LA FARCE
Raoullet Ployart (Mary).
on tendron , ma gorge frazée ' , Mon petit teton, ma rosée, Ma petite trongne, approchez.
Doublette (la Femme).
Laissez m'en paix, vous me fâchez.
Raoullet.
Quant je vous voy, je suis tant aise!
Belle dame, que je vous baise Ung tantinet, je vous en prie.
Mausecret (Varlet).
Elle fait de la rencherie Pour ce que mon maistre est jà vieulx, Par Dieu ! je voy bien à ses yeulx , Qu'el luy fera quelque finesse.
Doublette.
Mausecret !
Mausecret.
Qu'esse , ma maistresse ?
i. Net, poli, rose, brillant; Coquillard se sert souvent de cette expression : frazè comme ung oignon.
La Farce. 271
doublette.
Il ne fault point que je le flatte :
Par ma foy, ma vigne se gaste Par le deffault de labourage.
Raoullet.
Je y ay besongné de courage Autresfois.
DOUBLETTE.
Vous n'en povez plus.
Raoullet.
Si fais , dea !
Mausecret.
Si est il conclus Qu'il y fault besongner , mon maistre , Ou ma maistresse y fera mettre D'autres ouvriers.
DOUBLETTE.
Raoullet Ployait, Je prens plaisir que tost et tart Labourer ma vigne on se joue.
Raoullet.
Et par mon ame, quant je y houe Une journée, à motz exprès, Les rains m'en font trois jours après Tant de mal, Doublette, ma femme!
Mausecret.
Mon maistre, c'est, par Nostre Dame , Par le deffault de bons ostilz.
Permettez que vostre apprentis Y besongné.
272 Gringore.
Mausecret.
Je feroye raige.
Raoullet.
Qu'il besongnast à mon ou vraige!
Jamais je ne l'endureroye.
Mausecret.
A ! par Dieu ! je y besongneroye Mieulx que vous.
DOUBLETTE.
Quant la terre est seiche , Et on n'a point de bonne besche , On ne la fait que esgratiner.
Mausecret.
Qui me laisseroit prouvigner En la vigne de ma maistresse, La terre seroit bien espesse Se ma besche ne alloit au fons.
DOUBLETTE.
Raoullet Ployart, je vous respondz Que ma vigne est quasi en frische.
Raoullet.
Brief , point ne vueil que d'autre y fische Eschallatz, c'est à moy à faire; Qui esse qui va au contraire ?
Moy tout seul fischer les y doys.
Mausecret.
On y en fische aucunesfois Dequoy mon maistre ne sçait rien.
Te tairas tu ?
La Farce. 275
Mausecret.
Je le sçay bien; Aussi faictes vous, ma maistresse.
DOUBLETTE.
Par mon ame , je prens lyesse Quant je voy qu'on houe de bon cueur.
Mausecret.
Ma foy, il luy fault ung fouilleur Qui renverse soubdain la terre.
Et cuydez vous comme elle serre La vendenge entre les jumelles!
Oncques ne veistes choses telles , Quant le pressoir est bien estrainct.
DOUBLETTE.
Raoullet Ployart , mon mary, jainct Comme un pourceau dedans son tect Quant il a foullé ung tantet La vendenge.
Raoullet.
Qui la vouldroit Servir à gré , il luy fauldroit Houer sa vigne jour et nuyt.
DOUBLETTE.
Cuydez vous que prenne déduit A vostre labourage ? non.
Raoullet.
J'ay eu autresfois le renom De si bien fouller la vendenge !
DOUBLETTE.
Et maintenant, quoy ?
Cringore. I. 18
Gringore.
Raoullet.
Je me renge, Me deultz , et ne puis plus fouller.
Mausecret.
Vous ne povez faire couller La vendenge.
DOUBLETTE.
Par mon serment, Il besongne si laschement Que souvent m'en treuve fâchée.
Mausecret.
Une belle terre gâchée
Ne peult porter jamais bon fruict.
