‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 11 sur 33 · OYS · texte numérisé non relu

OYS

Où en prendray-je, mon enfant?

Le Filz.

Sang bieu, si je n'ay du contant, Vous ne l'aurez pas davantaige ; Empruntez de l'argent sur gaige, Se n'en avez de monnoyé.

Vous n'avez pas tout desploié Vostre trésor.

La Mère.

Helas, helas, Mon filz, se prenois ton repas Avec moy, plus ne despendroye Que je fais, et si en seroie Plus honorée et toy aussy.

Le Filz.

Que me tienne avec vous ycy Sans hanter les bons compaignons-f* Rien, rien; à gauder nous baignons Et faisons mille bonnes chères.

Et n'y a choses, tant soient chères^ Qu'on n'ait par argent. Sans doubtance.

Passer temps vueil, vivre à plaisance.

Tandis que je suys en jeunesse Et, mais que je vienne en viellesse.

Je prendray travail et soucy.

La Mère.

Je te diray sur ce cas cy Qu'il est de faire. Tu yras Vers ton parrain, et luy diras Qu'il te preste sans grant langaige Dix escus, voire sur bon gaige Et je luy envoyray par toy.

Le Filz.

Mon parrain a assez de quoy Prester argent; je m'y en voys.

Je gauderay à ceste foys, Mais que j'aye reçu dix escus, Et m'en yray battre ses culz.

Mais que je voy de beaulx visaiges.

Le Marchant.

Sire, qui sçavez les usaiges De bien goVerner la police, Je vous viens demander justice ; En vous est mon seul reconfort.

ESTIENNE

Comptez-moy s'on vous a fait tort, Mais aussy ne me mentez pas.

Le Marchant.

Je vous compteray tout mon cas.

En garde ay baillé sans doubtance A l'hoste de l'Escu de France Deux cens escus ; il ne veult point Les me rendre. Vellà le point.

Si vous supplie qu'il soit mandé Devant vous.

ESTIENNE

Dieu a commandé Qu'on ne face tort à aultruy.

Bien, bien, je séray aujourduy Que c'est et d'ont vient le deffault.

Allez le me quérir, Hérault; Despeschez-vous.

447<^] ^'^ ^^ ^' LOYS. 203

J'en suis contend; Car certes mon vouloir prétend D'acomplir vostre voulenté.

Le Filz.

Dieu vous tienne en prospérité, Monsieur mon parrain.

ESTIENNE

Mon filleul, Que dites-vous .f* Sçavoir le vueil ; Desclarez-moy vostre couraige.

Le Filz.

Ma mère vous prie que sur gaige Luy prestez dix escus.

ESTIENNE

Pourquoy faire.?

Esse chose si nécessaire ^ Quelqu'un la veult-il travailler ?

Le Filz.

Mon parrin, c'est pour me bailler; La vérité vous en devise.

ESTIENNE

Menez-vous quelque marchandise?

Le Filz.

Nenny, c'est pour passer le temps.

ESTIENNE

A ce que je voy et entends Vous estez ung mauvais garçon.

Se faictez en ceste façon, Certes vostre mère sera

Destruite, et en la fm fauldra, S'aultre que vous n'y remédie, Qu'elle voise chercher sa vie, Et n'y auroit point de raison.

Mon filleul, gardez la maison, Et besongnez ; vous ferez bien.

Car vous ne povez gaigner rien A hanter ung tas de paillars Pippeurs, macquereaulx et pillars, D'ont il ne peult nul bien venir.

Le Filz.

Je m'en sçauroie tenir.

ESTIENNE

Vous congnoissez que vostre père Est trespassé, et vostre mère N'a soustenance que de vous, Et vous hantez ung tas de foulx Qui veulent vos biens détenir.

Le Filz.

Je ne m'en sçauroye tenir.

ESTIENNE

Il fault hanter vostre pareil Et lesser le mauvais conseil Qu'avez accoustumé de suyvre; Car cela vous pourroit trop nuyre, Mon filleul, au temps advenir.

Le Filz.

