‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 8 sur 33 · LE TROISIESME LIVRE · texte numérisé non relu

LE TROISIESME LIVRE

L'Empereur Frédéric commence le iij^ livre.

e suis pensif, desplaisant, fantasticque, I Troublé en cueur, despit,melancolicque.

Et je ne scay que grant Deable il me r^ fault, Fors que j'ai dueil du los très autentique Du roy Loys, qui est si magnifique Que son nom est renommé bas et hault.

Très voullentiers lui livrasse Tassault; Mais il est trop puissant et vertueulx; Maulgré en ait le puissant Dieu des Dieux.

Noble Empereur Frédéric, bon courage; Par mon moyen le Roy à mort mectrons.

L'Empereur.

Il est hardy, riche, puissant et saige.

OULTRAIGE

Parlez à moy.

1429] Vie Ms S. Loys. 67

L'Empereur.

Et qui es-tu ?

OULTRAIGE

Oultraige-; De brief à bout vous et moy en viendrons.

L'Empereur.

Au roy Loys par Oultraige ferons Du sanglant pis que nous lui pourrons fère.

Oultraige.

Se me croyez, en secret le tuerons.

L'Empercur.

Conseil fauldroit avoir sur cest affaire.

Oultraige.

Le Roy Loys est prince débonnaire Qui veult avoir, nonobstant sa puissance, A tous princes amour et aliance.

Vellà le point où il fault regarder.

S'il vous piaisoit par quelq'un le mander Qu'il transportast son magnifique honneur Par devers vous et vint à Vaucoulleur, Il y viendroit sans doubte à peu de gens. Puis voz soudars seroient très dilligens De le prandre ou le livrer à mort.

C'est Oultraige qui parle; mais au fort Je m'y consens, et la charge vous baille De l'assaillir.

Oultraige.

N'ayez paour que j'y faille ; En temps et lieu me metray en arroy.

68 Gringore. [1452

L'Empereur.

Par Oultraige j'assailleray le Roy Et feray tant que par faincte coulleur Vers moy viendra jusques à VaucouUeur, Où il sera par Oultraige surpris.

Oultraige.

C'est bien fait, c'est bien entreprins; Monstrez vostre force et puissance.

L'Empereur.

Messaiger, vers le Roy de France Il faut aller présentement.

Le Messaiger.

A vostre bon commandement Suis prest, très redoubté seigneur.

L'Empereur.

Dis lui qu'il vienne à VaucouUeur Parler à moy et que lui prie; Car je vueil à sa Seigneurie Pour grans choses parlementer, Par quoy te fault dilligenter Affm qu'en sache la response.

Le Messaiger.

Devant que le soulleil resconse.

Je parleray à sa personne.

Le roy Loys je t'habandonne A prendre prisonnier, Oultraige.

Tu le guecteras au passaige.

Et là, sans espoir de confort, Le livreras soudain à mort

147^1 Vie Ms S. Loys. 69

Ou prisonnier me le rendras Entre mes mains.

OULTRAIGE

Ne doublez pas Qu'il ne soit surprins de par moy.

L'Empereur.

Si une fois je tiens le Roy De France, je donneray Et son royaulme annexeray Avec mon père.

OULTRAIGE

Ouy sans doubte.

Je luy presenteray la jouxte Pour veoir s'il est bon combateur.

Le Messaiger.

Salut, révérence et honneur Au très xrestien Roy des François De par l'Imperateur courtoys Saigement gouvernant l'empire.

Le Roy de France.

Qu'esse que le Hérault veult dire.?

Le Messaiger.

L'Empereur Federic vous prie Qu'il plaise à vostre Seigneurie A Vaucoulleur vous présenter; Voulloir a de parlementer Avecques vous de plusieurs choses Qui sont en son esperit encloses, Lesquelles vous veult reveller.

Le Roy.

Di lui que sans dissimuler A Vaucoulleur je me rendray Et voijllentiers escoutteray Son voulloir et son bon plaisir; Car certes j'ay très grant désir De savoir pourquoy il me mande; Autre chose je ne demande Qu'avoir amour à tout le monde.

Velà le point où je me fonde, Et aussi je m'y doys fonder.

Le Messaiger.

A l'Empereur, sans plus tarder,

En feray rapport en brief temps.

Le Roy.

Chevallerie, je pretens Aller devers l'Imperateur Federic, qui à Vaucoulleur M'atend. Or deliberez-vous De vous transporter avec nous En pompe et estât triumphant.

Bon Conseil.

Très redoubté prince puissant.

Ne allez pas sans savoir comme.

Federic, Empereur de Romme, Comme j'entens, a tel couraige Qu'il fait ses choses par Oultraige ; Sans lui ne va en aucun lieu.

J'ay tousjours ma fiance en Dieu Qui conduict mon train, mon arroy.

517] Vie Ms S. Loys. 71

J'ay Bon Conseil avecques moy, Et Chevallerie.

Bon Conseil.

Ainsi Ne povez faillir, Dieu mercy, A bien conduire vostre cas.

Le Roy.

Or allons prandre noz esbas Juc' à Vaucoulleur.

GHEVALLER;IE.

Or allons; Car, cher sire, savoir voulions Que FEmpereur nous vouldra dire.

Hz s'en vont à Vaucoulleur.

L^Empereur.

Oultraige.

OULTRAIGE

Sire.

L^Empereur.

Je désire Tenir Loys, le Roy de France, Par vostre moyen en souffrance ; Autrement je mourray de dueil.

Oultraige.

Soyez tout certain que je vueil Nuyre aux bons et les tourmenter Et les mauvais soliciter En leurs besongnes et affaires.

Il fault le Roy Loys deffaire.

Si possible est.

72 Gringore. [i$34

oultraige.

J'y mettray peine.

Le Messaiger.

Haulte Magesté souveraine Le Roy Loys devers vous vient Triumphaument, comme appartient, Avecques sa Chevallerie En armes.

L'Empereur.

Vecy dyablerie.

Le Messaiger.

Son armée est puissante et forte.

Oultraige.

Taisez-vous, j'en cheviray bien.

Le Messaiger.

Oultraige, vous n'y ferez rien; Sur eulx n'aurez jà advantaige.

L'Empereur.

Ne pourrois-je par mon Oultraige Suspendre et destruire le Roy.?*

Le Messaiger.

Nenny.

L'Empereur.

Qu'en despit de la loy Maugré en ait Dieu et sa mère.

Se m'est peine la plus amère Que puisse endurer aujourd'huy.

Le Messaiger.

Si vous plaist de parler à luy, Il approche près.

I5$$] Vie Ms S. Loys. 73

L'Empereur.

De parler A luy et de lui reveller Mon cas, il n'est pas convenable; Car j'ay failly, de par le Dyable, A faire ce que j'entendoye.

Pour le trahir je Je mandoye; Mais il s'est bien gardé de moy.

OULTRAIGE

Qu'est-il défaire?

L'Empereur.

Je n'y voy Autre remède, veu son train.

Fors de lui mander que soudain Il m'est prins une maladie.

Le Messaiger.

Puis qu'il vous plaist que je lui die Très voullentiers je lui diray.

L'Empereur.

Va tost, 'car je ne parleray Point à luy.

Le Roy.

Près de Vaucoulleur Nous approchons, où l'Empereur Doit faire avec moy parlement.

Le Messaiger.

Cher sire, il est soudainement Pris à l'Empereur ung grant mal Et a cuidé, propos final, Rendre l'ame, par quoy ne peult Parler à vous.

74 Gringore. [M^o

Ou il ne veult ; Il y a de la fantasie.

Quant a veu la Chevallerie Avec vous, il a contreffait Le malade ; car en effect Par Oultraige vousyoulloit nuyre.

Bref il ne tache qu'à destruire Les gens devotz et vertueux.

Le Roy.

Dieu, puissant et victorieux, Sçait et congnoist ce qu'il nous fault.

Bon Conseil.

N'artez plus cy, prince très hault; Craignez que voz gens soient periz.

Le Roy.

Et bien retournons à Paris.

C'est nostre ville cappitalle, Où nostre magesté royalle Est honorée du popullaire.

Le Popullaire.

Cuidez-vous que je me doye taire De cecy? Esse la raison Que l'Empereur par traison Ait mandé le Roy noble et saige Et le voullojr par son Oultraige Mettre à mort. Il n'est pas humain Et le puis réputer villain; Car, affm que je le vous die, Villain est qui fait villenye Et Noble qui fait la noblesse.

i6io] Vie Ms S. Loys. 75

L'Empereur.

Je cuidoye par ma subtillesse Mectre par Oultraige et Traison Le bon Roy Loys en prison.

Mais j'ay failly à l'entreprise, Par quoy je vueil nuyre à l'Esglise Desormès et la tourmenter, Et, pour mieulx la persécuter, Oultraige, qu'elle soit taillée Batue, tempestée, mutillée De plusieurs divers batemens.

Prens calices et ornemens ; Fais du pis que tu pourras faire.

Oultraige.

Je ne vueil aller au contraire De vostre plaisir; je me vente Qu'en bref l'Esglise militante Souffrira des maulx largement.

L'Esglise.

Je congnois qu'au gouvernement De l'esglise est un bon pasteur, Qui a esté médiateur De me tenir en ma franchise.

Par mon nom suis nommée l'Esglise, Instituée du Créateur, Qui metz les mondains hors d'erreur, Et les reduictz en bon mémoire.

