LE CINQ ME LIVRE
Le Soudan.
r tenons-nous le preux Loys, Roy des Françoys, en noz pril^':S^]i(( sons,
Dont devons estre resjouys,
Et beaucop mieuLx nous en prisons.
Si est bien requis qu'advisons
Qu'il est de faire sur ce cas,
Et, se paix avec luy faisons,
Bon seroit, n'en ygnorez pas.
Les Admiraulx.
Le Roy Loys est mesgre et las,
Et a esté, quoy qu'on en die,
Persécuté de maladie.
Dont il c'est trouvé fort grevé.
Le Soudan.
Mes médecins l'ont relevé Par délicas medicamens.
31 14] Vie Ms S. Loys. 145
OULTRAIGE
Il garde les commandemens De son Dieu.
Le Soudan.
Tant mieulx vault pour luy.
Mais je vouldroys bien aujourduy Conférer avec sa personne.
Les Admiraulx.
Le Roy Loys point ne s'étonne D'estre en prison.
Le Soudan.
C'est un saige homme, Et puys vous congnoissez bien comme Damyette est très forte place Que ses gens tiennent.
Les Admiraulx.
Bien ; qu'on face Paix avec luy et qu'il la rende.
Le Soudan.
Je ne croy pas qu'il ne prétende Faire paix. Sans plus enquérir, Je vous pry, allez le quérir Et le admenez, Admiraulx.
A voz haulx ditz seigneuriaulx Doys obéir; je m'y en voys.
Le Roy.
0 Dieu puissant, créateur, roy des roys, Qui m'as formé, mon ouvraige congnoys
144 Gringore. [5143
Et que ta loi soustiens par charité,
Le desplaisir, que Payens me font, voys;
Oys ma clameur et ma piteuse voys
Et me pugnis selon qu'ay mérité.
Bien peu me chault de mon auctorité,
De mon honneur et de ma seigneurie,
Mais j'aperçoys que ma Chevallerie
On traicte mal, luy livrant maint assault.
0 doulx Jésus, filz de Vierge Marie,
Ne m'oublie pas; tu sçais ce qu'il me fault.
Les Sarrazins, en tout mal endurcys, Vont enrassans la barbe et les sourcys A mes subgetz, luy crachant au visaige En despitant le nom du crucifix; A leur faire plusieurs maulx sont confis ; Plusieurs mourir en font par leur Oultraige. Détenu suis prisonnier en servaige, Où je ne puis ton digne nom servir, Pour ta grâce avoir et deservir.
Si te prie qu'ayez memoyre de moy, Et ne lesse hors de mon cueur ravyr Ton digne nom ne ta très saincte loy.
Toy, qui te dis des Francoys roy.
Vers le Soudan venir te 6ult.
Le Roy.
Jésus, qui est régnant en hault
Au saint empire triumphal.
Me vueille aider à mon grant mal
Par sa sainte miséricorde.
Le Soudan.
Se avec le Roy Loys n'accorde,
V72] Vie Ms S. Loys.
Jamais Damyette ne auray, Et par ainssy je ne seray, En paix dedens ma seigneurie.
Partie de sa Chevallerie Est en mes prisons ; toutesfoys Il y^ a de vaillans Françoys Qui sont encor en Damyette, Et n'en pourray faire conqueste Sans grande effusion de sang.
Les Admiraulx.
Redoubté et puissant Soudan, Le Roy Loys je vous admaine En votre triumphal domaine, Pour en faire à vostre désir.
Le Soudan.
Or puys-je faire à mon plaisir De toy, Loys; tu le scais bien.
Le contredire n'y vauft rien, Et voy encoire que tes gens A me nuyre sont dilligens, Par quoy te dis, à ung bref mot, Se ne me veulx rendre bien tost Damyette, nul secourir Ne te peult, sans mort encourir.
Sçèz-tu pas bien que je vueil dire?
Le Roy.
Si ton félon cuer, remply d'yre Se veuit despiter contre moy Jésus, qui est mon dieu, mon roy, Au besoing me fera secours; Car en luy seul est mon recours, Et de sa grâce me repaix.
Gringore II.
146 g ri n go re. [^198
Le Soudan.
Veulx-tu traiter avec moy paix ?
Le Roy.
En quel moien.? En quel façon.?
Le Soudan.
Ce ne sera pas sans ranson, Entendz-tu bien, qui sera grande.
Le Roy.
Or me dictez vostre demande.
Le Soudan.
Appointement, ô roy, n'auras, Ou Damyette me rendras Et huit mille besans aussy Sarrazinois, et par ainssy Que tu me rendras franc et quitte Tous Sarrazins prins en Egypte Par tes gens, et hors de prison Les mettras sans nulle ranson.
En veulx-tu estre consentant .?
Le Roy.
