

Phelippe.

Saichons qu'il veult.

L'Eglise.

Vers vous vient le plus tost qu'il peult ; C'est l'Admirai, je le congnois.

L'Admiral.

Puissant et noble Roy Françoys, De par le Roy de Thunes viens

5781] Vie Ms S. Loys. 285

T ammonester que les Payens

Sont pour te faire ta raison ;

Touteffoys, sans tenir blazon,

Non obstant que tu ayes grant tort

Les assaillir, ilz sont d'accord

Faire avec toy appointement.

Phelippe.

Beaux Seigneurs, advisons comment

Nous devons faire sur cecy.

Chevallerie.

Puissant Seigneur, il est ainsi

Que sommes en neccessité,

Et puis il court mortallité

En vostre ost, par quoy, se j'estoie

En vostre lieu, la paix feroye,

Mais qu'eusse bonne recompense.

Phelippe.

Et qu'en dit l'Eglise .?

L'Eglise.

Je pense Le très grant dangier où nous sommes, Et que vous perdez de vos hommes Par mortallité et famynne ; Ainsi vault mieulx qu'on détermine De faire la paix qu'aultrement.

Phelippe.

Très voUentiers appointement Au Roy de Thunes je feray, Pourveu qu'en or contant seray Deffrayé du voyaige faict En ce pais, car en effect Autrement n'en appointeray ;

284 Gringore. [5802

Oultre les prisonniers auray, Qu'il détient dedans sa prison ; Je ne vois rien qu'à la raison ; Regardez se le vouliez faire.

L'Admiral.

Je ne vueil aller au contraire.

Vous aurez ce que demandez, Et n'est jà requis qu'attendez Longuement dessus ce passaige ; Car je voy bien que notre Oultraige Ne vous a seu nuyre à la fm.

Je vois reprendre mon chemin Vers le Roy de Thunes.

Phelippe.

Allez.

Chevallerie.

Nous sommes trestous consoliez De ceste paix.

L'Eglise.

Je le croy bien ; Car icy ne profitons rien, Veu que les Turcs n'atendent point Noz batailles.

Phelippe.

Vellà le point Qui nous faict jouer de retraicte.

L'Admiral.

Roy de Thunes, j'ay la paix faicte Juc'à dix ans avec le Roy Des Françoys.

5826] Vie Ms S. Loys. 285

Le Roy de Thunes.

A ce que je voy C'est bien raisson qu'on vous en loue ; Tout ce qu'advez fait je l'advoue Et ne le desdis nullement.

L'Admiral.

Je leur vois porter le paiement Qui leur est promis.

Le Roy de Thunes.

Et bien, bien ; Noble admirai, n'espargnez rien ; Faictes ainsi que l'entendez.

Il suffit qu'en paix nous rendez, Car nous ne voulions aultre chose.

Phelippe.

Messeigneurs, chacun se dispose A retourner en nostre terre ; Car soustenu avons la guerre En ceste terre d'oultre mer ; Ainsi que l'on peult estimer, Faict y avons notre devoir ; Mais mémoire nous fault avoir Que mon chier père, Roy de France, A enduré maincte souffrance, Soustenant la foy de Jhesus, Et si fault noter au surplus Que ses ossemens ne fault pas Lesser icy pour plusieurs cas ; Mais les fault emporter en France A Saint- Denis.

De ma puissance,

286 Gringore. [5847

J'y emploiré cueur et couraige.

Phelippe.

Nous avons rabessé l'Outraige Des Payens.

L'Admiral.

Je suis revenu.

Sire, vellà le contenu De l'appointement qui est faict, Et l'or tout contant en effect Que j'ay promis.

Phelippe.

Bien, Admirai, Je me suis monstre libéral Envers vous.

L'Admiral.

La vostre mercy.

Ne soyez de rien en soucy ; Vous aurez le passaige franc, Sans qu'on demande escu ne franc, A voz gens à vostre congé.

Phelippe.

Icy avons assez songé ; Temps est de partir. Je vous prie, Mettez ordre, Chevallerie, A voz gens.

Chevallerie.

Mon train est tout prest De mettre la lance en arrest. Se quelqu'un nous voulloit surprendre.

Phelippe.

Icy ne nous fault plus attendre ; Partons à la grâce de Dieu.

5871] Vie Ms S. Loys. 2*87

Le Popullaire.

Or ne savons-nous en quel lieu Est nostre Roy et vaillant prince ; Long temps y a qu'en la province De France n en eusmes nouvelle ; La haulte puissance immortelle Le vueille au besoing secourir.

Bon Conseil.

Tous subgetz sommes à mourir ; Popullaire, ne faiz doubtance Que Loys, le bon Roy de France, Qui a entretenu la paix En son temps, est, je te prometz, De ce siècle cy trespassé Et son filz Phelippe a lessé Pour conduire tout son arroy Et noble train.

