‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 23 sur 59 · AU XIX* SIÈCLE. — DAVID (D'ANGERS · texte numérisé non relu

AU XIX* SIÈCLE. — DAVID (D'ANGERS

tance entre l'homme et l'homme va se rapprochant toujours, à mesure que la masse s'avance sur la route de la science, de l'art et du droit. Dans la pensée de la Révolution et dans la perspective de la république, l'idée de grands hommes est donc un non-sens ; leur disparition est un des gages de notre délivrance. Ceux de la Constituante qui décrétèrent le Panthéon, et ceux de la Convention qui y portèrent Lepelletier et Marat, étaient de francs aristocrates : à moins qu'ils n'aient sous-entendu qu'un jour le peuple tout entier devait y entrer; auquel cas il eût été plus simple de bous laisser sous la voûte étoilée du ciel.

L'inscription placée sur le frontispice du Panthéon n'est pas moins sujette à critique : Aux grands hommes la Patrie reconnaissante/ Quoi! c'est la Patrie maintenant qui est reconnaissante envers ses hommes, envers ses enfants I J'aurais cm que ce devait être précisément le contraire : A la Patrie ses grands hommes reconnaissants l Croyez donc à la liberté d'un peuple qui, dès le premier jour de son émancipation, commet de pareils contre-sens. J'ai horreur de l'ostracisme; je erois que le droit suffit pour assurer la république contre Tinsurgence des petits et l'usurpation des grands. Le droit, rien que le droit. Un peuple qui ne croit pouvoir garantir sa liberté qu'en exilant successivement ses citoyens les plus capables, et qui l'ont le mieux servi, prouve par cela seul qu'il est indigne de

133 IRRATIONALITÉ DE L ART

la liberté. Mais la reconnaissance de la Patrie envers les grands hommes ! une reconnaissance passée en loi de l'État, consacrée par un culte public f je l'avoue, j'aime encore mieux l'ostracisme. En supposant qu'à la suite d'une révolution nouvelle, l'église Sainte-Geneviève redevienne le Panthéon, je demande qu'à tout le moins cette inscription malsonnante, injurieuse, soit effacée.

- Après cette critique du monument panthéonienr f aurai peu de chose à dire du. frontispice sculpté par David (d'Angers). Encore si c'était M. Ingres, un artiste indifférent aux idées, qui l'eût fait ! Mais David (d'Angers) était républicain, et, comme son homonyme, partisan de Robespierre. Gomment, à défaut d'une intelligence supérieure de l'art, n'a-t-il pas été averti par sa conscience de démocrate? Comment n'a-t-il pas vu que l'idée qu'on le chargeait de traduire jurait avec ses principes et avec le monument? Comment n'a-t-il pas senti que, tout étant faux dans la pensée qui avait dicté le décret du 4 avril 4791,. lui-même ne pouvait produire à son tour qu'une œuvre fausse? Qu'est-ce que cette Pàtws allégorique distribuant, avee reconnaissance, des couronnes aux plus braves de ses enfants? Eh quoi! nous avons renversé la féodalité, la superstition, le dgoit divin» tout cela pour retomber aussitôt dans l'idolâirie grecque et la séméiographie égyptienne! Et vous appelez cela du

AD XIXe SIÈCLE. — DAVID (D'AHGERS) 439

progrès! Cette doùaaine de personnages accompagné* de petits enfants nus, voilà l'élite de la France! En dix tuiy Israël I-^-\oLTkmE : celui-là n'est pas trop déchu, depuis quatre-vingt-cinq ans que les Parisiens le proclamèrent, en plein théâtre, grand homme et immortel, et j'avoue qu'il me plaît fort. Mais il font dire aussi que sous une foule de rapports, il commence à nous sembler drôle, et que si nous n'avions soin de le mesurer à la mesure du dix-huitième siècle, qui est le pied de roi, il nous paraîtrait de taille assez médiocre.— Roussbau : je le répudie; eette tête fêlée n'est pas française, et nous nous fussions fort bien passés de ses leçons. C'est justement à lui que commencent et notre romantisme et notre absurde démocratie. A chaque patrie ses grands hommes, s'il vous plaît; à disque commune ses pauvres. 11 y a de l'impertinence, citoyen David, quand vous ne trouves pas douze figures françaises connues à mettre dans notre sublime Panthéon, h y fourrer un étranger, dont notre légèreté a fait les trois quarts de la réputation. Pourquoi, une fois en irain de> faire des exceptions en feveur d#s étrangers qui, par. leurs écrits, ont illustré notre langue, n'avez-vous pas placé à côté de J. J. Rousseau M. le comte Joseph de Maistre?... — Fénjblon : allons donc! Ce quiétiste, ce féodaliste, cet ami des jésuites, que Saini-Simon et autres représentent comme un intrigant de cour! L'iraagç de Fénelon appelait celle de Bossuet : pourquoi

140 IRRATIONALITE DE L ART

cet oubli de l'évéque de Meaux, dix fois plus grand que l'archevêque de Cambrai?...

