‹ Œuvres complètesChapitre 120 sur 190 · LA COQUELUCHE · texte numérisé non relu

LA COQUELUCHE

Composée PAR PIERRE GR1NGORE, DIT MÈRE SOTTE ».

e suis venue à Paris tout en haste « Pourassaillirfors, febles, grans, petis, g^ Et n'y a nul qui contre moy debate Que pour ung peu de temps je ne l'a- A plusieurs fais perdre les appetis; [bâte. Les vieulx, les jeunes, les nyès, les subtilz

i . In-8° gothique de 8 ff. — Cette coqueluche , que la description de Gringore rapproche assez de notre grippe moderne, avoit été moins bénigne un siècle auparavant, au dire du chroniqueur Jean Lefebvre de Saint-Remy :

«Et en ce temps ( 1414) regnoit une maladie dans le royaume de France, qui tenoit en la teste, dont plusieurs josnes et vieux mouroient, laquelle maladie se nomme la cocqueluce. » (Ch. 37, éd. du Panthéon, p. 368).

Juvénal des Ursins est plus explicite, et surtout plus Parisien : « Es mois de février et de mars (141 4) se leva un vent merveilleux, puant et tout plein de froidures. Pour occasion duquel plusieurs gens, tant d'église, nobles que du peuple, furent tellement enreumez et entoussez que merveilles. Et en furent aucuns malades au lict, tellement que par aucun temps les jurisdictions de Parlement et de Chastellet cessoient et n'y alloit personne. Toutesfois le seigneur d'Aumont, bien

1 86 Gringore.

J'asubjetis et les mais à raison :

Toutes choses ont leur temps et saison.

J'oste de bruit pestillence et caterre; Nully ne meurt de ceulx qu'ay assaillis , Car les fleumes que fais gecter par terre Mondent le corps; à Testomach fais guerre,

vaillant chevalier et qui avoit eu la charge de porter l'oriflambe, alla de vie àtrespassement. » (Coll. Michaud et Poujoulat, première série, t. 2, p. 496.)

Le Journal d'un bourgeois parle, à la même date, de cette épidémie sous un autre nom; mais c'est bien de la coqueluche de Saint-Remy et de Juvénal des Ursins qu'il s'agit , ainsi qu'on va voir : « Item en iceluy temps chantoient les petis enffens au soir, en allant au vin ou à la moustarde :

Votre c. a la toux, commère, Votre c. a la toux, la toux.

Si advint, par le plaisir de Dieu, qu'ung maulvais air corrompu chut sur le monde que plus de cent mille personnes de Paris [furent] mis en tel estât qu'ils perdirent le boire et le menger, le repouser, et avoient tresforte fiebvre deux ou trois fois le jour, et especialement toutes fois qu'ils mengeoient, et leur sembloient toutes choses quelconques amères, et tresmaulvaises et puantes, et toujours trembloient où qu'ils fussent, et avecques ce , qui pis estoit , on perdoit tout le povoir de son corps , que on n'osoit toucher de nulle part que ce fust , tant estoient grevez ceulx qui de ce ma! estoient atteints. Et duroit bien , sans cesser, trois sepmaines ou plus, et commença à bon escient à l'entrée du moys de mars ou dit an , et le nommoit on le Tac ou le Horion , et ceux qui point n'en avoient ou en estoient guéris, disoient par esbattement : « En as-tu ? Par ma foy, tu as chanté

» Votre c. a la toux, commère. »

Car, avec tout le mal devant dit , on avoit la toux si fort er la rume, et l'enroueure [que] on ne chantoit qui rien fust de messes haultes à Paris. Mais , sur tous les maulx , la toux estoit si cruelle à tous, jour et nuyt, qu'aucuns hommes,

La Coqueluche. 187

Tant qu'on en voit ses membres démolis Et les espritz lassez , troublez , failliz : Les ungz en sont despitz , les autres doulx : Impossible est qu'on sceust complaire à tous.