Le Père sainct, nommé Grégoire, La papalité entretient Et à son povoir me soustient, Appaisant tout discord et guerre; - Si devons bien à Dieu requerre Que nous maintienne en cest estât.

76 Gringore. [i<^30

OULTRAIGE

Je vueil par manière d'esbat, Pour venir à mon entreprise, Mectre decyme sur l'Esglise.

L'Empereur le commande ainsi.

Haulla, holla, qui est icy?

Hau, faictes-vous la sourde oreiller'

L'Esglise.

Et qu'i a-il .?

Qu'on s'apareille Tost du decyme me bailler.

L'Esglise.

Quoy, me voullez-vous travailler Maintenant ?

OULTRAIGE

Paix, vieille bigotte; Baillez le moy que ne vous oste Touz voz biens à peu de langaige.

L'Esglise.

Nous veult l'Empereur par Oultraige Le decyme faire paier.

Oultraige.

Garde-toy bien de délayer, Autrement tu auras des coups.

L'Esglise.

Je vous prie, traictez moy tout doulx.

Sans en ce point me désoler.

L'Empereur me deust consoler Et par Oultraige me desolle.

i6$6] Vie Ms S. Loys. 77

OULTRAIGE

J'emporteray, meschante folle, Voz aournemens et vos calices.

L'ESGLISE

Oultraigeux et excessifz vices Qui prenez les sainctz instrumens Pour faire les divins offices Appartenans à sacremens, Maulditz mondains, embrassemens D'Orgueil et de Concupiscence Font prandre vos esbatemens De me piller en dilligence.

Helas, pensez-vous point Foffence.

Que commettez, gens exécrables, Quant vous touchez par violance Sur dévotes gens vénérables ?

OULTRAIGE

Et çà, çà, de par tous les Dyables, Sancte sanctorum meritis, J'emporteray cecy gratis.

Puis on pensera du sourplus; L'Empereur l'a ainsi conclus; Homme n'y peult remède mectre.

L'ESGLISE

Je le donneray à congnoistre Au Pape Gringoire de bref, Qui endurera ce meschef A grant peine, mais qu'il le saiche.

Le Popullaire.

Par Dieu, l'Empereur est bien lasche De tourmenter ainsi l'Esglise

78 Gringore. [1684

Par son Oultraige. Je ne prise Point cela. Au regard, de moy, C'est très mal oserver la loy ; Ce n'est point crainct Dieu offenser.

Ainsi comme je puis penser Il ne lui scauroit bien venir.

Le Pape Grégoire.

Dieu vueille que puisse tenir En paix l'union de l'esglise, Et que la paix, des bons requise, Soit en toute la crestienté; Car l'humain genre est tourmenté Pour péché qui le suppedite, Et est cupidité maudite ■Racine de tous maulx, la cause Des maulx qu'on a à peu de pause Dont sont plusieurs souillez^ poluz.

Le Cardinal Blanc.

Aucuns princes sont dissolus, Principallement l'Empereur, Qui veult, comme dissipateur, Destruire les biens de l'esglise.

Puis ung peu a fait entreprise De décyme prandre sur elle Et la veult tenir en tutelle, La bâtant et la molestant.

Le Pape.

Se contre elle va debatant.

Honneur n'y aura à la fin.

Le Cardinal.

Homme dévot, doux et benyn Requis est d'y mectre ordonnance.

1709] Vie Ms S. Loys.

Le Pape.

Cardinal, vous yrès en France Par devers le Roy très crestien, Qui a toujours esté moien Remettre mes prédécesseurs En leur sieige, comme augmenteurs De la foy, qui vous aydera En voz fins et supportera; Car honneur ayme et loyaulté.

Privez de la communaulté De saincte Esglise l'Empereur Comme rebelle céducteur; La puissance je vous en donne.

Le Cardinal.

Ne doutez que je n'abandonne Corps et biens, je vous en advise, Pour mectre l'Esglise en franchise Puis qu'ay secours du Roy de France.

Le Pape.

Je vous donne toute puissance Touchant ce cas.

Le Cardinal.

Je m'y en voys Et m'adresseray aux Françoys, Qui de l'Esglise sont secours.

Le Roy.

L'empereur Federic tousjours L'Esglise veult persécuter Et par Oultraige exécuter Plusieurs maulx. H est desloyal Traistre, qui fait beaucoup de mal,

8o Gringore. [1734

Tant à la temporalité Comme à spiritualité; Point ne monstre couraige franc.

Bon Conseil.

J'entens que le Cardinal Blanc Vient devers vostre Magesté Remonstrer sa crudelité, Voullant assembler vos Prelatz Pour remédier à ce cas Qui est oultraigeux, dissolu.

Le Roy.

Mes prédécesseurs ont voullu Les Papes en toute saison Soutenir, et selon raison Les vueil entretenir aussi.

Le Pape m'a transmis icy Vers vostre Magesté Royalle Espérant qu'amour filialle Vous monstrerez à vostre père.

Le Roy.

Très bien soyez venu. J'espère Vous ayder, se voy que vous nuysse, Ainsi que vray fils de l'Esglise; Asseuré de moy vous tenez.

L'Esglise.

Cardinal Blanc, très bien venez; J'ay besoing de vostre secours.

L'Empereur me fait tous les jours Prison, oultraige, plusieurs maulx.

I754I Vie M s S. Lo Y s.

Le Cardinal.

Congnu qu'il est si traistre et faulx, Et qu'il hait amour, loyaulté, Privé de la communauté Soit de saincte esglise.

L'ESGLISE

Hellas, Je m'esbahis bien qu'il n'est las De me tourmenter en ce point. ■

Le Cardinal.

Pour faire le cas mieulx à point, S'il vous plaist, nous assemblerons Voz Prelatz et nous trouverons A Meaulx.

Bien je le vous accorde, Mais l'Empereur plain de discorde A peine vous obéira.

Le Cardinal.

Excommenié dont sera De la puissance apostolique.

Bon Conseil.

Il veult l'esglise catholicque Grever, ce qu'il ne doit pas faire.

Le Cardinal.

Allons penser de notre affaire A Meaulx.

Le Roy.

Dieu vous vueille conduire Et saincte esglise en paix réduire Par sa puissance supernelle.

Gringore II. 6

82 Gringore. [1775

Le Messaiger.

Sire, il y a quelque nouvelle En France à l'encoptre de vous; Les Prélatz s'assemblent trestous Pour vous faire quelque finesse.

L'Empereur.

Qui esse qui ce mestier dresse Contre ma noble seigneurie.^

Le Messaiger.

Cher sire, je vous certiffie Qu'ung cardinal est arrivé, Qui vous a benny et privé De communaulté de l'esglise.

L'Empereur.

Cuidez-vous que je me desprise Pour cella.'^ De ses mauldissons, Excommuniemens et façons, Il ne m'en chault pas d'un seul double.

Oultraige.

Qu'i a-il.?

L'Empereur.

Qu'on trouble L'esglise plus qu'el ne fut oncques.

Oultraige.

Il fauldroit prandre et ravir doncques Les chasubles et corporaux Et les abbis sacerdotaulx, Pour appliquer à vostre usaige

L^Empereur.

Fais du pis que tu peulx, Oultraige,

1798] Vie Ms S. Loys. 83

Et, s'il y a femme ny homme Q^ui contredie, tue et assomme^ N'espargne point le sang humain.

OULTRAIGE

Vous en orrez devant demain Parler en terrible façon.

L'Empereur.

Oultraige?

OULTRAIGE

Sire.

L'Empereur.

J'ay soupçon Que ce Cardinal en substance Ne maine les Prelaz de France A Rome pour me déposer, Par quoy il te fault disposer De garder les pors et passaiges.

Sire, je scay bien les passaiges.

De me gouverner en tel cas Et vous envoyer les Prelaz Prisonniers, si je les y treuve; Sur eulx je feray telle espreuve Qu'à jamais mémoire en sera»

L'ESGLISE

Hellas, hellas, et que fera Ton Esglise, mon Rédempteur, Laquelle est par l'Imperateur Federic à ce point troublée ; Tu congnois bien qu'el est comblée De pleurs et de gemissemens ;

84 Gringore. [1821

Ses vaisseaux et ses paremens Sont mis à faire choses viles.

OULTRAIGE

Entrer me fault es domicilies

De l'Esglise, pour ses biens happer,

Et, s'elle dit mot, la frapper

Comme ung asne qui passe ung pont.

De quoy servent prebstres qui ont

Ung tas d'argent en maniement.?

HoUa, hau.

L'Esglise.

Trop irreveramment Entrez en ce saint habitacle Et vous monstrez symonyacle Par opprobres que vous y faictes.

Prendre vueil sur ces entrefaictes Chappes, chasubles et tunicques.

J'en feray abbis magnifiques Pour vestir les princes royaulx; De ses délyez corporaulx Feray atours de damoiselles.

L'Esglise.

Las, vécy piteuses nouvelles.

Les Prelas.

Comme quoy.?

L'Esglise.

Ung terrible cas.

Certes, très révérends Prélatz, L'Empereur fait par son Oultraige En l'Esglise si grant dommaige

84$] Vie Ms S. Loys. 85

Qu'oncques tel ne fut aprouvé.

Le Cardinal.

Sçait-il pas bien qu'on Ta privé De l'amytié de saincte Esglise.