Le Popullaire.

Ha, le bon Roy!

Il a soutenu la police ; Il a observé la justice, Honnestement selon la loy, Droit et raison.

Bon Conseil.

Ha, le bon Roy!

Toute l'Eglise millitante A esté docte et florissante, Paisible, vivant à requoy.

Durant son temps.

Le Popullaire.

Ha, le bon Roy! H supportoit bourgoys, marchans.

Gringore. [589$

Mesmes les laboureurs des champs, Pugnissant gens plains de desroy, Pillars, larrons.

Bon Conseil.

Ha, le bon Roy!

Simples, ygnorans supportoit \ Pauvres, mendians conffortoit, Observant de Jhesus la foy, Redoublant Dieu.

Le Popullaire.

Ha, le bon Roy!

De sa mort n'avons nulz proffitz.

Dieu doint que Phelippe, son filz.

Soit ainsi que luy libéral.

Bon Conseil, On dict, pour ung prince royal Qu'il est saige et bien advisé, De chacun aymé et prisé Et que de bref arrivera En ce pays et apportera Le corps de son perre.

Le Popullaire.

Tant mieulx ; Je prie au puissant Roy des Cieulx Que Joye le vueille ramener Et ainsi qu'il puisse ordonner Du royaulme selon raison.

Bon Conseil.

En temps, en lieu et en saison Tout vient à bien qui peult attendre ; Aussi trop voulloir entreprendre Nuyt bien souvent à plusieurs gens.

^92i] Vie Ms S. Loys. 289

Phelippe.

Tant avons esté dilligens Qu'à Paris sommes arrivez, Où de noz chiers amys privez Serons reçeuz ; ainsi le croy.

Chevallerie.

Les ossemens de notre Roy A Nostre-Dame porterons ; En les gardant reposerons Au plus près, comme il est d'usaige.

Le Popullaire.

Je lerray marchandise, ouvraige, Pour aller veoir mon bon Seigneur, Le Roy Loys, qui de bon cueur M'a gouverné durant son temps.

L'Eglise.

Messeigneurs, soyez tous contens.

Pour ceste année. N'ygnorez pas, Qu'apprès qu'avez veu le trespas De sainct Loys, que ne voyez.

Ainsi comme bien avoyez Honnestement par ditz, par faitz, Aulchuns miracles qu'il a fais.

Et non pas pour ceste journée.

Maiz Dieu vueille que l'autre année Toute la belle compaignie Y soit, et le bien multiplie A tous ceulx qui sont resjouys D'entretenir la Compagnie De notre patron saint Loys.

Finis.

Gringorell 19

LE NEFVYESME LIVRE.

Le Marchant.

les Marchans gaignoieni à leurs devises, ^Beaucop de bien auroient sans nulle doubte;

Mais aujourdhuy, touchant les marchandises, Sont des trompeurs, qui en font à leurs guises; Fol est celuy qui leur blazon escoute ; Les ungs mentent, et sans haulcer le coulde, Et les aultres ne tiennent point promesse : De soy fier à plusieurs c'est simplesse.

Et toutesfeoys Marchans ont de la peine Et en danger ce mettent tous les jours ; Affm d'avoir la pauvre vie mondaine, Contrains d'aller sont en terre loingtaine Et se tirer oij Marchandise a cours ; Guerres mettent Marchandise en decours; Mais toutesfoys endurer il convient :

Prendre en gré fault le temps ainsi qu'il vient.

J967] Vie Ms S. Loys. 291

On dit partout que le bon Roy de France Faict miracles ; point ne m'en esbahis ; Car sur les Turcs a eu mainte souffrance ; Pour soustenir nostre foy, sans doubtance, ^ par deux foys delessé son pays ; Turcs et Payens, qui sont de Dieu hays, \ guerroyez ; mais la Mort très cruelle Luy a osté puissance naturelle.

Visiter voys sa saincte sépulture, A Saint-Denis, où son sainct corps repose, Luy suppliant que de malle adventure Me préserve, se j'ay faict forfaicture, Qii'il prie à Dieu excuser telle chose ; A mon povoir le servir me dispose; J'ay mys mon cueur à honorer son nom ; Car qui bien vit en fm a bon regnon.

La Femme.

Mon amy, vous savez comment Des biens n'avons pas largement.

Et vivons en nostre mesnaige.

Dont mercie Dieu, honnestement.

Nostre moulin certainement Nous nourrit ; aultre labouraige Ne faisons ; mais en mariage.

Dieu mercy, ung enfant avons.

Le Mary.

Il est vray ; amer le devons, Car il est bien moriginé.

Par quoy je suis déterminé L'envoyer, en brefve parolle, Ains qu'il soit ung moys, à l'escolle, Pour luy ouvrir l'entendement.

292 Gringore. [$990

La Femme.