Je vous l'accorde, moiennant Que moy, aussy tous mes prochains, Seront délivrez de voz mains; Et me baillerez prisonniers Xrestiens, qui sont es quartiers En Egypte et en tous passaiges ; Et les villes et les villaiges, Qu'ilz tiennent en Jérusalem, Leur lesserez, puissant Soudan; Et seront, en parollez brefvez, Juc' à dix ans d'icy les trèvez Fermées entre les Xrestiens
322^] Vie Ms S. Loys. 147
Et les Sarrazins et Payens,
Si vouliez que la paix soit faicte.
Oultre, tous ceulx de Damyette
Seront en plaine délivrance,
Eulx, leurs biens, meubles et finance;
Et les maladez, qui seront
En ce lieu, quant ilz guériront,
S'en pourront aller toutes foys
Qu'il leur plaira.
Le Soudan.
Tous les Françoys, Que tiens en prison et souffrance, Délivre par ceste assurance Et moiennant ce qu'est prédit.
Le Roy.
Je n'y metz aucun contredit; Soit fait, et sans plus sermonner.
Il est saison d'aller disner; Retirez-vous en vostre place.
Icy se départent d'ensemble.
Les Admiraulx.
Cuyde le Soudan que je fasse Ceste paix et accord ainsy ^ Ne sçay comme il entend cecy , Mais amèrement je m'en cource.
Comment? Veut-il mettre en sa bource Ses huit mille besans? Rien, rien.
Ung chascun sçait et congnoist bien, Quand c'est venu à l'entreprise, Que nostre Oultraige a fait la prise
48 Gringore. [324(
Des Xrestiens. Ha, bref il faut Luy livrer ung terrible assault; Il ne l'aura pas davantaige.
Me voullez-vous aider, Oultraige?
OULTRAIGE
Je ne crains Dieu, Dyable, ne homme; Je combas, murtris et assomme Foibles, fors, larrons, innoscens; A tout mal faire me conscens, Faisant oprobres, vitupère; Car, pour tuer et père et mère.
Il ne fault point aultre que moy.
Les Admiraulx.
Le Soudan, à ce que je voy, Veult avoir argent à monceaulx.
Oultraige.
Estez-vous pas les Admiraulx De Turquie, pour remède y mettre, Et pour, au besoing, le desmettre, S'il vous brasse quelque domaige?
Il le fault mettre à mort, Oultraige, Incontinent, soit droit ou tort.
Oultraige.
Voullez-vous que le mette à mort.f^
Les Admiraulx.
Ouy, qu'il n'en soit plus presché.
Oultraige.
Si tost qu'il sera despesché, Les Admiraulx gouverneront.
5260] Vie Ms S. Loys. 149
Les Admiraulx.
Tous les ceulx qui contrediront Contre nous, tu mettras à mort.
OULTRAIGE
N'ayez paour; je suis assez fort Pour le mettre en ses jours derniers Et luy et tous ses familliers, S'ilz prennent contre moy discord.
Les Admiraulx.
Assaillons lay.
OULTRAIGE
A mort, à mort.
Le Soudan.
Qu'est cecy.? D'ont vient cest Oultraige.''
OULTRAIGE
Nul ne vous peult donner confort.
Les Admiraulx.
Assaillons lay.
A mort, à mort.
Le Soudan.
Les Admiraulx, vous avez tort.
OULTRAIGE
Vous passerez par ce passaige.
Les Admiraulx.
Assaillons lay.
OULTRAIGE
A mort, à mort.
Le Soudan.
Qu'est cecy? D'ont vient cest Oultraige?
150 Gringore.
oultraige.
Il n'y fault point tant de langaige.
Le cop de la mort je vous donne.
îcy le tue.
Les Admiraulx.
Il n'est plus riens de sa personne; De sa mort sommes resjouys.
Allons devers le Roy Loys En nostre fierté et fureur, Et, s'il veult soubz faincte couleur Renoncer à l'appcinctement Qu'a fait au Soudan, promptement Qu'il soit livré à mort cruelle.
OULTRAIGE
S'il nous est tant soit peu rebelle, A mort sera livré soudain; Je ne laboure point en vain; Il pert bien à ce que je fais ; J'ay pluseurs murtris et deffais Sans sens, sans ryme, sans raison.
Roy Loys, sçavoir te faison, Se l'appoinctement ne nous tiens Qu'as fait au Soudan, je te viens Bailler ung cop mortel divers.
Le Roy.
Seigneurs, vous estez tous pervers ; Encoire riens ne vous reffuse.
OULTRAIGE
Aussy n'y faut-il point d'excuse, Quelque chose qu'on en caquette,
5304] ViE Ms S. LOYS. 151
Se tu ne nous rens Damyette, A mort mettrons ta seigneurie Et toute ta Chevallerie Et tes Prelatz.
Le Roy.