L'ESGLISE

Il le sçait bien, mais il desprise Trestous voz excommuniemens, Et d'aubes, amys, paremens, Sathalites en maintes guises En font des mouchoers et chemises, De chasubles font des pourpointz Et de chappes vestemens maintz Par rOultraige de l'Empereur.

Il est requis à ceste erreur Remédier, devotz prelatz.

L'ESGLlSE.

L'Empereur prive de soullas Tout le clergié, c'est grant pitié; Il n'y a aucune amytié En luy ; il est de faulx affaire.

Les Prelatz.

L'Esglise, il vous est trop contraire Dont il nous en fait à tous mal.

L'Esglise.

0 très révérend Cardinal, Remédiez à ma doulleur, Et m'ostez hors du grant malleur, Où par l'Empereur je suis mise.

Le Cardinal.

Affin de mectre en paix l'Esglise,

86 Gringore.

Je vous diray que nous ferons; A Romme nous transporterons Où le Pape tient résidence, Lequel donnera sa sentence Dessus l'Empereur.

Les Prelatz.

C'est bien dit.

Je ne metz point de contredit D'aller avec vous pour ce fait.

Le Cardinal.

Les nefz trouverons en effect Apprestées au port de Venise.

Les Prelatz.

Il est requis que pour l'Esglise Nous mectons tous à l'adventure.

L'Esglise.

Saincte et dévote Prelature, Jhesus rédempteur, qui vouUut Souffrir mort pour notre salut, Vous vueille mener à bon port.

Le Messaiger.

A l'Empereur feray rapport De cecy, luy racomptant comme Prelatz veullent aller à Romme Pour le condempner.

L'Empereur.

Je pensoye Pour savoir qui a mis en voye Le cardinal Blanc pour aller En France.

1889] Vie Ms s. Loys. 87

Le Messaiger,

C'est pour anuller Vostre pouvoir, prince puissant, Et vostre hault bruyt florissant Condempner; c'est ce qui le meine.

Les Prelatz, c'est chose certaine.

De France vont avecques luy, Et entens qu'il n'y a cellui Qui ne pense à vostre dommaige.

L'Empereur.

Allez au devant d'eulx, Oùltraige, Faictes qu'ilz soient ou mors ou pris.

Les paillars ont-ilz entrepris Contre moy.? Guectez le passaige, Allez au devant d'eulx, Oùltraige.

Le Cardinal Blanc n'est pas saige, De sa folie sera repris.

Et si lui coustera bon pris L'entreprise.

L'Empereur.

Tant de langaige!

Allez au devant d'eulx, Oùltraige.

Le Hérault.

S'ilz pevent, vous feront dommaige.

L'Empereur.

Tout fait, tout dit et tout compris, Hz sont folz et très mal apris D'avoir entrepris tel ouvraige.

Allez au devant d'eulx, Oùltraige.

Gringore. [1910

oultraige.

S'ilz n'usent de sort ou de charme, Je les vous rendray en brief terme Mors ou pris.

L'Empereur.

Je l'entens ainsi ; N'en prenez pitié ne mercy, Nen plus que de chiens enraigez.

OULTRAIGE

S'ilz ne sont par moy oultraigez, Je suis content que l'on me pende.

Ne doubtez que je les vous rende Prisonniers et dedans brief temps.

L'Empereur.

Oultraige, à toy du tout m'atens Je ne vueil riens faire sans toy.

Nous serons, à ce que je voy, Tantost près du port de Venise.

Les Prélatz.

Jhesus vueille que pour l'esglise Façons quelque bonne concorde Apaisant l'erreur et discorde De l'Empereur qui trop la grève.

Oultraige.

Vecy mes gens, parolle brefve, Vecy ceulx que j'atens en somme, Vecv ceulx qui s'en vont à Romme Pour condempner l'imperateur,

1933] Vie Ms S. Loys. 89

Mais, comme ravissant rapteur, Je mectray la main dessus eulx.

Demourez; à mort, maleureux; Qui vous maine en ceste province?

Vous estes rebelles au prince; Venez bien tost parler à luy.

Le Cardinal.

Mon amy, il n'y a celluy Qui ne soit prestre.

OULTRALGE.

Héé, villains Cuidez-vous dehors de mes mains Eschapper pour vostre prestrise?

Je ne crains Dieu ne son Esglise ; Traistres, je vous fais prisonniers.

Les Prélàtz.

Nous obeyrons voullentiers Puis qu'ainsi est.

Se ferez mon.

Vous y viendrez, vueillez ou non, Devant qu'eschappez de mes mains.

L'Empereur.

Les Prelaz de France sont plains De grant loisir, quant contre moy Vont vers le Pape; mais je croy.

Se le Dyable ne les secourt.

Que par Oultraige dans ma court Hz seront bien tost admenez.

Oultraige.

Cher sire, vengence prenés

90 Gringore. [1957

De ses paillars, de ses infâmes Qui donnent reproches et blasmes A vostre très noble haultesse.

L^Empereur.

Se leur orgueil je ne rabesse, Je puisse mourir de langueur.

Hz n'auront force ne vigueur Pour me faire quelque falace.

Ostez-les de devant ma face, Ostez ces traistres ypocrites Qui veulent par leurs loix escriptes Entreprendre par dessus moy.

Nouveau prince, nouvelle loy.

Les Empereurs d'Antiquité Ont-ilz pas eu Pauctorité De faire loix? Veullent-ilz dire Qu'entreprindront sur mon empire.

Ha, rien, rien; je ne tien rien d'eulx.

OULTRAIGE

Qu'en voullez-vous faire t

Je veulx Qu'ilz soient mis en fortes prisons, Affm que tandis advisons Sur ce point que avons à faire.

0L'LTR.\IGE.

Soit fait ; je ne vois au contraire; En prison je les vois loger.

Oulîraige les meine en prison.

L'ESGLISE

Hellas, nous voyons oultraiger

1988] Vie Ms S. Loys. 91

Les Prelatz par gens plains d'erreur.

Car rOultraige de l'Empereur Est trop grant et trop excessif; Mon cœur en est triste et pensif Quant tel inconvénient je voy, Mais où doy-je aller, fors au Roy Très crestien pour m'en complaindre?

Qui esse qui pourra estaindre L'Oultraige de l'Empereur, si Le Roy n'a pitié ne mercy De moy? Je suis nommée l'Esglise; Force est que mon cas lui devise ; A luy dey mon recours avoir.

Le Roy.

J'ây très grant désir de savoir La forme et la manière comme Mes Prelatz sont allez à Romme Et s'ilz ont eu empeschement.

L'Esglise.

Hz sont traictez piteusement Dedans des prisons ténébreuses, Où ilz font chères très piteuses Qui est pour moy ung grant dommage.

L'Empereur les a par Oultraige Fait prandre dessus le chemyn.

Quelque chose qu'il saiche dire Dieu ne l'a pas mis à l'empire Pour l'Esglise en ce point destruire; De tous pointz il tache à me nuyre; A me molester passe temps.

Hellas, sire, comme j'entens, Voz prédécesseurs ont toujours Donné à tous prelatz secours ;

92 Gringore. [2014

Qu'en vostre temps, durant vostre aage On voye que corrigez l'Oultraige De TEmpereur, qui tant nous blesse.

Bon Conseil.

S'il plaisoit à vostre noblesse Mander à l'Empereur comment Ne lui appartient nullement De voz bons Prelatz retenir, Se seroit bien fait.

Chevallerie.

Soustenir Vous vouldray en ceste querelle, Et, si de ce faire est rebelle.

Je ne mectray pas long séjour, Soit par force, ou soit par amour, Qu'entre voz mains je ne les rende.

Le Popullaire.

D'accord suis, affm qu'on l'entende, D'y despendre tout mon avoir.

Il fault ces bons Prelatz avoir, Que l'Empereur tient en servaige Et sans raison par son Oultraige, Contre Dieu, raison et la loy.

L'ESGLIftE.

Le Roy, son Conseil sont pour moy; Chevallerie veut par ses termes Entreprendre pour moy les armes, Et le Popullaire est tout prest De secourir mon interest.

Ayant pitié de ma souffrance.

0 noble royaume de France

2038] Vie Ms S. Loys. 93

Qui as trouvé façons, moyens,

Que tes roys soient dits très xrestiens.

Grâce divine est avec toy.

Le Roy.

L'Esglise, ainsi que j'apperçoy, Les Prelatz du royaulme sont Emprisonnez, là où ilz ont De la nécessité assez.

Sans raison sont vexez, lassez.

Dont j'ay grant pitié en mon cueur, Pourquoy, par devers l'Empereur Je vueil envoyer Bon Conseil; En France n'y a son pareil Pour bien la besongne bastir, Car bien le saura convertir Par prières ou par menaces.

Bon Conseil.

Sire, c'est raison que je face Vostre plaisir.

Le Roy.

Abrégez-vous Et faictes tant que devers nous Noz bons Prelatz soient ramenez.

Bon Conseil va vers l'Empereur.

L'Empereur.

Oultraige, à cop l'assault donnez Au Pape jusques dedans Romme; Et à ung besoing qu'on l'assomme Lui avec tous ses Cardinaulx.

Oultrafge.

Le Dyable m'emport si je faulx

94 Gringore. [2065

A lui faire guerre mortelle ; Quant je puis tenir en tutelle Gens d'esglise, je suis bien aise.

S'en va vers Romme.

Bon Conseil.

Très noble Empereur, il vous plaise Que vostre triumphal arroy Escoute ce que par le Roy De France vous vueil relater.

L'Empereur.

