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Pourvu que

Gringore. I. ij

226 Gringore.

Sotte Fiance.

On dit que n'avez point de honte De rompre vostre foy promise.

Sotte Occasion.

Ingratitude vous surmonte; De promesse ne tenez compte Non plus quebourciers de Venise.

Mère Sotte.

Mon médecin Juif prophétise

Que soye perverse , et que bon est.

Sotte Fiance.

Et qui est il ?

Mère Sotte.

Maistre Bonnet1.

Sotte Occasion.

Nostre mère, il est deffendu En droit, par Juif se gouverner.

Sotte Fiance.

Ainsi comme j'ay entendu

Tout sera congnu en temps deu ;

Il y a bien à discerner.

Mère Sotte.

Doit autre que moy dominer ?

i . Il s'agit du médecin provençal Bcnnet de Lates , juif converti qui s'établit à Rome, où il jouit, au commencement du xvi' siècle, d'une grande réputation. On venoit de réimprimera Paris, en 1507, un traité qu'il avoit dédié au pape Alexandre VI, sous ce titre : Boneti àt Latis, medici proyenzalis , annuli per cum compositi, super asîrologiam , uîilitaies.

Sottie. 227

Sotte Fiance.

On dit que errez contre la loy

Mère Sotte.

J'ay Occasion quant et moy. Occasion.

Nostre mère , je vous diray, Voulentiers je vous serviray Sans qu'il en soit plus répliqué.

Mère Sotte.

Aussy tost que je cesseray D'estre perverse, je mourray, Il est ainsi pronosticqué

Sotte [Fiance].

Vous avez tresbien allégué ; Ne le mectray en oubliance.

La Mère.

J'ay avec moy Sotte Fiance.

Occasion.

Qu'est la Bonne Foy devenue Vostre vraye Sotte principalle ?

La Mère Sotte.

Par moy n'est plus entretenue ; El est maintenant incongnue , Au temps présent on la ravalle

Sotte Fiance.

Sy l'ay je veu juste et loyalle Autresfois jouer en ce lieu

La Mère Sotte.

La Bonne Foy, c'est le vieil jeu.

228 Gringore

Occasion.

Vostre filz le Prince des Sotz De bon cueur vous honnore et prise.

La Mère.

Je veuil qu'on die à tous propos , Affin que acquière bruyt et lotz , Que je suis Mère Saincte Eglise, Suis je pas en la Chaire assise ?

Nuyt et jour y repose et dors.

Sotte Fiance.

Gardez d'en estre mise hors.

La Mère Sotte.

Que mes prelatz viennent icy , Amenez moy les principaulx.

Occasion.

Hz sont tous prestz , n'ayez soulcy, Et délibérez , Dieu mercy, Vous servir comme voz vassaulx

Sotte Fiance.

Croulecu ', sainct Liger2, Frevaulx, Çà, La Gourtille?, et Plate Bource, Venez tost icy à grant cource.

i . Crouler, croler, remuer, agiter.

2. La cure de Saint-Léger existent aux environs de Paris. La plaisanterie amenée par ce mot fut , du reste , toujours bienvenue , et la tradition s'en conserva longtemps ; nous trouvons en effet, en 1789, un mandement grotesque et satirique imprimé à Sarlat et attribué à messire le prieur de Saint-Léger.

3. Les courtilles, lieux de réunion , de fêtes , de débauches, indiquent assez ce que Gringore a voulu représenter par cet abbé.

Sottie. 229

Plate Bource.

Nostre mère,

Frevaulx.

Nostre asottée , Croulecu.

Nostre suport, nostre soullas.

Plate Bource.

Par Dieu , vous serez confortée , Et de nuyt et jour supportée Parvoz vrays suppostz les Prelatz.

Mère Sotte.

Or je vous diray tout le cas :

Mon filz la temporalité Entretient, je n'en doubte pas; Mais je vueil, par fas ou nephas , Avoir sur luy Tauctourité.

De Pespiritualité

Je jouvs, ainsy qu'il me semble; Tous les deux vueil mesler ensemble.

Sotte Fiance.

Les Princes y contrediront.

Sotte Occasion.

Jamais ilz ne consentiront Que gouvernez le temporel.

La Mère.

Veuillent ou non , ilz le feront Ou grande guerre à moy auront Tant qu'on ne vit onc débat tel.

Plate Bource.

Mais gardons l'espirituel , Du temporel ne nous meslons.

23,0 Gringore.

La Mère Sotte.

Du temporel jouyr voulions.

Sotte Fiance.

La Mère Sotte vous fera Des biens; entendez la substance.

Frevaulx.

Comment ?

Sotte Fiance.

El vous dispencera • De faire ce qu'il vous plaira , Mais que tenez son aliance

Croulecu.

Qui le dit ?

Sotte Occasion.

C'est Sotte Fiance.

Je suis de son oppinion.

Gouvernez vous à ma plaisance ; Contente suis mener la dance , Je , qui suis Sotte Occasion.

Mère Sotte.