DOUBLETTE.
En effect , ma terre est en bruit ; Il ne fault que trouver ouvriers Qui y besongnent voulentiers, Et qui aient des besches friandes.
Faire. Voisin , les eaus seront bien grandes , Mais que les neiges soient fondues.
Dire.
Sont point noz vignes morfondues De ces gellées ?
Faire.
Nenny, voisin.
J'ay espoir que quelque matin Ma vigne soit bien prouvignée.
Dire.
Les vins sont bien vers ceste année ,
La Farce. 27$
Dont il fait mal aux bons buveux.
Faire.
Ceulx qui ont gardé les vins vieulx N'y perdront rien.
Dire.
Si nous fault il Labourer d'ung engin subtil; Car, ainsi comme je congnois, Les vignes n'eurent si beau boys Long temps y a.
Faire.
Loué soit Dieu!
Transporter nous fault quelque lieu Et labourer de bon courage.
DOUBLETTE.
Vous estes tant lasche à l'ouvraige , Raoullet Ployart.
Raoullet.
Je m'y employé De bon cueur, mais ma besche ployé :
Entendez vous pas bien le terme ?
DOUBLETTE.
Fy, fy, se une besche n'est ferme, Je n'en donroye pas ung festu.
Mausecret.
Le procès est trop debatu ; Maistresse , laissez là mon maistre.
D'aultres ouvriers il y fault mettre, Ou la vigne sera en frische.
DOUBLETTE.
C'est ton maistre qui est si chiche
276 Gringore.
Qu'il ne veult point que autre que luy Y besongne. Par le jour d'huy , D'avoir de bons ouvriers me targe1.
Mausecret.
Par Dieu, vous n'estes que trop large, Ma maistresse, chascun le dit; Je n'y metz point de contredit , Trop vous ay veu habandonnée.
DOUBLETTE.
Il faut que à ceste après disnée En ma vigne on besongne en tache.
Mausecret.
Vouliez vous que je me destache, Affin que je ployé mieulx les rains?
Je vous coucheray les prouvains Gentement, sans aller ailleurs.
Faire.
Vous fault il point de laboureurs , Ma dame ?
Dire.
Vecy des ouvriers Qui laboureront voulentiers En vostre vigne.
Doublette.
Il me semble Que n'y povez tous deux ensemble Labourer.
Mausecret.
Vecy qu'on fera :
Tandis que l'ung labourera
l. Il me tarde.
La Farce. 277
L'autre préparera sa besche, Je feray le guet à la bresche , De peur que mon maistre le voye.
DOUBLETTE.
S'il le sçavoit je m'en fuyroye, Mausecret.
Mausecret.
Il n'enscaura rien, Maistresse, vous m'entendez bien.
Après que labouré auront, Il fauldra, quant ilz s'en yront, Que laboure ung peu après eulx , Entendez vous bien ?
Je le veulx.
Mausecret.
Par ma foy, je feray merveille.
Tandis, vois veoir se ma bouteille Sent l'esvent.
DOUBLETTE.
C'est bien dit.
Mausecret.
Mon maistre En aura tantost belle lettre ; On labourera bien sa terre.
DOUBLETTE.
Ça, labourons sans plus enquerre; Labourez , il vous est permis.
Dire.
Puis que à labourer suis commis Vostre terre , je feray raige ;
278 Gringore.
Oncques ne veistes tel ouvraige Que je y feray , je vous prometz.
DOUBLETTE.
Sus, besongnez.
Dire.
Jamais, jamais Ung tel ouvrier ne fut congneu ; j Je y besongne dru et menu , ^
De jour, de nuyt, songneusement, C'est merveille !
MonstreZ comment Vous besongnez ; despeschez vous.
Dire.
Je suis ouvrier par dessus tous , Maistre passé de la science.
Doublette.
Monstrez donc par expérience Ce que sçavez, bon gré mon ame!
Dire.