A parler véritablement, Il a desjà six ans passez ; Si me semble qu'il est assez D'aage pour à l'escolle apprendre; Mais si est-il flouet et tendre Et de fèble complection.

Le Mary.

M'amye, mon intencion Est d'en faire ung homme d'Eglise.

La Femme.

Or en faictes à vostre guise ; -Car vous l'entendez mieulx que moy ; Mais je vous promectz par ma foy Que je l'aymie de bonne amour.

Le Filz.

Mon père, Dieu vous doint bon jour ; Ma mère, Dieu vous gard de mal.

La Femme.

Mon parfaict amy cordial.

Vous soyez le très bien venu.

Le Filz. A ce que de vous ay congnu, Vous me vouliez beaucop de bien.

Le Mary.

On ne sçauroit dire combien Nous t'aymons, mon filz, par ma foy, Et aussi nous n'avons que toy ; Aultre n'en sçeusmes onc avoir.

Le Filz.

Dieu vueille que face devoir

)Oio] Vie Ms S. Loys. 295

De vous obbéyr et servir, Affm que puisse deservir L'amour de Dieu premièrement, Et puis après, conséquemment.

Votre grâce et à tout le monde.

La Femme.

Tout plaisir en mon cueur habonde Quant je t'os parler en ce point.

Le Mary.

Et aussy tout le cueur m'espoint De la joie qu'ay en mon cueur.

La Femme.

Je remercye nostre Seigneur.

Le Mary.

De luy devons estre contens.

Le Filz.

Je vois ung peu passer le temps, S'il vous plaist, sur ceste rivière.

La Femme.

Allez, mon filz, et n'artez guière ; Tantost sera temps de disner.

Le Charpentier.

Est-il point temps de desjuner, Mon compaignon ?

Le Maçon.

Mais je t'en prie ; Jà bon tret de maçonnerie Ne feray, se je n'ay repeu.

Le Charpentier.

Où es-tu allé? Hay, Mau-peu,

294 Gringore. f.6031

Mon varlet.

Le Varlet du Charpentier.

Me vécy, mon maistre.

Le Charpentier.

Et d'où viens-tu ?

Le Varlet.

Je viens de mettre Noz outilz à point, par saint Pol, Et les porter dessus mon col, Par Dieu, à la mode nouvelle.

Le Maçon.

Mau-m'y-sert, où est ma truelle ?

As-tu mis appoint noz marteaux ?

L'Aide a Maçon.

Par ma foy, ilz sont tous nouveaux Asserez pour mectre en besongne.

J'ay un testu, de quoy je congne Et abbas tost une muraille.

Le Charpentier.

Si n'est-il pas requis qu'on faille D'aller ceste videnge faire ?

Et, pour vous racompter l'affaire, Il fauldra fouyr, sans enquerre, Bien quatre toises desoubz terre, Se voulions faire nostre cas.

Le Varlet.

Or ne vous en souciez pas ; Nous deux en viendrons bien affin.

Le Maçon.

Où prendrons-nous nostre chemin Pour aller à Beauvais ?

6o47l Vie Ms S. Loys. 29^

L'Aide.

Par là.

Le Charpentier.

Demain y serons bien matin.

Le Maçon.

Où prendrons-nous nostre chemin ?

L'Aide.

Il fault passer par ce moulin Pour le plus court ; notez cella.

Le Varlet.

Où prendrons-nous nostre chemin, Pour aller à Beauvais ?

L'Aide.

Par là.

Ne vous soucyez de cella, Car je sçay le chemin par cueur.

Le Filz.

Affm d'éviter la challeur, Je vueil trouver façon, manière, M'adenter sur ceste rivière Et beoire de l'eaue en ma main.

// lave ses mains et tumbe en Feaue.

La Femme.

Nostre filz n'a point eu de pain A ce matin.

Le Mari.

Où peult-il estre ?

Vraiement, comme je puis congnoistre, Il demeure bien longuement.

2^6 Gringore. [6068

La Femme.

Il a aulchun empeschement ; Mon amy, soyez en tout seur.

Le Mari.

Par ma foy, m'amye, j'en ay peur.

Je vous supplie, sans plus prescher, Que nous allons pour le cercher ; Car j'ay peur qu'il aict quelque ennuy.

La Femme.

Or n'ay-je cessé aujourduy De souppirer ; ne sçay pour quoy.

Le Mari.

Je fais grand doubte, par ma foy, Que n'en ayons desplaisir grand.

La Femme.

Avez-vous point veu ung enfant Icy, mes amys.^

Le Charpentier.

Si avons, Tout en ce point que passions Près de ce moullin ; il estoit Adenté, où de l'eau buvoit.

Vraiement l'enfant m'a semblé beau.

Le Mary.

J'ay peur qu'i soit tombé dans l'eau.

La Femme.