Je ne di pas Que ne face ainsy que le cas Est promis à pur et à plain.
Les Admiraulx.
Je vueil que je soys de ta main Chevallier; Roy des Francoys, prie Qu'aye l'ordre de chevallerie De par toy.
Le Roy.
Voulentiers l'auras, Pourveu que te baptiseras, Et, s'ainsy est que soyes xrestien, Je te donneray plus de bien En mon royaulme que tu n'as.
Par Mahommet, je ne vueil pas Estre xrestien.
Le Roy.
De par moy Ne seras dont point, par ma foy, Fait chevallier.
Oultraige.
Et, au sourplus, L'appoinctement est-il conclus, Comme au Soudan a esté fait?
1^2 Gringore. [3327
Le Roy.
Je le vueil par dit et par fait Entretenir.
Les Admiraulx.
Et nous aussy; Mais tu nous jureras ycy Devant toute la seigneurie Que tu renyes Dieu, filz Marie, Se tu ne nous tiens ta promesse.
Le Roy.
Je n'en feray rien ; c'est simplesse Dire que de bouche ou de cueur Je regnye Dieu, mon créateur, Jamais cela ne passeray; Jamais je ne le regniray; De le requérir estes foulx.
OULTRAIGE
Comme oses-tu parler à nous Si fièrement, veu que tu es Prisonnier.^
Tuez lay, tuez; Mettez lay tost à mort, Oultraige; Il a trop errogant langaige.
Et nous respond trop fièrement.
Oultraige.
Se n'accordez tout maintenant Aux Admiraulx, je t'occiray; Par pièces te deppeceray; Nully n'y séroit contredire.
Le Roy.
De mon corps, tu le peulx occire;
3^5 1] Vie Ms S. Loys. 155
Mais l'âme, qui est immortelle,
Ne sera mise en ta tutelle;
Tu ne luy peulx aider ne nuyre.
Les Admiraulx.
Riens ne gaignons à le destruyre; Je le occiroie voulentiers Pourveu qu'il n'ust nulz héritiers.
Et aussi en ceste façon Nous pourrions perdre sa rançon; Le milleur est le lesser vivre.
OULTRAIGE
Or te despesche et te délivre De tenir l'acord, que tu as Fait au Soudan.
Le Roy.
Touchant ce cas.
Je n'y metz aucun contredit; J'acorde ce qui est prédit; Mais aussy tenez-moy promesse.
De plus en parler c'est simplesse; Car promesse nous vous tiendrons.
Présent nous vous délivrerons Chevallerie et voz Prélas.
Le Roy.
Je croy qu'ilz sont travaillez las Des prisons où ilz ont esté; Trop ont eu de nécessité ; Mais remède n'y povoie mettre.
OULTRAIGE
Devers vostre seigneur et maistre
154 Gringore. [35^9
Venez à coup, Chevallerie, Et vous les Prélas.
Les Prelatz.
Je vous prie, Ne nous faictez aucun oultraige.
Oultraige.
Vous ne serez plus en servaige Ne prisonniers; n'ayez soucy.
Chevallerie.
Et où est le Roy?
Oultraige.
Le vécy, Avec les puissans Amyraulx.
Les Prelatz.
Nous sommes guéris de noz maulx Quant vous voyons, noble seigneur.
Le Roy.
Pensez que j'ay joie en mon cueur, Prelatz, de vostre délivrance, De veoir aussy en ma présence Chevallerie, que tant souhette.
J'entends qu'aucune paix est faicte Entre vous et les Adniiraulx.
Le Roy.
Chevalliers, subgetz et vassaulx, Doibvent délivrer par l'accord Fait entre nous.
Les Prelatz.
Donc le discord
5 594] Vie Ms S. LOYS. 155
Est cessé; j'entens bien le cas.
Le Roy.
Chevallerie et les Prélas, En France nous retirerons, Apres que délivré aurons Les prisonniers. Parolles brefvez; D'icy à dix ans avons trefvez, Durant lesquelles nous yrons En voyage et visiterons Les lieux où Jesucrist alla Sur la terre.
Chevallerie.
Touchant cella Je yray, de cueur, de couraige, Faisant à Jhesucrist hommaige Et révv^rence à mon povoir.
Les Prelatz.
Pensez que je feray devoir D'aller de bon cueur avec vous.
Le Roy.
Dieu nous vueille conduire tous Par sa miséricorde et grâce.
Les Seigneurs d'Engleterre.
Il y a desji longue espace, Ainssy que je puis estimer, Que le Roy de France oultre mer Est allé et ne revient point.
Sire, le temps est bien appoint Et disposé aller en France; Les Francoys ont peu de puissance Maintenant; assaillir les fault.
1^6 Gringore. [?42o
Le Roy d'Engleterre.
Seigneurs d'Engleterre, l'assault Leur donneray à mon povoir; Ainssi que nous povons sçavoir, Leurs anciens ennemys sommes.
