DAVID (D'ANGERS) ET RUDE
Je réunis ces deux noms dans le même article, à raison de l'analogie des monuments, le Panthéon et l'Are de triomphe, sur lesquels David (d'Angers) et Rude ont inscrit leurs noms, et de la pensée qui tous deux les inspira. Les observations que j'ai à faire sur ces deux artistes sont de la même nature que celles que j'ai déjà produites sur David le peintre : elles consistent, non point à nier ou contester le talent, qui fort grand chez tous trois, mais à montrer l'irrationalité des conceptions. Ce doit être, selon moi, un grand sujet d'encouragement pour nos jeunes artistes, en voyant que de génie a été dépensé depuis soixante ans à produire des œuvres fausses, de songer au succès qui promet de récompenser leurs efforts, le jour où ils travailleront avec une conscience raisoimée de l'art et la certitude d'être à l'unisson de leur époque.
Ce fut en vertu d'un décret de l'Assemblée constituante, du 4 avril 1791 , <jué l'église dé Sainte-Geneviève, bâtie par Soufflot, sur le modèle de Saint- Pierre de Rome, devint le Paothécw, et serrit de tombeau aux grand» hommes. Voilà don* la bergère de Nanterre destituée de son patronat, et la seconde cathédrale de
AU XIXe SIÈCLE. — DAVID (D'AHGERS) <*
Paris transformée en un temple quasi païen. Ces changements de destination des monuments ne sont pas rares dans l'histoire de l'architecture r nécessité n'a pas de loi. Hais hors le cas de nécessité, dit te catéchisme, il faut se servir d'eau bénite, et je me demande si, au point de vue de l'art, de pareilles transformations peuvent se faire accepter. Si Ton avait dit à un artiste, en 1794 : Nous voulons un temple des grands hommes, servant de sépulture, ex œquo, à tous ceux que la reconnaissance publique y portera d'ici à la fin des siècles > croit-on qu'il eût donné à ce temple la tonne de l'église Sainte-Geneviève? Une église chré» tienne, gothique on non gothique, implique une certaine distribution qui ne convient qu'à elle : elle esten forme de croix, ce qui n'a pas de sens dans un temple de la Gloire ; et le dôme, qui s'élève sur la partie centrale, symbole de l'aspiration religieuse et de la pro-» teçtiofi du Ciel sur les fidèles, est également tout ce que Von peut imaginer de plus contraire au principe de l'égalité que doit exprimer ce temple, l'égalité dans la grandeur et dans la mort. Le dôme de Saint- Pierre, à Rome, commande urti et orbi : ôtez-lui cette signification catholique, cette pensée d'universalité ; faites-en un Prytanée pour les citoyens romains qui auront bien mérité de la patrie» et Saint-Pierre, la plus grande, la plus magnifique église de la chrétienté, , sera absurde, l\j a encore une autre raison d'incom-
*36 IRRATIONALITÉ DE L'ART
patiiilité : chaque église, par le fait de sa consécration sous l'invocation d'un saint, a reçu un caractère précis, définitif, qui exclut toute accession nouvelle : c'est le contraire d'un panthéon, ou d'un temple à l'honneur des grands hommes, qui sont censés devoir y entrer pendant les siècles des siècles. Un panthéon ne peut jamais être fini : il doit y avoir toujours place pour de nouveaux autels ; la perpétuité est son caractère fondamental. Le caractère des églises chrétiennes, au contraire, est l'individualité, quant au saint adopté pour patron, et l'éternité, quant à la pensée religieuse. La transformation de l'église Sainte-Geneviève en un panthéon fut donc d'une esthétique puérile, ridicule.
Je n'aime pas non plus ce nom de Panthéon, renouvelé du polythéisme impérial, comme qui dirait : A tous les dieux auxquels commande Borne, et dont César est le chef. Mais puisque le mot est grec et qu'on l'interprète par l'universalité des grands hommes passés, présents et futurs, passons.
Qu'est-ce qu'un grand homme? Ya-t-il des grands hommes? Peut-on admettre, dans les principes de la Révolution française et dans une république fondée sur le droit de l'homme, qu'il en existe? En même temps que le droit de l'homme, nous avons reconnu, comme principe de la société nouvelle, le progrès. Or, un des effets du progrès dans une société homogène, démocratiquement organisée, c'est que la dis-