Si ay-je, mon amy très-doulx ; Je vous prie, venez avec nous Pour nous monstrer la place et lieu.

Le Maçon.

Nous yrons, pour le nom de Dieu,

6o88] Vie Ms S. Loys. 297

Messeigneurs, et de bon couraige.

Le Varlet.

Il estoit dessus ce rivaige, Icy endroit, où il buvoit.

La Mère.

Hellas, hellas, et il n'avoit Point encore desjuné, l'enfant.

Le Maçon.

Vous savez que le chault est grant ; C'est ce qui l'a contraint à boire.

La Mère.

Hellas, hellas, vray Dieu de gloire, Ne sçay où le pauvre enfant est.

L'Aide.

M'amye, j'aparçoy ung bonnet Sur le bord de f'eau.

Le Mari.

C'est mon ; C'est le bonnet de mon garçon.

Ha, Royne^ des Cieulx tresorière, il est tombé en la rivière ; Aultre lieu ne le fault cercher.

Le Charpentier.

Mes amys, il le faul't pescher ; Allons le cercher là em bas.

La Femme.

Hellas, mon espoir, mon soullas, Tu es noyez, tu es perdu.

Le Mari.

Vécy bien pour estre esperdu ;

298 Gringore. [6108

Vécy grant pitié, sur mon âme ; Je le tiens acroché, ma femme ; De cella ne doubtez en rien.

La Femme.

Hellas, mon amy, tenez bien Et gardez qu'il ne vous eschappe.

Le Maçon.

Triez, affm que je le happe, Par la robe tout doulcement.

Le Varlet.

Il est noyé certainement ; Il ne remue ne pié, ne main.

La Femme.

Hellas.

Le Charpentier.

Vous debatez en vain.

Il est noyé, sans plus d'enqueste.

Le Mari.

Du remède.^

Le Maçon.

Faire requeste A la doulce \'ierge Marie Qu'au corps luy remecte la vie ; C'est le milleur, comme je pense.

Le Mari.

A Nostre-Dame de Lience Je prometz faire le voyaige, Dévotement, de bon couraige, Se mon enffant peult avoir vie.

L'Aide.

Il ne remue ne papie ;

6i^o] Vie Ms S. Loys. 299

Il est mort, n'en faictes doubtance.

La Femme.

Nostre-Dame de Recouvrance, Au grand besoing conforte nous.

Je te crie mercy à genoux, Te suppliant que faces grâce A nostre enfant

Le Varlet.

Qu'à Sainct Claude prière on face Qu'i luy remette au corps la vie.

La Femme.

Doulx sainct Claude, je te supplie Que tu prennes pitié de moy.

L'Aide.

Aucune apparence n'y voy De vie ; mort est en ce lieu.

Le Mari.

Saincte Barbe, espouse de Dieu, Vueilles secourir mon enffant Et nous, qui ont desplaisir grand.

Le regardons. Hellas, hellas.

La Femme.

0 glorieulx sainct Nicollas, Aye pitié de nous, je te prie.

Le Varlet.

Il est mort, n'y atendez vie.

La Femme.

Hellas, hellas, que doy-je faire.'' Fortune, tu m'es bien contraire.

Jamais je ne fus si troublée.

300 Grîngore. [6î54

Le Popullaire.

Je voys une grande assemblée De gens ; je n'entens pas cella ; Mais qu'esse qu'ilz pevent faire là?

A y aller je m'y dispose ; Bien voy qu'il y a quelque chose; Savoir que c'est il me convient.

Le Charpentier.

Le Popullaire vers nous vient Pour savoir que faisons icy.

Le Mary.

Regardez quel pitié vécy ; Présupposez le grant courroux Que devons porter entre nous Pour la mort de nostre seul filz.

La Femme.

Se vous nous voyez desconfis, Il y a cause raisonnable.

Le Popullaire.

Vrayement le cas est pitoyable De veoir que Mort est venu prendre Ung enfant si doulx et si tendre.

J'en suis en moy mesme troublé.

Le Marchant.

Le Popullaire est assemblé Sur ceste eaue ; j'ay grant désir D'y aller, pour veoir quel plaisir Prennent d'i estre si longtemps.

Le Popullaire.

Mes amys, à ce que j'entens, Il vous fault, en fais et en dis,

6176J Vie Ms S. Loys. 301

Prier les saintz de Paradis Qu'il ayent pitié de vostre enfant.

Le Mari.

Las, nous en avons prié tant Que ne savons plus qui requerre.

Le Popullaire.

Requérez saint Pol et saint Pierre Qu'ilz vous ostent de ce courroux.

La Femme.

Saint Pierre et saint Pol, plaise vous A ce besoing nous secourir.

Le Mari.

Plus ne savons qui requérir ; En vain noz requestes faisons ; En la fm fauldra qu'advisons De le bouter en sépulture.