Je ne m'en sçauroye tenir.

Entendez mon oppinion.

ESTIENNE

Vous ne sauriez! Ha, non, non.

Je vous prometz que sy ferez.

Par ma foy, vous les lesserez, Vueillez ou non, et vous promectz Qu'avec eulx vous n'yrez jamais, Et sy ne despendrez les biens Vostre mère, puys que je vous tiens Pour le jour d'uy dessoubz ma main.

Le Filz.

Je vous crye mercy, mon parrain.

ESTIENNE

Pensons à vostre conscience.

Je vous condampne par sentence D'estre ennuyt au gibet pendu Et estranglé. Au résidu, Bourreau, prenez ce mignon tost.

Le Bourreau.

Fait sera, monsieur le Prévost, Subget suys ; obayr vous doy.

Estienne.

Ostez lay hors de devant moy.

Le Filz.

Helas, helas, miséricorde.

Le Bourreau.

Vécy une assez grosse corde Pour vous lier bien seurement.

Le Varlet.

Il y a desjà longuement Que ne gaignasmes nulz deniers.

Le Bourreau.

Quand les Prévostz estoient fermiers.

2o6 Gringore. [4K^

Mon varlet, vous devez entendre Que jamais ilz ne faisoient pendre Les gens, se ce n'est par la bource.

Le Varlet.

Nous avons eu bonne despence Depuys que ce Prévost ycy Est venu.

Le Bourreau.

Voire, Dieu mercy, Nous en aurons la bource plaine.

Le Hérault.

Hoste, il convient que je vous maine Vers le Prévost.

L'Hoste.

Et pour quoy faire?

Le Hérault.

Luy mesmes vous dira l'affaire, Mais que soyez par devant luy.

L'HOSTE

Je n'y puys aller aujourduy.

Le Hérault.

Il fault donc que je vous y maine, Car il m'est ainssy commandé= Honnestement vous a mandé ; Que n'y venez-vous ?

L'Hoste.

Bien, j'yray Avecques vous, et m'y rendray Affm que saiche qu'il veult dire.

Icy vont devers le Prévost.

4564] Vie Ms S. Loys. 207

Le Filz.

Or doy-je bien l'heure maudire Que je fus né. Hélas, hélas, J'ay trop prins plaisir et soullas A vivre délicatement.

Faulte de bon gouvernement Me fait recepvoir mort cruelle.

Je n'eusse cuidé mon parrain Estre vers moy sy inhumain Ne qu'il m'eust fait tel vitupère.

L'HOSTE

Dieu vous gard de mal, mon compère.

ESTIENNE

Le bien venu soyez. Or ça, Ce marchant, que vous voyez là, Ung an a en ceste saison Qu'il estoit en vostre maison.

Et vous bailla, ainsy qu'il dit, Deux cens escus.

L'OSTE

Je soye mauldit De Dieu, s'oncques je les reçeuz.

Ne s'oncques le marchant congneuz Que velà.

ESTIENNE

Que voullez-vous dire î Le Marchant.

Je vous promectz, par ma foy, sire, Qu'en sa maison je luy baillay Deux cens escuz, et m'en allay En mon pays.

2o8 Gringore.

L'HOSTE

Il ment, il ment; Jamais je n'en eus mandement; Pas ne fault croire son babil.

ESTIENNE

Pour quoy les demanderoit-il ?

Il fault qu^il y ait de Tabus.

Le Marchant.

Je luy baillay deux cens escus, Par ma foy.

L'HOSTE

J'ay jà dit que non.

Oster me veult mon bon regnon.

Que soys absoubz de ce cas cy.

Le Marchant.

Jamais Dieu n'ayt de moy mercy S'il ne les a euz.

ESTIENNE

à par soy.

C'est grant chose.

Je ne sçay comme je dispose De ce cas cy. Le vitupère, Se croy-je, en est à mon compère, Car je luy voy muer couleur.

Il est requis, pour le milleur, Qiie je le tire ung peu à part Devant que je face départ; J'en séray la vraye vérité.