Je suis prest de vous escouter Devers vostre cas sans séjour.

Bon Conseil.

Le Roy vous supplie par amour Qu'il plaise à vostre bonne grâce Lui rendre, dedans brief espace, Ses Prelatz que vous détenez Prisonniers; traveil leur donnez, Dont le Roy est esmerveillé.

Qui vous a ce conseil baillé De grever ainsi ses Prelatz t

L'Empereur.

De ce ne s'esmen^eille pas La sacrée magesté royalle De France, très juste et loyalle, Se César Auguste veult prandre Vengeance de ceulx qui entendre Voulloient par subtille finesse Le mectre en dueil et en 'angoisse, Et alloient pour le condempner Dedans Rome et déterminer Le mectre à execucion.

2096] Vie Ms s. Loys. 95

Bon Conseil.

Toujours avez en union

Vescu avec le Roy de France.

Vostre foy et vostre espérance

A esté, comme savez, sire,

Entre le royaulme et l'empire

De voz nobles prédécesseurs,

Qui ont esté intercesseurs

De mouvoir paix; et vous vouliez

Que telz haulx fais soient advillez,

Rompant commocion de paix

Et de concorde, qui jamais

A voz prédécesseurs n'advint.

Ne jamais ne leur en souvint.

Se les Prelatz vous ne rendez

Au Roy, affin que l'entendez.

Vu qu'il y a grand interest,

Le royaulme de France n'est

Si foible, je vous certiffie,

Que sa noble Chevallerie

Se lesse, avec ses bons barons,

Defouller à voz espérons.

Je vueil bien que vous le saichez.

L'Empereur.

De très haulx pointz icy touchez.

Et sçay bien que la magesté Du Roy des Françoys a esté Joincte et unie avec l'Empire; Pour quoy je ne vueil escondire Le roy; ses prelatz lui rendray, Avec ce je lui renvoyray Le cardinal Blanc, pour en faire A son plaisir.

96 Gringore. [2115

Bon Conseil.

De cest affaire Pour le Roy je vous remercye; Il appete, je vous affie, Vous faire service et plaisir.

L'Empereur.

Hérault, tu prendras le loysir Luy bailler les Prelatz de France.

Le Hérault.

Soit fait selon votre ordonnance; Hz ne sont guerre loing d'icy.

Tenez, regardez, les'vecy; Délivrez vous sont de par moy.

Bon Conseil.

Prelatz, allons devers le Roy De France, qui de bon couraige Vous a délivrez de l'Oultraige De l'Empereur.

Nous le devons Remercier; car nous savons Le grant mal qu'avons enduré.

Bon Conseil..

L'Empereur a fort murmuré Contre vous, devant que vous rendre.

Le Cardinal.

Icy ne nous fault plus attendre; Car le lieu me semble ennuyeulx.

Hz s'en vont.

2139] V^E ^s S- LoYs. 97

OULTRAIGE

Je vueil, d'un voulloir oultraigeux Sans craindre, ne redoubler Dieu, Assaillir le Pape en son lieu Et lui livrer guerre mortelle.

Le Pape.

0 haulte puissance immortelle, Où toutes vertus sont encloses, Tu scés et connois toutes choses, Et comme l'Empereur me fait Par son Oultraige très infaict Des maulx infinis tous les jours, Et ne sçay où avoir recours Sinon à ta miséricorde.

Vivre ne sauroie en concorde, Sinon au royaulme de France; Affin que soye en asseurance.

C'est le meilleur que m'y transporte, Car l'Empereur d'estrange sorte Par son Oultraige me fait guerre.

S'en va en France.

J'ay ramené en vostre terre Et pays de France voz Prelatz.

Le Roy.

J'en ay au cueur joye et soullas; Très bien soyez arrivez tous.

Les Prelatz.

Sire, sans la grâce de vous, L'Empereur nous eust mal menez.

Cringore II. 7

98 Gringore. [2162

Le Roy.

Grâces à Jhesus en donnez, Non pas à moy, puisqu'il le veult; Mes amys, c'est lui qui tout peull; Il ne lui est rien impossible.

Le Cardinal.

L'Empereur est si très terrible Qu'il a par Oultraige assailly Le Pape, tant qu'il est sailli De Romme et venu à Lyon A saulveté.

Le Roy.

L'oppinion ' Du Pape je treuve très bonne.

Puisqu'il est en France, en personne De brief je l'iray visiter.

Le Cardinal.

Vers vous vient pour vous reciter Son cas et son piteux affaire.

Car l'Empereur lui est contraire ^ Par Oultraige le griefve fort.

Le Roy.

Je lui donneray reconfort, Si plaist à la vierge Marie; Soyez preste, Chevallerie, Pour partir demain au matin.

Chevallerie.

Pour voir ung homme tant benyn Il n'est chose que je ne face.

Le Roy.

0 Dieu tout puissant, fais-moy grâce.

218^] Vie Ms S. Loys.

Qu'esse cy? Je sens tel doulleur Qu'advis m'est que le povre cueur Me deffault.

Bon Conseil.

Sire, qu'avez vous ?

Le Roy.

Je ne sçay ; mes membres sont tous Si faillis que ne sçay que faire.

Bon Conseil.

Je croy qu'il seroit nécessaire De vous coucher, puissant seigneur.

Le Roy.

Je sens si très griefve doulleur Qu'oncques n'en sentis la pareille.

Bon Conseil.

Couchez-vous, je le vous conseille.

Le Roy.

C'est force; il fault bien que le face, En priant Dieu par sa grâce Qu'il m'envoye ce qu'il m'est mestier; J'ay propos sain, ferme et entier, Mais je sens griefve maladie.

Chevallerie.

Que fait le Roy.?

Il est malade griefvement.

Aller cuidoit présentement Visiter le Pape à Lion.

Mais, ainsi comme nous voyons, En danger est de sa personne.

("^niversTSj" BIBLIOTHECA

100 Gringore. [2204

Chevallerie.

0 saincte créature et bonne, Le support de Chevallerie, Ton excellente seigneurie Nous est encoire bon besoing.

L'ESGLISE

O, celui qui prent cure et soing De suporter mes bons Prelatz Te veult tenir Mort en ses las Par sa fureur très furibonde ?

Le Popullaire.

0 le plus doulx de tout le inonde Qui m'entretiens en paix tousjours?

Faut-il que finisses tes jours En ta tendre fleur de jeunesse?

Bon Conseil.

0 bon Roy!

Chevallerie.

O noble noblesse !

L'ESGLISE

0 vray pilier de saincte Esglise, Ton peuple est privé de liesse, Se Mort fait sur toy entreprise..

Bon Conseil.

Ad ce que je voy et advise Je croy qu'il soit mort et transsy.

Le Popullaire.

Il fut baptisé à Poissy, Auquel lieu le mal l'a surpris.

Bon Conseil.

Tout fait, tout dit et tout compris, .

2222] Vie Ms S. Loys. ioi

Il ne remue ne pié ne main.

Le Popullaire.

0, que je suis de courroux plain!

L'ESGLISE

Je pers mon espoir, mon soullas !

Les Prelatz.

Ha, noble roy!

Le Légat.

Hellas, hellas, L'Esglise a cause de se plaindre Et le Popullaire de taindre Trestous ses vestemens de larmes.

Chevallerie.

Nous devons tous, en piteux termes, Plorer, lamenter et gémir.

Le Roy.

Resveillé me suis d'un dormir Merveilleux, o\i j'ay veu des choses Qui seront en mon ceur encloses, En mon ceur, sans les reveller.

Avons-nous pas oy parler Le Roy î

Bon Conseil.

Brief j'ay ouy sa voix.

Chevallerie.

En effect, à ce que je voys, Il est de mort ressucité.

Le Roy.

J'ay esté en adversité

102 GrINGORE. [2249

Aucunement dedans Poissy.

Mais je suis guéri, Dieu mercy, Moyennant sa grâce divine, Par quoy du tout me détermine A le servir doresnavant, Espérant prandre Dieu devant La Croisée, affm d'aller Oultre la mer, à brief parler, Pour visiter la Terre Saincte, Et, se je viens à mon actainte, J'augmenteray de bref l'Esglise.

Chevallerie.

Puisque faictes ceste entreprise, Comme vous feray le voyaige.

Le Roy.

Chevallerie, j'ay couraige D'y aller, n'en ignorez point.

Comme savez qu'il est requis.

Les Prelatz.

Ung voyaige si très exquis Ne se doit pas faire sans moy; Car c'est pour soustenir la foy De Jhesuscrist, n'en doutez pas.

Le Popullaire.

Chevallerie et les Prelatz Avecques le Roy s'en yront Oultre mer, où ilz gaigneront, S'il plaist à Dieu, gloire immortelle.

Le Pape.

Tout par tout a couru nouvelle Q^Lie le Roy de France estoit mort; Mais Dieu, qui est puissant et fort,

2275] Vie Ms S. Loys. 103

Lui a remys au corps la vie.

Toutesfoiz il fault que je die Ce qui est dit par le Consille Touchant l'Imperateur, qui pille Par son Oultraige saincte Esglise.

Son povoir de tous pointz deprise, Et tous ceulx, qui sont joinctz à luy Par foy et serment aujourduy, J'absouz de leur foy et que plus Hz n'obéissent au surplus A icellui comme Empereur, Et ceulx qui lui feront honneur Comme à Empereur ou à Roy Je les excommunie [par moy].