Les Seigneurs d'Engleterre.
S'il vous plaist, assemblez voz hommes.
Honneur aurons à ceste foys Et subjugerons les Françoys.
N'y a nul qui nous contredie.
Le Roy d'Engleterre.
Descendre fault en Normandie; Car il n'y a aucuns gens d'armes.
Par quoy, se voulions, en brefz termes Nostre Duché recouvrerons.
Les Seigneurs.
Le plus secret que nous pourrons Conviendra faire noz aprestes, Car les Françoys ne sont pas bestes ; Sont gens hardis et couraigeux.
Le Roy d'Engleterre.
Si serons-nous victorieux, Quelque chose que l'on en die.
Si descendons en Normendie Nous serons vaillans estimés.
Les Normans ne sont point armez; De rien ilz ne se donnent garde.
Les Seigneurs.
Conclusion , l'heure me tarde Que nous ne sommes sur la mer.
Et aussy on nous doit blasmer D'estre à repos, sans avoir bruyt.
3445] Vie Ms S. Loys. 157
Le Roy d'Engleterre.
Prince, qui n'ayme le deduyt De guerre, n'est jamais dit preux; Si je ne suys adventureux.
Deshonneur feroy à noblesse.
Les Seigneurs.
Vous avez assez de richesse Pour soudoyer plusieurs soudars Et fournyr d'arbalestez et dars.
Et de tous instrumens de guerre.
Le Roy d'Engleterre.
Préparons-nous sans plus enquerre, Secrètement, s'il est possible.
Le Hérault.
Les Engloys ont vouloir terrible Tousjours taschant mettre en souffrance Le noble royaulme de France; Pour ce faire, sont sur champ mis; Sont les anciens ennemys Des Françoys. J'en advertiray Le Roy de France et leur diray; Car il est requis qu'il retourne En France et que plus ne séjourne Pour ses faulx traictrez d'Engleterre.
Il vault mieulx qu'il garde sa terre Qu'aller conquérir place estrange ; J'ay espérance qu'il se venge De ses villains Engloys desvez.
Les Prelatz.
Sire, resjouyr vous devez ;
Car tant avez fait de chemin Qu'au lieu, où Dieu fist d'eaue vin, Estes arrivez aujourduy.
Le Roy Loys.
J'en loue et remercie ceiuy Qui tout sçait, tout congnoist et peult.
Chevallerie.
Tout le cueur au ventre me meult De la joye que j'ay d'y estre.
Les Prelatz.
Ainsi comme je puis congnoistre,
Vécy le lieu et habitacle, Oîj Jhesus le premier miracle, Fist, en muant l'eaue en vin.
Le Roy Loys.
Le bon seigneur doulx et benyn Eust en ce lieu beaucop affaire.
\'oulloir m'est prins vestir la hère Pour master mon corps, et aller Aux saintz lieux, sans dissimuler, Où le doulx Jesucrist alla.
Chevallerie.
Puis qu'il vous plaist faire cella, Nully ne vous peult contredire; Mais il me semble, très cher Sire, Qu'une grande charge prenez.
Le Roy Loys.
Baillez-moi la haire.
Les Prelatz.
Tenez.
5488] Vie Ms S. Loys.
Or sus, aidez-moy à vestir.
Icy vest la haire.
Les Prelatz.
Sire, je vous vueil advertir Que c'est une chose bien rude, Et y a grande multitude De cordez qui picquent très fort.
Le Roy Loys.
Je suys assez puissant et fort Pour l'endurer.
Chevallerie.
Vécy grand chose Que le noble Roy se dispose Maintenant de vestir la haire.
Les Prelatz.
C'est ung prince très debonaire.
Simple et doulx comme une pucelle Aux bons, et aux mauvais rebelle, Charitable et aymant justice.
Le Roy Loys.
Jhesus vueille que j'acomplice Le voyaige qu'ay entreprins.
Les Prelatz.
Les grans seigneurs n'ont pas aprins De porter ung tel vestement.
Chevallerie.
Cheminons tout beau bellement, Sire, car vous estez lassé ; Maint divers lieu avez passé; Bien est requis de repos prendre.
i6o Gringore. [^$09
Chevallerie, il fault entendre Que je ne suys pas las encor.
Les Prelatz.
Velà la montagne Tabor, Où la transfiguration Fut de Jhesus.
Le Roy Loys.
Dévocion Devons avoir à ce saint lieu, Quant Jesucrist, le filz de Dieu, Y monstra sa divinité Par sa doulce bénignité Aux Apostres et aux Prophettez.
Chevallerie.
Sire, s'en malaise vous estez, Dictes lay; nous reposerons.
Le Roy Loys.
Nenny, encor cheminerons.
Car je vueil plus oultre passer ; Je n'ay garde de me lasser.