— Compère, il est neccessité Que vous parlez à moy deux motz.

4606] Vie Ms S. Loys. 209

L'HOSTE

Très voulentiers.

Icy se retirent à part.

ESTIENNE

Tout à propos Je vous avoye mandé, en somme, Affm de contenter cest homme.

Car à ce qu'il dit je suppose Qu'il vous a baillé quelque chose ; S'ainssy est, j'en cheviray bien ; Compère, rendez luy le sien Incontinent et sans demeure.

L'H'OSTE

Je ne sçauroie pour ceste heure ; Mais voècy ce que je feray ; Trente escus vous en donneray Par ainssy que seray absoubz Du demourant.

ESTIENNE

Or taisez-vous ; Vous les avez eus, il suffist.

L'HOSTE

Je sçay bien qu'aymez mon prouffit, Mon compère, et que ferez bien Que de cecy il n'aura rien ; Par ainssy vous m'enrichirez, Et pour vostre peine en aurez Trente escus.

ESTIENNE

J'entens bien le cas, Que videray, n'en doutez pas, Incontinent en jugement.

Gringorell 14

L'HOSTE

Trente escus aurez promptement; Mais aussi bons termes tenez.

ESTIENNE

en jugement.

Or çà, marchant, vous soustenez Qu'avez baillé deux cens escus A cest homme cy.

L'HOSTE

Sont abbus ; Il le fait pour me donner blasme.

Le Marchant.

Je les luy baillé, par mon âme, Et n'y avoit que luy et moy.

Estienne.

En effect, à ce que je voy, De vous les a euz et reçeus.

Vous aurez voz deux cens escus Contans ; plus n'en soit répliqué, Et son bien sera confisqué Au Roy; en cest estât l'ordonne.

Et, au regart de sa personne, Pour le meffect qu'il a commis, Sentencie qu'au gibet soit rais Auquel il fmera sa vie.

L'Hoste.

Le dictez-vous par moquerie?

Certes ouy, comme je pense.

Estienne.

Je le desclaire par sentence.

Ennuyt sera exécutée.

4653] Vie Ms S. Loys. 21 1

Bourreau, la vie luy soit ostée Au gibet; oste lay d'ycy.

L^HOSTE

Compère, je vous crie mercy.

ESTIENNE

De rien n'y sert le comperaige.

Vous passerez par ce passaige Puysque suys commis en l'office Oli il fault que face justice; Je la feray, sans plus attendre.

Au grant, au petit et au mendre; Car le bon Roy le veult ainsy.

Le Popullaire.

Je suys esbahi de cecy.

Le Prévost n'excuse personne ; Aussy tost sa sentence donne Sur ses parens, amys, compères, Voisins, enfans de ses commères, Comme il fait sur les estrangiers.

Par quoy je suys hors des dangiers Quant je voys Jà où j'ay affaire.

La Mère.

Et où vas-tu, le Popullaire?

Le Popullaire.

Je voys au gibet sûrement.

Le Prévost a en jugement Condampné à mort son compère, Aussy le filz de sa commère, Qui estoit son propre filleul.

La MÈRE.

0, que j'ay à mon cueur de dueil!

Mes membres sont tous desconfiz.

Je cuyde moy que c'est mon filz.

D'y aller feray dilligence.

Il vous fault prendre en pacience La mort, mes amys.

Le Filz.

Doulce dame, Je te recommande mon âme Et à Jésus, ton filz tant doulx.

La Mère.

Je vous crie mercy à genoulx, Mon compère.

Estienne.

Qu^esse, m'amye.''

La Mère.

Las, vous vouliez priver de vie Vostre filleul. Ha, mon compère, Monstrez cuer piteux à la mère, Et luy rendez son cher enfant; Las, ne soyez pas consentant Que je fine en douleur mes jours.

Estienne.

Il vous a fait de meschans tours.

Et encor plus vous en feroit Qui plus vivre le lesseroit.

Il fault qu'il meure, à bref langaige.

La Mère.

C'est deshonneur pour le lignaige.

Estienne.