Je donne aussi aux Electeurs, De l'Empire comme recteurs, D^autre Empereur que luy élire.

Chevallerie.

Que voullez-vous dire, cher sire ?

Ferons-nous pas le saint voyaige De Jherusalem?

Le Roy.

Mon couraige Y est fiché totallement; Mais nous yrons présentement Visiter le Pape à Clugny, Affm qu'avec nous soit uny Et qu'il me croise de sa main.

Quant voulons-nous partir ?

Demain,

104 Gringore. [2281

S'il plaist à la divine grâce De Jhesus.

Le Popullaire.

Adieu ; preu vous face, Priant à celluy pour qoi nous sommes Cy assemblez, femmes et hommes, Que lui plaise prier à Dieu Qu'aux Cieulx nous donne place et lieu.

Amen.

RAISON PAR TOUT

LE une LIVRE.

Le Pape.

î e très xrestieii R oy de France j 'atends , !Car c'est celuy, ainsi comme j'en- [tends 2 Qui combatra obstinés infidelles; Les mandemens de Dieu clers et patens Il observe ; plusieurs sont consentans A luy faire et brasser des cautelles ; Mais je scay bien, puys qu'il a eu nouvelles Qu'à Clugny suis, qu'il viendra devers moy Pour discuter de la xrestienne foy.

Le Cardinal.

Il a souffert très griefve maladie Et a esté, puis qu'il fault que le die, Transsy de fait; j'en suys seur et records, Mais Dieu, qui est la bonté infinie, N'a pas voullu qu'il soit privé de vie; Restaurée a son âme dans son corps.

io6 Gringore. [2318

Le Pape.

Il fuyt noyses, argus, debatz, discords, VouUant vivre en toute humillité, Plain de pitié et libéralité.

Le Cardinal.

En l'abbaye de Cluny l'atendez, Car à parler à luy vous prétendez Pour oultre mer l'envoyer en voyage.

De brief viendra, puis que vous le mandez; Mais, père sainct, s'il vous plaist, commandez Qu'avecque luy voyse en pelerinaige.

Le Pape.

Je le vueil bien; puis que vostre couraige Est d'y aller, je ne contredis pas ; Preparez-vous et santez vostre cas.

Le Roy Loys.

Nous aprochons de Clugny, Dieu mercy, Ou le Pappe est en saincte compagnie Et nous attend.

Chevallerie.

Je croy qu'il est ainsy; Très voullentiers verrez sa seigneurie.

Le Roy.

Jei'aperçoy; sus, tost, Chevallerie, Rendre luy fault honneur, obédience.

Le Pape.

Vecy le Roy ; allons, je vous emprie, Par devers luy en humble révérence.

Vostre saincteté et clémence Jésus vueille en paix maintenir,

23391 V'E Ms S. LOYS. 107

Père sainct !

Luy baise la main.

Le Pape.

La noble présence Du très chrestien Roy de France Vueille son plaisir obtenir.

Le Roy.

Devers vous suys voullu venir Pour auchune cause certaine, Et ma Chevallerie admaine Pour nous transporter oultre mer.

Chevallerie.

Père sainct que devons aymer, Cuer, corps, et biens nous emploirons Pour vous obbeir, et yrons Oultre mer, se le commandez.

Le Pape.

Puis qu'ainsy est que prétendez Faire à Dieu service agréable.

Prince puissant et amyable, La croix sur vous je poseray.

Après aussy je croiseray Vostre Chevallerie.

Le Pape les croise.

Le Roy.

Vray Dieu, Te plaise nous conduire en lieu Que sçay qui nous est nécessaire.

Père sainct, doulx et débonnaire, Que de vos mains croisé je soye;

io8 Gringore. [2361

Voulentiers je prendray la voye Oultre mer.

Le Pape.

Les Prelatz Y doivent aller, c'est leur cas, Et y habandonner leur vie.

Le Roy.

En ceste saincte compagnie Et dévote voys de bon cueur, Suppliant à nostre Seigneur Qu'il nous conduye en ce voiage.

Chevallerie.

Jamais jen'euz si bon courage Que j'ay aujourd'huy.

Le Roy.

Il est temps De partir, ainsy que j'entends.

Père sainct, nous prenons licence De vostre saincte révérence; Donnez-nous expedicion.

Le Pape.

Je vous donne absolucion De tous les péchez qu'avez fais, En vous pardonnant voz meffais, A tous ceulx aussy qui yront Oultre mer et croisez seront Pour soustenir foy catolicque.

Le Cardinal.

De la puissance apostolique Sommes absoubz.

Ainssy le croy,

2382] Vie Ms S. Loys. 109

Et vueil mourir en ceste foy ; Aussy la vérité est telle.

Le Pape.

La haulte puissance immortelle Vous conduye en ce sainct voyage, Où y a maint divers passage, Tant de mer que de mons et vaulx.

Brandiffer, turc.

Les Tartarins ont fait assaulx En Turquie puys peu de temps; Donné nous ont de divers maulx ; A faire mal sont consentans.

BiLLONART.

Tant avons fait qu'ilz sont contens, Brandiffer.

Brandiffer.

Certes, Billonart; De noz biens ont la plus grant part Par les tribus que leur faisons.

Billonart.

En la ville de Coyne avons Grant revenu ; car on y lesse Les crestiens.

Brandiffer.

Je le confesse; Hz sont parmy nous tous les jours.

Billonart.

Point ne nous font de laschez tours ; Leur Dieu servent gardant sa foy ; Nos Dieux servons, selon la loy

110 Gringore. [2402

Des paiens, sans estre en soucy De leur Dieu.

Brandiffer.

. Il est vray aussy, Ilz ne se meslent point de nous.

BiLLONART.

Or passons oultre; voulez-vous Venir à marché vous esbatre.

Brandiffer.

A cela je ne vueil débattre.

Toujours quelque novallité Y sourvient.

BiLLONART.

Il est vérité; C'est ung lieu où il fait bel estre.

Brandiffer.

Aucuns xrestiens y ont fait mettre Une croix.

BiLLONART.

Ce nous est tout ung; Car quoy.f* tout le peuple commun S'assient souvent autour d'icelle.

Brandiffer.

El est entretaillée et belle, Mais il n'en vient aulchuns prouffilz.

Hz y ont mis ung cruxifix, Monstrant, comme j'ay entendu, Que leur Dieu fust en croix pendu ; Mais cela ne toult ne ne donne.

BiLLONART.

Ung chascun de ses Dieux ordonne

2425] Vie Ms S. Loys. m

Comme il luy plaist; n'en parlons plus.

Le premier Xrestien.

Je vous prie, ne séjournons plus Ycy; compère, il fault aller Au marché ouyr reveller Quelque chose de nouveaulté.

Le ii^ Xrestien.

Je le vueil, par ma loyaulté; Allons passer temps jucques là.

Le premier Xrestien.

J'ay ouy dire que par deçà Viendra de bref le Roy de France A grant ost et noble puissance Pour conquérir la terre saincte.^

Le ii^ Xrestien.

Il doit venir, ce n'est pas fainte, Et dit on, j'en suis adverti, Que de Paris est jà parti Pour aller en Jérusalem.

Le Premier.

J'ay espoir, ains qu'il soit ung an, " Qu'il fera auchune conqueste.

Le ii*^ Xrestien.

Puisque son armée est jà preste, Guère ne metra à venir.

Le premier Xrestien.

En ce marché nous fault tenir Pour ouyr ce que on dira.

Le Bateleur.

Cà, maistre, çà, çà, venez çà ; Tournez-vous ung petit, tournez

112 Gringore. [2455

Petis enfans, mouchez voz nez, Si verrez mon esbatement.

Ung petit sault pyeusement Pour l'amour de la. compaignie.

Vous verrez, je vous certifne, Mon ours, que voyez cy, voler Ainsy comme ung oyseau en Ter, Présupposé qu'il n'a point d'elles, Et puys monstrera ceux et celles Qui dorment grasse matinée.

Se j'avoye cy Mal-assenée, Ma femme, je vous monstreroye Comme c'est que j'estouperoye A ung besoin le trou de bise.

Or faictes ung tour d'apertise A cop, tost, sans dissimuler.

Ha, ha, voullez-vous reculler.

En vostre fait ne me congnois ; Il veult aller près ceste croix; Entendre ne puys son affaire; Toutesfoys je le lerray faire Tout le sanglant pis qu'il pourra.

Le premier Xrestien.

Regardons que cest ours fera; Vers ceste croix aller désire.

Le Bateleur.

Jamais je ne vis, pour vous dire, Mon ours si terrible qu'il est; J'ay veu qu'il estoit tousjours prest De faire quelque tour courtoys.

Le 11"^ Xrestien.

Cest ours pisse contre la croix; Il me fait mal de veoir cela.

Le premier Xrestien.

Il est ainsy, je le congnoys ; Cest ours pisse contre la croix.

Le ii*^ Xrestien.

La figure du Roy des Roys Y est pendue.

Le premier Xrestien.

Las, qu'esse là.?

Cest ours pisse contre la croix, Il me fait mal de veoir cela.

Le Bateleur.

Tenez-vous droit; holla^ holla,

Vecy une chose nouvelle;

Quoy, mon ours trépine et chancelle

Aussi comme s'il estoit yvre.

Se Jupiter ne le délivre.

Il est mort; c'est chose diverse,

Mort est tumbé à la renverse,

Tout aussy tost qu'il a pissé

Contre la croix, et a grissé

Les dentz par ung terrible effort.