Gens qui boivent sans soif incessamment Gros vins sans eaue , on les voit escumer,

par force de toussir, estoient rompus par les genitoires toute leur rie , et aucune? femmes qui estoient grosses , qui n'estoient pas à terme , orent leurs enfans sans compaignie de personne par force de tousser, qu'il convenoit mourir à grant martyre, et mère et enfant. Et , quant ce venoit sur la garison , ils jettoient grand foison de sang beté par la bouche et par le nez et par dessous, qui moult les ebayssoit, et ce pendant personne ne mouroit; mais à peine en povoit personne estre guary; car, depuis que l'appetiz de manger fust aux personnes revenu , se fust-il plus de six sepmaines après avant qu'on fust nettement guary ; ne fisicien nul ne sçavoit guère quel mal c'estoit. » ( Coll. Michaud et Poujoulatr première série, t. 2, p. 641-642. )

Nicole Gilles ( Chroniques de France, éd. de 1 549, in-fol.r t. 2, feuillet 122 recto ) complétera, sur l'épidémie de 1 j 10, le récit de Gringore : « Voyant ledict roy Loys que le pape Julius luy faisoit la guerre en Italie..., pour y adviser feit assembler tous les evesques et prélatz de son royaume, et les plus grands docteurs de toutes ses universitez,... en la ville de Tours, en l'an mil cinq cens et dix , au moys de septembre , où je me trouvay à l'issue d'une merveilleuse maladie , qui un moys auparavant survint en tout le royaume de France , tant es villes qu'es champs, et dont peu de gens évadèrent qu'ils ne fussent malades ou mors de la dicte maladie, en moins d'un moys; laquelle maladie futappellée par aucuns bons compagnons la coqueluche , parcequ'elle saisissoit les gens par la teste , principalement avec une douleur d'estomach, de reins et de jambes et de fièvre folle, qui prenoit et baissoit d'heure en heure , avec un merveilleux degoust de pain , vin et viande , où les purgations nuysoient plus qu'elles ne proffitoyent , et , selon les complexions des personnes , les aucuns estoyent moins malades que les autres, et plusieurs gens de bien et de nom en allèrent de vie à trespas. »

1 88 Gringore.

Ainsy q'un pot qui de commencement Prent à boullir; ilz toussent longuement, Pour l'estomach cuider desenflamer ; Alors le vin treuvent aigre ou amer; Boire n'en pevent , et si en ont désir ; On ne peult pas avoir tout son plaisir.

Si vous voulez scavoir de mon lignaige Et d'ont je suis procrée et produicte, Chaleur mon père en porte temoignaige; Car ma mère Froidure print couraige L'acompaigner, comme en amour instruicte. Or leur façon de faire est si bien duicte Qu'ilz sont contraires tousjours en qualité : Corps sont mortelz et plains de vilité.

Chaleur, Froidure s'assemblèrent ensemble Pour me créer ainsi que me voyez.

Quant l'un d'iceulxs'eschaufïe, l'autre tremble. Par les hommes il seront mis ensemble; C'est ce qui faict plusieurs corps desvoyez. Et par ainsi tous asseurez soyez Que engendrée fuz de chaleur et froidure : Ungmaulvais temps tousjours ne règne et dure.

Les corps humains ne pevent durer chault , Tant sont remplys de putréfaction.

Se froidure tant soit peu les assault, Le cueur tremble , frémit , bout et tressault ; Lors chault etfroit font association.

De là survient la tribulacion Qui me concrée, je qui suis Coqueluche: Santé ne vient toutesfoys qu'on la huche.

Courir, saulter, passer temps et s'esbatre ,

Là Coqueluche. 189

Puis devant dames aller genoulx fléchir, Se resjouyr, humainement combatre , Pour renverser la beste se debatre , Devenir rouge sans qu'on puisse blanchir, Boire du vin qu'on a fait rafrechir, En sa chaleur la coqueluche en prent : Pas n'est ouvrier cil qui encor aprent.

Grasses pances, gros mentons, rouges tro- De nature vous estes fleumatiques ; [gnes, Buvez matin, si ferez vos besongnes, Car le bon vin espurge coles rongnes; D'y mettre eaue vous fault trouver practiques; Se le vin pur fait hommes frenatiques , Les femmes font en merveilleux danger : A peine on peult cuer féminin renger.

Ceulx qui prennent leurs plaisirs et delictz A s'esbatre commérativement, Quant sont couchez de nuyt dedens leurs lictz , Acomplissant leurs passe-temps jolys, Ainsy qu'on fait assez communément, Et se desqueuvrent pour estre freschement , Je viens vers eulx sans rigle et sans compas : Tel vient souvent qu'on ne demande pas.