Je cuyde qu'il n'y a , ma dame , Tel ouvrier au monde que moy.
Quant je laboure , par ma foy , C'est sucre.
Doublette.
Vous ne faictes rien.
Dire.
Par ma foy, je laboure bien; Ame n'y sçauroit contredire.
Doublette.
Comment vous nommez vous ?
La F'arce. 279
Dire.
Dire.
DOUBLETTE.
Dire, Nostre Dame , quelhoste!
Vuydez tost , jouez de la botte,
Dire ne sert rien en tel cas :
Sans rien faire vous estes las;
Quoy! vous n'estes que ung blasonneur \
Dire.
Tenu suis pour bon laboureur :
J'ay en plusieurs terres renom.
Mausecret.
Et ma maistresse dit que non.
DOUBLETTE.
Tais toy, garçon , tu me fais rire.
Mausecret.
Bref, vous ne voulez point de Dire , Je le voy bien à vostre trongne.
Faire.
Si vous vouliez que je y besongne , Dictes le moy.
DOUBLETTE.
Là, hardiment.
Mausecret.
Comment ' il y va asprement!
Il se congnoist en tel affaire.
DOUBLETTE.
Et vostre nom, mon amy?
l. Comme.
280 Gringore.
Faire.
Faire.
Mausecret.
Par Dieu , c'est ung merveilleux sire.
J'ayme bien mieulx Faire que Dire ; Je vueil bien que chascun le sache.
Mausecret.
Il en oeuvre comme de cyre.
DOUBLETTE.
J'ayme bien mieulx Faire que Dire.
Mausecret.
Dire sans Faire , il n'est rien pire.
DOUBLETTE.
Par ma foy, non, cela me fasche.
J'ayme bien mieulx Faire que Dire; Je veuil bien que chascun le saiche.
Faire.
Ay je pas bien tost fait ma tache ?
DOUBLETTE.
Ouy, à toute dilligence.
Faire.
Vouliez vous que je recommence De rechef?
DOUBLETTE.
Mais je vous emprie; Point ne feray la rencherie ; Besongnez, je vous ayderay.
Faire.
Et touchant quoy ?
La Farce. 281
doublette.
J'acolleray. Mais houez ferme , entendez vous ?
Renversez c'en dessus dessoubz La terre.
Faire.
Ne vous soucyez, Mais que tresbien servye soyez.
Je n'ay garde d'estre endormy; Acollez.
DOUBLETTE.
Là, là, mon amy ; Je serre les bourjons ensemble.
Raoullet Ployart.
Je n'y'entens ne fa ne my.
Faire.
Acollez.
DOUBLETTE.
Là, là, mon amy.
Raoullet.
Qu'esse là , bon gré saint Remy ?
Ce jeu pas trop beau ne me semble.
Faire.
Acollez.
DOUBLETTE.
Là, là, mon amy; Je serre les bourjons ensemble.
Raoullet.
Il n'y a remède; je tremble, Dedespit; ha! je suis mutin!
Toutesfois je vueil veoir la fin ; Et si en suis peu resjouy.
Faire.
Vouliez vous que je tierce ?
DOUBLETTE.
Ouy, Tandis que vous estes en cours.
Faire.
Acollez et serrez tousjours.
DOUBLETTE.
Si feray je , n'ayez soucy.
Raoullet.
Ha! ha! Quel laboureur vecy!
Saincte vertu bieu , quel mignon!
Quel maistre gallant! hon, hon, hon!
Vient il labourer à mon estre '.
Mausecret.
Ma maistresse, vecy mon maistre.
Faire.
Il me fault retirer à part. (Jls'en fuyt.)
DOUBLETTE.
Despeschez vous , Raoullet Ployart , Mon amy, mon plaisant dorlot, Acollez moy.
Raoullet.
Ne me dy mot.
DOUBLETTE.
Estes vous courroucé à moy ? 1. Êtres de la maison, domaine.
La Farce. 28;
Raoullet.