Le Maçon.

En luy est defïaillie nature ; Il fault qu'il soit en terre mis.

Le Marchant.

Qu'esse qu'il y a, mes amys.^* Vous me semblez tous desvoyez.

Le Charpentier.

C'est ung enffant, or le voyez, Il est noyé ; que vous en semble .?

Nous voulions deviser ensemble Comme c'est que l'enterrerons.

Le Marchant.

Encore ung peu différerons.

S'il vous plaist ; car vous le vouerez

302 Gringore. [6198

A quelque saint ; si en aurez, S'il plaist à Dieu, aulchun confort.

Le Charpentier.

Il n'y a remède, il est mort.

Le Marchant.

Je n'y metz aulchuns contreditz.

Le Varlet.

Il n'y a sainct en Paradis, Se croy-je, où on ne l'ait voué.

Le Mary.

Le doulx Jhesus en soit loué, Puisqu'il luy plaist.

Le Marchant.

En ma faveur, Je vous prie que du bon du cueur Vous le vouez à Saint Loys, Et vous serez tous resjouys, Moyennant la grâce Divine.

Le Mari.

Plaise à ta voullenté bénigne, Sainct Loys, vray amy de Dieu, Nous donner confort en ce lieu Et nostre enfant ressusciter.

Et nous yrons revisiter Ton saint corps dedens Sainct-Denis.

La Femme.

De tous plaisirs sommes bennys, Mais nous avons en toy fiance ; Sainct Loys, qui fus Roy de France, A toy nous nous recommandons.

2,4l VIE Ms s. LOYS. 503

Le Filz.

HaJhesus, Jhesus.

Le Marchant.

Regardons ; Mes amys, cest enfant remue, Et si n'a pas la langue mue ; Il invoque le nom Jhesus.

Le Maçon.

Il est en vye.

L'Aide.

C'est bien conclus.

Le Vàrlet.

Il ce remue.

Le Charpentier.

Se faictmon.

Le Filz.

Or doy-je bien louer ton nom, Sainct Loys, noble Roy de France, Oui m'as osté hors de souffrance Et remis la vie en mon corps.

La Femme.

O doulx et gracieux records, Doulx parler plaisant à oyr, 0 voix, qui nous veult resjouyr D'une doulce resjouissance.

Le Filz.

j'ay esté, sans nulle doubtance, Mort et transsy.

Le Mari.

Ainsi le croy.

504 Gringore. [6259

Le Filz.

Sainct Loys, qui fut jadis Roy De France, moyennant la grâce De Jhesus, m'a, en peu d'espace, Ressuscité de mort à vie.

Je l'ay veu, je vous certiffie, Vestu de son habit royal, Cler comme l'estoille journal, Luysant comme le jour adjourne.

Le Mari.

Nostre dueil en plaisir se tourne ; Pour courroux nous avons liesse ; Si devons bien louer sans cesse Saint Loys, qui fut Roy de France.

La Femme.

Ostez nous a hors de souffrance ; Loué soit son nom saint et digne.

Le Filz.

Mère très doulce et bénigne, Pour vostre promesse acquicter, Requis est son corps visiter A Sainct Denis où il repose.

Le Mari.

A ce faire je me dispose ; Mon enfant, demain partirons.

Se Dieu plaist, et te mènerons Avecques nous, sans plus atendre.

Le Popullaire.

Vous luy devez bien grâce rendre.

Et nous aussi semblablement.

Le Charpentier.

Je suis joyeux, par mon serment,

6258] Vie Ms S. Loys. 305

D'avoir veu ce miracle digne.

Loué soit la grâce Divine Que me suis trouvé en ce lieu.

Le Maçon.

Demourez à la garde Dieu, Mes amys.

Le Mari.

A Dieu soyez-vous.

Le Charpentier.

Plus n'avez de dueil et courroux; Cause avez d'estre resjouys.

La Femme.

Dieu mercyons et sainct Loys, Qui a pourveu à nostre cas.

Le Filz.

Mes amys, n'en ignorez pas; Car Jhesus m'a, à sa requeste, Ressuscité, sans plus d'enqueste; Je vueil bien que vous l'entendez.

Le Maçon.

A Dieu soyez vous commandez, Mais le miracle très-fort prise.

Le Marchant.

Je m'en vois à ma marchandise, Incontinant, sans plus d'eslongne.

Le Popullaire.

Et je vois faire ma besongne.

Car je ne pouroie faire mieulx.

Gringore //.

5o6 Gringore. [628^

Le Prieur

DE Saingt- Denis.

Devons-nous pas estre joieux D'avoir dedans ce Monastère Ung Roy de France glorieulx Que gens viennent de plusieurs lieulx Honorer, c'est ung grant mistère ; Nostre Abbé et Révérend Père, Tous les Religieux aussi, En sont fort joyeux.