Hélas, mon povre ours, tu es mort ;

Jamais si saige n'en auray ;

Ne sçay de quoy je gaigneray

Ma vie doresnavant hélas.

Le premier Xrestien.

Velà pas ung merveilleux cas Qui est advenu en ce lieu ?

Le II^

C'est par pugnicion de Dieu, Lequel nous veult demonstrer signe Gringore IL 8

114 Gringore. [2503

Que la croix est très saincte et digne; Adorer la fault ; c'est droicture.

Brandifer.

Et c'est quelque mal d'aventure Qui est venu à ceste beste.

Le premier Xrestien.

C'est miracle.

Le ii^ Xrestien.

Dieu ammoneste Les incrédules en la foy De Jésus, et lesser la Loy, Et la saincte croix adorer.

Le premier Xrestien.

On ne séroit trop honorer La croix où Jesucrist pendit.

Brandifer.

Jésus estoit homme maudit, Cherchant sa vie par les chemins, Menant ung grant tas de coquins Qui abusoient les povres gens; Povres, souffreteux, indigens Estoient, ainsy comme leur maistre.

Et, pour vous donner à congnoistre Que cest ours n'est point mort à cause De ceste croix, à peu de pause Je monstreray que estes deçeuz.

En frappant de mon poing dessus, Despitant vostre crucifix.

Le ii^ Xrestien.

Se le fais, onc tel mal ne fis, En fin ne t'en prendra jà bien.

2525] Vie Ms s. Loys. i 15

Brandifer.

Pour monstrer que je ne crains rien Vostre Dieu, en le despitant, Sur la croix frappe, en m'esbatant, Ung cop de mon poing bien assis.

Non pas ung seul, mais cinq ou six; Je ne m'en fusse point tenu.

îcy frappe du poing sur la f, et sa main demeure seiche.

Las, qu'esse que m'est advenu ?

En frappant ceste croix fichée.

Hélas, las, ma main c'est sechée; J'aperçoy ma main toute seiche; Cecy terriblement m'empesche; C'est pour moy terrible accident.

Le premier Xrestien.

Vécy ung* miracle évident.

Le ii^ Xrestien.

C'est une chose bien exquise.

Le premier.

Je ne sçay comme on l'entend; Voècy ung miracle évident.

Brandifer.

Ne sçay que c'est, mais mal m'en prent; Ma main toute seiche j'advise.

Le ii^ Vécy ung miracle évident ; C'est une chose bien exquise.

Billonart. Qu'i a-il.? Qu'esse qu'on devise .f^ De quoy caquetez-vous ensemble?

ii6 Grîngore. [2$$3

Vous estes esmuz, ce me semble; , Dictes ce qu'avez sur le cueur.

Le ii^ Xrestien.

Il est certain qu'ung enchanteur Jouoit d'ung ours en ceste place.

Affm que le compte bref face, Il a pissé, sans point de doubte, Dessus la croix; mais, somme toute, Tumbé est mort soudainement.

BiLLONART.

Pour celle n'est pas mort. Comment?

Vous me la cuydez bailler belle.

Le premier Xrestien.

C'est bien ainsy qu'il la revelle; Ce qu'il dit, nous le soustenons.

Mesmes ung de voz compaignons A frappé plusieurs coups de poing Sur la croix, mais je suis certain Que sa main seiche est devenue.

BiLLONART.

La chose n'est pas bien congneue; Vous en avez menty trestous, Villains xrestiens, et cuydez-vous Ainssy les gens ensorceler.

Ha, ha, vous cuydez révéler Une tromperie magnifeste, Disant que Jésus fut prophette, Et puis qu'il fut Dieu. Quel folye!

Despitant sa mère Marie, Et sa croix, et nom de Jésus, Maintenant pisseray dessus La croix, ainsy que l'ours a fait.

Cy pisse sur la croix et tumbe mort.

2573] Vie Ms S. Loys.

Le premier Xrestien.

Miracle, miracle!

Le II® Xrestien.

En effect Ce payen a l'esprit rendu.

Vous voyez qu'est mort estendu Pour ce qu'a despité la croix.

Le Bateleur.

Vostre Dieu rédempteur congnoys ; Je congnoys qu'il est sainct et digne Et qu'on doit honorer le signe De la saincte croix, où pendit.

Brandifer.

Je n'y metz point de contredit, En Jésus croyons fermement, Qui souffrit mort cruellement En la croix-, pour nous racheter.

Le premier Xrestien.

Ce miracle devons noter Et en racompter la substance Au très illustre Roy de France, Qui sera par deçà de bref.

Le ii^ Xrestien.

J'ay espoir qu'il viendra à chef De ses ennemys.

Le Roy Loys.

Louons Dieu, Qui nous a transmis en ce lieu Par sa divine Providence.

ii8 Gringore. . [2599

Vous povez veoir en conséquence Damyette, forte cyté ; Sy est bien de nécessité De reposer, sans faire bruit, Et soy recréer toute nuyt, Puys demain en armes se mettre.

Les Prelatz.

Ainssy comme je puys congnoistre, Damyette est très forte place.

Ghevallerie.

J'ay espoir que tel assault face Qu'à jamais memoyre en sera.

Le Gardinal.

Le Roy sy bien vous conduira Que vous ne sériez faillir.

Mais, devant que Turcs assaillir, Desployer fauldra en substance La noble bennière de France, Que porterez, Ghevallerie, Devant la noble seigneurie Du Roy, entendez bien le cas.

Quant est au regart des Prelatz En leur compaignye seray; Le fust de la croix porteray Pour espanter noz ennemys.

Oultraige.

Je me suys en Turquie transmis Pour aider à la Loy païenne.

Jupiter veult que l'entretienne Par ma fureur vindicative.

2622] Vie Ms S. Loys. 119

Ma pensée est prompte et active Pour nuyre à toutes gens de bien ; Je n'ay pitié, nom plus qu'ung chien, De respandre le sang humain.

Le premier Capitaine de Damyette.

0, que mon cueur est de dueil plain!

Je forcené, je crève d'yre; Car les xrestiens, il est certain.

Sont dedens cest ysle prochain, Loy païenne, pour vous destruire.

La Loy payenne.

Mon nom, c[ue chascun voyt reluyre, N'est pas aisé à abesser.

Se xrestiens viennent pour me nuyre, Hz n'auront loysir d'eulx enfuyre; Soubz ma main les feray passer.

Le Capitaine.

Si sont-ilz prestz de commencer L'assault, pour nous faire domaige.

Hz viennent pour vous opresser, Loy païenne, et vous offencer, Se sur vous ilz ont l'advantaige.

La Loy payènne.

Aidez-moi à ce cas, Oultraige.

Oultraige.

Aultre chose je ne demande.

Le Capitaine.

Il nous fault garder le passage.

Oultraige.

N'ayez soucy, je feray raige.

120 Gringore. [2642

Le Capitaine.

L'armée des Françoys est très grande.

La Loy payenne.

Si n'esse pas preste viande Que Damyette pour Françoys.

S'iiz viennent, ilz payront l'amende; Car je suys content qu'on me pende S'ilz ne meurent à ceste foys.

Le Capitain£.

Nous sommes fournys de harnoys, Et de fer bastons innombrables, D'arbalestes et d'arcs turquoys Pour combatre princes et roys.

Tant soient-ils puissans et terribles.

La Loy païenne.

Nous ferons choses impossibles Par nostre Oultraige.

Le Capitaine.

N'en doubtez.

Si sont Françoys gens redoubtez, D'eulx sommes desprisez, hays.

Mais gens dehors de leur pays Sont à demy vaincus.

Oultraige.

Bon cueur.

J'ay espoir que je face honneur A la Loy payenne aujourduy.

Le Roy Loys.

Je cuyde qu'il n'y ait celuy

2664] Vie Ms S. Loys. 121

Qui ne soit tout prest de combattre Les Turcs.

Chevalerie.

Il n'en fault plus débatre:

Nul ne tire le cui arrière^ Vous povez bien veoir la bannyère De France desploiée en somme.

Les Prelatz.

Chevallerie, il n'y a homme, Tant sécuUier comme d'église, Qui n'ait toute espérance mise A combattre les infidelles, Car à Jesuscrist sont rebelles ; Assaillis soient de bonne sorte

Le Cardinal.

Le fust de la vraye croix je porte Pour mes armures et deffences.

Le Roy.

Chevallerie, à dilligences Assaillons tost nos ennemys, Et qu'on n'ait point les cueurs faillis- Entendez-vous. '

Chevalerie.

Bien, très cher sire:

Aultre chose je ne désire Sy non de leur livrer l'assault.

Le Cappitaine.

Oultraige, deffendrenous fault La Loy Payenne à ceste foys.

La Loy payenne.

A l'assault! Vécy les Françoys

Qui nous assaillent asprement; Frappez sur eulx si rudement Qu'ilz soient desconfis.

OULTRAIGE

Tost, aux armes.

Nobles payens, monstrez-vous fermes ; A ce cop il en est sayson. A mort! à mort!

Le Cappitaine.

Contre raison Vous nous venez l'assault livrer.

La Lôy payenne.

De noz lieux nous cuidez priver, Mais il ne sera pas ainssy.

Ung seul n'en prendrons à mercy, Se nous en avons le dessus.

Oultraige.

Vive Pluto.

Chevallerie.

Vive Jésus, Qui est le saulveur des humains!

La Loy payenne.