Il est inutile que je continue. Le décret qui institua le Panthéon fut une des mille folies de la Révolution ; le frontispice est une œuvre de parti, sans originalité, sans vérité, sans grandeur, qu'il faudra détacher du temple aussi bien que l'inscription, le jour où la France recouvrera, avec la liberté, son bon sens. Quant au Panthéon lui-même, rendu au culte catholique à la rentrée des Bourbons , puis restitué aux grands hommes après la révolution de Juillet, puis de nouveau redevenu une église chrétienne après le coup d'État, et qui ne fait aujourd'hui aucun service, ni sacré, ni profane, puisqu'il ne sert pas de paroisse, je n'y tiens en rien : qu'on en fasse, si Ton veut, un magasin à fourrage.

Ce que je viens de dire , à propos de David (d'Angers) et du Panthéon, prouve une chose , savoir, que lorsqu'il s'agit d'un monument public , institutionnel , commémoratif, l'art doit conserver avant tout le caractère de l'époque, être national, actuel, concret, exprimer les idées du temps et parler la langue du pays. Est-ce que l'inscription de la colonne de Juillet ne vaut pas mieux, dans sa simplicité officielle, que toutes les inscriptions emphatiques, fabriquées en beau latin, en l'honneur de Louis XIV ? A la mémoire des citoyens qui s'armèrent et combattirent pour la défense des libertés

AU XIXe SIÈCLE. — RUDE Ut

publiques dans les mémorables journées des 27, 28 et 29 juillet 1830. Ce style tumulaire atteint, selon moi, la perfection du genre. Là, point de déclamation, point d'iiyure à la dynastie déchue. La révolution de Juillet, avec ses conséquences, est laissée au jugement de la postérité. Une seule chose est attestée, et celte chose est vraie, et parce qu'elle est vraie, elle nous émeut: c'est que le 27 juillet 1830, les libertés publiques étaient en péril, et que les citoyens s'armèrent et combattirent pour elles. Je ne sais quelle influence inspira cette rédaction; quels qu'en soient les auteurs, ils ont réussi au delà peut-être de leur espérance. Quant au Génie qui surmonte la colonne, symbole de liberté et d'immortalité essentiellement impersonnel, on peut l'accepter : il est de tous les partis comme de toutes les religions ; il plane sur les vivants et sur les morts, sur les vainqueurs comme sur les vaincus. Je n'imagine pas ce que Ton aurait pu mettre à la place.

A-t-on suivi ces principes dans l'exécution de l'Arc de triomphe de l'Étoile? Non, et c'est ce qui fait de ce monument , au moins pour les groupes principaux de la partie inférieure, une espèce d'énigme. Je rends volontiers justice aux qualités qui distinguent la composition de Rude : le tumulte est saisissant, l'élan formidable. Mais quel a été le sentiment de l'artiste? quel est celui qu'il a voulu faire naître dans l'âme du spectateur ? Impossible de le dire. Je n'ai jamais pu digérer

cette Furie, dont la face hideuse a été calquée sur un* masque de tragédie antique, et qui pousse la nation, dirai- je à la victoire ou à la défaite? Quel engueulement! quelle impatience du massacre! Est-ce la Liberté, la Patrie, un Génie ami? Pourquoi une figure si horrible? Est-ce la Guerre appelant les citoyens aux armes et chantant la Marseillaise ? Mais la guerre, en des temps pareils et dans la pensée de l'artiste , est chose juste : Bellone est la même que Pallas; ce n'est point un monstre sorti des enfers pour l'extermination du genre humain; c'est la Justice armée, qui d'une main porte le glaive, et de l'autre tient l'olivier. Rude a cédé à l'excitation d'une énergie outrée ; en exagérant l'héroïsme, il est tombé dans la charge, et ce qui a rendu son œuvre équivoque , c'est qu'après l'avoir conçue comme une allégorie classique, il l'a exécutée en style romantique : il tenait à cette grande bouche de la Bellone, puisqu'il l'a reproduite dans la statue du maréchal Ney, qui se voit au Luxembourg. C'est ainsi que les artistes aiment à se répéter. Mais voyez le malheur : le cri de Ney est tout aussi équivoque, aussi déplaisant à voir que celui de la Tîsiphone de l'Arc de triomphe. On se demande si c'est le Ney de Waterloo conduisant en désespéré ses escadrons de cuirassiers sur les carrés anglais, ou le Ney de Lons-le-Saunier, cherchant à entraîner, au cri de vive le roi/ ses soldats immobiles contre le revenant de l'île d'Elbe. Et quand

Page 1