Quant je voy places si très sainctes.
Les Prelatz.
Il y a montz et vallées maintez.
Qui sont durez à cheminer.
Le Roy Loys.
Si me veulx-je déterminer Encor de marcher sans arrest.
Quel lieu esse-là.^
Les Prelatz.
Nazareth,
^5331 ^^^ Ms S. LoYS. i6i
Où Jésus fut nourry sans doulte.
C^est raison qu'à genoulx me boute, Quant voy le lieu où mon seigneur, Mon créateur, mon rédempteur Fut nourry de vierge Marie.
Chevallerie.
Mais regardez, Chevallerie, L'humillité qui est au roy.
Si humble et dévot je le voy Que j'en ay le cueur tout piteux.
Le Roy.
Au lieu, qui est tant précieux.
Où fut nourry par charité Le filz de Dieu, en vérité Avec mes soulliers je n'yray, Mais nuds piedz; me deschausseray Pour ce très sainct lieu visiter.
Chevallerie.
Nous devons cecy reciter A chacun; pas ne s'en fault taire.
Les Prelatz.
Cher Sire, il est nécessaire De préparer vostre disner.
Le Roy Loys.
Non ferez; car je vueil jusner Au pain et à l'eaue aujourdhuy.
En allant au lieu où celuy Fut nourry qui nous peult saulver.
Chevallerie.
Ha, Seigneur, vous povez grever Gringore II 1 1
i62 Gringore. [556$
Vostre corps.
Et saulver mon âme, Suppliant à la Vierge dame, Mère de Jésus et pucelle, Qu'elle prie l'Essence immortelle Que mes péchiez soient pardonnez.
Les Prelatz.
Trop de peine vous vous donnez.
Le Roy Loys.
Jhesuscrist en print plus pour moy, Et sy est de paradis roy, Du monde et de tous les mondains.
Si luy supplie à joinctes mains Qu'il reçoyve en gré mon service Et que son plaisir accomplice, Gouvernant ma Chevallerie.
Le Hérault.
Jesucrist, le fils de Marie, Vous garde de mal et souffrance.
Le Roy Loys.
Di-nous des nouvelles de France A cop, Hérault.
Le Hérault.
Très puissant prince, Engloys veullent en la province De Normendie en bref descendre.
Vous devez sçavoir et entendre Qu'ilz assemblent secrètement Leur ost, pour frapper asprement Voz subgectz.
3^86] Vie Ms S. Loys. 163
Le Roy Loys.
Sont noz ennemys Anciens, lesquelz se sont mis Encontre nous, en nostre absence.
Se ne faictez là dilligence De venir, le cas yra mal.
Chevallerie.
Très redoubté prince royal.
Il est requis, sans séjourner.
En France de bref retourner ; Tandis que faictez cy la guerre, On pourroit ravyr vostre terre Et vous faire ung très grant dommaige.
Le Roy Loys.
Ma mère est assez bonne et saige Pour sur ce cas mettre ordonnance; • Mais qu'elle en ait la congnoissance, Elle y sera bien contredire.
Le Hérault.
Se je di la vérité. Sire, N'en prenez exécifz courroux.
Le Roy Loys.
Qu'i a-il .?
Le Hérault.
Mortelz sommes tous; La vie mondaine est tost passée; La Royne Blanche est trespassée, Vostre noble et devotte mère.
Le Roy Loys.
Or doy-je, en grant douleur amère,
164 Gringore. [?6ii
De lermes enroser ma face.
0 dure Mort, serpent, vipère, As-tu oté de son repère Telle dame, par ta fallace?
Hélas, je ne sçay que je face, Quant pense à sa mort. Doulce Dame, Comme est-il possible que passe Ce courroux, se je n'ay la grâce De ton filz, sauveur de mon âme.
Les Prelatz.
Le noble Roy quasi se pasme De courroux.
Chevallerie.
Vélà grant pitié.
Il luy souvient de l'amitié.
Qu'à sa noble mère il avoit.
Les Prelatz.
Il est vérité qu'il l'aymoit Sur toutes choses, après Dieu.
Le Hérault.
Si long temps estez en ce lieu.
Vous y pourrez avoir dommaige ; Car voz ennemys advantaige Prendront sur vous.
Le Roy.
Comme j'entends, Pour ceste heure est saison et temps En mon royaulme retourner.
Mais tu yras, sans séjourner, Vers les Amyraulx, pour leur dire Qu'incontinent, sans contredire, Délivrent tous les prisonniers
^6^] Vie Ms S. Loys. 165
D'Egypte.
Le Hérault.
J'iray voullentiers, Sire, leur faire ce messaige.
Les Admiraulx.
Vous congnoissez assez, Oultraige, L'appoinctement et l'assurance Qu'avons avec le Roy de France, Et que nous luy devons tous rendre Ses prisonniers.