Ceulx qui se sont à manoir [m'avoir ?] adonnez, La toulx les prent et asprement les serre ; N'a pas long temps qu'ilz furent estonnez; Hz ouyrent assaulx estre donnez Parmy les aers à force de tonnerre ; L'estonnement en fist coucher par terre De crainte et peur, prins de froitetde chault : Tel se dit preux qui redoubte Passault.

iCjO Gringore.

J'ay assailly riches qui font diette Que à leur heure ne prennent leur repas ; Mais il n'y a celluy d'eulx qui ne gecte Colles, crachatz. Leur charongne est subgecte Comme celle de povres en tel cas ; Princes, seigneurs, conseilliez , advocas, Comme povres, saisis; c'est ma manière : Hommes sont faictz d'une mesme matière.

Le doulx regard que fait le masculin , Prenant plaisir, soûlas, joyeuseté Obtempérer au sexe féminin D'amour chaulde meslée d'infect venin, A troublé gens à ce joyeux esté.

J'ay apperceu que plusieurs ont esté Trop eschauffez, à qui mal en est pris; Les bons ouvriers n'ont pastousjours le pris.

En ses jours chaulx qui sont caniculaires Suis arrivée , et sans dissimuler ; Durant ce temps fleumatiques, collaires, Merencoliques , sanguins, pour leurs sallaires, Auront la toux, voulant caniculer ; De tel mestier on se doit reculer, Ainsi qu'on fait des gens frappez de peste : Celuy n'est pas quitte qui doit de reste.

Ceulx qui se vont coucher en ses prairies Ou du saussoys dessoubz le bel umbrage, En leurs manoirs ou en leurs seigneuries, Prennent frescheurs en cresmes, lecteries ', En repaissant de différent fruitage , Ilz s'eschauffent aussi bien au village

i. Laitages.

La Coqueluche. 191

Que en la ville ; telz gens tiens aux abboys : Qui craint les fueilles ne doit aller au boys.

Jouer sur l'eau s'en vont en ses bateaulx Hommes , femmes , pour passer leur jeunesse, En ses ysles dessoubz verdoyans saulx ; L'un sur l'autre font secretz soubressaux , En se tirant à part hors de la presse; Par passe temps on prant peine sans cesse A s'eschauffer ; puis on veult avoir froit : Tant que le fol reçoive, nul ne croit.

Il est des gens fondez en avarice Qui travaillent tant de jour que de nuyt, Et sont munis d'avoir, de riche office ; Mais ilz n'osent menger chose propice Pour substanter leurs corps ; se mal leur nuyt ; Telz gens laisse; peste vient qui les suyt; Leurs bienslaissentdontleurcueurensouspire : L'homme éviter doit de deux maulx le pire.

Par trop manger superfluité vient; Par trop jeûner il vient mainte feblesse; Attemprance mettre à son cas convient; En peu de temps l'homme change et devient Aultre qui n'a esté en sa jeunesse; Car il cuide, quant il est en vielesse, Faire en ce point que quant il estoit jeune : Bon gré, maulgré le curé va au senne'.

Le despiteux, qui est enflammé de yre, En s'eschauffant peult prendre tel courroux Par despiter aultruy et par mal dire ,

1. a la cloche, de signum; on disoit habituellement scint Tour une cloche, et sainîier pour celui qui les fondoit.

192 Gringore.

Voulant tousjours à raison contredire, Qu'il concrée en son estomach toux ; Quant par despit veult supediter tous Ses semblables, monstre sa felonnye :

Tel doit argent loyaument, qui le nie.

Les envyeux se meurtrissent le corps, Quant desplaisir prennent du bien d'autruy; Hz s'eschauffent, aymans secretz discordz; De leur follye ne peuent estre recordz ; Trop d'envieux régnent pour le jourd'huy; Peu leur profite , quant ilz blasment celuy Qui ne leur fist nul desplaisir jamais : Selon l'homme fault préparer les mes.

Il y en a qui ont esté pouilleux, Que Fortune a bien hault eslevez Et gecté hors de danger périlleux, Qui du depuis ont esté orgueilleux; Mais froit et chault les a navrez, grevez; Pour mon plaisir telles gens ay privez Boire et menger en s'absentant de table : Tel s'excuse qui de vice est coupable.

Les médecins, qui visitent urines, Guérissans gens en temps et en saison, J'ay assailly, leur donnant disciplines, En demonstrant qu'ilz estoient si tresdignes Qu'il me plaisoit visiter leur maison, AfFin qu'ilz peussent prouver par vraye raison Ce que je fais dedens les cueurs humains : Qui plus en sçait souvent en parle mains.