Il sera de nous mencion

A jamais, mes suppotz feaulx;

Se faictes mon intcncion

Vous aurez , en conclusion ,

Largement de rouges chappeaulx2.

Plate Bource.

Je ne me congnois aux assaulx.

i. Accordera.

2. Avoir rouges chapeaux, signifie aussi, dans le langage populaire, on se le rappelle, avoir la tête coupée.

Sottie. 231

La Mère Sotte.

Frappez de crosses et de croix.

Plate Bource.

Qu'en dis tu , abbé de Frevaulx ?

Frevaulx.

Nous serons trestous cardinaulx, Je l'entens bien à ceste fois.

Croulecu.

On y donne des coups de fouetz ; Et je enrage quant on me oppresse.

Mère Sotte.

Mes suppotz et amys parfaitz, Je sçay et congnois que je fais.

De en plus deviser, c'est simplesse.

Je voys par devers la noblesse Des Princes.

Plate Bource.

Allez, nostre Mère, Parachevez vostre mistère.

Mère Sotte.

Princes , et seigneurs renommez ,

En toutes provinces clamez ,

Vers vous viens pour aucune cause.

Le Seigneur du Pont Alletz.

Nostre Mère, dictes la clause.

La Mère Sotte.

Soustenir vueil en conséquence Devant vous , mes gentilz suppotz , Que doy avoir prééminence Pardessus le Prince des Sotz;

Mes vrays enfans et mes dorlotz, Alliez vous avecques moy.

Le Seigneur de Joye.

J'ay au Prince promis ma foy, Servir le vueil, il est ainsi.

Le Seigneur du Plat.

Je suis son subgect.

Le Prince de Nates.

Moy aussi.

Le General d'Enfance.

Je seray de son aliance

Le Seigneur de la Lune.

Nostre Mère , j'ay espérance Vous aider, s'il vous semble bon.

Le Seigneur du Pont Alletz.

Vella la Lune , sans doubtance , Qui est variable en sustance Comme le pourpoint Jehan Gippon1.

i . Jehan Gippon (appellation dont on fit plus tard un seul mot , Jangipon) indiquoit un niais, un badaud, plutôt cependant un fou, un homme bizarre, qu'un idiot. Gringore montre qu'on pourroit appliquer ce mot à un homme variable, et je crois volontiers aussi à une sorte de mendiant folâtre et badin. Si le lecteur vouloit nous permettre une tentative d'étymologie , et nous pardonner cette folle entreprise à cause de l'intérêt historique qu'il y va trouver, nous dirions qu'on auroit tort de voir dans le mot gippon , jupon , un vêtement uniquement féminin , et de conclure que Jehan Gippon est un sot à la façon de ceux qui ne savent point porter les hauts de chausses et laissent chanter la poule devant le coq. Gippon indiquoit une espèce de casaque courte ou de hoqueton un eu en lambeaux, ou de robe déguenillée, rapiécée, et rapiécée la grâce de Dieu , avec des haillons de toute couleur. Nous

Sottie. 23$

La Mère Sotte.

Serez vous des miens ?

Le Seigneur de Joye.

Nenny, non.

Nous tiendrons nostre foy promise.

avons toujours supposé qu'on avoit donné le nom de Jehan Gippon aux Écossois enrégimentés dans l'armée françoise; le mot gippon est bien , en effet , la désignation du kilt , de cette espèce de jupe que portoient et que portent encore les Highlanders : les couleurs variées de leurs habits et leur renommée de niaiserie s'appliquoient fort bien au double sens du mot dont nous cherchons l'étymologie , au double sens de variabilité et de badauderie. Quoi qu'il en soit de cette hypothèse , on comprend , par les explications précédentes , pourquoi Gringore dit : « Variable comme le pourpoint de Jehan Gippon » ; on saisit aussi facilement le jeu de mot sur pourpoint et gippon. Mais il est vraisemblable que les auditeurs de Gringore y voyoient plus encore , et que nous , à notre tour, nous y devons chercher une allusion historique, une plaisanterie lancée contre Ferdinand d'Aragon. Jehan Gippon étoit , en effet, au dire de du Bellay, le surnom que le populaire françois avoit donné à ce prince. Son royaume paroissoit fait de pièces et de morceaux; « il étoit, dit le Journal d'un bourgeois , publié par M. Ludovic Lalanne , roy de Castille, d'Aragon, d'Andolozie, Grenade et aultres royaulmes. » Cette annexion fréquente de nouvelles provinces avoit frappé les François , et, comme il avoit été leur plus habile , leur plus persévérant ennemi , ils avoient comparé son manteau royal , auquel il ajoutoit si fréquemment un nouvel ornement, à l'habit diversement rapiécé d'un mendiant. L'on sent combien dut être goûtée la plaisanterie de Gringore, parlant, à propos de ce roi, des couleurs variées du pourpoint de Jehan Gippon. Il avoit encore , aux yeux du peuple françois , un autre droit à ce sobriquet , un droit moral , pour ainsi dire : « il changeoit legièrement d'oppinion quant il y congnoissoit son avantage. » Là encore Gringore avoit bien rencontré quand il mettoit un tel personnage sous la direction des idées lunatiques , et qu'il faisoit allusion à la variabilité du pourpoint de Jehan Gippon.