Oultraige,
Il fault entendre Que jamais ne les aura tous.
Les Admiraulx.
Or y pensons. Qu'en ferons-nous ?
Oultraige.
Vous sçavez que de ses Xrestiens Mains piteux sommes que des chiens.
Affm de leur orgueil abattre.
Passons le temps à les bien battre En plusieurs diversez façons.
Les Admiraulx.
Ne me chault que nous en façons ; Car je les hay mortellement. '
Oultraige.
Tantost en verrez largement Devant voz yeulx. Cà, çà, gallans, Montrer vous fault ennuyt vaillans; Car despoullez serez tous nuds, Et, se ne renoncez Jhesus, Endurerez mort très cruelle.
i66 Grîngore. [?654
Le premier Xrestien.
La haulte puissance immortelle, S'il luy plaist, nous fera secours ; A Jhésus est nostre recours Et à sa mère, saincte et digne.
Icy les despouille Oulîraige.
Oultraige.
Tantost aurez la discipline, Mais que vous soyez desvétuz, En despit de vostre Jhesus, Et vous feray mainte insollence.
Le ij^ Xrestien.
Nous prendrons tout en pacience.
Tout le mal que vous nous ferez.
Les Admiraulx.
Vostre Dieu Jhesus regnierez, Ou à mort vous serez tous mis Ainsy que mortelz ennemys De Mahommet et de sa loy.
Le premier.
Jhesuscrist, mon Dieu et mon roy.
Ne renonceray pour mourir.
Les Admiraulx.
Or sus, sus, sans plus enquérir, Frappez d'escourgies dessus eulx.
Oultraige frappe.
Or tenez, meschans malheureux.
En despit de vostre Jhésus, Ces coups aurez.
Frappe.
5672] Vie Ms s. Loys. 167
Les Admiraulx.
Dessus, dessus, Hardiment. Te fault le couraige.
Le ij"" Xrestien.
Vous nous faictez par vostre Oultraige Souffrir peine dure et amère.
Oultraige.
Régniez Jésus et sa mère ; Autrement serez mis à mort. Sans espérance de confort ; Nuyre vous vueil de ma puissance.
Les Admiraulx.
Oultraige, prens tost une lance Pour les trespercer.
Oultraige.
Je le vueil ; Car de les veoir j'ay sy grant dueil Qu'à peu que ne crève de yre.
Les Admiraulx.
Aymez-vous mieulx la mort eslire Qu'adorer le Dieu Mahommet?
Le premier Xrestien.
Jesucrist jamais ne permet Qu'on adore les dieux estranges, Car celuy, qui créa les anges Et les humains, adorer fault.
Les Admiraulx.
Qui est-il.'^
Le ij'^ Xrestien.
C'est Jhesus.
i68 Gringore. [3688
OULTRAIGE
L'assault
Aurez, en despit de cela, Et ceste lance, que vellà, Vous entrera dedens le corps.
Le PREMIER.
Contre tes criminelz effors Le doulx Jhesus nous aidera.
Nous verrons comme il en yra; Il fault bien que je vous acoultre.
Les Admiraulx.
Ne perce cestuy là tout oultre.
OULTRAIGE
Et pourquoy.^
Les Admiraulx.
Mieulx les pugnyras.
OULTRAIGE
Comment.''
Les Admiraulx.
Les yeulx lui crèveras, Et puys luy donneras congé.
OULTRAIGE
Je le vueil ; mais j'ay trop songé A despescher ce coquin cy.
Icy le frappe de la lance.
Le premier Xrestien.
Jésus, je te requiers mercy; De mon piteux cas soies records.
OULTRAIGE
Je te vueil percer par ycy.
Le premier.
Jhesus, je te requiers mercy.
Oultraige.
Tantost seras mort et transsy.
Le premier.
Jésus me soit miséricors.
Jhesus, je te requiers mercy; De mon piteux cas soiez records.
Oultraige.
Je luy ay, au travers du corps, Mis ceste lance. Qu'esse à dire.?
Il parle encor.
Le premier.
Trop de martire Vous me faictez par vostre Oultraige.
Le rédempteur d'humain lignaige Me secourra à mon besoing.
Les Admiraulx.
Oultraige, que ne prens-tu soing De despescher cest enchanteur.?
Oultraige.
Je luy voys trespercer le cueur Sans espérance de confort.
Les Admiraulx.
Abrège toy.
Oultraige le frappe de la lance par la mamelle.
Le vellà mort.
Notez qu'il ne parlera plus De Marie, ne de Jésus.
De tous pointz est privé de vie.
170 Gp.ingore. [^729
Le ij^ Xrestien.
Sa très dévote ame est ravye Au royaulme de Paradis.
0 traistre, qu'esse que tu dis ?
Veulx-tu dire que ceulx qui servent Ton Dieu, ton Jhesus, qu'ilz deservent A avoir la gloire céleste.