Voy je pas bien ce que je voy !
DOUBLETTE.
Et que avez veu , Dieu mercy ?
Raoullet.
Ung gallant qui se part d'icy Qui besongnoit en mon ouvrage.
DOUBLETTE.
Je n'ay pas si lasche courage
Que vous cuydez , Raoullet Ployart.
Mausecret.
Il s'est retiré à l'escart Si tost qu'il vous a veu , mon maistre.
DOUBLETTE.
Tay toy, Mausecret.
Mausecret.
Il peult estre Qu'il ne le faisoit pour nul mal ; Car il est si trescordial Qu'on ne vit oncde meilleur homme.
DOUBLETTE.
J'aymeroye plus cher estre à Romme Que vous avoir fait quelque tort.
Mausecret.
Ilz labouroient eulx deux d'accord Quant faire binet et tiercet : Ma maistresse accolloit, serroit; C'estoit merveille que d'y estre.
Raoullet.
Je dorray le cas à congnoistre Au Prince des Sotz.
284 Gringore.
doublette.
Touchant quoy ?
Raoullet.
Ha! j'auray vengeance de toy Tout maintenant; je sçaiston cas.
Mausecret.
Le Prince des Sotz n'y est pas.
Raoullet.
Quelq'ung a, pour ce cas, commis.
Le Seigneur de Balletreu.
Qu'esse qu'il y a , mes amys ?
Raoullet.
Nous ne venons pas pour ung peu.
Mausecret.
Ma foy, monseigneur de Balletreu , Ilz sont soubz vostre seigneurie.
Le Seigneur de Balletreu.
Dictes moy qu'il y a, m'amye; Despeschez serez à deux coups.
DOUBLETTE.
C'est mon mary qui est jaloux.
Raoullet.
Par Dieu, je n'ay pas tort del'estre.
Mausecret.
El est bonne femme, mon maistre, Et aussi vous estes bon homme.
Le Seigneur de Balletreu.
Or ça , ça , que je saiche comme Vostre discord est advenu.
La Farce. 285
Raoullet.
Il est vray que je suis venu En ma vigne pour prouvigner, Doublette y faisoit besongner Des autres; ayez y regard.
Le Seigneur.
Que en dictes vous ?
Doublette.
Raoullet Ployart Tousjours tence , riotte ou grongne , Et est si lasche à la besongne , Monseigneur de Balletreu, qu'il laisse Ma vigne en frische.
Mausecret.
Ma maistresse Dit vérité : il n'y sçait rien ; Et les autres besongnent bien.
Entendez vous, c'est pour empreu '.
Doublette.
La seigneurie de Balletreu Entretiens au mieulx que je puis.
Le Seigneur.
Quant à moy, d'oppinion suis , Puis que dictes qu'il est si lâche , Que y facez besongner en tasche ; Et si le dis par jugement.
Raoullet.
Monseigneur de Balletreu, comment L'entendez vous ? Je luy prometz
1 . Empreu , tout d'abord , c'est le chef important de l'accusation .
286 Gringore.
La labourer bien désormais , Tant, qu'il n'y aura que redire.
Mausecret.
El ayme mieulx Faire que Dire ;
Ne faictes pas donc , ma maistresse ?
DOUBLETTE.
Ouy, par ma foy.
Le Seigneur.
C'est simplesse D'en debatre. Sans plus enquerre Faictes labourer vostre terre Hardiment, car ce n'est que jeu.
DOUBLETTE.
Certes, monseigneur de Balletreu, Je congnois que à vous suis subgecte.
Raoullet.
Monseigneur de Balletreu, j'en jecte Ung appel.
Le Seigneur.
Il se videra ; Et toutesfois on conclura Que les femmes , sans contredire, Ayment trop mieulx Faire que Dire.
Finis.
Fin du Cry , Sottie , Moralité et Farce composez par Pierre Gringoire dit Mère Sotte, et imprimé pour iceluy.