A mort! à mort!

Chevallerie.

Sur ses villains, Il est saison qu'on les assaille ; Frappons et d'estoc et de taille.

ky se fait une bataille des Xrestiens contre les Turcs; mais les Turcs s'en fuyent enfin, fors le Cappitaine qui fut tué.

2699] Vie Ms S. Loys. 123

La Loy payenne.

Fuyons, fuyons, fuyons, fuyons; Retirons-nous en Damyette.

OULTRAIGE

Le sort sur nous tumber voions; Fuyons, fuyons, fuyons, fuyons.

La bataille gagnée avons; Dieu est pour nous, sans plus d'enqueste.

La Loy payenne.

Fuyons, fuyons, fuyons, fuyons; Retirons-nous en Damyette.

Le Roy.

Louons Dieu de ceste conqueste ; Noz ennemys s'en sont enfouys. ' Si devons estre resjouys Avec Dieu.

Le Cardinal.

Pour le plus utille.

Il nous fault entrer en la ville De Damyette.

Chevallerie.

Nous ferons.

Geste nuyt nous refrescherons ; Puis demain sera assaillye.

Le Roy.

Vous dictez bien, Chevallerie, Pour ceste nuyt auront respit.

La Loy payenne.

0, que j'ay au cueur grant despit!

124 Gringore. [2721

Je crève de dueil et de raige,

Quant je n'ay sceu par mon Oultraige

Livrer à mort tous ces Xrestiens.

Oultraige.

Sy nous fault-il trouver moiens, Loy païenne, de nous saulver.

La Loy payenne.

Quant au regart de nous trouver En Damyette, c'est foUye ; Car demain sera assaillye Asprement, j'entends bien le cas.

Oultraige.

Fouyr fault plus tost que le pas, Car nous sommes pugnis à honte.

La Loy payenne.

Retirons-nous tous à Mauconte; C'est une très bonne fortresse.

De nous tenir cy c'est simplesse; Très mal y sommes assurez.

Oultraige.

Loy payenne, vous decherrez; Bruit aura le nom de Jésus.

La Loy payenne.

Le Souldan me remettra sus; Car il est très puissant et fort.

Le Roy.

Il nous fault faire nostre effort D'assaillir Damyette.

Chevallerie.

A tout Aujourd'huy en viendrons à bout,

2748] Vie Ms S. Loys. I2J

S'il plaist à Jésus.

Les Prelatz.

Messeigneurs, J'ay aperceu des Turcs plusieurs Fuyans dehors de ceste ville.

Tous s'en sont allez, filz et fille, Se croy-je, de peur de l'assault.

Le Roy.

S'il est en ce point, tant mieulx vault. Allons y veoir, Chevallerie; Les Turcs sont plains de tricherie.

Gardons-nous bien de leur finesse.

Chevallerie.

Les chercher icy c'est simplesse.

On ne séroit trouver en somme En la ville femme ne homme ; Entrer y povez hardiment.

Le Roy.

J'en remercye très humblement Jesucrist nostre créateur; Car, sans luy, tout nostre labeur Nous proffiteroit peu ou rien.

Devotz Prelatz, vous scavez bien Que payens, par leurs façons folles, Ont misez aux temples ydolles, Où deust estre mis et posé Le crucifix; j'ai proposé Que des temples, par bonnes guyses, On face dévotes églises.

Pour servir Dieu de cueur loyal.

La charge en aurez. Cardinal ; Mais nous serons en la présence.

126 Gringore. [2769

Le Cardinal.

Sire, je feray dilligence De ses ydolles mettre en bas ; Vous me ayderez, les Prelatz, S'il vous-pïaist.

Les Prélatz. •

J'en suis bien content, Car mon couraige ne prétend Qu'a faire à Jesucrist service.

Le Cardinal.

Pluto, qui fut plain de malice, Les folz paiens ont voullu mettre Où le crucifix devroit estre ; Mais tantost changera de place.

Pour leur erreur et folle audace Hz ont mis Venus, la déesse Des amoureux, où la princesse Des cieulx, c'est la Vierge Marie, Devroit estre.

Le Cardinal.

Et je vous prie Que ses ydolles nous cassons ; Pas n'est requis que les lessons, Car trop y auroit de faintises.

Les Prelatz.

Des temples nous ferons églises Et d'ydolles devotz ymaiges.

Cy mettent en bas les ydolles et en font des ymaiges. Le Roy.

Qu'on reserve tous noz bagages

2795] ^lE Ms S. LOYS. -.29

En la ville de Damyette, Car il fault que je vous y trette Cest yver cordiallement, Chevallerie

Chevallerie.

Joyeusement Me maintiendray en servant Dieu.

Tandis penserons en quel lieu Fault aller affm d'assaillir Noz ennemys; car, sans faillir, Sur eulx feray mainte saillye.

Et leur Loy payenne assaillye Sera, devant qu'il soitung an.

Le Roy.

Nous yrons en Jérusalem, Se Dieu plaist, visiter la place, Où Jésus, par sa saincte grâce, Voullut endurer mort cruelle. Espérant la gloire éternelle Avoir après nostre trespas.

Chevalerie.

Nous ferons doncques nostre cas En Damyette par droicture.

Que s'il advenoit d'aventure, Quant nous serons saillis dehors, Que ne fussons pas les plus fors, Seroit pour y faire retraicte.

La Loy payenne.

Nous avons perdu Damyette, Sire, car le Roy des Francoys Y est entré à ceste foys,

y > Gringore. [2817

Comme hardy, puissant et fort, Dont j'ay au cueur tel desconfort Que mon espérance est faillye.

Le Soudan.

N'ayez pas peur d'estre abollye, Loy payenne, ma chère amée; De moy estez plus estimée Que tous mes grans trésors mondains.

La Loy païenne.

Du Roy de France je me plains, Qui me pourchasse grant dommaige.

Je n'ay onc sçeu par mon Oultraige Luy faire quelque déplaisir.

Oultraige.

J'ay bien cuydé le Roy saisir Et murtr}T sa Chevallerie; Mais ilz congnoissent l'industrie De la guerre, myeulx que ne fais.

J'ay gens preux, hardis et parfais En armes, qui les assauldront ; La Loy payenne soustiendront Juc' au mourir.

La Loy payenne.

C'est ung grant point.

Le Soudan.

Moy mesmes me suis mys en point Pour luy faire peine et dommaige.

Oultraige.

Je vous y ayderay.

2857] Vie Ms s. Loys. 129

Le Soudan.

Oultraige, Tu seras tousjours avec moy, Affm que la paienne Loy Soit en triumphe entretenue. ,

La Loy payenne.

Je suys à vous très fort tenue; Sans vous seray morte et defFaicte.

Le Soudan.

Les Françoys sont en Damyette, Toutes foys qui est ung grant cas, Mais je crois qu'ilz n'entreront pas A Mauconte par ce moien.

La Loy payenne. • Très hault et puissant terrien, Tousjours à vous me recommande.

Le Roy.

Chevaiierie, je demande S'il seroit bon livrer la guerre Aux paiens, pour la sainte terre De Jérusalem visiter.

Chevallerie.

Touchant moy, ne vous fault doubter Que mon plain devoir je n'en face.

Le Cardinal.

Quant il vous plaira qu'on desplace, Ne le fault que commander, sire.

Les Prelatz.

Celuy n'y a qui ne désire Gringore II. 9

130 Gringore. [zS]

A servir vostre Magesté; Tout est prest et bien appointé Pour partir.

Le Roy.

Sus, Chevallerie, Marchez, affm que chascun die Que n'avez pas couraige lasche.

Chevallerie.

Cher sire, je vueil bien qu'on saiche Que je suys bien deslibérée.

Le Roy.

Vecy une forte contrée A passer.

Chevallerie.

Serrons-nous ensemble ; Car certes, ainsy qu'il me semble, Les Turcs ne sont pas loing d'icy.

Le Roy.

Jhesus ait pitié et mercy De ses bons loyaulx serviteurs. Mes amys, eslevons noz cueurs Vers le ciel très dévotement, Priant à Jésus humblement Qu'au besoing nous face secours.

La Loy payenne.

Me lerrez-vous mettre en decours, Puissant Soudan?

Le Soudan.

Tost, tost, Oultraige, En armes, au guet, au passaige, A l'assault. Comment.'* Dormez-vous.^

288i] Vie Ms S. Loys. 131

OULTRAIGE

Prest suys de départir des coups A ses Xrestiens abhominables.

Le Soudan.

Sur eulx tost, de par tous les dyables; Nous pourrons bien trop atendre ; Escarteler les fault et fendre Ainsy qu'une bûche de boys.

Le Roy.

Nobles, hardis et preux Françoys, Faictez honneur et gentillesse; Monstrer fault vostre hardiesse A ce cop cy, Chevallerie.

Chevallerie.

s'il plaist à la Vierge Marie, Je n'espargneray point mon corps.

Le Cardinal.

Sarrazins saillent de leurs fors, Et nous cuydent tuer ou prendre.

Prenons cueur ; il nous fault defïendre; Aultrement nous serons perdus.

Le Roy.

Mes enfans, au nom de Jésus, Que chascun se face valoir En monstrant que de bon vouloir Aymez Jésucrist vostre maistre.

En la bataille je vueil estre Le premier; nully n'en estrive, Et qui m'aymera sy me suyve.

1^2 Gringore. [290c

îcy se fait une aspre bataille; mais les Sarrazim prennent lafuyte et se recullent.