Le ij^ Xrestien.
Ouy, et est leur place preste Avec les martirs.
Les Admiraulx.
Ha, Oultraige; Il fauldra que de dueil enraige Si ne me vengons de cecy.
Oultraige.
Ha, villain, parlez-vous ainsy Devant les Admiraulx. Ha, ha.
Par despit aurez ce cop là Sur le plus beau de vostre face.
Les Admiraulx.
De l'ouyr parler je me lasse Et en sont mes espritz grevez.
Tost, tost, qu'il ait les yeulx crevez En despit de son faulx langaige.
Le ij^ Xrestien.
Vous me faictez par vostre Oultraige Faire plusieurs maulx infinis.
Les Admiraulx.
Mais que telz paillars soient pugnys, De Macommet serons en grâce.
^748] Vie Ms S. Loys. 171
OULTRAIGE
Voullez-vous pas qu'en peu d'espace Luy crève les yeulx ?
Hardiment ; Car je prens mon esbatement Quant je leur voy soufïrir martire.
OULTRAIGE
Se hors la teste ne luy tire
Les yeulx, je vueil que l'on me pende.
Le ij^ Xrestien.
Rien ne me feras que n'en rende A Jhesuscrist mercy et grâce.
Oultraige.
Il n'aura tantost œul en face, Le mignon. Les velà tous deux.
Les Admiraulx.
Or desliez ce malheureux Et qu'il s'en voise à l'adventure.
ky Oultraige deslie le i;^ Xrestien.
Le ij^ Xrestien.
Ayes pitié de ta créature, Jhesus, mon rédempteur, mon maistre; Car certez je ne puys congnoistre Les lieux et places où je voys.
Le Hérault.
Advys m'est que j'oys un Françoys Faire des regretz très piteux.
Le ij^ Xrestien.
0 Dieu puissant et glorieux,
172 Gringore. [3778
De ton serviteur te recorde, Lequel, sans ta miséricorde, Vault pis que mort; tu le voys bien.
Sans faulte, vélà ung Xrestien Qui me semble troublé très fort.
Mon amy, prens en Dieu confort, Car il peult tout.
Le ij*^ Xrestien.
Hélas, hélas!
Jamais n'auray joye, ne soullas, Car je suys de la veue privé.
Le Hérault.
Et qui t'a en ce point grevé.?
Qui te fait exécrables maulx ?
Le ije.
C'est l'Outraige des Amyraulx Des Sarrazins.
Le Hérault.
Je viens vers eulx, Car avoir les prisonniers veulx Qu'ilz retiennent entre leurs mains.
Le ij^.
Hz leur font des maulx inhumains Par leur fier et mauldit Oultraige.
Le Hérault.
Je leur vays faire mon messaige.
Comme m'a enchargé le Roy; Mais, mon amy, attendez-moy Tant que je revienne en ce lieu.
Et tant feray, s'il plaist à Dieu.
5801] Vie Ms S. Loys. 175
Qu^avec moy vous admeneray.
Le ij^ Du bon du cueur vous attendray Pour sçavoir où c'est que je voys.
parle aux Admiraulx.
Au preux Loys, Roy des Françoys, Salut, honneur et révérence, Qui rn'envoye en vostre présence, Admiraulx, pour tenir promesse.
Promis avez à sa noblesse Luy rendre tous les prisonniers Que vous avez, et pas le tiers Ne luy en avez envoyé.
Les Admiraulx.
Di luy qu'il est mal advoyé D'envoyer vers nous pour cella, Et, quant est touchant ce cas là, Jamais ung ne luy en rendrons.
Oultraige.
Ainsi comme nous l'entendons.
En sera fait.
Le Hérault.
' Je luy voys dire;
Mais vous les livrez à martire Par vostre Oultraige, c'est mal fait.
Le ij<^ Xrestien.
Hélas ! Je ne sçay en effect En quel lieu et en quelle place Suys maintenant. Dieu par sa grâce
174 Gringore. [3822
Me vueille donner pacience.
Le Hérault.
J'ay fait si bonne dilligence, Mon amy, que suis revenu.
Les Admiraulx n'ont pas tenu Au Roy de France leur promesse.
Le ije. Aux Xrestiens font tant de rudesse Que c'est pitié.
Le Hérault.
Sy nous fault-il, Pour doubte de mortel péril, Retirer vers la magesté Du noble Roy.
Le ij=.
Las, j'ay esté En peine, mais vous me donnez Grant confort puisque m'y menez.
A vostre mercy me veulx rendre.
Le Roy d'Engleterre.
En bref temps nous fauldra descendre En Normendie.
Les Seigneurs.
Tous noz gens Ont esté prestz et dilligens De se mettre en armez.
Le Roy d'Engleterre.