Non est, non. Je vous certiffie

4696] Vie Ms S. Loys. 213

Qu'il n'y a si grande lignye Où il n'y ait bien à redire, Ma commère, qu'on se retire; Car aultre chose n'en aurez.

Doresnavant vous mengerez Vostre pain en paix.

La Mère.

n est force Qu'endure ceste dure estorce, Et qu'à mon logis me retire.

Helas, helas, à grant martire On va mon cher enfant livrer.

ESTIENNE

Bourreau, il te fault délivrer.

Abrège toy, fais la justice.

Le Bourreau monte.

Cuydez-vous que je soys novice En tel cas.f* Mon amy, montez.

Le Varlet.

Gardez bien que ne descontez Les eschelons de ceste eschelle.

Le Bourreau l'atache.

Faut-il que ce paillart grumelle ^ Me veux-tu mon mestier aprendre.

Le Varlet.

Cestuy cy est tout prest de pendre ; Ne le fault que monter en hault; Faictez faire le soubressault A cestuy là quant vous vouldrez.

2 14 Gringore. [4726

estienne.

Bourreau, tous deux les despendez Quant ilz auront fine leur vie.

Le FiLZ.

Au nom de la Vierge Marie, Priez tous Jesucrist pour moy.

Mon amy, dictez après moy In manus.

Le Filz.

In manus, etc.

Le Bourreau,

// le gette :

Le velà despesché, Gaillart.

Le Varlet.

Vous estez ung maistre pendart Et au mestier abille expert ; Par voz ouvraiges il appert, Mais vostre mestier est infâme.

L'HOSTE

Priez Jésus pour ma povre âme.

Mes amys ; car en ma conscience Je prens la mort en pacience.

Aussy je Tay bien deservie ; Sy a 'tout homme qui regnie Les biens qu'on lui baille à garder.

Le Bourreau.

Mon amy, il fault regarder Que nous sommes mortelz trestous ; Jésus aura pitié de vous ; Mercy prent souvent du pécheur.

4753] Vie Ms S. Loys. 215

Le Varlet.

Mon maistre est devenu prescheur; Regardez quel bon catohque.

L'HOSTE

0 faulce et mauldite pratique, Par avarice m'as fait faire Le cas, lequel me fait deffaire ; One vouloir rendre l'argent n euz.

Mon amy, dictes In manus.

L'HOSTE

In manus, etc.

Le Bourreau le getîe^ Esse gentement besongné.?

Le Varlet.

Ouy, vous l'avez empoingné Par le collet bien seurement.

Auray-je quelque habillement, Mon maistre.?

Le Bourreau.

Tu peulx bien entendre Qu'il nous les fault premier dépendre Que parler de cela.

Le Varlet.

Trop bien.

Mais j'ay paour qu'en la fin n'aye rien; Car vous estez trop variable.

Le Bourreau.

Tais toy, tais toy, soustiens ce chable,

2i6 Grîngore. [4752

Et ne me romps point le cerveau.

Icy les des pendent.

Le Popullaire.

Le prévost Estienne Boyieau Est ung justicier ordinaire.

Le Hérault.

Il te garde, le Popullaire, Que ne soys robe ne pillé.

Le Popullaire.

Aussy on m'a bien estrillé Devant qu'il fust Prévost eslu.

Le Hérault.

Le bon roy Loys a voullu Qu'il ait eu gaiges suffisans.

Le Marchant.

A Seigneurs, Bourgoys et Marchans Il fait droicturière justice.

Le Popullaire.

Bien luy appartient telle office, Car il fait justice bien grande.

Le Hérault.

Le Roy le veult et luy commande; Car il veult que son peuple en paix Soit entretenu désormais, Sans le piller ne molester.

Le Marchant.

Messeigneurs, vous devez noter Que le Roy veult justice faire

47 J 7] Vie Ms S. LoYS.

Durant son temps au Popullaire; Et qui pille autruy ou cabasse Est condampné en peu d'espace A mourir; ce sont les edictz.

Dieu nous doint paix et Paradis.

Amen.

RAISON PAR TOUT

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