Dieu a voulu ceste peste muer En coqueluche, que est grant bien pour tous.

La Coqueluche. 193

Je descouraige, mais nul ne vueil tuer;

Chacun se doit annuyt esvertuer

De mettre hors de son estomach toux;

J'ay assailly en Paris les jaloux

Et les jalouses par voyes aspres, estranges :

Tous les cuideurs ne sont pas en vendanges ' .

Gensqui se tiennent en maisons clos, couvers, Ne laissent point d'estre subgetz à moy. Ils se couchent de costé, de travers, Sur l'estomach , puis tous platz à l'envers, Et si les metz tous les jours en esmoy; Hz ont saussoye, herbe vert, le beau moy, Mais toutesfois froit et chault les esmeult : La maladie va par tout où Dieu veult.

De fain, frayeur, femme , froit et de fruict , Se fault garder, tant comme le chault dure; Trop prendre peine le corps d'homme destruit ; La coqueluche bien souvent s'en ensuyt, Qui ne départ sans gecter force ordure, Il fault boire, pour rafreschir l'ardure, Du vin qui soit avec eau tempéré :

En tous ses faiz fault estre modéré.

Se le chault est meslé parmy le froit, Il s'en ensuyt ung terrible tonnoirre ; Le vent coulys, soit à tort ou à droict,

1 . « Notez que c'est viande céleste , manger à desjeuner raisin avec fouace fraische , mesmement des pineaulz... et des foyrars pour ceulx qui sont constipez du ventre ; car ilz les font aller long comme un vouge, et souvent, cuidans peter, ilz se concilient, dont sont nommez les cuideurs de vendanges.» (Rabelais, livre 1. ch. 2 y.)

Gringore. I. 13

Faict eslargir le pannicule ' estroit ; Ainsi y a une terrible guerre ; Lors est force de vuider vers la terre , Ou vers le ciel , les conduys empeschez : Marchans de foire trop ne vendez , lâchez.

Tel marchandise ne se peult enfermer ; A ung trompeur elle se baille à ferme; Force luy est souvent la deffermer; Car clistaires ou ung breuvaige amer La font saillir, sans heure ne sans terme; Ce qui estoit non mature , mais ferme Dedens le corps , en part par pourriture : Variable est humaine nature.

Tous corps humains sont subgetz à fortune ; Les ungs sont riches, les autres n'ont dequoy 2 ; Le povre emporte tout autant de pecune Que le riche; la parolle est commune; Après la mort, s'en a faict le par quoyy On vit là sus avec Dieu , à requoy, Et les parens des trespassez debatent : [tent. Des biens d'aultruy plusieurs hommes s'esba-

Je suis venue pour corps purifier; Nul ne m'en doit donner le tort ou blasme , Car mon regnom je vueil emplifier Pour caterres et reusmes défier, Entretenant le corps avecques l'ame; En peu de lieux on m'imvoque, on reclame, Car à plusieurs je fais perdre le goust : Vivez, régnez, dominez; fin faict tout.

i . Petit vêtement.

2. Cf. les Anciennes poésies françois es (Bibl. elzev., t. j, P- 73)-

Là Coqueluche. 19$

Gens qui estes de ce mal tresbuchez, Ne trotez point, ne bougez d'une place; Soyez joyeux d'estre encoqueluchez; Compaignie, pour passer temps, huchez; Au temps qui court est requis qu'on se face ; Fuyez des dames le train, l'amour, la grâce; Car par ce point tout homme se confond : Tisons prouchains souvent grand flame font.

L'Acteur.

G ardez vous bien de prendre trop de peine , R ien ne faictes sans regarder comment; I oyeux soyez; évitez, fuyez haine; N uire à autruy ne fault par pensée vaine ; G rans dommaiges en viennent promptement ; 0 stez soucy et tout marmousement ; R egardez bien à qui aurez fiance :

E n la parfin on voit tourner la chance.

Finis.

Il est dit par l'ordonnance de justice que nul ne pourra imprimer ce présent traicté ne vendre jusques à ung moys du date d'iceluy livre, fors ceulx à qui Pierre Gringore, acteur et compositeur dudict traicté, les baillera et distribuera. Lequel traicté a esté imprimé par maistre Pierre Le Dru pour iceluy Gringore, le XIIII jour d'aoust mil cinq cens et dix.

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