Aussy, Se povons arriver ainsy En Normendie comme entendons
3845] Vie Ms S. Loys. 175
Ne doublez que ne nous rendons Le royaulme de France en brief.
Les Seigneurs.
Sire, nous en viendrons à chef; Car nous avons de bons gens d'armes, Expers et fort subtilz aux armes, Congnoissans les fais de la guerre.
Le Roy d'Engleterre. Il est vray, Seigneurs d'Engleterre, Par quoy nous ne povons faillir D'aller les Normans assaillir Et puis après aller en France.
Les Seigneurs.
Cher sire, j'ai bonne espérance Qu'en serons maistres et seigneurs ; Ainssy comme bons combateurs Aux Françoys monstrerons maintz tours.
Le Roy d'Engleterre.
Nous descendrons dedens huit jours En Normendie sans nul deffault.
Le Hérault.
Jhésuscrist, qui règne là hault Es divins cieulx, vous doint santé, Et que le Turc soit supplanté En vostre temps, divin Seigneur.
Le Roy Loys.
Que dis-tu, Hérault .f*
Le Hérault.
La fureur Des Amyraulx est si terrible Qu'à raconter est impossible;
176 Gringore. [3872
Car les povres prisonniers sont Mis à mort; plusieurs maulx leur font Les Admiraulx par leur Oultraige, Et ont conclud à bref langaige De ne vous en rendre pas ung.
Le Roy Loys.
Hz ont vouloir trop importun, Et trop mal promesse tenue.
Vérité peult estre congneue Par cest homme qu'ay admené, Que leur Oultraige a condampné A luy crever les povres yeulx.
Le ije Xrestien.
Hz martirent en plusieurs lieux Les Xrestiens, je vous affie, Dont plusieurs, pour sauver leur vie.
Renoncent Jésus et sa foy, Servant Macommet et sa loy Et les aultres, pour le vous dire, Ayment micilx endurer martire Qu.e le nom Jhésus renoncer.
Je ne vous vueil point advancer Songe, fable, ne menterye.
Le Roy Loys.
Je prie à la \'ierge Marie Et à Jésus bonté immense Qu'i leur envoyé pacience En leur très dure adversité.
Les Prelatz.
Sire, il est de neccessité Retourner en France; aultrement
893] Vie Ms S. Loys. 177
Les Engloys pourroient grandement Dommaiger vostre pays et terre.
Le Roy Loys.
Puys qu'iiz me vueullent faire guerre, C'est raison que je m'en defFende.
Chevallerie.
Ne fault plus que cy on attende; Le plus tost partir est le myeulx.
Le Roy Loys.
0 loué soit le Roy des Dieux Puys qu'il lui plaist. Devant yrez, Hérault, et en advertirez Bon Conseil et le Popullaire Et l'Eglise de cest affaire Et pour quoy c'est que retournons.
Le Hérault.
Voz haulx vouloirs, qui sont très bons, Leur feray de bref assavoir.
Le Roy d'Engleterre.
Temps est que nous façons devoir De partir.
Les Seigneurs.
Pas ne tient à moy ; Car je vous promectz, par ma foy, Que mon cas est tout à point mis.
Le Roy d'Engleterre.
Les Françoys sont noz ennernys Anciens; celer ne le fault.
Les Seigneurs.
Advis m'est que voy le Hérault Gringore II.
178 Gringore. [5912
Du Roy de France.
Le Roy d'Engleterre.
C'est mon certes.
Il nous fault enquérir des pertes Que le Roy a fait oultre mer.
Le Hérault.
A ce que je puys estimer \'elà les Engloys que je voy.
Semblant ne feray quant à moy De congnoistre leur entreprise.
Les Seigneurs.
Hérault, qu'on nous die et devise Où est le Roy.
Le HER.4ULT.
Je vous affte Que luy et sa Chevallerie Sont près d'icy. Je voys devant L'anuncer comme poursuyvant Aux nobles Françoys.
Les Seigneurs.
Il suffist.
Ce n'est pas à nostre prouffict; Cecy nous vient très mal à point.
Le Roy d'Engleterre.
Se fait mon. Ne descendons point Pour ceste heure. Il y a dangier.
Les Seigneurs.
Ce seroit pour nous oultraiger Grandement.
Le Roy.
Seigneurs d'Engleterre,
3923] Vie Ms S. Loys. 179
Retirons-nous, sans plus enquerre, Sans faire la guerre aux Françoys Pour maintenant; car je congnoys Qu'il ne nous en prendroit jà bien.
Les Seigneurs.
Sire, vous ne mentez de rien ; Le dangier y est grant pour nous.
Le Hérault.
Je feray assavoir à tous Ceulx de Paris que le Roy vient; Sa venue atendre convient..
Juc'à ung an, noble assistance, Adieu ; prenez en pascience.
Finis.
RAISON PAR TOUT