Le Cardinal.

L'assault a esté fort divers.

Chevallene tout au travers De la bataille c'est frappée.

Et jamais n'en fust eschappée, Si n'ust esté la grâce Dieu.

Le Roy.

Sarrazins se sont en leur lieu Retirez.

Chevallerie.

Hz ont eu la pire.

En dangier avez esté, Sire, En ce cruel et dur assault.

Le Roy.

Jesuscrist sçait ce qu'il nous fault; Ses amis ne lesse au besoing.

Les Prelatz.

Les Sarrazins ne sont pas loing; En trayson nous cuydent surprendre.

Nostre cas il nous fault entendre ; Car nous en avons bon mestier.

Le Soudan.

Le Roy de France est routier Touchant la guerre ; mais il fault En secret luy livrer l'assault; Aultrement point n'en chevirons.

2921] Vie Ms S. Loys. 133

La Loy païenne.

Luy et son ost affamerons Qui me croira.

Le Soudan.

Comment ?

La Loy.

Oultraige Fera le guet sur le passaige, Qui gardera qu'on ne leur porte Des vivrez en aucune sorte; Parce point ilz seront vaincus.

Le Soudan.

Soit fait comme avez conclus ; Vostre oppinion est très bonne.

Oultraige.

Se les Françoys bien je n'estonne, Au diable soy-je, corps et âme.

Hz ont fait maint reproche et blasme A la Loy payenne ; jamais N'eschapperont, je vous promectz, Tant qu'ilz soient trestous mors ou pris; En la malheure ont entrepris De venir cy, propos final.

Vray Dieu, que j'endure de mal!

Helas, helas, quelle doulleur M'est prise! Haa, povre cueur; Terriblement suys afoiblie.

Le Cardinal.

Las, qu'avez-vous, Chevalerie?

ÏJ4 Gringore. [2945

Chevallerie.

Vous devez scavoir que j'endure

Une doulleur, voire si dure, Qu'oncques il n'en fut la pareille.

Mon mal nuyt et jour me resveille Tant que ne puys prendre repos.

Le Roy.

Or suy-je de santé forclos.

Tant souffre de mal et d'engoise Qu'impossible est qu'homme congnoise La douleur que sur mon cueur porte.

Les Prelatz.

Sire, il faut qu'on se reconforte ; Supportez vostre seigneurie.

Le Roy.

Hélas!

Les Prelatz.

Vostre Chevallerie Est malade pareillement.

Le Cardinal.

De vous tenir cy longuement Il me semble que c'est simplesse A vostie excellente noblesse, Veu le mal qu'avez et soucy; Vostre Chevallerie aussy Voyons, qui est mal disposée; La vérité présupposée.

En danger sommes dans ce lieu.

Le Roy.

Las, qu'est-il de faire, vray Dieu.

2965] Vie Ms S. Loys. 135

Les Prelatz.

Qui plus est, prince très humain, Voz gens d'armes meurent de faim Et voz chevaulx enmy la place, Puys Sarrazins, par leur falace Et leur Oultraige furieux.

Font garder les places et lieux Par où on doit apporter vivrez.

Le Cardinal.

Affm que nous soions délivrez De ceste peine, le milleur Est nous retirer, cher Seigneur, En Damyette à saulveté.

Les Prelatz.

Vous sçavez qu'en nécessité Se fault aider au mieulx qu'on peult.

Le Roy.

Loué soit Dieu, puis qu'il le veult.

Le Cardinal.

Il fault de deux maulx, très cher Sire, Qui est saige, éviter le pire; Son prouffict on doit désirer.

Le Roy.

Il nous fault doncques retirer En Damyette.

C'est le myeulx.

Le Roy.

0 loué soit le Roy des cieulx.

Puys qu'il luy plaist, vous en yrez Devant, Cardinal, et direz,

136 Gringore. [2984

s'il vous plaist, toute la fortune A noz Gens d'armes et Commune, Affm qu'ilz prient Jésus pour nous.

Le Cardinal.

Sire, je prens congé de vous Et de vostre Chevallerie.

Icy s'en va le Cardinal en Damyette.

Le Roy.

Affm que sauvons nostre vie.

En Damyette nous convient Retirer, puys qu'il ne nous vient Nulz vivres.

Les Prelatz.

Sire, vostre train Meurt de peste ou périt de fain ; C'est pitié que d'estre en vostre ost; Par quoy fault partir le plus tost Qu'on pourra.

Le Roy.

Partons à ceste heure, Car de faire ycy long demeure.

Cela nous pourroit beaucop nuyre.

Cy s'en vont.

OULTRAIGE

Les Françoys s'en veuUent tous fuyre ; Je le voys, je le congnoys bien.

Il est vray.

La Loy payenne.

Il ne ment de rien; Leur ost est levé, sans doubtance.

3004] Vie Ms S. Loys. 137

Le Soudan.

Gens qui fuyent n'ont plus puissance ; Nous avons sur eux l'avantaige.

Qu'ilz soient assaillys par Oultraige; Qu'Oultraige en soit le poursuyvant.

Oultraige.

Suyvez-moy; je m'en voys devant; De leurs meffais seront repris.

Le Roy.

Nous serons tous tuez ou pris, Se Jesuscrist ne nous fait grâce.

Chevallerie î

Chevallerie.

Je suy si lasche Que ne me séroys revencher.

Les Prelatz.

Hélas, nous voyons aprocher L'Oultraige des Turcs.

Chevallerie.

Il ne fault Pas nous lesser prendre d'assault.

Non obstant ma povre foiblesse.

Honneur feray à gentillesse, Priant Dieu que j'ay son confort.

Oultraige.

A mort, traistres, à mort, à mort; Vous ne l'aurez pas davantaige.

Hardiment dessus eulx, Oultraige, Frappez et mettez tout par terre.

1^8 Gringore. [3022

oultraige.

Je leur fourny mortelle guerre.

Ycy bataillent longuement^ et pays le Roy, les Prelatz et Chevallerie sont prins prisonniers par les Turcs.

Le Soudan.

Prins estes, Françoys voyaigiers ; Soubz ma mercy nous convient mettre.

Le Roy.

Puys qu'aultrement il ne peult estre, Il nous fault prendre en pacience.

Le Soudan.

Qu'i soient en toute dilligence Menez au chasteau de Mauconte.

Oultraige.

Hz y seront, à leur grant honte Et reproche, menez soudain.

Cheminez, cheminez, villain.

Cy crachent au visage des Xrestiens.

Le Roy.

Vous povez congnoistre l'Outraige Des Païens, qui crache au visage Des Xrestiens nobles Françoys.

Oultraige marche sur la croix.

Vellà, en despit de la croix Où vostre Dieu fust estendu, Cruxifié et puys pendu.

Que je marche dessus ycelle.

Le Roy.

C'est Oultraige.

Chevallerie.

La chose est telle; Mais force nous est d'endurer.

Ung temps ne peult toujours durer; Dieu nous aidera quelque foys.

Le Soudan.

Qu'on traicte le Roy des Françoys Honnestement, car je le vueil, Qui qu'en ait desplaisir ou dueil; Car Fortune en tel affaire Pourroit bien de moy autant faire.

Comme il permet faire de luy.

Le Roy.

Je voulsisse dire aujourduy Mon service avec les Prelatz.

Cà, tost, mon livre.

Les Prelatz.

Il n'y est pas.

Sire, vous povez bien sçavoir Qu'est impossible de l'avoir.

On l'a perdu durant l'assault.

Le Roy.

Glorieux Dieu, qui es là haut Régnant en triumphe éternelle, Tu sçays et congnoys assez quelle Voullenté j'ay de te servir Et, pour ta grâce deservir.

Louer ton saint nom je désire.

Les Prelatz.

Vostre livre est perdu, cher Sire ; Plus n'en fault faire mencion.

Dictez vostre devocion

Par cueur, ainsy que pourrez faire.

Le Roy.

Au doulx Jesuscrist puisse plaire L'escrince que je luy feray.

Humblement m'agenouilleray, En le servant du bon du cueur.

Icy voit son livre sur une scabelle devant luy.

0 qu'esse-cy, doulx Créateur .?

0 qu'esse-cy, Saulveur du monde P 0 puissance très pure et munde, Exellente et très vertueuse^ Tu rens ma pensée plus joyeuse Beaucop qu'il n'a eu de courroux.

Mes bons amys, regardez-vous La grâce que Jésus m'a faicte.

Chevallerie.

Vécy une chose parfaicte, Vécy miracle, sans doubter; Ainsy que chacun peult noter, Ce livre, par la grâce Dieu, A esté transmis en ce lieu Et n'y estoit point à ceste heure.

Les Prelatz.

C^est miracle, la chose est seure ; Dieu luy a envoyé son livre A celle fm qu'i se délivre De le servir; ce n'est pas fable; Son service prent acceptable ; Devant chascun l'ose bien dire.

Le Roy.

Que pour meshuy on se retire;

5082] Vie Ms S. Loys. 141

Je congnoys qu'il en est saison.

Pas n'aurez estroicte prison.

Mais voz gens seront aultrement Traictez que n'estez sûrement ; Je les voys trestous mettre en caige.

Chevallerie.

Les Turcs font faire par Oultraige Aux Xrestiens beaucop de maulx Comme pervers et desloyaulx ; Crestienté est estonnée.

Suffise vous pour ceste année.

Finis.

RAISON PAR TOUT

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