Le Secrétaire,

Dieu mercy, L'Abbaye en est plus décorée.

Et reveramment honorée, Dont venons remercier Dieu.

Le Prieur.

On apporte icy de maint lieu Gens mallades de toutes sortes, Voire de malladies fortes ; Mais plusieurs sont céans guéris, Dont ne devons estre marris, Mais très-joyeulx.

Le Secrétaire.

Comme on devise, Les Roys Françoys en ceste église Ont mis de très-saintes reliques, Dont nous avons grandes pratiques.

Et aussi le service est grant.

Le Prieur.

Dedans ccste église vient tant De pellerins que c'est merv^eilk; Si est requis qu'on s'apareille Honnestement les recepvoir.

6^07] Vie Ms S. Loys. 307

Le Secrétaire.

Ung chacun en fait son devoir Selon raison.

Le Prieur.

Il le fault faire ; Car notez que le popullaire De soy mesmes est volentif.

Le Malade de fièvres.

Se suis doulloureux et pensif, Las, traveillé, sans nul soullas, Je n'ay pas tort; hellas, hellas, Jour et nuyt n'ay aulchun repos; Car les fièvres m'ont juc' aux os Mengé, et rongé, par mon âme.

Les biens, tant de moy que ma femme, Ay vendus en ma maladie, Et si nul ne me remédie A mon mal. J'ay prins médecines De bruvaiges et de racines.

Et esté en plusieurs voyaiges ; J'ay eu le conseil de gens saiges ; Mais bref je ne sçay plus que faire.

La fièvre m'est si' fort contraire Que suis quasi mort, c'est le point.

Le Mary.

Vellà ung homme en piteux point.

Le Filz.

C'est pitié de le veoir, mon père ; Demandez luy qu'il a, ma mère, Veoir s'on luy peult faire secours.

3o8 Gringore. [6329

Le Mallade.

Bien sçay que mes jours seront cours.

La Femme.

D'où esse que ce mal vous vient .?

Le Mallade.

C'est une fièvre qui me tient, Il y a bien quatre ans passez ; Mes membres en sont si lassez Qu'à peine remuer me puis ; Voyez Testât en quoy je suis ; Certes, je ne vivray plus guière.

Le Mari.

Et que n'avez-vous faict prière A quelque sainct ou quelque saincte, Qui ait ouy vostre complainte Pour la présenter devant Dieu.

Le Mallade.

Hellas, j'ay esté en maint lieu; J'ay tracassé deçà, délia ; J'ay faict par cy, j'ay faict par là ; Mais il ne m'est point amendé.

Le Filz.

Se vous fusséz recommandé A saint Loys, je ne croy point Que n'eusséz esté en bon point Dedens bref temps.

Le Mari.

Soyez asseur, Qui le requiert du bon du cueur, Il luy faict courtoisie et grâce.

6?48] Vie Ms S. Loys. 309

Le Mallade.

Je luy supplie que de moy face Son plaisir.

La Femme.

Nous sommes partis Pour l'aller veoir à Saint-Denis, Où son précieux corps repose.

Le Mallade.

Aller avec vous me dispose, S'il vous plaist.

Le Mari.

Il nous plaist très bien, Et, s'avez affaire de rien En chemin, nous vous aiderons.

Le Filz.

J'ay bon espoir, quant là serons, Que vous trouverez allégé.

La Femme. Vostre mal sera abrégé.

Le Mallade.

J'ay en voz dictz ferme fiance.

Le Mari.

Allons à Saint-Denis en France Le corps sainct Loys visiter.

Icy s'en vont.

Le Charpentier.

Or sus, il nous fault aquicter De besongner; entendez-vous.

Le Maçon.

C'est très-bien dict; mectons-nous tous

10 Gringore. [6565

A besongner d'entendement.

Le Charpentier.

C'est icy endroit proprement Qu'il convient ceste fosse faire.

L'Aide.

Je me congnoys en tel affaire, Et croy qu'il n'y aict menouvrier En ce pays milleur ouvrier Que je suis.

Le Charpentier.

Je n'en doubtepas.

Le Varlet.

Sans esquierre, ligne, et compas.

Je suis ouvrier en molle terre ; De moy ne se fault plus enquerre ; Car mes hostilz sont aguisez.

Le Maçon.

Sans que plus icy devisez, Penser fault de vostre besongne.

Le Varlet.

Frappe, Maumissert.

L'Aide.

Mais toy, congne.

Le Charpentier.

Qu'el soit vidée rie à rie.

Le Maçon.

Depesche, que je ne t'empongne.

Le Varlet.

Frappe, Maumissert.

L'Aide.

Mais toy, congne.

Le Varlet.

J'encouppe.

L'Aide.

J'en taille.

Le Varlet.

J'en rongne.

A cop de pelle, à cop de pic, Frappe, Maumissert.