234 Gringore.

La Mère Sotte.

Je suis la Mère saincte Eglise.

Le Seigneur du Plat.

Vous ferez ce qui vous plaira ; Mais nul de nous ne se faindra Sa foy, je le dis franc et nect.

Le Prince de Nates.

Le Prince nous gouvernera.

Le Seigneur du Pont Alletz.

De fait , on luy obéira ,

Son bon vouloir chacun congnoist.

Le General.

Je porteray mon moulinet , S'il convient que nous bataillons , Pour combatre les papillons '.

Sotte Fiance.

La Mère vous fera des biens Si vous vouliez estre des siens ; Par elle aurez de grans gardons2.

Le Seigneur de Joye.

Comment ?

Sotte Fiance.

El trouvera moyens Vous deslyer de tous lyens , Et vous assouldra par pardons.

î . On nous excusera de faire remarquer ce jeu de mots assez fin et assez bien amené : papillon , partisan du pape.

2. Sans doute le mot gucrdon, récompense, prononcé à la parisienne et à la bourgeoise. Il y a là encore peut-être une intention comique et un essai de jeu de mots : gardon signifie une sorte de petit poisson.

Sottie. 235

Le Seigneur de la Lune.

Elle nous promet de beaulx dons Se voulions faire à sa plaisance.

Le Seigneur du Plat.

Voire, mais c'est Folle Fiance.

Sotte Occasion.

NostreMère, pour bien entendre, Doit sur tous les Sotz entreprendre ; Vêla où il fault regarder.

Se le Prince ne luy veult rendre Tout en sa main , on peult comprendre Qu'el vouldra oultre procéder ; Et qui n'y vouldra concéder On congnoistra l'abusion.

Le Seigneur du Pont Alletz.

Vêla pas Sotte Occasion ?

Le Seigneur de Joye.

Qu'en dis tu ?

Le Seigneur du Pont Alletz.

Je tiendray ma foy.

Le General.

En effect sy feray je moy.

Le Prince de Nates.

Au Prince je ne fauldray point.

La Lune.

En effect , à ce que je voy, Ma Mère , obeyr je vous doy, Servir vous vueil de point en point.

2$6 Gringore.

La Mère.

Je voys mettre mon cas à point, Je le vous prometz et afferme.

Le Seigneur du Plat.

Et dea ! quelle mousche la point ?

Le Seigneur du Pont Alletz.

Je n'entens pas ce contrepoint, Nostre Mère devient gendarme '.

La Mère Sotte.

Prelatz, debout! Alarme! alarme!

H abandonnez église , autel !

Chascun de vous se treuve ferme !

L'Abbé de Frevaulx.

Et vecy ung terrible terme !

L'Abbé de Plate Bource.

Jamais on ne vit ung cas tel !

Croulecu.

En cela n'y a point d'appel , Puisque c'est vostre oppinion.

Sotte Occasion.

El veult que l'espirituel Face la guère au temporel , Et par nous, Sotte Occasion.

Le Premier Sot.

Il y a combinacion

Bien terrible dessus les champs.

L 11 y avoit ici sans doute quelque changement de costume; la Mère s'affubloit de quelque attribut de l'art militaire.

Sottie. 237

Le Deuxiesme Sot.

L'Eglise prent discention , Aux seigneurs.

Le Troisiesme.

La division Fera chanter de piteux chans.

La Commune.

Bourgois , laboureurs et marchans Ont eu bien terrible fortune.

Le Prince.

Que veulx tu dire , la Commune ?

La Commune.

Affin que le vray en devise , Les marchans et gens de mestier N'ont plus rien, tout va à l'Eglise.

Tous les jours mon bien amenuyse , Point n'eusse de cela mestier.

Le Premier.

Se aucuns vont oblique sentier, Le Prince ne le fait pas faire.

La Commune.

Non, non, il est de bon affaire.

Le Deuxiesme.

Tu parles d'ung tas de fatras Dont ne es requise ne priée.

La Commune.

Mon oye avoit deux doigs de gras Que cuydoye vendre en ces jours gras , Mais , par Dieu , on l'a descryée ' .

1. Allusion, par calembour, au décri des monnoies, mon oye, monnoie.

238 Gringore.

Le Troisième.

Et puis ?

La Commune.

Je m'en treuve oultragée , Mais je n'en ose dire mot.

Non obstant qu'el soit vendengée , Je croy qu'el ne sera mangée Sans qu'on boyve de ce vinot.

Le Premier Sot.

Tu distousjours quelque mot sot.

Le Troisiesme.

El a assez acoustumé.

La Commune.

Je dis tout, ne m'en chault se on m'ot ' , En fin je paye tousjours l'escot.

J'en ay le cerveau tout fumé 2.

Le dyable ait part au coq plumé !

Mon oye en a perdu son bruyt!

Le feu si chault a allumé, Après que a le pot escumé, Il en eust le sueur de nuyt !

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