L'Aide.

Mais toy, congne.

Le Charpentier.

Qu'elle soit vidée rie à rie.

Le Maçon.

Nous avons, en bloc et en blic.

Marchandé en taiche.

Le Varlet.

Tant mieulx.

Nous besongnerons, se m'aist Dieux, Si bien qu'il en sera mémoire. Mais, mon maistre...

Le Charpentier.

Quoy ?

Le Varlet.

Il fault boire, Car j'ay mengé si très salle Que j'en ay le gosier halle, Et puis, par Dieu, la pouldre m'entre Par la bouche dedans le ventre ; Il fault qu'elle soit enrosée.

312 Gringore. L^399

L'Aide.

Regardez quel tendre rosée ; Il est bon à veoir à sa trongne, Ma foy, que ce n'est qu'ung ivrongne ; Il est des hoirs de Jehan Pintart.

Le Varlet.

Hée, mon compaignon, Dieu te gard ; Bien arrivés sommes ensemble.

L'Aide.

De peur que la main ne nous tremble, Allons boire chacun sa foys.

Le Varlet.

Nous en burons, par Dieu, bien troys, Voire, par Dieu, demye douzaine.

Le Charpentier.

Et quelz bons compaignons.

Le Maçon.

A peine.

Le Varlet.

Ouvrier suis de faire videnge.

Le Charpentier.

Sainct Jehan, mais de vider vendenge ; Vellà tout le mestier qu'ilz font.

L'Aide.

A bien peu que cecy ne font.

Nous avons jà fouillé bien bas ; Se ne pensons à nostre cas, La terre tombera sur nous.

Le Charpentier.

Et de quoy vous souciez-vous ?

J'y metray des estaies si fortes,

6425] Vie Ms s. Loys. ^i]

Voire, et de si très bonnes sortes, Que reproche je n'en auray.

Le Maçon.

Et si très bien les scelleray Que jamais ne reculleront.

Le Varlet.

Par ma foy, les terres fondront, Qui n'y mettra remède bref.

Le Charpentier.

Affm d'en venir mieux à chef, En la fosse nous fault descendre.

Le Maçon.

Ainsi le devez-vous entendre.

Le Marchant.

Il me semble qu'en grant dangier Sont les maçons pour abréger, Et aussi sont les charpentiers.

Par mon créateur, telz ouvriers Ont de grant soucy en la teste.

Et n'est pas leur besongne preste Qu'il ne faille mainte negosse.

Dévaliez sont en ceste fosse.

Se me semble, qui est trop creuse; Veu que c'est terre sablonneuse De l'estayer font leurs effors.

Icy tombe la terre sur eulx.

Hellas, les pauvres gens sont mors ; Jhesus, Jhesus, et qu'esse-cy ?

Hz sont mors, je le croy amsi ; Vécy ung bien piteux ouvraige ; Hellas, hellas, et quel dommaige.

[Quel grant malheur.]

314 Gringore. [6445

Le Popullaire.

Et qu'avez-vous?

Le Marchant.

Ses pauvres ouvriers sont trestous Absorbez dessous ceste terre.

Le Popullaire.

Quel remède ?

Le Marchant.

C'est de requerre Saint Loys qu'il leur soit en aide

Le Popullaire.

Mon amy, il n'y a remède ; Se cinq cens mille vies avoient, Pas d'une ne reschapperoient ; Hz sont trop avant enfouys.

Le Marchant.

Requérons Monsieur sainct Loys ; S'il luy plaist, il leur aidera.

Le Popullaire.

Jamais nul n'en reschappera, Mon amy, je vous certiffie.

Le Marchant.

Tant à sainct Loys je me fie Qu'il les préservera de mort.

Mon amy, donnons leur confort ; Je vous prie que soyons songneux D'oster la terre dessus eulx.

Besongnons y, sans plus d'enqueste.

Je le vueil à vostre requeste.

Mais advis m'est que perdons peine ;

6471] Vie Ms s. Loys. ^ly

Au dessus d'eux la fosse est plaine De plus de mille tumberaux De terre.

Le Marchant.

Peines et travaulx Nous prendrons à les déterrer.

En cela ne povons errer Mais y faire aulmosne fleurie ; En ce faissant, sainct Loys prie Que tous les préserve de mort.

Le Popullaire.

Or sus, fouillons, je suis d'acord ; Puis qu'il vous plaist, je le vueil bien ; Mais certes nous n'y gaignons rien, Et si feray à vostre guise.

Le Mari.

Mon amy, entrons en l'Eglise De Sainct Denis, là où repose Le corps sainct Loys ; je suppose Qu'y serez gari, se Dieu plaist.

Le Mallade.

D'y entrer pas ne me desplaist, Mais i entrer de bon couraige.

Le Mari à genoux devant sainct Loys :

Se je te rens foy et hommaige, Sainct Loys, amy de Jhesus, C'est bien raison ; car de dommaige M'as préservé et remis sus.

Las, que ne peulx tu faire plus Que rendre mon filz mort en vie,

314 Gr IN GO RE. [6499

Qui estoit noyé; au seurplus, De toy servir m'es prins envye.

La Femme.

De toy servir m'es prins envye, Sainct Loys, car tu m'as faict grâce A mon filz, par quoy je supplie Que péché d'avec moy s'efface, Affm qu'à Jhesuscrist je face Semce qui me soit propice, Tant que le puisse veoir en face, Apprès l'éternelle Justice.

Le Filz.

Apprès l'éternelle Justice, En Paradis puissons tous estre Et, s'avons faict quelque mallice, Devant Dieu ne puisse apparoistre; Maistre, plaise de recongnoistre Tes servans, car, en gênerai.

Je te recongnoys pour mon maistre; Tu me peulx préserver de mal.

Le Malade.

Tu me peulx préserver de mal, Sainct Loys; à toy m'habandonne.

Une fièvre, propos final, La teste et les membres m'estonne; Et n'ay-je sçeu trouver personne, Qui m'ayt sçeu donner guerison ; En toy est que Dieu me la donne, Se tu fais pour moy oraison.

Le Mari.

Or sa, il fault que devison Du retour.

Le Malade.

Certes, mes amys, En bonne santé suis remis, Dont sainct Loys je remarcye.

La Femme.

Loué soit Dieu, je luy supplie Qu^il nous ait en sa saincte garde.

Le Mari.

Si n'est-il pas requis qu'on tarde A raconter ce cas icy A ses Religieux.

La Femme.

Aussi Très bien empensé je l'avoie.

Mes bons Seigneurs, Dieu vous doint joie.

Le Prieur.

Vous aussi.

Le Mari.

Il est vérité Qu'une très grande advercité Nous advint, pas n'y a huit jours.

Ainsi est qu'il y a ung cours D'eaue au plus près d'un moulin.

Où cest enfant doulx et benyn Tumba dedans, où noyé fut ; Mais, ainsi qu'à saint Loys plut, Il est ressuscité de mort.

Le Prieur.

Vellà miraculeux rapport.

Le Sécretain.

C'est miracle très évident,

^lô Gringore. [<^542

Congnu le très grant accident, Qui estoit arrivé.

Le Mallade.

J'estoie Si travaillé, enmy la voye, De fièvres, (^u'estoie quasi mort, Quand j'ay invoqué pour confort L'aide de sainct Loys. Sans doubte J'ay esté guéri, somme toute, Dont le remercie humblement.

Le Prieur.

Qui le requiert dévotement.

Jamais il ne luy peult mal prendre.

Le Mari.

Nous luy devons bien grâce rendre Du grant plaisir qu'il nous a faict.

Le Mallade.

J'ay esté guéri en effaict De la fièvre qui me tenoit, Et suis certain qu'il y avoit Plus de troys ans.

Le Sécretain.

Mes bons amiys, Merciez Dieu, qui a parmis Que soyez de mal préservez.

Et, s'aulchuns se sentent grevez, S'adressent à sa sépulture.

De cecy ferons escripture Pour mémoire perpétuelle.

Le Prieur.

La haulte puissance éternelle,

6^^61i Vie Ms S. Loys. 319

Mes amys, vous vueille conduire.

Le Mari.

Il est saison qu'on se retire Chacun dans son quartier.

Le Malade.

Allons, Et le miracle ne celions, Qui est de plusieurs approuvé.

Le Popullaire.

J'ay tant fouy que j'ay trouvé Les ouvriers, je vous certifie.

Le Charpentier.

O sainct Loys.

Le Marchant.

Hz sont en vie.

Le Maçon.

Tu nous as de mort préservez.

Le Popullaire.

Vécy terrible fantaisie.

L'Aide.

O sainct Loys.

Le Marchant.

Hz sont en vie.

Le Varlet.

Eureux est qui en toy se fie.

Le Marchant.

De les tirer tost achevez.

Le Charpentier.

O sainct Loys.

320 Gringore. [(^572

Le Marchant.

Hz sont en vie.

Le Maçon.

Tu nous as de mal préservez.

Le Charpentier.

Mes bons amis, savoir devez Que sainct Loys si soustenoit La terre qui sur nous estoit, Et, soubz son sainct habit royal, Nous gardoit d'avoir auchun mal; Nous l'avons veu visiblement.

Le Marchant.

Qui sainct Loys dévotement Requiert en bonne intencion.

Il a en fin, sans fiction, Tout ce qu'il luy plaist requérir.

Le Popullaire.

Prions qu'il vueille secourir Et sa gloire magnifester A ceulx qui veullent augmenter Sa très dévote Confrarie.

Il vous plaira vous contenter.

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